LA POLITIQUE D'ATTRIBUTION DES LOGEMENTS À LA GRANDE BORNE

Centre de Recherches et d'Etudes Pour l'Amélioration de l'Habitat

CREPAH-UNFOHLM ( 1984-1985)

Patrice Dunoyer de Segonzac, Jean-Paul Desgoutte


AVANT-PROPOS

1. Situation du patrimoine social au regard de l'attribution.
2. Le contexte de La Grande-Borne : les clivages de la population.
3. L'objet de la mission.

LA DEMANDE D'ATTRIBUTION

1. Le recueil des demandes.
2. Analyse des demandeurs de logement.
3. Le fonctionnement de l'attribution.
4. La vie communautaire.
- Le point de vue des gardiens.
- Le point de vue des travailleurs sociaux.
5. La politique municipale.


AVANT-PROPOS

1. Situation du patrimoine social au regard de l'attribution

On ne peut parler d'attribution sans rappeler préalablement que ce problème se pose de façon bien particulière dans le patrimoine social.

Dans le parc privé, la règle (apparente en tous cas) est la loi de l'offre et de la demande. Propriétaire et locataire se mettent d'accord sans procédure particulière du moment que le locataire s'engage à payer le loyer et à "jouir paisiblement" de la chose louée. Il est bien évident qu'en réalité le propriétaire, selon qu'il sera ou non en position favorable pourra ou non faire jouer différents autres critères et retenir le locataire qui lui plaît. […]

Le système qui prévaut pour les logements sociaux est fort différent. L'attribution en est réglementée et ce pouvoir est placé entre les mains d'un petit nombre de personnes. Il tend à devenir un enjeu local important. En effet les difficultés de tous ordres et notamment de cohabitation ont une résonance particulière dans le parc social, les médias ont tendance à amplifier le phénomène, enfin c'est la seule partie du parc de logements sur laquelle une collectivité locale puisse avoir une influence et c'est évidemment important lorsque ce patrimoine abrite une part importante de la population.

Le pouvoir d'attribution a toujours existé bien sûr, mais il est resté longtemps inapparent pour la raison que "tout se passait bien" et que le logement H.L.M. restait un logement convoité, de promotion, ce qui favorisait un assez large consensus pour retenir la "bonne clientèle".

Ce pouvoir a été davantage revendiqué et remis en question à partir du moment où la pression insuffisante de la demande a obligé certains organismes H.L.M., à accepter des ménages en situation sociale plus difficile […]

Parallèlement, l'entretien insuffisant du patrimoine, le développement de l'accession individuelle ont chassé les ménages à bons revenus et plus solides. Sont apparus alors les difficultés ou les heurts entre la fraction des locataires anciens, défenseurs de "l'ordre H.L.M." et ces nouveaux arrivants, considérés comme des boucs émissaires pour une population qui supportait avec difficulté un certain nombre de fractures de la société française : isolement d'une partie grandissante de la population, apparition massive des isolés chefs de ménage, déstabilisation de la cellule familiale, notamment par développement du divorce, effondrement du mariage, progression corrélative de la cohabitation hors mariage, etc. Tout cela est bien connu et n'est d'ailleurs pas spécifique au logement social, mais il n'est peut-être pas inutile de le rappeler.

2 Le contexte de La Grande-Borne : les clivages de la population

La Grande-Borne est une cité H.L.M. de 13.000 habitants située sur la commune de Grigny, à 25 kilomètres de Paris, au bord de l'autoroute du sud. Commune de l'Essonne, Grigny est passée en quelques années de 350 habitants à plus de 30.000 habitants.

Deux complexes immobiliers, situés de part et d'autre de l'autoroute, se partagent la quasi-totalité de la population. Grigny 2, à l'est, est un massif de tours d'habitation, de standing moyen, proposé à la copropriété. La Grande-Borne, à l'ouest, est une cité de 3.800 logements distribués de façon originale en de petits immeubles multicolores, autour de vastes espaces verts réservés à la circulation des piétons.

La cité est divisée en treize quartiers confiés chacun à la responsabilité d'un gardien. L'habitat se compose d'immeubles courbes et d'immeubles droits de deux et quatre étages. Les immeubles droits se trouvent exclusivement dans les quartiers proches de deux centres commerciaux, à l'est et à l'ouest (Damiers et Ville Haute).

Les immeubles courbes se distribuent au centre, au nord et au sud, tout autour de la vaste prairie centrale. Les immeubles courbes (F4 et F5) sont occupés par les familles les plus nombreuses. Le centre de la cité, interdit aux voitures, est un lieu de prédilection pour les jeux des enfants. […]

Il existe deux grands types de population à la Grande-Borne :

- Une population installée dès l'origine, constituée en majorité de familles françaises, de revenus modestes ou moyens, qui se plaît ou s'est plu dans les lieux (44% des familles vivent depuis plus de dix ans à la Grande-Borne).

Distribuée à l'origine sur la totalité du parc, elle tend peu à peu à se regrouper dans la Ville Haute (quartier des commerces) et dans les Patios, dont l'image est valorisée au détriment des quartiers du centre et de l'est. […]

"Les patios et les quartiers proches du centre commercial sont des quartiers où les attributaires sont très majoritairement des français métropolitains. Le taux des familles nombreuses est très inférieur à la moyenne des attributions. Les habitants de ce quartiers, lorsqu'ils changent de logement, ont tendance à rester dans le quartier".

Bureau de recherches et d'Etudes Sociales (B.R.E.S.), Paris-Grigny, 1983 "Les attributions de logements à La. Grande-Borne de janvier 1982 à mars 1983".

- Une population installée plus récemment, à forte composante immigrée (étrangers ou français originaires des DOM-TOM). Cette nouvelle population a progressivement pris la place libérée par ceux des premiers arrivants qui ont accédé à la propriété individuelle ou collective, ou qui ont quitté la Grande-Borne pour diverses raisons de convenance personnelle, ou encore qui ont demandé et obtenu une mutation à l'intérieur de la cité.

Il s'agit souvent de regroupements familiaux d'immigrés, dont la vague est apparue vers le milieu des années 70, ou de familles françaises jeunes d'origine provinciale ou rurale. Cette nouvelle population tend de fait, compte tenu de sa composition familiale et des logements disponibles, à se polariser dans les quartiers les plus éloignés du centre commercial et administratif.

"Les Radars, la Balance et l'Ellipse se caractérisent par un taux d'attributaires français métropolitains très largement inférieur à la moyenne des attributions et un taux de familles nombreuses très supérieur à la moyenne" B.R.E.S. 1983 Ibidem

Le mouvement de regroupement de la population la plus ancienne correspond sans doute à deux phénomènes qui se renforcent
- le désir de se démarquer des nouveaux arrivants ressentis comme doublement étrangers (étrangers à la cité, étrangers au pays),
- le désir de maintenir une cohésion héritée de la première époque, l'époque des "pionniers".

"Plus l'ancienneté de l'installation à la Grande-Borne est importante, plus les réseaux relationnels sont étendus et intenses. Les mutations internes permettent ce vieillissement et cet ancrage de la population " B.R.E.S. 1983 "Pourquoi et comment vivre à La. Grande-Borne ?"

Ceux qui restent vivent mal le départ de leurs voisins et amis de la première époque ; ils peuvent être tentés de les suivre mais n'en ont souvent pas les moyens financiers. Ils tendent alors à se regrouper dans quelques quartiers ou dans certains immeubles.

On trouve là un phénomène assez courant observé dans les quartiers HLM anciens où apparaît un clivage entre les familles installées depuis le début "gardiennes de l'ordre H.L.M." et les familles arrivées plus récemment et qui sont considérées par les premières comme peu respectueuses de cette façon de vivre. La taille de La Grande-Borne fait que cette distinction se traduit dans l'espace. Il y a, comme dans une ville, les bons et les mauvais quartiers.

Ce mouvement de clivage de la population s'est vu renforcé par une cause externe la dégradation de l'habitat et de l'environnement. La dégradation de l'habitat a une première cause "naturelle" le vieillissement des lieux, et une seconde structurelle : la malfaçon du bâti qui a fait apparaître peu à peu, dans un grand nombre d'appartements, des problèmes d'humidité. Ces problèmes peuvent aller d'une simple tâche d'humidité, circonscrite à un mur en saison humide, à une dégradation complète de l'appartement qui devient dès lors inhabitable.

Les expertises et les procès ont longtemps bloqué tout processus de réparation, ce qui accélère la dégradation, entraîne la fermeture d'un grand nombre d'appartements et incite la population la plus ancienne à se regrouper dans les logements les mieux préservés.

La dégradation du bâti a eu également une influence sur la dégradation de l'environnement et du fonctionnement de la cité. Outre le fait que plus de 10% des logements, jugés insalubres, ne sont pas proposés à la location, plus de 15% des loyers subissent un abattement pouvant aller jusqu'à 40% pour cause d'insalubrité. Le manque à gagner pour l'office est considérable.

Il s' y ajoute 10% d'impayés dont le recouvrement est d'autant plus difficile que la situation générale n'est pas saine. La baisse des ressources de l'office rend difficile l'entretien normal des lieux et les réparations induites par le vieillissement, tout en nécessitant une augmentation des charges que se partagent les locataires.

Ces deux causes naturelles et structurelles ont convergé à la dégradation à la fois matérielle et morale du climat de La Grande-Borne. A cela s'ajoute, comme nous l'avons vu plus haut, une séparation géographique entre la population pionnière et la population nouvellement arrivée. Celle-ci se retrouve de fait dans les quartiers les moins agréables et se sent alors moins responsable des lieux collectifs.

3 - L'objet de la mission : l'attribution des logements à La Grande-Borne

Dans ce contexte, le Ministère de l'Urbanisme, du Logement et des Transports avec le concours financier de 0,1 % patronal a demandé au C.R.E.P.A.H. une mission de réflexion sur le fonctionnement actuel du système d'attribution à La Grande-Borne, et sur les améliorations éventuelles qu'il conviendrait de lui apporter.

L'objet de la mission est d'analyser les mécanismes de l'attribution des logements, tels qu'ils fonctionnent actuellement à La Grande Borne, selon les différents attributaires : la commune, l'Office d'H.L.M., la Préfecture et le 1% employeurs et de faire des propositions susceptibles d'améliorer ce système.[…] L'Office dispose sur Grigny d'un contingent de 1.143 logements. […] La Préfecture dispose ensuite du contingent le plus important 935 logements. Puis vient la Ville avec 664 logements. Un quatrième partenaire, les collecteurs du 1% patronal, dispose actuellement d'un contingent très faible, mais qui ira en se développant au fur et à mesure de la réhabilitation puisqu'une contribution financière leur est demandée, assortie d'un droit de réservation.

La demande d'un logement à La Grande-Borne peut s'exprimer auprès de ces quatre organismes. Chacun a sa propre organisation, sa propre procédure de recueil et de traitement de la demande, ses propres critères d'attribution.


Ière partie LA DEMANDE D'ATTRIBUTION

1. Le recueil des demandes

- Concernant l'Office de HLM :

La demande peut être recueillie soit directement au siège de l'Office soit à l'antenne de Grigny. Certaines candidatures sont suggérées par les assistantes sociales travaillant sur Grigny. Les demandes effectuées directement au siège (7 à 8 lettres par semaine) sont peu nombreuses et souvent inadéquates.

La plus grande partie des demandes déposées auprès de l'Office le sont directement à l'antenne de Grigny La Grande Borne. Les candidatures déposées à l'antenne émanent de ménages qui connaissent le quartier ou même dont la famille est déjà logée dans le quartier.

L'Office ne tient pas de fichier de ses demandeurs. Il serait souhaitable, pour permettre de suivre certaines évolutions, que ce fichier soit créé, comme il l'est pour la Ville et la Préfecture, ce qui permettrait d'éliminer les doubles candidatures, de procéder à des analyses complètes de la demande, de connaître les demandes.

Le premier contact pris (par téléphone, lettre ou déplacement) l'Office demande au candidat de remplir une demande de location (cf. annexe) qui comporte l'identification du candidat et des données sur ses ressources et son logement actuel. La demande est alors enregistrée et entre dans le processus de sélection en vue de l'attribution.

- Concernant la municipalité de Grigny :

Les demandes sont recueillies directement auprès du service du logement. On invite le candidat à remplir un bordereau. Ce bordereau est adressé à la Préfecture pour le suivi des mal logés et à l'Office d'HLM pour prendre rang dans le processus d'attribution. La Ville tient à jour un fichier des demandes de logement et renouvelle régulièrement les candidatures.

- Concernant la Préfecture de l'Essonne :

Le service des mal logés tient un fichier alimenté soit par les candidatures transmises par la Ville (le plus grand nombre) soit par les candidatures directes (quelques personnes se présentent spontanément à la Préfecture). Ce fichier est mis à jour tous les six mois.

- Concernant le 1% :

Les collecteurs considèrent qu'il est difficile de trouver des candidats pour la Grande Borne compte tenu des contraintes qui leur sont imposées (pas d'immigrés, pas de familles nombreuses). La Grande Borme est moins appréciée que les programmes neufs en PLA dans les communes du nord du département ou de la Ville nouvelle d'Evry.

2. Analyse des demandeurs de logement

Seules la ville de Grigny et la Préfecture de l'Essonne disposent d'une fichier mis à jour et exploitable. L'Office ne tient pas à jour et n'exploite pas les demandes enregistrées. La préfecture tient à jour son fichier et l'apure tous les six mois mais n'en tire aucune exploitation. La Ville effectue une fois par an une exploitation simple.

2.1. Composition des demandeurs

Selon le fichier Mairie de Grigny

Du 1er janvier au 31 décembre 1984, 959 demandes ont été enregistrées. Les demandes sont à 90% des demandes nouvelles. 95 seulement figurent déjà dans les listes de l'année précédente.

Par rapport à l'occupation actuelle de La Grande-Borne, les demandeurs sont en proportion un peu plus forte de nationalité étrangère (25% alors qu'il sont 21% des logements occupés) et dans la même proportion originaires des DOM-TOM (18%).

La part des petits ménages, demandeurs de petits logements est importante (36,5%). Le nombre de personnes seules avec enfants est également élevé (21%). Les candidats à ressources (salaire plus allocation familiale) très faibles (moins de 3.000 F par mois) sont peu nombreux. La majorité se situe dans une gamme moyenne de 4.500 F à 8.000 F. Près du 1/3 dispose de plus de 8.000 F de revenus.

Les logements demandés sont en majorité des petits logements F.2. et F.3. (60%)

Selon le fichier "mal logés" de la Préfecture de l' Essonne

274 demandes pour Grigny ont été recueillies sur six mois. Les caractéristiques des demandeurs sont assez comparables à celles du fichier mairie avec des nuances :

- forte dominante de nationalité française, 43 demandes de ressortissants étrangers, soit 16% de l'ensemble, ont été recensées,

- les revenus sont un peu plus tassés vers le bas : 30% des candidats ont des revenus inférieurs au S.M.I.C., 30% ont des revenus compris entre 4.500 et 6.000 frs.
- les petits logements sont les plus demandés
- 79% des demandes concernent des types 1 à 3,
- la majorité des candidats habite actuellement Grigny,
- 83% sont originaires de la commune de Grigny.

Seuls quelques demandeurs de F.4 et F.5 demandent des logements trop petits pour la taille de leur famille : 9 candidats à un F.4 ont une famille comprise entre 6 et 8 personnes, 3 demandeurs de F.5 ont une famille comprise entre 8 et 9 personnes.

On remarque aussi, à l'inverse, qu'une proportion des demandeurs souhaite de grands logements : 1/4 des demandeurs de F.4 est composé de famille de 1 à 3 personnes, 40% des demandeurs de F. 3 comptent 1 ou 2 personnes.

2.2. Mobilité des locataires

Le taux de rotation annuel hors mutations internes est de 12 % du total des logements. Le taux des mutations internes représente 8% du parc des logements.

3 - Le fonctionnement de l'attribution

Que se passe-t-il entre le moment où le candidat à un logement a effectué sa demande et le moment où il entre effectivement dans le logement ?

3.1. La Commission d'attribution :
Le point de passage obligé actuellement, pour toutes les candidatures, est une Commission d'attribution composée par l'Office d'H.L.M. (Le Directeur plus une personne) et la Ville (l'Adjoint chargé du logement plus une personne).

Cette Commission restreinte examine toutes les candidatures, qu'elles proviennent de l'Office, de la Ville, de la Préfecture ou des réservataires divers. Elle se réunit une fois par mois (cf. Schéma ci-contre) et examine chaque demande de logement, qu'elle ait été déposée directement à l'antenne, au siège de l'Office, au service logement de la Ville, ou qu'elle provienne de la Préfecture.

On notera :

- que seuls la Ville et l'Office sont présents,

- que le choix se fait à partir des éléments contenus dans la demande de logement. Ne participent à la Commission, ni l'enquêteur qui a eu contact avec la famille ni le personnel de terrain de l'Office, chargé de désigner le logement et de remettre les clefs,

- que le délai qui s'écoule entre le moment où une demande est officiellement enregistrée et le moment où elle est satisfaite est au minimum de 1 mois et demi, ce qui est beaucoup trop long pour les demandeurs qui ont le choix, ceux que précisément la Ville et l'Office voudraient retenir en priorité.

3.2. La désignation du logement

Une fois la candidature acceptée par la Commission d'attribution, c'est l'antenne qui prend en charge la désignation du logement au candidat.

Pour le contingent communal, l'Office envoie un permis de visite et le candidat peut alors visiter le logement accompagné par une personne du service logement de la Ville.

Les autres candidats se présentent à l'antenne où on leur désigne un logement qu'ils visitent seuls, après avoir pris les clefs auprès du gardien. Selon la pratique de chaque.gardien et les caractéristiques du candidat, une négociation est alors possible et le gardien fait visiter plusieurs appartements.

On remarque :

- qu'il y a peu de relation entre la Commission d'attribution et l'antenne,
- que l'antenne et le personnel de terrain ne reçoivent guère d'orientations et n'ont guère de formation à ce type de problème. La seule consigne qu'ils semblent avoir enregistrée est celle de ne pas trop surcharger en étrangers certains quartiers.

4. La perception de la cohabitation

Des entretiens approfondis ont été conduits auprès d'habitants appartenant à divers groupes sociaux ou à diverses communautés. La transcription intégrale de ces entretiens centrés sur les problèmes de cohabitation, de comportement ou de perception du quartier est fournie sous forme d'un document annexe. Elle contient .des informations très riches sur les attitudes adoptées à l'égard de ces différents thèmes par les familles interrogées. On voit en particulier se dessiner les projets de vie ou les trajectoires passées, et à travers cela la tolérance plus ou moins grande à l'égard des autres locataires ou des nouveaux arrivants. […]

Deux groupes d'intervenants, régulièrement en contact avec les habitants ont par ailleurs fait l'objet d'entretiens : les gardiens de l'Office d'HLM et les travailleurs sociaux. Ces entretiens figurent également dans le document annexe, mais nous en avons extrait les citations ou les thèmes dominants qui sont présentés ci-après.

4. 1. Les gardiens

Le gardien est un relais social très présent entre les habitants et les différentes institutions. Il est ainsi un interlocuteur et le pourvoyeur d'un certain nombre de services. C'est pourquoi la perception qu'il exprime de son rôle et des problèmes éventuels de cohabitation ou d'image de La Grande-Borne ou d'un quartier sont importants même s'ils doivent être relativisés.

Trois catégories de difficultés principales apparaissent dans ce qu'expriment les gardiens :

- des difficultés de cohabitation avec les étrangers à cause des différents modes de vie, et avec les jeunes, rendus responsables des dégradations principales ou de la délinquance,

- des problèmes qui concernent le fonctionnement de l'Office : loyers impayés et logements vacants.

- des problèmes qui relèvent du refus d'un minimum de règles communes de comportement.

Enfin, le discours des gardiens reflète l'opinion qu'ils se font et qu'ils contribuent sans doute à former, de La Grande-Borne en général et de ses différents quartiers.

La cohabitation entre les différentes communautés

Une des manifestations de cette difficulté de cohabiter est l'existence d'un certain discours raciste.

"Ce que je reproche, c'est qu'on ait trop mis d'étrangers. Qu'il y en ait, je ne dis pas le contraire. Il y en a toujours eu en France des étrangers, mais jusqu'à une certaine limite…"

"Non, je ne pense pas (qu'il y ait un problème de racisme dans notre quartier). Il y a des gens qui viennent nous voir et qui nous disent : "Ah, ces bronzés" ! Mais on ne peut pas empêcher çà...".

"Dans le temps, l'immigré, il ne parlait pas comme ça... Ils se sentent trop… C'est nous les étrangers. Beaucoup de blancs, beaucoup de Français ne se sentent pas bien. Ils ne sont plus chez eux. Ils nous le disent : on n'est plus chez soi".

La difficulté est perçue comme due essentiellement à des modes de vie différents :

"Ils ne vivent pas comme nous... Beaucoup de gens de couleur, ils vivent la nuit pour le jour. La nuit, c'est pour dormir. Et les Arabes, c'est exactement pareil ! Ils ne réalisent pas qu'ils sont en immeuble".

"On devrait avoir une salle dans la Grande Borne où on devrait permettre aux gens de se réunir pour les fêtes de famille qui sont bruyantes... ". […]

Les autres manifestations de difficultés dans la vie quotidienne, sont attribuées aux jeunes, considérés comme le plus souvent responsables de bruit, de la délinquance, des dégradations matérielles.

Le bruit

"C'est lié aux jeunes qui se rassemblent. L'été, ils jouent jusqu'à minuit. Ou les chaînes hi-fi qui marchent à fond de train. Le problème c'est les jeunes, les mobylettes, le bruit dans les halls. "

"J'apprécie ce système de pelouses, il n'y a pas de risques. Enfin, maintenant avec les mobylettes... Du temps où j'étais locataire, c'était calme".

"Dans notre secteur, on a moins de problèmes avec les voitures qu'avec les mobylettes. C'est bruyant et c'est dangereux…".

Les halls sont des lieux de réunions et nécessairement il y a conflit à propos du bruit :

"Il y a des jeunes du dehors qui viennent se réfugier dans les halls, la nuit. Faut bien que les jeunes se mettent dans un coin de toute façon. Tant qu'ils n'embêtent pas les gens. Mais quand ils ont les postes à fond…"

La délinquance

Cambriolages et vols de voiture. Les cambriolages concernent les locataires et les gardiens eux-mêmes :

" J'ai trente et un escaliers. On peut compter qu'il y a eu au moins soixante cambriolages. Certains ont été cambriolés deux fois"...

"La nuit, il y a des vols sur les voitures, dans le parking et il y a eu même des cambriolages. Ça c'est l'époque !"

Les dégradations matérielles

"Il n' y a pas de grosse délinquance, il n' y a pas de choses graves mais des minuteries cassées, des carreaux cassés…"

"Les jeunes se réunissent dans les halls, ils peignent les murs"

"Il y a un mois, ils ont descendu la grande vitre de la loge avec une bille d'acier…"

"Dans les escaliers, il n' y a plus de porte aux locaux communs… " .

Une autre forme de dégradation matérielle consiste à casser les chaînes interdisant l'accès aux voitures.

" L'idéal, c'est la Balance… Ca casse tout là-bas, c'est le pire de la cité. Ils veulent avoir la voiture sous les fenêtres… Ils cassent les chaînes. On la remet, deux jours après, c'est cassé ! Ils cassent les chaînes ou les cadenas...".

Cette forme de délinquance n'est cependant pas uniforme. Dans certains secteurs, ceci est moins mal perçu, les locataires faisant appel au gardien pour ouvrir les chaînes en cas de besoin.

Des problèmes plus aigus

"Quelquefois il y a des bagarres au couteau ou à la carabine".

"Ce qui me préoccupe aussi, c'est le rassemblement des jeunes dans les halls. S'ils sont tranquilles, ça va, mais quand ce sont des bandes, ils se cachent pour la drogue".

"Il y a des problèmes de drogue, en pagaille...".

Le fonctionnement de l'Office

Deux problèmes sont évoqués : les logements vacants et les impayés de loyer.

Les logements vacants :

Le gardien possède une bonne connaissance du patrimoine de logements dont il assure la surveillance et du nombre des logements vacants dans son groupe. Les causes de la vacance sont en revanche assez imprécises :

" Il y en a qui sont insalubres..."

"Il y en a qui appartiennent à des sociétés. Il y en a qui sont réservés, insalubres ou provisoirement inoccupés".

Les impayés de loyer :

Une partie seulement des encaissements de loyer transite par le gardien, certains locataires s'adressant directement à l'Office. Comme l'information ne semble pas retourner de l'Office vers les gardiens, certains donnent une idée approximative.

" A la loge, on en a pas mal, mais il y a des gens qui payent directement. On a des gens sous tutelle. On a des gens qui ont des problèmes. On ne peut pas juger, il n' y a que l'Office qui peut dire exactement...".

D'autres cernent le problème de manière précise.

"Vous avez beaucoup de loyers impayés ? Entre trente et quarante chaque mois à la loge."

Les problèmes de comportement ou le refus d'une règle commune de vie sociale.

Les difficultés liées au stationnement

Le stationnement est un des principaux points d'achoppement entre le gardien et le locataire, certains gardiens n'arrivant pas à faire respecter les règles prévues à l'origine.

"C'est un désastre (le problème du stationnement). A l'origine ce secteur avait été construit pour des personnes âgées et pour les infirmes. Il y a quelques infirmes qui ont le droit d'avoir une clé pour entrer. Quand vous accordez quelque chose à l'un, les autres demandent : pourquoi lui et pas moi ?".

"Tout le monde veut avoir sa voiture sous sa fenêtre. Les gens se foutent complètement de la réglementation. Ils traversent les pelouses. Si on leur dit quelque chose, ils répondent : du moment qu'on paye, on a le droit d'en profiter".

"Les locataires de ce coin-là, je ne sais pas d'où ils sortent : ils cassent tout : on met une chaîne, cinq minutes après elle cassée. "

"Les voitures se garent sur les trottoirs...".

"On a deux parkings mais il y en a qui arrivent quand même à se garer devant le vide-ordures".

" Ils se garent n'importe où…"

" Les aires de stationnement sont utilisées pour les réparations des autos. "

" Et puis il y a ceux qui réparent leur voiture. Il y a l'huile qui traîne " .

Les difficultés d'entretien

Les espaces communs

Ces difficultés concernent les parties communes dont les cages d'escalier et les halls. Les halls et cages d'escalier sont le théâtre de dégradations successives. Le gardien du Méridien souligne la nécessité d'intervenir rapidement pour réparer afin d'éviter des saccages plus importants :

"Une porte qui commence à se désosser, si elle est réparée dans les deux semaines qui suivent, c'est bon, mais si ça traîne, tout s'en va…".

Le suivi des travaux d'entretien doit en effet être très strict parce que limitant ainsi les coûts. Or, ceux-ci sont déjà prohibitifs pour certains secteurs ce qui a pour effet un épuisement rapide des fonds alloués pour les travaux d'entretien.

"Au mois d'octobre, il n'y avait déjà plus d'argent pour changer les portes et tout ça jusqu' au début de l'année prochaine. . ."

Il y a donc là un risque d'engrenage, les travaux restent en suspens et les dégradations s'aggravent. Les abords des immeubles sont également vulnérables :

"J'aimerais bien qu'on jette un peu moins d'ordures par les fenêtres. C'est très difficile de prendre les gens sur le fait. Et puis il y a des gens auprès de qui il ne vaut mieux pas intervenir, si on leur dit : il ne faut pas jeter de papier, ils vont jeter des sacs poubelle".

Les gardiens semblent relativement démunis devant ces problèmes puisque incapables de faire respecter les espaces communs. On voit à ces remarques, combien le rôle du gardien peut être fondamental dans la vie quotidienne du groupe, le maintien d'un minimum de règles communes de vie, voire la diminution de certains coûts induits par l'inobservation de ces règles.

L'image de la Grande Borne

A des questions plus générales qui leur sont posées quant à l'image et la réputation de La Grande-Borne, les gardiens expriment d'abord ce qu'on voit se dessiner à travers différentes approches : la différenciation et la hiérarchisation qui s'est peu à peu établie entre les différents quartiers.

"Ils préfèrent habiter vers le Damier parce que la Balance c'est mal réputé. La Serpente, c'est pareil ; la Peupleraie, c'est pareil. Il y en a beaucoup qui veulent habiter ici parce qu'il y a des commerçants et puis des îlotiers juste à côté. Ils se sentent plus en sécurité, ici. "

Dans les "bons quartiers" les gardiens savent que les locataires cherchent à rester.

"Contents de leur quartier ? Oui, parce que beaucoup de gens qui veulent changer de logement demandent à rester là. J'ai entendu dire que notre secteur était très demandé. Alors, ça nous fait plaisir… "

"Oui, ils sont très contents. Il y en a qui ont des logements trop petits parce qu'ils ont des enfants qui grandissent mais ils ne veulent pas changer parce qu'ils veulent rester dans le secteur…"

La satisfaction des locataires rejaillit sur les gardiens qui se sentent flattés d'une telle appréciation. La bonne image d'un quartier est souvent associée à l'existence d'une certaine convivialité entre les locataires :

"Le secteur, c'est un peu un petit village, les jeunes mis à part, c'est un petit village. Les locataires, le matin, ils vont au marché, ils papotent"

"Dans l'ensemble, ils se soutiennent, il n' y a pas de mauvais climat".

En revanche, à une mauvaise image de marque est associée une certaine indifférence entre locataires.

"Dans l'ensemble, ils ne se connaissent pas trop. Et c'est aussi bien… S'ils se connaissent trop, ils vont les uns chez les autres et après ça fait des histoires. Alors, il y a des coups sur les parkings, sur les voitures.

Ce qu'on apprécie à La Grande-Borne :

L'environnement immédiat, les espaces verts. La proximité des commerçants, des transports. Mais il transparaît le sentiment que l'ambiance du quartier tend à se dégrader. Certains groupes sociaux sont de plus en plus mal acceptés.

"Il y a beaucoup d'étrangers… Il y a un petit poil de racisme. Quand ça fait du bruit chez un homme de couleur, on dit : " C'est encore un noir ! "

" On n'est pas contre les cas sociaux, mais il y a plus de problèmes avec les cas sociaux qu'avec les surveillants de prison ! "

4.2. Les travailleurs sociaux

Un groupe de travail a réuni pendant quatre mois l'enquêteur du C.R.E.P.A.H. et six assistants sociaux de la circonscription de Grigny autour de la problématique de l'attribution des logements à la Grande Borne. Une série d'interviews a été menée en collaboration auprès des habitants de la commune, et les travailleurs sociaux eux-mêmes ont accepté de faire le point sur leur pratique et les problèmes qu'ils rencontrent dans l'accomplissement de leur mission.

4.2.1. Les difficultés liées à l'application d'une attribution sélective

La position des travailleurs sociaux vis-à-vis d'une politique d'attribution sélective concernant les familles immigrées et les ressortissants des D.O.M. est inconfortable puisqu'ils ont à appliquer des idées qu'ils ne partagent pas.

"Les gens qui cherchent un Logement vont d'abord à la Mairie où ils expliquent leur problème. Souvent, ils remplissent une demande de logement, et puis la Mairie nous les renvoie en leur disant que nous pourrons faire quelque.chose pour eux. Alors, il nous faut leur expliquer qu'on n'a pas le pouvoir de leur donner comme ça. un F3 ou un F4 Il faut leur expliquer comment ça fonctionne le cheminement Mairie-Préfecture et comment se passent les attributions en H.L.M. "

"La plupart des habitants de Grigny qui viennent nous voir voudraient être relogés à La Grande-Borne. Les gens savent qu'il y a des appartements vides. Ils naviguent, ils se renseignent. Ils voient les fenêtres sans rideau, ou les volets fermés. Ils vont à La Mairie. La Mairie nous les renvoie. Elle laisse aux gens un faux espoir. Elle leur dit : "allez voir l'assistante sociale, elle fera quelque chose… " C'est à nous que revient de leur expliquer : "Non, vous êtes étrangers…"

"Il nous arrive de contacter la Marie, mais c'est toujours le même truc. Ça donne "Vous savez, on ne veut plus reloger d'étrangers". Ou encore : on va faire une lettre à la Préfecture". De toute manière, les demandes transitent par la Mairie pour aller à la Préfecture. Ça ne change pas le problème. "

4.2.2. Le relogement à la Grande-Borne

Les travailleurs sociaux évoquent en particulier l'aspect du relogement à la Grande-Borne des familles installées à Grigny 2 qui subissent les effets d'une discrimination sous tendue par une politique des quotas.

Une des manifestations est le surpeuplement de certains logements et les conséquences sociales qui en découlent. Les témoignages de certains travailleurs sont particulièrement révélateurs d'un dysfonctionnement mettant en cause l'ensemble des partenaires locaux.

" Il y a toute une période où les gens louaient un studio à.Grigny 2. Ils s'y installaient pendant quelques mois, le temps d'obtenir un relogement à la Grande Borne. Maintenant, depuis un an ou deux, ils n'obtiennent plus de logement.Ils restent entassés. Avant, on les aidait à remplir leur demande de relogement, puis on les revoyait une ou deux fois. Maintenant, on les voit sept ou huit fois"

"La situation se dégrade. Je pense à l'exemple d'un couple tunisien dont la femme était enceinte. Ils pensaient se reloger avant la naissance de.leur premier enfant. Ça n'a pas été le cas. Ils sont dans un studio de 23 mètres carrés. Sa femme attend maintenant des jumeaux. Lui a perdu entre-temps son emploi. Il s'est clochardisé. Je suis sûr que le problème du logement a hâté la dégradation"

"Dans le temps, les familles lourdes étaient localisées plutôt à La Grande Borne. Maintenant qu'il n'y a plus de relogement pour les immigrés, ça commence à changer. Les problèmes commencent à s'alourdir sur Grigny."

"A Grigny 2, les gens sont en location, en loyer libre. En général, ils payent des loyers exorbitants. Une grande partie des logements sont petits. Ce sont des studios doubles. Les gens sont arrivés là en espérant que ce ne serait qu'un lieu de passage. Et ils se retrouvent à six, sept dans un studio pour lequel ils payent 1.400 à 1.500 francs. Le problème, c'est qu'ils veulent un logement plus grand, pas cher si possible, ou du moins pour un loyer décent".

"Il y a deux ans, on relogeait à Evry. C'était l'époque où ils ont construit des tours. Et puis ça s'est tassé et puis maintenant, il n'y a pratiquement plus de relogement, surtout pour les étrangers. "

"Les gens viennent voir en disant : " ce n'est pas possible, il faut que vous me trouviez un logement. On est trop nombreux. Venez voir. Ils veulent qu'on vienne. Moi, je leur dis : " oui, d'accord ". Je ne sais pas quoi leur répondre. Il y a des types qui travaillent la nuit. Donc, il faut qu'ils dorment pendant la journée. Il y a des mômes en bas âge. Je ne sais pas comment ils font.Ça doit être infernal. Les mômes qui crient, qui bougent comme tous les mômes.Ça fait des tensions dans la famille. Ça peut faire des conflits entre le mari et la femme. Ils viennent te dire tout ça. Ils ne savent pas que c'est parce qu'ils sont étrangers. "

"Et pour tous les départements de la couronne, c'est pareil. J'ai eu l'occasion d'appeler des assistantes sociales des autres communes. Tous les Offices font la même réponse et la même ségrégation en disant : " il y a un quota d'étrangers, il ne faut pas le dépasser ". J'ai l'impression que ça s'accentue. On ne voyait pas ça avant. Ça se ressent également au niveau des centres d'hébergement. Avant, ils relogeaient en HLM. Maintenant, ils ne peuvent plus et les centres sont pleins. Quand on veut reloger les gens en urgence, on n'a pas de place. C'est fou ! "

"Je suis arrivé du Maroc en France, à Strasbourg, en 1979, pour travailler. J'ai fait divers métiers comme O.S., dans le bâtiment et ailleurs. Au bout de sept, huit ans, comme je ne trouvais pas de boulot là bas, je suis venu dans la région parisienne où j'ai trouvé un travail. J'ai loué un studio ici à Grigny, et après quelques mois, j'ai fait venir ma famille. J'ai quatre enfants, trois qui vivent ici avec moi et un qui est resté au Maroc avec ma mère. Mes enfants ont huit, sept et un an et demi. Ma fille aînée a douze ans. Je ne réussis pas à la faire venir parce que nous vivons trop serrés. Il y a 23 mètres carrés. Je paye 1400 francs de loyer plus les charges. Je ne touche pas les allocations logement parce que la surface n'est pas assez grande. Je me suis adressé à la Mairie, je leur ai dit qu'avec mes enfants c'était trop serré. Je renouvelle ma demande tous les six mois. J'aimerais bien avoir un logement plus grand. Après, j'irais chercher ma fille. Jusqu'à présent, j'attends."

"Il y a beaucoup de Français qui ne connaissent pas le problème, c'est-à-dire pourquoi je suis là. Avant, j'étais célibataire, j'aurais pu retourner mais maintenant j'ai des gosses qui vont à l'école. Comment retourner là-bas ? Il faut que je pense à eux. "

Devant cet état de fait, ils éprouvent le besoin de développer ou d'instituer tout simplement une concertation avec la municipalité et l'office HLM. Ils pensent que la compréhension des problèmes qui se posent à la Grande Borne est liée à la nécessité d'une analyse fine des groupes sociaux en présence ainsi que du fonctionnement et des rapports qu'entretiennent les partenaires locaux.

"On ne travaille pas assez avec les partenaires locaux : l'école, la mairie, etc… On a des relais un peu partout, mais ça reste assez individuel. La création de l' " îlot sensible " aurait dû faciliter les contacts mais ça a tourné court. Peut-être parce qu'on n'est pas assez habitué à ce genre de travail. Il y a une certaine hypocrisie dans les rapports entre la municipalité et les travailleurs sociaux. On ne peut pas se passer les uns des autres mais il n'y a pas de réel travail commun".

4.2.2.3. L'assimilation familles étrangères, familles lourdes

Afin de rétablir une certaine tolérance vis-à-vis du relogement des immigrés et forts de leur pratique, les travailleurs sociaux tentent de casser l'assimilation familles étrangères, familles lourdes.

"En général les grosses familles avec de multiples handicaps, ce sont des familles françaises. Pour les familles étrangères, les problèmes surgissent lorsque se pose le problème de l'adaptation, surtout des femmes. J'ai l'exemple d'une femme qui s'est retrouvée seule après le départ de son mari, avec toutes les responsabilités familiales à assumer. Elle a eu des problèmes avec ses enfants… Et l'exemple d'une autre femme qui hésite entre sa culture et le mode de vie français auquel elle aspire mais dont elle a peur…"

"D'après mon expérience, ce qu'on appelle les familles à problèmes, ce ne sont pas en majorité des familles étrangères. Et dernièrement, lorsqu'il y a eu blocage de l'attribution aux étrangers sur la Grande Borne, les familles françaises qui ont été relogées, ce n'était pas rien…"

Le fait d'être étranger rend plus difficile, sinon impossible, l'accès à l'habitat HLM. C'est ainsi que la situation de familles immigrées modestes mais équilibrées tend à se dégrader. Il en est de même pour les familles immigrées originaires des DOM-TOM.

Chacun s'accorde à reconnaître que les familles immigrées sont porteuses d'un dynamisme qui les a menées à quitter une situation difficile pour tenter leur chance à l'étranger. Elles possèdent souvent des réseaux d'entraide familiaux ou nationaux très structurés.

Il semble qu'en ce qui concerne les problèmes familiaux, le réseau familial soit plus solide dans les familles étrangères que dans les familles françaises. Dans les familles françaises " lourdes ", le réseau familial est souvent beaucoup plus dégradé.

5. Les effets de la nouvelle politique d'attribution des logements

La politique appliquée par la ville de Grigny ces dernières années à la Grande Borne a pour objectif d'établir un nouvel " équilibre social " dans le quartier. (voir " Les attributions à la Grande Borne de janvier 82 à mars 83 " BRES) . […] De 1982 à 1983 la responsablité de fait de l'attribution des logements a été transférée de l'Office des HLM à la municipalité. L'évolution d'une période à l'autre est nette (Il serait intéressant de savoir si cette tendance s'est confirmée par la suite). On passe clairement d'un système d'attribution qui tendait à renforcer la présence des groupes hétérogènes ou fragiles à la mise en place d'un "rééquilibrage social".

L'attribution par l'Office, renforçant une "évolution au fil de l'eau", conduisait à plus d'étrangers (35% dans les attributions contre 21% déjà prsésents dans la cité) surtout Maghrébins (18% contre 6%) et à plus d'isolés (32% contre 21% déjà logés). La part des mutations internes dans ces attributions est très forte.

L'attribution par la commission Ville-Office à partir de 1983 inverse la tendance : forte réduction des étrangers surtout maghrébins, réduction du nombre d'isolés, réduction des mutations internes, augmentation des ménages avec un enfant, diminution des ménages de 3 enfants et plus.


Conclusion

Les objectifs généraux de la politique pourraient être approfondis et mieux explicités. Deux obstacles majeurs devraient être évités:

La dispersion systématique et le brassage social autoritaire

Alors que les observations faites montrent qu'"une trop grande hétéronéité dans les aspirations, dans les modes de vie, dans les attitudes par rapport aux enfants... provoque des conflits insolubles" "l'idéologie du mélange social immédiat, du brassage des classes et des modes de vie" que sous-tend "la recherche du seuil de tolérance, la pratique des quota et la dénonciation du ghetto à propos de tout regroupement" continue à s'omposer. Elle ne peut pourtant que continuer à aggraver la situation. "Un environnement social auquel on ne peut pas ou on ne veut pas s'identifier est un facteur essentiel d'insatisfaction qui prime souvent les aspectts de confort matériel." Cette position va "à contre courant des mécanismes de choix du logement et de la mise en oeuvre pratique du droit à la différence."

La polarisation sur les catégories spécifiques et notamment les immigrés

"Traiter un groupe d'individus en se référant à une seule caractéristique, si forte soit-elle, habitudes culturelles, appartenance éthnique, âge ou taille des familles, niveau de ressources, etc. ne permet pas de prendre en compte les très grandes différences internes que cachent ces regroupements statistiques commodes."

Le problème des immigrés qui revient systématiquement au premier plan est un peu conne l'arbre qui cache la forêt. Il permet de faire l'impasse sur la très grande hétérogénéité qui existe à l'intérieur des groupes français et immigrés, que font très clairement ressortir les entretiens non directifs. Pas plus que la dispersion systématique, les regroupements autoritaires d'étrangers ne peuvent constituer une réponse aux difficultés de cohabitation et aux dysfonctionnements sociaux des quartiers.

Des évolutions divergentes sont à l'oeuvre entre les différents quartiers de La Grande-Borne.

Cela apparaît clairement dans les entretiens avec les gardiens et avec la population. Mais ces évolutions aboutissent à créer des "bons" et des "mauvais" quartiers, sur la base de critères en partie subjectifs. On voit en particulier que le rôle de la gestion quotidienne et notamment le rôle des gardiens constituent une partie de l'explication. Cette dérive peut être évitée notamment par un redressement de la gestion rapprochée : le simple changement d'un gardien peut être très efficace et elle doit être combattue dans les esprits dans la mesure où elle repose sur un certain nombre de rumeurs ou d'assertions invérifiables.

Cela ne signifie pas qu'il ne faille pas laisser se développer ou encourager des "différences positives" entre les quartiers. Tous n'ont pas les mêmes caractéristiques et il faut plutôt favoriser la création de quartiers personnalisés permettant des modes de vie différents et permettant aux habitants de choisir.

Le fonctionnement concret du dispositif d'attribution présente un certain nombre de faiblesses.

D'abord le schéma de l'attribution est complexe, long et difficilement compréhensible pour le candidat, et donc peu dynamique. Il peut s'écouler deux mois entre le moment où un demandeur de logement dépose sa candidature et le moment où il entre effectivement dans son logement.

On sait que ce délai est beaucoup trop long pour capter des demandeurs de l'extérieur, ceux qui ne sont pas déjà logé à proximité et qui sont à la recherche d'un premier logement dans la région. Une des conséquences de ce système trop peu dynamique est le maintien d'une proportion importante de logements vacants, qui pèse lourdement sur l'exploitation de l'Office.

Ensuite, le dispositif d'attribution fonctionne surtout conne un mécanisme de sélection de la demande et on peut lui faire deux reproches. La sélection s'opère sur la base de critères qui ne sont pas suffisamment attentifs aux modes de vie, aux trajectoires sociales des ménages, à leur aptitude à bien admettre tel ou tel type de voisinage.

Une fois opérée la sélection, et le candidat retenu, une attention insuffisante est apportée à son affectation précise dans un quartier, dans un logement précis, placé dans un environnement connu.

Paris, Grigny, 1985


[Voir également : "Communication sociale et vie de quartier"]