L'usage
approprié de la vidéo peut apprendre, par-delà les frustrations
et les rejets, aux individus comme aux institutions à se regarder
avec les yeux des autres, étape sans doute obligatoire de toute
transformation.
La
commercialisation de matériel peu coûteux, perfectionné et d'un
usage simplifié offre aujourd'hui à l'ensemble des institutions
la possibilité de faire usage des technologies nouvelles de
l'informatique et de la vidéo.
La
mise à disposition du public de réseaux télématiques et de disques
multimédia invite les mêmes institutions à repenser leurs pratiques
de communication interne et externe. Elles doivent ainsi faire
la part spécifique de l'écrit, de l'oral et de l'image dans
leurs relations à leur personnel et à leur clientèle.
Il
leur faut, autrement dit, inventer une articulation opérationnelle
entre logique de l'écrit, logique de la parole et logique de
l'image dans le fonctionnement spécifique de leur institution
ou de leur entreprise.
Cela
les conduit à la fois à une réflexion sur un fonctionnement
souvent spontané ou inconscient, fondé sur une longue tradition,
et à l'élaboration de nouveaux modèles prenant en compte les
potentialités et les contraintes propres aux nouveaux outils
de communication.
Le
champ de l'action sociale est d'autant moins exempt de ce travail
de remise en question que l'aide sociale fonde traditionnellement
ses diagnostics et ses interventions sur une pratique fine,
quoique souvent empirique, de l'enquête et de l'entretien. Notons
par ailleurs que l'action sociale est de plus en plus tributaire
des effets médiatiques, qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse.
Notre
propos ici est d'exposer quelques réflexions nourries d'une
longue pratique de l'interview cinéma et vidéo dans le cadre
de reportages, d'enquêtes, de diagnostics à vocation journalistique
ou socio-culturelle. Ces réflexions, qui visent à décrypter
le processus de médiation propre à l'entretien, reprennent le
contenu d'un enseignement dispensé ces dernières années à l'université
de Paris 8, ainsi que dans diverses écoles ou organismes de
formation sociale.
La
mise en scène du quotidien
L'entretien
est une mise en scène du quotidien, un récit assisté du vécu,
une pensée sous influence. Il se fonde sur un accord implicite
entre l'opérateur journaliste ou travailleur social, etc.
et le patient, l'acteur, qui accepte d'une façon ou d'une autre
de proposer son histoire, sa mémoire ou sa pensée en spectacle.
L'entretien
d'action sociale est un événement ambivalent qui d'une part
met en relation deux individus, sous la forme d'un (faux) dialogue,
d'autre part met en relation l'animateur (l'interviewer) avec
son institution commanditaire.
Tout
l'intérêt de l'entretien tient à la façon dont le médiateur
gère l'articulation entre les deux instances concernées, soit
qu'il s'efface pour simuler une relation directe entre l'interviewé
et son destinataire, soit qu'il intervienne de façon sélective,
pour valoriser tel ou tel aspect, telle ou telle fonction du
jeu d'échange.
En
chaque cas, la qualité de l'entretien est liée au contrat de
confiance qui se noue implicitement entre les deux parties.
En cet événement peut se renouer symboliquement la relation
interrompue entre l'individu et la communauté. L'entretien conduit
le sujet à exprimer une demande que l'opérateur essaie de cadrer
en des termes interprétables par le destinataire.
Le
rôle de l'opérateur est donc de rapporter l'histoire individuelle
à l'histoire collective. Médiateur entre le sujet et la collectivité,
il doit s'interdire toute interprétation purement personnelle
de ce qui lui est donné à entendre. Il est un écran plus ou
moins transparent entre l'institution ou le public
qu'il représente et le sujet de l'entretien.
La
vidéo est un outil privilégié de formation à l'entretien et
à l'analyse de cas, non seulement parce qu'elle permet de fixer
le mouvement même de la parole, mais aussi et surtout parce
qu'elle renforce ou accélère les processus de dissociation et
de restructuration, d'analyse et de synthèse, inhérents à toute
(re)socialisation du sujet.
Ecoute
et reformulation
L'interview
d'actualité est point par point comparable à l'entretien d'action
sociale. Il s'agit de rassembler, en un premier temps, une collection
de propos plus ou moins disparates et inorganisés, des fragments
de réel ou de vécu où se mêlent des faits et des sentiments,
des douleurs et des angoisses, des craintes objectives et subjectives.
C'est la qualité de l'écoute qui libère le flot des paroles.
En un deuxième temps, c'est la capacité de l'opérateur à canaliser,
à reformuler, à effacer, à ordonner les éléments rassemblés,
et donc à révéler une logique dans le chaos, qui permet au patient,
ou au public, de donner un sens à l'événement et de l'intégrer
dans une vision élargie de l'histoire ou dans un projet de réinsertion
du sujet.
L'écoute
ou l'analyse fonctionne comme un filtre qui sépare les éléments
émotifs des éléments objectifs, renvoyant les premiers à l'histoire
du sujet et les seconds à l'histoire de la société dont il fait
partie ou dont il a étét exclu. Cette dissociation, essentielle
à la " thérapie ", est facilitée par le dispositif d'enregistrement
audiovisuel qui impose une frontière nette entre le territoire
de l'événement évoqué, du vécu, et le territoire de l'énonciation,
de la formulation, du récit. La distance que l'enregistrement
permet ainsi de prendre vis à vis de soi-même ou vis à vis de
l'autre, est tout aussi profitable à la formation de l'analyste
qu'à la restructuration du patient. Et s'il semble malaisé,
et sans doute inopportun, de systématiser l'usage de la vidéo
dans la pratique courante des entretiens, on ne peut qu'inciter
les écoles de travailleurs sociaux à en intégrer l'usage dans
leur formation.
Synthèse
et montage
Il
existe bien sûr une infnité de façons de mener un entretien
mis on peut en établir une typologie globale en caractérisant
le rôle assumé par l'animateur, selon qu'il tend à adopter la
position d'interlocuteur à part entière, position du confident
ou de l'ami, ou à l'inverse, la position transparente de l'analyste
ou de l'expert. Dans le premier cas, il prend le risque d'être
absorbé par l'univers de son vis à vis ; dans le second cas,
il prend le risque de susciter chez ce dernier le méfiance,
l'incompréhension, le mensonge ou le mutisme. Tout est là question
de nuance et d'opportunisme, il n'en reste pas moins que l'entretien
ne peut être profitable que s'il donne lieu à une véritable
médiation, à un transfert de logique, à une synthèse éclairante
à la fois pour le sujet de l'entretien et pour son destinataire
.
Il
n'est pas toujours aisé de faire une synthèse immédiate, en
direct, de l'entretien, d'où l'usage chez les travailleurs sociaux
de réunions ad hoc, qui permettent d'interpréter le cas en termes
institutionnels. Cette pratique correspond à celle du montage,
fréquemment utilisée en télévision lors de la diffusion d'entretiens
en différé. Le montage ou la synthèse permettent de rapporter
la logique de l'émetteur à celle, supposée ou réelle, du destinataire
du propos, facilitant ainsi la réponse en retour.
C'est
de ce travail, proprement médiatique, que naissent souvent les
malentendus ou les rejets, de la part d'un public ou d'une clientèle
qui refusent de reconnaître l'image qu'on leur renvoie. Trop
simple, trop schématique, caricaturale, l'image médiatisée est
frustrante même si, paradoxalement, c'est en raison de son caractère
sommaire qu'elle peut être efficace et valorisante dans un processus
de transformation. Et à vrai dire, " l'image idéale de soi n'existe
pas. L'image ne peut être qu'un point d'appui pour une métamorphose
et en aucun cas un lieu de refuge ".
Jean-Paul
Desgoutte
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