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Com&media
Cahiers du groupe de recherche Intermédia
Septembre 2000, numéro 2
LE SILENCE ET L'ABSENCE
Formes contemporaines de création documentaire
Textes réunis et présentés par Jean-Paul
Desgoutte
à l'issue du premier forum INTERMEDIA
organisé les 14 et 15 janvier 1999 en collaboration avec
le
forumdesimages
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De même que le sens vivant
d'un texte se niche dans l'entreligne, le blanc, la marge
qui sollicitent l'imagination du lecteur, de même le
silence - l'hésitation entre deux paroles - manifeste-t-il
comme par défaut, l'étendue du champ de la pensée.
L'image, quant à elle, ne cache-t-elle pas l'essentiel
de sa signification dans le hors champ, le hors cadre, le
hors temps que ménagent, dans le déroulement
du récit, les raccords de plan à plan - ou de
regard à regard ? Ce qui reste à lire,
à imaginer, à dire est la part vivante du texte,
celle qui implique le spectateur en l'attirant dans le mouvement
même d'une histoire qui continue de s'écrire.Le
cinéma nous apprend ainsi que le sens caché
des choses et des mots appartient à celui qui interroge
le silence et l'absence, lieux de recueillement de la parole
et du regard.
J-P. Desgoutte
A propos de...
Alain Cavalier, Raymond Depardon, Chris Marker,
Gérard Mordillat, Nicolas Philibert, Jérôme
Prieur
avec la participation de...
Gérard Mordillat, Jérôme Prieur, Nicolas
Philibert,
Henri Meschonnic, Benoît Virole, Franck Dufour,
Jean-Paul Desgoutte
Le cinéma, sous l'effet peut-être
de son avatar numérique, cesse peu à peu de passer
pour un pur reflet de la réalité et s'inscrit
dorénavant dans une perspective historique où
il se fait concurrent des traditions du livre et de la parole.
Si Marc Ferro est sans doute le précurseur de ce qu'on
pourrait appeler un art herméneutique audiovisuel, l'exemple
le plus spectaculaire de la légitimité et de la
fécondité d'une telle démarche provient
du travail réalisé par Gérard Mordillat
et Jérôme Prieur autour du texte de la Passion
selon Saint Jean. En effet, le parti pris de réalisation
manifeste plus qu'une volonté de rendre compte de façon
" objective " de l'état contemporain d'une exégèse
millénaire ; il met en œuvre un corps vivant et dynamique
de paroles actuelles. Il ordonne dans la cohérence d'une
structure filmique - dans un espace virtuel homogène
- une multiplicité de propos incarnés, dont la
qualité est d'être à mi-chemin entre le
témoignage personnel et la transmission d'une tradition.
Ce faisant, il propose au spectateur de s'inscrire lui-même
dans la mémoire plurielle, prag-matique, de cet héritage
et d'y prendre place, dans les espaces libres que ménage
le récit.
CORPUS CHRISTI
Judas, de Gérard Mordillat et Jérôme
Prieur, un film de 52 mn.
Production : Archipel 33 et La Sept/Arte, Paris, 1997.
Le numéro de la série
proposé est consacré à Judas. A partir
d'une exégèse des textes bibliques, théologiens
et analystes, des traditions juive et chrétienne, s'interrogent
sur le sens originel du nom de l'apôtre, Judas l'Iscariote,
et sur les connotations qui s'y sont adjointes tout au long
de l'histoire de la communauté chrétienne.Le
premier débat proposé au public de la rencontre
rassemble Gérard Mordillat, Jérôme Prieur,
réalisateurs de la série Corpus Christi, et Henri
Meschonnic, professeur de linguistique et poétique à
l'université de Paris 8.
Henri Meschonnic
" C'est la deuxième fois
que je regarde ce film et j'ai compris plus de choses que la
première. J'ai compris qu'il y a là surtout un
problème d'identité, une recherche de l'identité,
donc le maximum est fait pour détruire l'autre.C'est
l'opposition qui travaille tout notre Occident, l'opposition
entre l'identité et l'altérité. L'art,
je crois, a pour fonction sociale de montrer que l'identité
n'advient que par l'altérité. On est là
dans une construction idéologique fondatrice de notre
Occident. Et ce qui est très frappant, à part
cette recherche de l'identité par la destruction de l'autre
- l'autre qui est d'ailleurs absent - la deuxième chose
qui me frappe, c'est que ces récits se détruisent
l'un l'autre. Si on suit chacun des exégètes,
on a une vérité, mais si on les met tous ensemble,
ils s'autodétruisent, il ne reste plus rien. Je ne sais
pas si c'est ce que vous avez voulu faire...Je ne m'aventurerai
pas à parler ici en théologien, sauf qu'il se
trouve que, pour un incroyant que je suis, la chose la plus
fantastique de l'histoire des civilisations est précisément
l'histoire des religions, et moi je lis cela poétiquement
et c'est pourquoi je suis traducteur de la Bible. Or, ce que
je remarque, c'est que les théologiens détruisent
les textes sur lesquels ils se fondent puisqu'ils les séparent
en deux, la vérité d'un côté, la
forme de l'autre. Y compris les juifs orthodoxes. Or, ce qu'on
voit là c'est des choses qui sont présentées
parfois comme des certitudes, mais d'une part elles s'autodétruisent,
et d'autre part elles ne sont pas du tout certaines, ces certitudes.
Moi, j'avais lu des choses là-dessus parce que je m'y
étais aussi intéressé en bon incroyant
que je suis, et un des textes les plus anciens de tout cet ensemble
de textes, c'est par exemple la Didakhê des douze apôtres.
Comme d'ailleurs l'Apocalypse, la Didakhê des douze apôtres
présente entièrement comme des modèles
mythologiques l'histoire de l'Agneau, etc. Et d'un autre côté,
ce qui ressort si on fait une analyse de discours, je remarque
qu'il y a des impossibilités de l'ordre du discours là-dedans,
et je crois que certains des exégètes qui sont
là... (je signale qu'exégète est en grec
de la famille de hégémonie, il y a du führer
dans exégète ! L'exégète c'est celui
qui sait mieux que tous les autres et donc c'est lui qui a raison
sur le texte). Donc certains de ces exégètes antidatent
terriblement ces textes : fin du premier, début du deuxième
siècle, ce n'est pas compatible avec la présentation
de ces juifs comme extérieurs ou hostiles ! Sans oublier
les interpolations, comme dans Flavius Josèphe. Maintenant
qu'est-ce qu'une religion ? Si je prends une phrase très
fameuse de Lactance (je signale que je l'ai trouvée dans
Benveniste, après je suis allé voir dans Lactance,
je n'étais pas normalement un lecteur de Lactance)...
Lactance est le premier à définir le mot de religion
comme venant de religare, relier, à la différence
des Romains pour qui religio venait de religere, recueillir
des indices, ouvrir un poulet, voir le sang les tripes, etc.
A partir de Lactance (IVème siècle), la religion
c'est relier les hommes à Dieu et les hommes entre eux
par ce lien à Dieu. C'est-à-dire qu'une religion,
c'est un phénomène politique ; le théologique
est du théologico-politique. Le christianisme, en ce
sens, ce n'est pas Jésus qui l'a inventé, Jésus
ne sait pas plus qu'il invente le christianisme que Christophe
Colomb ne sait qu'il découvre l'Amérique. Dans
les deux cas, c'est une erreur. Donc, là, on a affaire
à des choses extrêmement embrouillées et
à des discours intéressés. Et le travail
que vous avez fait montre l'absence effectivement du juif. Quant
au travail sur le nom de Judas, c'est un très beau travail
qui détruit aussi, autrement dit vous avez fait un travail
de destruction théologique ! "
Jean-Paul Desgoutte
" Avant de passer la parole aux
réalisateurs, je voudrais formuler une question que j'ai
cru entendre dans ce que vient de dire Henri Meschonnic : quel
était le projet dans votre démarche de réalisation,
de mise en scène et de montage ? Est-ce quelque chose
que vous pouvez nous dire ? "
Jérôme Prieur
" Avant de répondre à
votre question, je voudrais prolonger ce que vient de dire Henri
Meschonnic. La grande difficulté dans l'appréhension
des textes de l'antiquité et particulièrement
du texte chrétien dans lequel on est immergé,
qu'on le veuille ou non, depuis près de deux mille ans,
c'est la tentation de l'anachronisme. C'est-à-dire que,
comme ces textes ont inspiré des tas d'autres choses
et notamment - on le voit à travers la figure de Judas
- des siècles d'antisémitisme, la tentation est
de faire comme si cet antisémitisme était le projet
du texte lui-même. Or, le texte, allons vite et faisons
comme si le texte était d'un bloc, le texte est d'une
certaine façon la mémoire, l'écho de ce
qui est en train, à la fin du premier siècle,
de déchirer le judaïsme. Il est donc la mémoire
d'un conflit interne au judaïsme (Jésus, tous les
disciples et Judas sont juifs évidemment, leur horizon
n'est autre qu'Israël) qui fait que, à l'intérieur
de cette unité, de cette identité, il y a des
signes de déchirure, de division, de rupture. Cette rupture
va se produire entre 70, date de la destruction du temple par
les Romains, et 135 défaite radicale de la nation d'Israël,
donc 70 ans plus tard. Donc il faut avoir cela en tête,
en dehors même de la lecture qu'on peut faire de ces textes,
tout en sachant que ces textes ont en germe ce processus. C'est-à-dire
que ce n'est pas simplement un phénomène de lecture,
ce n'est pas simplement une façon de rabattre sur un
document ancien un événement ou tout un processus
idéologique qui va se solidifier au fil du temps, mais
qu'il y a toujours ce double mouvement, qu'il y a ce germe qui
est dans le texte.A tel point que ce qui passe pour être
le premier texte chrétien, les lettres de Paul, ne fait
pas apparaître la figure de Judas. La figure de Judas
apparaît dans les évangiles - textes dont on ne
sait pas précisément quand ils ont été
écrits, ni dans quelle langue, mais dont on sait à
peu près qu'ils ont été écrits postérieurement
et dont on peut supposer qu'ils sont en partie réactifs
- et cette figure n'est pas glissée dans le récit
par hasard.Donc, c'est à partir de là que le travail
de la lecture commence, que le travail de l'exégèse
commence et ce qu'on a voulu faire ce n'est pas que le texte
s'autodétruise, mais montrer qu'il y a querelle d'interprétation,
qu'il est essentiel d'en revenir aux textes et de voir comment
le texte raconte les choses. Comment il y a évolution
d'un texte à l'autre, comment la figure de Judas n'est
pas racontée de quatre points de vue différents
par les évangiles mais comment les évangiles qui
se répondent les uns aux autres organisent petit à
petit, en la durcissant, la figure de Judas.Il y a une chose
qu'on ne dit pas du tout dans le film et qui est quand même
très troublante, d'un point de vue narratif ou romanesque,
c'est que dès que Judas apparaît dans le texte
de l'évangile, il n'a aucune chance ! On peut le comparer
avec Pierre, dont la présentation ambiguë est à
la fois positive et négative. Mais Judas dès qu'il
apparaît, on nous précise aussitôt qu'il
est celui qui allait trahir Jésus... "
Henri Meschonnic
" Vous dites qu'il faut laisser
de côté les interprétations pour retourner
au texte. Logiquement, c'est impossible, ça ne veut rien
dire... Excusez-moi. "
Jérôme Prieur
" Par interprétations je
veux dire lieux communs... "
Henri Meschonnic
" Oui, d'accord... En fait, vous
serez toujours dans un rapport au texte qui passe par une interprétation.
Alors, bien sûr, on peut connaître toute la chaîne
interprétative dans sa multiplicité et dans ses
contradictions mais il n'existe pas de texte brut à quoi
on pourrait avoir un accès direct. L'accès au
texte est toujours indirect. Il n'y pas de rapport direct au
langage. On n'a qu'un rapport indirect au langage bien que l'être
humain soit essentiellement langage. On n'a qu'un rapport indirect
parce qu'on n'a que des idées sur le langage, et ces
idées sont toujours historiques, sont toujours des représentations.
De n'importe quel texte, littéraire ou bien fondateur
d'une religion, on n'aura jamais que des interprétations.
Ce qu'on peut faire, c'est un travail de critique ou de confrontation
des interprétations, mais il n'y aura pas un stade pur,
dépouillé de toute interprétation. "
Jean-Paul Desgoutte
" Ce qui me frappe, si je puis dire
un mot, ce qui m'a tellement intéressé dans la
série Corpus Christi, c'est que, contrairement
à ce que vous venez de développer, j'ai eu la
sensation d'être non pas dans un système de destruction
mais au contraire dans un système d'ouverture et de construction.J'ai
l'impression que l'espace qui est construit par ces différentes
interprétations, qui sont toutes effectivement très
marquées de façon subjective, est un espace qui
s'ouvre au lieu de se refermer, c'est-à-dire qu'il offre
une place au spectateur, qu'il lui offre la possibilité
d'échapper à l'imagerie toute faite et de se dire
: il y a une façon actuelle et discursive d'entrer dans
ce texte, dans cette histoire, dans ce qui a été
aussi pour de nombreuses personnes une raison de croire, d'affirmer
une identité, voire de nier l'autre. Il m'a semblé
que cet espace était plus grand que ce qu'il donnait
à voir. "
Henri Meschonnic
" Le spectateur assiste à
une multiplicité d'interprétations mais si vous
prenez chaque interprétation, chacun de ces exégètes
tout seul, c'est une interprétation univoque. "
Gérard Mordillat
" La chose qui me paraît importante
et qui est de l'ordre du cinéma et peut-être plus
précisément même de la télévision,
c'est que Corpus Christi rompt de façon radicale
avec un certain code de représentation qui est absolument
majoritaire à la télévision.Ce que la télévision
met en scène, ordinairement, c'est le débat, c'est-à-dire
la présence de deux personnes, l'une exprimant une chose,
l'autre exprimant son contraire. Cette mise en scène
de la parole et du débat est en fait une mise en scène
qui exclut le spectateur, parce que celui qui soutient le protagoniste
de gauche trouvera que ce qu'il dit est remarquable et de même
celui qui soutient le protagoniste de droite. Je crois que le
dispositif que nous avons adopté rend au spectateur sa
place, c'est-à-dire que face à ces chercheurs
qui prennent le risque de réfléchir à voix
haute, celui qui est sollicité, c'est le spectateur.
Il doit exercer son esprit critique face à la pensée
qui est exprimée. "
Henri Meschonnic
" Si je peux ajouter une chose :
le spectateur n'est plus seulement un spectateur, il devient
à son tour un méta-exégète. Il est
obligé non pas de choisir une interprétation parmi
d'autres, parce que mises ensemble elles se contredisent, mais
il est obligé de réfléchir et donc vous
avez créé là une fonction critique du spectateur.
"
Gérard Mordillat
" Oui, je crois que Corpus Christi
est un travail critique du texte par le cinéma. "
Jérôme Prieur
" Je ne suis pas sûr que toutes
les interprétations se contredisent et que la place du
spectateur soit celle de celui qui peut non pas trancher mais
au moins faire prévaloir un point de vue sur un autre.
Une des raisons pour lesquelles nous nous sommes engagés
dans ce travail gigantesque, dont on ne mesurait pas d'ailleurs
l'étendue, c'est la confrontation des approches, la confrontation
des disciplines, la confrontation des points de vue. Et à
partir du moment où on arrive à faire dialoguer
ensemble - par le jeu du montage puisque les gens ne se sont
ja-mais retrouvés les uns en face des autres, c'est nous
qui étions en face de chacun d'eux - à par-tir
du moment où on arrivait à faire dialoguer un
historien du texte, un historien du judaïsme, un spécialiste
des apocryphes, etc. on a eu tout de suite la conviction que
des choses nouvelles pouvaient arriver à se dire parce
qu'il faut bien reconnaître que ces disciplines sont d'habitude
très étanches les unes par rapport aux autres
et que le travail du questionnement ça consiste non pas
à développer des points de vue séparés
mais à montrer comment autour de petits objets - et c'est
pour ça qu'on a pris comme foyer le récit de la
Passion dans l'évangile de Jean - comment à partir
d'un petit objet on peut forer le plus possible, aller le plus
loin possible dans le ques-tionnement sachant qu'au bout du
compte il ne s'agit pas de prétendre découvrir
la vérité mais de voir comment l'interprétation
peut fonctionner. "
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce qu'il n'y a pas aussi quelque
chose que vous mettez en évidence qui est le fait que
cette vérité qu'on a tendance à considérer
comme quelque chose de saisissable, de descriptible, finalement
elle n'est nulle part, qu'on ne peut pas la localiser et que
c'est dans le processus même d'interprétation,
de trans-mission d'une tradition que chacun est obligé
de trouver sa place ? "
Gérard Mordillat
" Le texte des évangiles
est un texte qui résiste, d'une part parce qu'on a souvent
l'illusion que ce texte serait un texte d'histoire mais, même
s'il charrie de l'histoire, ce n'est pas un texte d'histoire.
C'est un texte qui est fait pour convaincre ceux qui ne le sont
pas que Jésus est réellement le Christ. Ce n'est
pas la même chose, ça ressemble à de l'histoire
mais ça n'en est pas. Dans un débat un prêtre
nous a dit : " Mais pourquoi vous ne dites pas carrément
que c'est un texte de propagande ? ". Le mot est sans doute
un peu fort mais c'est un peu ça, ils sont faits pour
convaincre. Donc on peut lire de l'histoire, mais ce n'est pas
un projet historique. Grande question ! Ce texte à partir
du moment où il est écrit est déjà,
comme le mentionnait Henri Meschonnic, une interprétation.
Donc, on fait de l'interprétation de ce qui est déjà
de l'interprétation, en essayant de séparer dans
cette interprétation ce qui pourrait être historique
de ce qui ne l'est pas. Y-a-t-il quelque chose d'historique
à trouver ? Il faut se poser la question de comment connaissons-nous
les textes, quelles sont nos sources et comment les lire au
plus près du projet qui était le leur lorsqu'ils
ont été rédigés ? "
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce que cette notion même
d'histoire n'est pas quelque chose qui arrive bien plus tard
? Est-ce qu'à l'époque tout texte n'est pas nécessairement
écrit dans une perspective didactique ou religieuse ou...
"
Jérôme Prieur
" On n'en sait rien ! On considère
grosso modo que l'évangile selon Marc c'est un peu après
70, que les évangiles selon Matthieu et Luc ce serait
80 et 90 et que pour Jean, la question est débattue,
ce serait aux alentours de 100. Mais ça a pu commencer
avant. Eh bien, à cette époque là, Flavius
Josèphe écrit déjà, donc le projet
de Flavius Josèphe n'est pas un projet neutre qui ne
serait qu'un projet historique comme s'il y avait une histoire
neutre sans enjeu, mais il écrit déjà l'histoire.
Enfin peut-être n'appelle-t-il pas histoire ce que nous
appelons aujourd'hui histoire mais ça s'écrit
déjà. "
Henri Meschonnic
" C'est vrai qu'on peut quand même
se rappeler que le mot histoire primitivement chez Hérodote
ça veut dire enquête. L'esprit même de l'historien
c'est de faire une enquête qui ne sépare pas d'ailleurs
géographie, mythologie, etc. des choses qui sont réellement
arrivées. Le seul moyen est de confronter des récits
différents et c'est ce que font certains des exégètes
qui sont là. Mais si on essaie d'épier les contradictions
par rapport à une datation aussi précise... Moi
j'avais lu des datations beaucoup plus tardives, entre IIIème
et IVéme siècle... "
Gérard Mordillat
" Non, non... "
Henri Meschonnic
" J'ai noté ce que disait
un des interprètes tout à l'heure. Il disait :
" un siècle plus tard le christianisme etc. ". Or, le
christianisme historiquement, à ma connaissance, on peut
le dater non pas comme on veut nous le faire croire de deux
mille ans, mais, dans la mesure où une religion c'est
du théologico-politique, le christianisme c'est au mieux
313, c'est-à-dire le moment où Constantin déclare
officiellement que la religion chrétienne a autorité.
La naissance du christianisme c'est la prise du pouvoir... sinon
on a encore affaire à une secte juive. "
Jérôme Prieur
" On a affaire à une secte
juive jusqu'au début du deuxième siècle
où il se passe un événement tout à
fait considérable. Un certain Marcion prétend
vider les textes qu'il a à sa connaissance (Luc, les
Actes des apôtres) de tous les éléments
juifs, de tous les éléments qui montreraient qu'il
y a un enracinement hébraïque tout à fait
déterminant. Et la question se pose alors de " qu'est-ce
qu'on fait ? " et la réaction des premiers Pères
de l'Eglise, qui ne sont pas for-cément tous issus du
judaïsme, est de dire " Non, il faut au contraire récupérer
la Bible hébraïque en faire l'Ancien Testament et
faire des textes chrétiens le Nouveau Testament, ce qui
donne la grille de lecture des textes de l'Ancien Testament
". Cette position politique est capitale pour des raisons sociologiques
car ça permet à ceux qui se réclament du
christianisme - et le mot existe, on le trouve dans les Actes
des apôtres, il existe à cette époque -
ça permet à ces juifs là de bénéficier
d'un certain nombre de protections que réserve l'empire
aux juifs.Ca ne va pas sans heurt parce qu'il y a des règlements
de compte, il y a des exécutions, il y a des martyrs,
même si leur nombre a été grossi ensuite
par la tradition chrétienne. Et puis il y a un nouvel
événement qui est capital qui est la conversion
de Constantin au christianisme, puis la transformation du christianisme
en religion officielle de l'empire romain. Et enfin la conversion
au judaïsme devient un crime passible de la peine de mort
dans l'empire romain. Les événe-ments se précipitent
au début du quatrième siècle mais s'il
y a une période où il est anachronique de parler
de christianisme, il y a un moment où le christianisme
se détache du judaïsme et devient une religion à
part entière. "
Gérard Mordillat
" La canonisation des textes chrétiens,
c'est-à-dire la définition de l'orthodoxie, correspond
très exactement à la canonisation des textes juifs,
fixées toutes deux parallèlement à la fin
du deuxième siècle. Donc on voit bien qu'il y
a de part et d'autre une frontière et, même si
le christianisme n'est pas encore établi comme tel, on
sait désormais faire la différence entre un juif
et un chrétien, même si le chrétien est
d'origine juive. Dans les premiers temps le christianisme est
tout à fait licite à l'intérieur du judaïsme,
il est l'expression de ceux qui reconnaissent Jésus comme
le Messie d'Israël. Après 70 ce ne sera plus pensable
puisque les rabbins pharisiens vont définir une orthodoxie
qui fera que seront mis hors synagogue les futurs chrétiens,
les baptistes, les futurs gnostiques, etc. "
Jean-Paul Desgoutte
" Je voudrais revenir sur le rapport
entre forme et contenu. Il y a dans votre démarche quelque
chose de très original. Vous réussissez à
mettre en évidence dans un texte qui est un récit,
fixé depuis longtemps, une part de subjectivité
et une forme ouverte de discours. "
Gérard Mordillat
" Nous nous étions donné
à nous-mêmes trois contraintes pour réaliser
cette série, une première contrainte qui était
une contrainte narrative, nous étions convaincus que
nous de-vions raconter l'histoire parce qu'il n'était
pas certain que tout le monde connaissait cette histoire. Deuxième
contrainte, assumer une sorte de niveau pédagogique,
c'est-à-dire au fur et à mesure que nous racontions
cette histoire donner au spectateur des informations qui lui
per-mettent de la comprendre mieux, et puis enfin une dimension
dramatique, conserver le sus-pense en quelque sorte, faire en
sorte qu'à chaque instant le spectateur ait envie d'aller
un peu plus loin dans la réflexion, dans l'enquête.Et
nous avons dit plusieurs fois que le modèle général
du récit était au fond celui de l'inspecteur Columbo,
c'est-à-dire d'un type qui sans cesse, chaque fois que
l'on croit avoir découvert enfin l'arme du crime ou enfin
le témoin essentiel sort de la pièce et revient
pour dire : attendez il y a quelque chose qui cloche !Corpus
Christi fonctionne comme ça. Sans arrêt un
exégète vient derrière l'autre, rentre
dans la pièce pour dire " OK, vous avez dit là
quelque chose que vous donnez pour une certitude, il y a peut-être
là moins de certitude que vous ne l'imaginez ! ". Et
il y a un moteur très fort, qui là aussi est une
rupture absolue avec le code de représentation du savoir
à la télévision ou au cinéma, c'est
que ces chercheurs, ces exégètes qui réfléchissent
à voix haute font quelque chose qu'on ne fait jamais
à la télévision. Ils disent : " je ne sais
pas, nous ne savons pas ". Lorsqu'on interroge quelqu'un à
la télévision, que ce soit un garde barrière
un président de la république ou un champion cycliste,
il sait toujours. Or là nous voyons vingt-sept chercheurs
à l'érudition immense, au savoir incontestable,
venus dire : " nous ne savons pas ". Il n'y a que du doute,
des interrogations, des suppositions. Ce doute là redonne
de façon très puissante sa place au spectateur.
Si eux doutent, nous pouvons nous interroger avec eux et nous
ne sommes pas écrasés par un savoir qui en d'autres
circonstances nous écraserait en trente secondes. "
Henri Meschonnic
" Quel est le statut de ce document
? C'est très intéressant pour reprendre votre
comparaison avec Columbo parce que ce ne sont pas des témoins
qu'on entend, ce sont des récits dont certains sont légendaires,
certains de tradition orale, très loin des événements
qui se sont passés. On a affaire à des discours
et le spectateur est obligé de faire une analyse de discours
puisque ces discours se contredisent en partie. C'est ce que
je voulais dire en disant que ça s'auto-détruit.
Je ne voulais pas dire qu'il ne reste rien... "
Gérard Mordillat
" Ce qui s'autodétruit, c'est...
"
Henri Meschonnic
" C'est la vérité,
le statut de la vérité... "
Jérôme Prieur
" C'est l'arrogance, c'est l'assurance
du savoir... Ce qui apparaît tout au long du film, c'est
le sens de l'hypothèse, le goût de la question,
ce risque de la question, mais c'est aussi le fait que chacun
de ceux qui parlent sont eux-mêmes traversés par
des questions et c'est pour ça qu'on a été
si attentifs à développer une sorte d'art du portrait.
Ce qui est important pour nous c'est de filmer vingt-sept savants
qui aujourd'hui sont d'incroyables lecteurs, qui sont les uns
issus du christianisme, qu'ils soient catholiques ou protestants,
les autres juifs, les autres on ne sait pas, et de montrer que
leur savoir, leur travail est perpétuellement traversé
de doutes. A tel point qu'on a été très
attentifs à tous les accidents du discours, aux lapsus...
et à la façon dont cha-cun porte son discours.Il
y a même un exégète qui n'a pas peur tout
d'un coup d'observer un silence parce qu'il est dérouté
par sa propre pensée, son propre questionnement. On voit
littéralement la pensée en marche et ça
nous a semblé extrêmement important, plus important
que de développer des certitudes. Pour une raison fondamentale,
c'est que les textes chrétiens ont alimenté, dans
le milieu chrétien mais aussi dans les milieux laïcs,
une sorte de catéchisme, comme si des évangiles,
des récits eux-mêmes, on pouvait déduire
un certain nombre d'informations historiques, comme si finalement
on pouvait départager le vrai du faux. Ce qui était
important pour nous, c'est de casser ce catéchisme et
de montrer que ces textes sont porteurs d'hypothèses,
de ques-tions et non pas de vérités et de certitudes.
"
Henri Meschonnic
" Est-ce que je peux profiter de
ce que vous êtes là tous les deux pour vous poser
une question que je me suis posée depuis le début
: que signifie le titre Corpus Christi et d'où ça
vient ? "
Jean-Paul Desgoutte
" C'est le saint sacrement, l'Eucharistie...
"
Henri Meschonnic
" Alors là vous me plongez
dans encore plus d'incertitude ou d'étonnement parce
que si c'est vraiment le sens de ces deux mots... "
Jérôme Prieur
" C'est le sens théologique,
ce n'est pas le sens de notre titre. "
Henri Meschonnic
" Pourquoi l'avez-vous pris comme
titre ? J'ai eu l'impression que vous jouiez, que vous marquiez
un but contre votre camp... "
Jérôme Prieur
" Pour nous il était important
de montrer que ces savants habitent une sorte de tour de Babel.
Ils habitent aux quatre coins du monde. La tentation était
forte de les filmer dans une sorte de sabir international. On
a demandé à chaque chercheur dans quelle langue
il voulait être filmé. On voulait montrer cette
polyphonie à l'œuvre. Donc, au moment de chercher un
titre, celui là nous est venu naturellement, dans la
mesure où il était immédiatement lisible
dans n'importe quel contexte linguistique. Il nous fallait un
titre qui puisse réunir tous ces chercheurs. Il avait
un avantage paradoxal, en dehors de l'acception eucharistique
de l'expression, c'est qu'il rendait compte du corpus de textes
sur le-quel nous travaillions d'une part et que d'autre part
ce corpus allait fabriquer une figure, la figure du Christ et
qu'on se trouvait aujourd'hui, nous tous, devant une sorte de
paradoxe incarné qui est le corps du Christ. Le Christ
est une figure théologique qui n'a jamais eu de corps
et ce que les textes chrétiens ont fabriqué, c'est
un corps à cette figure théologique. De façon
em-blématique ça nous semblait condenser sans
qu'on ait à se torturer l'esprit, ça nous semblait
condenser tout un ensemble de choses qu'on voulait aborder.
"
Henri Meschonnic
" Vous faites jouer ce que vous
avez fait réellement un peu contre le titre lui-même,
enfin contre son acception eucharistique. Puisque vous mêmes
vous avez dit que ça devient un corpus, ce qui est un
terme de linguiste. "
Gérard Mordillat
" Je dirai tout simplement qu'on
assumait la dimension théologique, eucharistique du titre.
Et ça a été un débat avec certains
exégètes qui étaient scandalisés
qu'on prenne ce titre, mais ça fait partie aussi de cette
histoire.
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce qu'il n'y a pas dans ce
titre une métaphore de l'héritage de la religion
chrétienne qui veut que le Christ soit la parole et la
parole vivante ? C'est-à-dire une parole qui ne s'enferme
pas dans un contenu, dans une exégèse, dans une
vérité établie, mais se propose comme une
tradition vivante qui se transmet de personne à personne,
de parole à parole. Moi, c'est comme ça que j'ai
lu votre titre. "
Jérôme Prieur
" Oui, c'est l'Eglise quoi...
Jean-Paul Desgoutte
" Oui, c'est l'Eglise, c'est le
corps mystique du Christ. "
Jérôme Prieur
" C'est une chose sur laquelle on
a buté au début parce que naïvement on ne
pensait pas du tout que c'était comme ça. C'est
le fait que le texte chrétien n'est pas un texte sacré.
Il y a trois cent mille variantes dans les éditions du
Nou-veau Testament. Dans le christianisme le texte est sacralisé
mais il n'est pas sacré dans la mesure où ce qui
lui donne sens ce qui permet de réunir des propositions
aussi hétérogènes, c'est la parole de l'église,
c'est la tradition, c'est tout ça. C'est pour ça
que c'est un discours difficile à attraper parce que
le Nouveau Testament réussit le prodige de réunir
vingt-sept livres (sans parler des textes qui ont été
laissés hors du canon) vingt-sept textes qui sont incompatibles
théologiquement et philosophiquement entre eux. Que dans
les évangiles eux-mêmes, à l'intérieur
de chacun des textes, il y a des contradictions des incompatibilités
extraordinaires, celle de la date de la crucifixion par exemple
puisque les synoptiques et Jean ne sont pas d'accord sur le
jour même de la mort de Jésus. Un des aspects redoutables
de ce livre est d'être un livre gigogne qui abrite d'autres
livres où personne n'a tort et où les divisions
sont transformées en une sorte de concert où chacun
jouerait d'un instrument particulier, mais on n'adopte pas ce
point de vue, ça devient proprement vertigineux comme
question potentielle. "
Henri Meschonnic
" On pourrait dire que le travail
que vous avez fait jouer par rapport à la parole pleine
que ça se donne pour être, parce que le texte se
donne pour une parole pleine, c'est, en confrontant les exégèses,
d'en tirer des silences, vous en tirez des silences de cette
parole. "
Jean-Paul Desgoutte
" Des silences qui sont peut-être
présents dans la nature même de l'héritage
chrétien. Le lapsus, la contradiction, ça fait
partie aussi de l'héritage des textes, en tous cas ça
peut être interprété comme ça je
suppose. "
Jérôme Prieur
" A la fin de l'évangile
de Marc, les femmes qui vont au tombeau découvrent que
le tombeau est vide. Il y a là un ange qui s'adresse
à elle et leur dit : " Votre seigneur n'est plus ici
". Et l'évangile, primitivement, se terminait ainsi :
" Les femmes prirent peur et ne dirent rien à personne
". C'est quand même très extraordinaire !"
Quand le sabbat fut passé,
Maria de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé,
achetèrent des aromates pour aller oindre le corps. Et
de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à
la tombe, le soleil s'étant levé.Elles
se disaient entre elles : " Qui nous roulera la pierre hors
de la porte du tombeau ? " Et ayant levé les yeux, elles
virent que la pierre avait été roulée de
côté : or elle était fort grande. Etant
entrées dans le tom-beau, elles virent un jeune homme
assis à droite, vêtu d'une robe blanche, et elles
furent saisies de stupeur. Mais il leur dit : " Ne vous effrayez
pas. C'est Jésus le Nazarénien que vous cherchez,
le Crucifié : il est ressus-cité, il n'est pas
ici. Voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire
à ses disciples et à Pierre, qu'il vous précède
en Galilée : c'est là que vous le verrez, comme
il vous l'a dit. " Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau,
parce qu'elles étaient toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes.
Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient
peur... Marc 16 1-8 (Bible de Jérusalem, Desclée
de Brouwer)
X***
" J'ai une question. Il y a quelque
chose qui est absent du film, c'est l'intention des discours
de chacun, puisqu'il s'agit de discours. J'ai eu l'impression,
quand on a parlé de destruction à propos des com-mentaires
des exégètes, qu'on prêtait aux réalisateurs
une intention dans le choix des extraits ou dans l'organisation
du montage - dont précisément on ne sait rien
puisqu'ils ne sont pas marqués à l'écran.
Et devant la personne qui parle, je suis face à cette
question : qui est-il ? Son identité reste très
floue et du coup j'ai envie de vous renvoyer cette question.
Avec quelle intention, quel regard et pourquoi avez-vous décidé
d'aller consulter vous-mêmes ce texte, puisque c'est en
fait un peu ça que vous avez fait ? "
Gérard Mordillat
" Pour faire ce travail on a rencontré
cent cinquante chercheurs, on a fait un très long travail
de préparation avant d'en filmer vingt-sept. Pourquoi
avons nous choisi ceux-là ? Pour des raisons aussi objectives
que subjectives, parce qu'il s'agissait de faire un film. Nous
avons choisi les plus capables de se livrer à cet exercice
singulier de réfléchir à voix haute devant
une caméra. C'est ainsi que nous avons fait les choix
en dehors de toute idée d'avoir des quotas, tant de catholiques,
tant de juifs, tant de protestants, tant d'agnostiques, etc.
Il n'y a pas de femmes par exemple parce que la recherche sur
ce ter- rain là est occupée par une immense majorité
d'hommes. Ensuite ce qui nous a intéressés au
départ c'est une expérience de lecteurs tout simplement
parce que Jérôme et moi si nous sommes des cinéastes
nous sommes aussi des écrivains et quand on écrit
on s'intéresse à ce qui est écrit.Or, pour
des raisons qui sont anecdotiques nous avons été
amenés à nous interroger sur ce texte en tant
que littérature et c'est d'abord une curiosité
littéraire qui nous a amenés à nous pencher
sur la formation et la rédaction des textes du Nouveau
Testament. "
Jean-Paul Desgoutte
" Alors pourquoi pas une lecture
littéraire du texte ? Pourquoi n'avoir interrogé
que des théologiens ? "
Gérard Mordillat
" Non, non, il n'y a pas que des
théologiens. Il y a là des spécialistes
de la critique textuelle, épigraphistes etc. Mais la
chose est délicate car, comme le disait Henri Meschonnic,
il y a nécessairement une interprétation. Certains
des exégètes étant habités par la
foi et travaillant dans des institutions religieu-ses ou para-religieuses
ne vont pas faire semblant de ne pas exister en tant que tels,
même s'ils sont tous capables de dire l'état schizophrénique
dans lequel ça les met. Beaucoup nous ont expliqué
comment ils étaient tout à fait capables de faire
la part entre d'un côté leur foi et de l'autre
côté ce que pouvait être leur découverte,
qui dans certains cas sont absolument contradictoires. En même
temps on finit toujours par s'arranger avec soi-même...
"
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URGENCES
un film de Raymond Depardon.
Coproduction TF1 et Copyright Films. Paris, 1987
(89 minutes).
Réalisation : Raymond Depardon.
Image : Raymond Depardon. Son : Claudine Nougare.
Montage : Roger Ikhlef, Jacqueline Guillet-Leroux.
Le film Urgences a été
réalisé à partir de l'enregistrement d'une
série d'entretiens entre des patients et des psychiatres,
dans le cadre du service des urgences psychiatriques de l'Hôtel
Dieu à Paris. Il se présente comme un enchaînement
de pro-pos, sans autre commentaire que celui que constitue implici-tement
son montage. Le docteur Henri Grivois qui a bien voulu participer
à notre débat est chef du service de psychia-trie
de l'Hôtel-Dieu. Il a rendu ce film possible en soutenant
l'entreprise de Raymond Depardon et en accueillant l'équipe
de réalisation dans son service.
Henri Grivois
" Raymond Depardon a toujours été
fasciné par les problèmes médico-judiciaires
ou médico-légaux. A l'époque où
je l'ai rencontré, il venait de s'adresser au dépôt
pour obtenir l'autorisation de filmer les gardés à
vue. On lui avait refusé l'autorisation tout en lui disant
: " Adressez-vous à l'hôtel-Dieu, on y ren-contre
les mêmes personnages ". Et c'est ainsi qu'il est venu
me voir (depuis cette époque, il a d'ailleurs réussi
à obtenir l'autorisation qui lui a permis de réaliser
le film qui s'appelle " Délits flagrants ").Donc il est
venu à l'Hôtel-Dieu et j'ai eu plusieurs entretiens
avec lui parce qu'avant de confier ses malades à une
caméra, à quelqu'un qui fait un film, on a besoin
de s'assurer d'abord de ses qualités humaines et morales,
ce sur quoi j'ai été très vite rassuré.Le
film est d'une très grande austérité, au
point qu'il ne donne qu'une idée lointaine de ce que
sont réellement les urgences de l'Hôtel-Dieu. On
y rencontre beaucoup plus d'agitation, de turbulences, dues
en particulier à la présence de nombreux toxicomanes.Donc
il a fait un film très dépouillé sur le
travail des psychiatres aux urgences, et je lui en suis gré.
Néanmoins, il n'a pas pu restituer toute la continuité
des entretiens. Dans nos entretiens avec nos patients il y a
de grandes plages de si-lence et d'attente qui sont absolument
essentielles. La plupart des psychiatres, quand ils ont revu
les séquences où ils sont filmés ont dit
: " mais je parle beaucoup trop, je ne parle pas autant que
ça d'habitude ". Le montage s'est fait en fonction du
dialogue et non en fonction du si-lence. "
Jean-Paul Desgoutte
" Pouvez-vous préciser ce
qui vous a intéres-sé dans la démarche
de Raymond Depardon ? "
Henri Grivois
" Quand un type comme Depardon vient
vous voir et vous dit : " j'aimerais filmer ce que vous faites
", on ne refuse pas. Mais il y a bien sûr un peu de narcissisme.
J'aime bien que mon service soit mis en exergue. Vous savez
qu'il y a une compétition très importante en psychiatrie
publique. D'une part il y a la psychiatrie des hôpitaux
généraux, ce que vous avez pu voir, la psychiatrie
de première ligne et puis il y a la psychiatrie des hôpitaux
psychiatriques. Vous savez que la psychiatrie a quitté
l'hôtel-Dieu en 1802 à la suite de l'édit
de Chaptal qui pour des raisons humanitaires a créé
l'asile. Donc pendant tout le dix-neuvième siècle
les malades ont été envoyés directement
dans les asiles et avec l'apparition de la médecine pasteurienne,
l'amélioration des diagnostics, on s'est aperçu
que se trouvaient dans les hôpitaux psychiatri-ques des
gens qui avaient simplement des états fébriles,
des états liés à des pathologies organiques
aussi simples que la fièvre typhoïde, le paludisme,
etc. Mais il a fallu attendre 1972 - à mon initiative
en ce qui concerne l'Hôtel-Dieu de Paris - pour que soient
créée dans les hôpitaux généraux
une spécialité aussi importante que la psychiatrie.
Je crois que c'était une poussée des mentalités
consécutive au mouvement de 68. "
Jean-Paul Desgoutte
" L'entretien fait partie du travail
du psy-chiatre mais aussi du travail du cinéaste. Que
se passe-t-il quand on met une caméra entre un patient
et un public ? Est-ce que pour vous il y a une influence manifeste
de la présence de la caméra dans le déroulement
des entretiens ? "
Henri Grivois
" C'est une question fondamentale.
Il faut dire tout d'abord que certains psychiatres ont refusé
de participer au film parce que ça les gênait et
ça se conçoit. Il y a également des patients
qui ont dit non. Quant à l'influence de la caméra,
ça dépend de la personnalité de l'auteur
du film et de son équipe. Il se trouve que l'équipe
de Depardon avait l'art d'être présente tout en
étant très effacée et au bout de quelques
minutes on oubliait qu'elle était là. Quant
aux patients la plupart ont été très déçus
que tout le film ne leur soit pas entièrement consacré
! C'est que les patients sont comme les psychiatres, ils sont
tous très histrioniques et ils n'ont qu'une envie, c'est
de se voir plus. Et je pense que pour certains la caméra
les a beaucoup aidés à parler. Après tout
quand on a une espèce de revendication affective à
sortir et qu'on a à travers la caméra des millions
de spectateurs potentiels, je pense que ça peut décupler
le désir de parler. "
Jean-Paul Desgoutte
" En gros, vous dites que ça
n'a pas d'importance déterminante dans le fonctionnement
de l'entretien ? "
Henri Grivois
" La caméra n'est pas neutre.
Elle est là et elle modifie beaucoup de choses, sans
parler même du montage. Depardon a filmé pendant
des heures et des heures... et il a coupé."
Jean-Paul Desgoutte
" Les patients ont accepté
la diffusion du film avant ou après l'avoir vu ? "
Henri Grivois
" Avant et après. Ca faisait
partie du contrat. Au début le public était très
restreint, le film est passé dans une salle d'art et
d'essai, au Saint-André-des-arts, puis il est passé
à la télé, un soir de grève, et
des millions de spectateurs ont vu le film. Et ça a changé
complètement la perspective. Les salles d'ailleurs sont
très variables. Il y a des salles où les gens
rient beaucoup, il y a des salles où les gens sortent
furieux, d'autres où les gens sont bouleversés.
L'ambiance des salles peut modifier complètement la perception
du film."
X***" La construction même
du film se prête à une mise sketch, c'est comme
si on assistait à la comédie humaine. Il y a toute
une série de personnages auxquels on s'identifie. Ca
participe d'une mise en spectacle qui sollicite le spectateur...
"
Henri Grivois
" Moi je trouve que les psychiatres
sont ridicules dans ce film. Moi, ce sont les psychiatres qui
me font rire. Mais il y a quand même des séquences
où il est difficile de rire. Et je suis étonné
que certaines séquences malgré leur caractère
tragique déclenche les rires. "
Y***
" Je me demandais si on peut vraiment
passer ce film sans en parler après. J'ai l'impression
que ce film est un peu une défaite du cinéma en
un certain sens. On voit par exemple ces psychiatres qui parlent
beaucoup trop. Et on se pose des questions et on est un peu
frustré de ne pas avoir de réponse. "
Henri Grivois
" C'est vrai. Quand je pense aux
centaines de milliers de personnes qui l'ont vu, qui sont par-ties
avec des images, des a priori, avec lesquelles je n'ai pas pu
m'expliquer et sur lesquelles je n'aurai plus jamais de prise,
ça me fait froid dans le dos. C'est pourquoi je suis
toujours heureux de pouvoir m'expliquer comme ici. "
Jean-Paul Desgoutte
" Ca pose la question du cinéma
brut et de sa légitimité. Mais est-ce que ce film
là c'est du cinéma brut si tant est que ça
existe ? En fait, c'est un film qui est très élaboré
derrière son apparence de pure relation des faits. "
X***
" Il se donne à voir comme
du cinéma brut. On montre le perchman, le dispositif...
on offre des tranches de réalité, mais dans le
fond la façon de faire est assez ambiguë. "
Henri Grivois
" Le comité d'éthique
de l'assistance publique avait donné son veto. Il y a
eu à l'intérieur des hôpitaux de Paris une
levée de boucliers. Et le directeur général
a été très courageux. "
X***" Je reviens toujours
à le même question. Il y a une nécessité
de montrer et une nécessité éthique de
cacher. Où situez-vous la limite ?
" Henri Grivois
" Montrer une malade mental ce n'est
pas comme montrer un malade qui a des cors aux pieds. Montrer
des gens qui risquent d'être identifiés par leurs
voisins comme fous, ça peut avoir des conséquences
néfastes. "
Z***
" Il y a règles qui se mettent
en place implicitement quand on filme. On ne regarde pas la
caméra, on ne pose pas de questions aux techni-ciens
etc.Mais j'ai remarqué qu'il n'y a que les patients qui
le font et que les psychiatres sont très atten-tifs à
ne pas transgresser la règle... "
Henri Grivois
" C'est très juste, c'est
une remarque très intéressante. "
Jean-Paul Desgoutte
" Dans le fond plus on réfléchit
plus il apparaît que ce film n'a pas pour objet la psychiatrie,
nimême le travail des psychiatres. Je ne pense pas non
plus que ce soit les patients qui en constituent le principal
objet. Quelqu'un disait tout à l'heure : il est bon que
l'on parle de ce film après l'avoir vu parce qu'il suscite
un malaise indépendant de la situation de détresse
des patients qui sont montrés. Si ces remarques sont
vraies, quel est donc l'objet exact du film ? L'urgence ? La
violence ? "
Henri Grivois
" Il faudrait poser la question
à Depardon. Depardon a toujours été fasciné
par la violence. "
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LE PAYS DES SOURDS
Un film de Nicolas Philibert. Production : Les Films d'Ici,
Paris 1993.
A quoi ressemble
le monde pour les milliers de gens qui vivent dans le silence
? Jean-Claude, Abou, Claire, Philo et tous les autres, sourds
profonds depuis leur naissance ou les premiers mois de leur
vie, rêvent, pensent et communiquent par signes. Avec
eux, nous partons à la découverte de ce pays lointain
où le regard et le toucher ont tant d'importance. Ce
film raconte leur histoire, et nous fait voir le monde à
travers leurs yeux.
Nicolas Philibert
" Il n'y a pas de
sourds dans ma famille. C'est un monde que je ne connaissais
pas avant de faire ce film.A l'origine j'ai été
contacté par un type qui travaillait avec Françoise
Dolto. Il faisait partie d'un groupe qui avait imaginé
de réaliser des cassettes pédagogiques pour enseigner
aux parents d'enfants sourds la langue des signes.C'est alors
que j'ai eu envie d'aller à l'Institut Saint-Jacques,
qui est un institut pour enfants sourds. J'y ai découvert
qu'on pouvait suivre des cours du soir de langue des signes.
Donc, je me suis inscrit et j'ai suivi ce cours pendant six
mois à raison de deux ou trois heures par semaine. J'avoue
que j'ai été stupéfait. Je pensais jusque
là, un peu comme tout le monde, que la langue des signes
était une langue rudimentaire, ne permettant de dire
que les choses essentielles. Et je découvrais tout d'un
coup que c'est une langue aussi riche que n'importe quelle langue
orale, capable d'aller dans tous les champs de la pensée,
capable des descriptions techniques les plus détaillées
(un sourd avec ses mains peut vous décrire les cinq cents
pièces d'un moteur de voiture !). Bref, il y avait là
une langue extraordinairement riche, dynamique, vivante, extrêmement
expressive, comme vous l'avez vu dans le film. Alors, le projet
pédagogique de départ n'a pas eu de suite pour
des raisons que j'ignore d'ailleurs, mais ça m'a donné
envie de faire un film dont la langue serait cette langue gestuelle
des sourds. "
Jean-Paul Desgoutte
" J'en profite pour
mentionner qu'il existe dans le département des sciences
du langage de l'université de Paris 8 un enseignement
de langue des signes, dont nous parlera peut-être Lélia
Picabia, ici présente. Cet enseignement est organisé
sous la responsabilité de Christian Cuxac, qui n'a pas
pu venir mais nous a adressé son ami Benoît Virole
[1], psychanalyste, à
qui je vais donner la parole afin qu'il nous dise comment il
en est lui-même venu à se consacrer aux sourds.
"
Benoît Virole
" J'ai moi aussi
rencontré les sourds à l'Institut Saint-Jacques,
il y a une quinzaine d'années, puis j'ai commencé
à travailler comme psychologue clinicien et ensuite comme
psycho-thérapeute d'enfants sourds. Le film de Philibert
m'a beaucoup touché. Je pense qu'il donne une image très
réaliste de ce que peuvent vivre les enfants sourds et
des très grandes difficultés auxquelles ils se
trouvent confrontés. C'est peut-être le premier
film qui aborde sur le mode réaliste les problèmes
de la surdité et se démarque des films auxquels
on était habitué, du style " Les enfants du silence
" qui font appel aux bons sen-timents. Même s'il y a un
très beau mariage dans le film de Philibert ! C'est là
un film très important pour le monde professionnel des
sourds et pour le monde de la surdité en général."
Nicolas Philibert
" La scène
du mariage est, pour moi, à la fois très émouvante
et terrible, terrible ! Parce qu'on leur vole leur mariage,
en fait. La famille de ces deux jeunes n'a pas été
fichue de faire venir un interprète. On a fait appel
à la sœur de la mariée qui manifestement ne connaît
pas la langue des signes. Elle en connaît trois quatre
signes, ce qui donne une espèce de petit nègre.
Quant au curé, il les prend pour des enfants en bas âge.
On les a mariés plus qu'ils ne se sont mariés,
quoi. Ca montre bien comment, y compris dans leur propre famille,
les sourds sont souvent considérés comme des handicapés
au sens le plus grave, des gens à qui il manque quelque
chose. Ca dépend des familles, bien sûr. On voit
bien dans le film comment la famille de Florent le pousse et
l'aide alors que, par contraste, chez Abou c'est plus difficile.
Quand il rentre chez lui, il est comme un meuble. On le met
devant la télé et puis débrouille-toi !
"
Jean-Paul Desgoutte
" C'est un handicap
ou ce n'est pas un handicap, la surdité ? "
Benoît Virole
" C'est un handicap
qui est renforcé par le regard que la société
porte sur les sourds. Les sourds de naissance ne se considèrent
pas comme handicapés. Ils ont un sentiment intérieur
d'intégrité. Ils n'ont pas un sentiment de manque.
La surdité acquise, c'est différent.En revanche,
les sourds de naissance se sentent exclus d'une société
qui a des codes symboliques qui leur sont étrangers.
Ils se sentent l'objet d'un handicap social ou culturel plus
que d'un handicap de nature physique qui les limiterait dans
leurs potentialités. C'est d'ailleurs très bien
vu dans le film. On le voit dans le rituel du mariage, ils sont
à l'écart. Il y a beaucoup de sourds qui connaissent
une grande souffrance psychique. Les enfants sourds, les personnes
sourdes vivent souvent une profonde solitude."
Nicolas Philibert
" C'est vrai que
les gens qui sont devenus sourds sont dans une souffrance encore
plus grande. Ce sont vraiment deux communautés très
différentes. Les gens qui deviennent sourds au cours
de leur vie, suite à un accident, conser-vent une mémoire
auditive, alors que quand on est sourd de naissance, on n'a
pas de mémoire auditive et on n'éprouve pas le
sentiment d'un manque. En revanche, parmi les gens qui deviennent
sourds très peu apprennent la langue des signes. Ils
ne sont donc pas intégrés à la communauté
des sourds tout en perdant peu à peu le contact avec
la communauté des entendants. Ils se retrouvent donc
complètement en porte à faux entre deux mondes.
"
Jean-Paul Desgoutte
" Il y a une question
qui traverse tout le film et c'est la question des relations
entre le langage articulé et la langue des signes. C'est
un problème auquel un psychanalyste doit être sensi-ble
? "
Benoît Virole
" La langue des signes
obéit à un mode de structuration qui est très
différent de celui du langage oral. Les signifiants des
mots du langage oral n'ont pas de lien direct avec leurs signifiés.
Ils sont arbitraires, selon le modèle saussurien. Alors
que la langue des signes utilise des gestes qui sont dans un
certain rapport avec leur réfé-rent, la chose
signifiée. Même si, comme le dit très bien
Jean-Claude Poulain, les langues des signes diffèrent
entre elles selon les communautés nationales, il y a
quand même un base référentielle commune.
J'ai rencontré en Egypte des sourds égyptiens
et j'ai vécu un peu la même expérience que
Jean-Claude. A bout de deux jours je communiquais avec eux alors
que les cultures sont très différentes. On réussissait
à dialoguer. Hélas, la langue des signes a été
bannie par des générations de linguistes et aussi
de psychologues. Ils ont affirmé que ce n'était
pas un système permettant de développer la pensée
comme les langues naturelles orales et que ce n'était
donc qu'un sous code qui devait être mis à l'écart
de la rationalité. "
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce qu'on peut
parler d'un langage idéographique comparable d'une certaine
façon à l'écriture chinoise ? "
Benoît Virole
" Le dernier signe
" fin " que fait Jean-Claude Poulain dans le film est un bon
exemple de condensation entre une suite de graphèmes
" F.I.N " et l'image d'un rideau qui se ferme. C'est comme un
idéogramme. Il y a à la fois le concept de la
fermeture et la référence aux let-tres. Beaucoup
de signes sont construits de cette façon, autour d'une
image. C'est quelque chose qui fait un peu violence à
notre conception ordinaire du langage et de la pensée,
puisqu'on est habitué à une dichotomie très
forte entre ce qui est de l'ordre du linguistique et ce qui
est de l'ordre du conceptuel ou du psychologique. "
Nicolas Philibert
" Les langues des
signes ont toutes à peu près la même grammaire,
même si le vocabulaire diffère. Elles ont la même
structure grammaticale, qui est une grammaire spatiale. Que
vous soyez en France, en Chine ou au Congo, le futur c'est devant
soi, le passé derrière soi. Il n'y a que les Anglais
qui font autrement, comme toujours. "
Jean-Paul Desgoutte
" Il existe également
une façon de transcrire l'alphabet avec les mains, non
? "
Nicolas Philibert
" D'une part on peut
épeler l'alphabet, d'autre part on peut faire ce qu'on
appelle du français signé, c'est-à-dire
une adaptation du français à la langue des signes,
mais sans la structure grammaticale propre à la langue
des signes. Ce qui est très étonnant dans la langue
des signes authentique, c'est que tout se passe dans l'espace.
Si je raconte une histoire qui met en jeu quatre personnages,
mes quatre personnages je vais les faire apparaître dans
mes mains là devant moi... "
Jean-Paul Desgoutte
" C'est du théâtre
? "
Benoît Virole
" C'est une mise
en scène virtuelle. Le signeur virtualise une scène
devant lui et y dispose des actants qui interagissent. Et c'est
en ce sens que la langue des signes est très proche des
nouvelles conceptions des mondes virtuels, etc. Il y a une profonde
modernité dans la langue des signes, au contraire de
ce que prétendent certains qui disent que la langue des
signes est quelque chose de dépassé parce que
maintenant on peut poser des implants et utiliser toutes sor-tes
de moyen de faire parler les sourds. La lan-gue des signes est
profondément inscrite dans la modernité. "
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce qu'on réussit
à identifier des universaux de langage qui se manifestent
à la fois dans les langues naturelles et dans la langue
des signes ? On a bien compris comment fonctionnent le futur
et le passé mais l'hypothétique par exemple ?
Comment ça se passe ? Et la négation ? "
Nicolas Philibert
" La dénégation
? "
Jean-Paul Desgoutte
" La négation
ou la dénégation, on peut essayer les deux...
"
Benoît Virole
" Pour l'hypothétique,
c'est très intéressant. Le signeur qui souhaite
utiliser le mode hypothétique, fait un léger déplacement.
L'interlocuteur constate donc une scission de l'acteur ou de
la scène de l'action. Puis, une fois l'hypothèse
émise, le signeur réintègre sa position
d'origine pour signifier le retour à une énonciation
ordinaire. Ce qui rend parfaitement compte du mode conditionnel.
Quant à la négation, on la marque souvent par
des indices mimiques. On formule quelque chose et le visage
dit le contraire... D'une façon générale,
les concepts peuvent se réduire à des interactions
physiques entre objets. Tous les verbes, toutes les racines
lexicales peuvent se résumer en un petit nombre d'interactions
fondamentales. Un des secteurs qui m'intéressent, c'est
de montrer qu'au travers de la langue des signes on peut mieux
connaître les universaux de langage. Ce qui permet de
travailler aussi avec des enfants psychotiques ou autistes non
sourds, qui n'ont pas de langage mais qui ont en eux ces universaux
de communication. "
Jean-Paul Desgoutte
" Il existe donc
bien un pont entre langues naturelles et langage des signes...
"
Benoît Virole
" On pense souvent
que tout langage appartient au champ culturel et qu'il n'est
pas inscrit dans le perceptif et dans la naturalité des
choses. Mais la langue des signes montre que le langage est
profondément inscrit dans la perception naturelle des
choses. "
Nicolas Philibert
" Une des raisons
qui m'ont poussé à faire ce film, au-delà
de l'envie d'essayer de renverser l'image qu'on a des sourds,
c'est toute la parenté qu'on peut faire entre la langue
des signes et le langage du cinéma. Lors du premier cours
de langue des signes que j'ai suivi, je me suis dit : voilà
un type qui commence par définir le cadrage de ce qu'il
raconte. Et c'est d'ailleurs ce que fait Jean-Claude au début
du film. Il figure un avion et il explique que pour décrire
l'atterrissage de l'avion, il n'est pas nécessaire de
se mettre à quatre pattes. Il suffit de monter la ligne
de sol jusqu'à soi. C'est très précisément
le travail du cadrage en cinéma. La langue des signes
interroge et intéresse beaucoup un cinéaste. Le
fait de filmer les sourds a questionné tout mon travail,
tous mes réflexes. Je vous donne un autre exemple tout
simple. Quand vous filmez des entendants, des gens qui parlent
entre eux, au bistrot ou n'importe où, vous pouvez tout
à loisir passer de celui qui parle à celui qui
écoute puis à un troisième, etc. sans perdre
le contenu de ce qui s'échange parce que l'enregistrement
du son s'opère à 360°. On ne pas faire ça
si on filme des sourds qui bavardent entre eux. On ne peut pas
quitter celui qui signe pour montrer celui qui regarde. Dans
une conversation courante, les paroles se chevauchent tout le
temps. On se coupe la parole. Il y en a un qui démarre
avant que l'autre ait fini, etc. Mais comment filmer des sourds
qui signent ? Il faudrait pouvoir anticiper et quitter celui
qui est en train de signer pour al-ler choper celui qui va commencer
et qui est dans votre dos... Alors, on est conduit à
élargir le cadre pour filmer tout le monde en même
temps. Tout le travail du découpage, tout le montage,
tout est remis à plat. C'est une langue qui a ses effets
de zoom, par exemple, pour reprendre un terme au cinéma.
On change sans arrêt de valeur de plan. On passe des gros
plans aux plans larges et inversement. "
Jean-Paul Desgoutte
" Est-ce que les
sourds de naissance ont des difficultés à acquérir
l'écriture ? "
Benoît Virole
" Oui, c'est incontestable.
L'écriture est un code de transcription de la parole.
Et les sourds ont beaucoup de difficultés à l'acquérir.
Ils ne peuvent pas apprendre par la voie phonologique. Ils ne
peuvent pas déchiffrer un texte en le rapportant à
sa prononciation. Ils sont obligés de passer par le sens
des mots. Ils lisent de façon globale. Ils construisent
des hypothèses de signification et ils avancent comme
ça. Le problème de la lecture est l'un des arguments
majeurs que met en avant le courant oraliste qui essaie de faire
parler les sourds. L'argument est que la langue des signes est
quelque chose d'extraordinaire mais que ça laisse les
sourds à l'écart du langage écrit. "
Nicolas Philibert
" On apprend à
lire grâce à ses oreilles ! "
Benoît Virole
" Il est possible
que l'écriture des signes, ce soit le cinéma,
la vidéo ou l'image. Les bandes dessinées sont
quelque chose que les sourds aiment beaucoup. Le multimédia
est un vecteur de communication et d'écriture extraordinaire.
"
Lélia Picabia
" Je voudrais mentionner
que nous avons, à Paris 8, dans le département
des sciences du langage, créé pour la première
fois à l'université une filière complète
d'apprentissage de la langue des signes, en tant que langue
vivante. Je voudrais également revenir sur quelque chose
d'important qui est rapidement dit dans le film, c'est que la
langue des signes a été interdite d'enseignement
pendant près d'un siècle. Et cet enseignement
n'a été autorisé de nouveau que très
récemment en 1991. Cela explique un passage très
émouvant du film où l'une des femmes sourde dit
: " Quand j'ai eu quinze ans, on m'a mise à l'asile.
". C'est une attitude qui a été très courante
pendant toute la première partie du siècle où
les enfants qui ne pouvaient pas être oralisés
étaient confiés à l'asile. Ces enfants
n'avaient pas de langue maternelle. On leur interdisait une
langue maternelle. C'était des enfants parfaitement sains
qu'on condamnait à l'enfermement. Et l'histoire de cette
femme est particulièrement émouvante. On espère
que les nouveaux décrets permettront une évolution
des moeurs et que beaucoup d'interprètes sortiront de
Paris 8 pour faciliter l'intégration des enfants. "
Martine Poupon-Buffière
" L'aventure des
sourds à Paris 8 est très ancienne. Elle est née
dans le département de communication, sous la responsabilité
déjà de Christian Cuxac. Mais nous avons été
confrontés à un problème, c'est que d'une
part nous devions, ce qui est naturel, utiliser des sourds comme
professeurs, d'autre part nous avions besoin d'interprètes
pour rendre l'enseignement efficace. Il y a eu une sorte de
conflit de culture entre les sourds et les interprètes,
un problème d'éthique que nous n'avons pas réussi
à maîtriser, si bien qu'on s'est un peu essoufflé
malgré l'intérêt des étudiants qui
étaient passionnés par cet univers. Je voudrais
ajouter que pendant longtemps, comme cela vient d'être
dit, les parents d'enfants sourds étaient confrontés
au choix entre éduquer leur enfant dans la langue des
signes et le démutiser. Ceux qui étaient démutisés
n'avaient accès que très tardivement à
la langue des signes et on a remarqué qu'ils étaient
handicapés dans le domaine de l'abstraction et en particulier
par rapport aux mathématiques alors que les enfants qui
apprenaient d'abord la langue des signes étaient moins
aptes à partager la vie des entendants mais, en revanche,
leur intelligence se développait plus vite, en particulier
au niveau de l'abstraction. "
Nicolas Philibert
" Le problème
des maths ! Prenons le cas de Florent. Florent à l'époque
du film était très bon en calcul, en calcul mental.
C'était un peu la matière où il prenait
sa revanche. Et par la suite son niveau s'est mis à baisser,
pourquoi ? Parce que quand on fait des maths on est obligé
de faire du français ! " Un train part de Perpignan à
18h 12 pour aller... " Les énoncés des devoirs
de maths, c'est du français. Il existe aux Etats-Unis
un enseignement en langues des signes. Il y a près de
Washington une université de trois mille étudiants
sourds de tous les Etats-Unis qui viennent apprendre le droit,
la biologie, la médecine en langue des signes... C'est
extrêmement utile ! Il y a des sourds de naissance qui
apprennent la médecine ! Il y a des avocats sourds pour
la communauté des sourds, c'est très important.
"
Jean-Paul Desgoutte"
Est-ce qu'il y a
des cinéastes sourds ? Ou des psychanalystes qui sont
sourds de naissance ? "
Nicolas Philibert
" Je connais des
sourds qui ont tourné des films de court métrage
et qui ont des projets, mais ils ont encore plus de difficultés
que nous à faire des films..."
Jean-Paul Desgoutte
" Et des psychanalystes
? "
Benoît Virole
" Oui, il en existe
aux Etats-Unis et en France ça commence. "
Jean-Paul Desgoutte
" Ils développent
leur propre métalangage ? "
Benoît Virole
" Ils insistent beaucoup
sur le psychodrame. Il est très probable que le vecteur
thérapeutique qui est le mieux adapté pour les
personnes sourdes est le psychodrame, c'est-à-dire la
mise en acte sous forme scénique des conflits intérieurs
des personnes. "
Jean-Paul Desgoutte
" L'idée même
de silence, ça veut dire quelque chose pour un sourd
? "
Nicolas Philibert
" Je pensais au début
que les sourds étaient enfermés dans un silence.
Mais, à vrai dire, les sourds profonds perçoivent
tous des sons lointains, diffus, brouillés. Je suis allé
un jour dans la cabine d'un audio-prothésiste qui m'a
fait entendre ce que pouvait percevoir un sourd. J'ai beaucoup
réfléchi là-dessus au moment de réaliser
la bande son du film. J'avais naïvement imaginé,
dans un premier temps, que je pourrais travailler le son de
certaines scènes en essayant de rendre ce que perçoivent
les sourds. Et je me suis rendu compte que ce n'était
pas du tout la bonne piste parce que ça devenait des
effets de cinéma. Nous avons tous une mémoire
auditive qui est si forte qu'on ne peut pas faire l'expérience
sensorielle, sensitive d'un sourd. Finalement, je me suis dit
que le meilleur moyen de placer le spectateur en situation de
comprendre un peu à quoi ressemble l'univers sensoriel
d'un sourd, c'est d'en proposer un équivalent visuel,
parce que toute la perception du monde d'un sourd passe par
le regard. "
Jean-Paul Desgoutte
" Le silence, ce
n'est pas uniquement physiologique. C'est la fin ou l'absence
de quelque chose. Le jeu de la présence et de l'absence
est inhérent au silence. C'est un élément
essentiel de l'analyse, non ? "
Benoît Virole
" Je crois que les
personnes sourdes vivent surtout des sentiments d'étrangeté
au monde. Le silence au sens physiologique, non. Mais ils vivent
très souvent le sentiment d'étrangeté,
d'absence de sens, c'est leur quotidien. C'est une épreuve
de solitude existentielle douloureuse. "
Jean-Paul Desgoutte
" C'est sans doute
une question idiote, mais y a-t-il un parallèle à
faire entre l'absence de lumière et l'absence de son
? "
Benoît Virole
" S'il y a quelque
chose, c'est dans le transfert entre les sens. Les sourds vivent
dans un monde de signification sensorielle particulier. Les
aveugles vivent aussi quelque chose de particulier dans le sens
où l'acoustique prend une autre couleur. On utilise là
des métaphores transsensorielles. Sinon, sur le plan
du vécu, c'est très différent. Les aveugles
sont dans un monde de langage, de communication. Ils ont une
pensée qui est structurée par le langage verbal.
Les sourds sont dans un autre monde. "
Jean-Paul Desgoutte
" Et ça joue
sur la temporalité ? "
Benoît Virole
" La sensation du
temps est quelque chose de très différent pour
un sourd. Les sourds vivent dans des tableaux perceptifs spatiaux.
Ca ne veut pas dire qu'ils ne peuvent pas reconstruire du temps.
De ce point de vue, la première scène du film
de Philibert est extraordinaire. On y voit se manifester un
rythme intérieur. Mais les personnes sourdes ont une
temporalité subjective différente. "
Nicolas Philibert
" La première
scène est extraite d'un spectacle qui a été
monté au théâtre des sourds de Vincennes.
C'est une adaptation en langue des signes d'une pièce
de Gertrud Stein qui s'appelle " Les pierres ". Cet extrait
fait penser à un quatuor musical puisqu'ils ont des partitions
devant eux, mais ce ne sont pas des partitions musicales. Ce
sont des notes qu'ils ont gribouillé des notes pour se
souvenir de leur partition. "
X***
" J'ai deux questions
à poser à Nicolas Philibert. La première,
c'est : " Combien de temps avez-vous passé avec ces gens
pour réaliser ce film et comment les avez-vous abordés
" ? Et la seconde, c'est " Qu'est-ce qu'ils ont pensé
du film en le voyant achevé ? "
Nicolas Philibert
" Le tournage s'est
déroulé sur neuf mois. J'ai étalé
le tournage (Et le bébé est né en cours
de montage ! J'ai attrapé une caméra pour aller
filmer le nouveau né...). Pour le reste je dirais que
j'ai fait ce film de la manière la plus naïve possible.
Je n'ai pas voulu rencontrer des spécialistes des sourds
avant le tournage. Je n'avais pas envie d'aller à la
rencontre des sourds à partir d'un sa-oir constitué.
J'avais plutôt envie d'apprendre les choses de l'intérieur,
en tournant. Quand je fais un film, je suis dans la position
de celui qui cherche à apprendre et à comprendre
le monde qu'il filme. Moins j'en sais avant, mieux ça
vaut. J'essaie de faire un film avec les sourds plutôt
que sur les sourds. J'ai fait trois semaines de stage intensif
de langue des signes avec Jean-Claude. C'est très peu
et puis je me suis lancé. Je suis allé à
la rencontre des gens sans jamais être accompagné
d'un interprète parce que cela au-rait créé
une barrière. D'autant plus que si je suis accompagné
d'un interprète le sourd regarde l'interprète.Je
crois que si les sourds m'ont accepté comme ils l'ont
fait, c'est-à-dire d'une manière extrêmement
chaleureuse, c'est probablement parce qu'ils ont vu que je faisais
l'effort d'apprendre les rudiments de leur langue. Si j'étais
arrivé en ethnologue au pays des sourds, il m'aurait
probablement jeté.Ce film est leur film parce que c'est
la première fois qu'il y a un film qui raconte leur histoire
ou leurs histoires. En même temps ce film est, je crois,
du côté de la dignité. Il est drôle,
joyeux, léger malgré le caractère tragique
de toutes les histoires qu'on nous raconte : cette femme qu'on
a enfermée à l'asile à quinze ans, ce garçon
qui raconte sa première expérience des appareils
et la souffrance que c'était, cette fille qui raconte
comment elle ignorait pendant son enfance qu'il y avait des
adultes sourds... Les réactions ont été
chaleureuses, mais tous m'ont tous demandé pourquoi j'avais
montré les scènes d'école, les scènes
qui montraient les souffrances relatives à l'apprentissage
de la langue orale. Je leur ai dit : " Mais c'est ça
la réalité, vous le sa-vez bien et moi je n'ai
pas voulu faire un film qui montrerait la vie paradisiaque des
sourds si l'enseignement se faisait en langue des signes. Ca
commence un petit peu mais ce n'est pas encore comme ça.
Donc il faut que les spectateurs prennent conscience des souffrances
qu'on vous inflige. Il n'y a pas que de la souffrance d'ailleurs.
On voit aussi le plaisir qu'a cette fille d'apprendre des expressions
imagées comme " Dans la lune... ".Je crois que les sourds
se sont approprié le film. Je me suis promené
un peu partout pour projeter le film devant des publics mélangés
de sourds et d'entendants. Et les débats étaient
ma-gnifiques, très émouvants, très chaleureux.
Et il est arrivé que des associations naissent le soir
de la projection. Les sourds en général s'installaient
au devant de la salle pour poser leur question ou dire quelque
chose de leur expérience. Et combien de fois de jeunes
sourds ont pris la parole pour dire : " Bonjour, je m'appelle
untel, voilà, c'est la première fois de ma vie
que j'ose signer en public. Parce que jusque là mes parents
m'ont toujours dit : " Tu fais ça avec tes copains dans
la cour de l'école mais à la maison et en dehors
tu ne le fais pas ! C'est pas bien, c'est pas beau, c'est des
singeries ". C'est la première fois que j'ose signer
devant tout le monde parce que le film m'y autorise et m'encourage
à le faire.... "
Note
[1]. Benoît Virole, Psychologie de la surdité,
De Boeck Université, 1996, 2ème édition,
2000 (http ://home.worldnetfr/~viroleb)
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LA JETEE
Un film de Chris Marker
35 mm, 27 minutes
Production : Argos Films, Paris, 1963
Après la troisième
guerre mondiale, des savants à la recherche du passé,
font des expériences sur un homme marqué par un
souvenir d'enfance. Ils lui font ainsi revivre, à travers
le temps, cette scène sur la grande jetée d'Orly
qui le hante. Dans le décor d'un Paris détruit
par une guerre atomique, Chris Marker construit, au-delà
du simple film d'anticipation, un véritable " photo-roman
" sur la mémoire des hommes et leur rapport au temps.
Franck Dufour [1]
" Je vais parler de ce film d'un
point de vue un peu particulier. Il me semble en effet qu'il
est à l'origine d'un certain nombre d'expérimentations
qui se font aujourd'hui au-tour du récit interactif et
proposent une façon différente de raconter des
histoires, en offrant aux spectateurs une place originale dans
le dé-roulement de ces histoires.Ce film expérimente
en particulier un rap-port à la temporalité -
proposé au spectateur - qui est complètement nouveau.
Et c'est vrai que l'utilisation de l'image fixe concourt à
installer ce régime temporel vraiment particulier qui
appelle le spectateur à participer à la reconstruction
du mouvement. Mais ce n'est pas tout ! C'est un film qui parle
des paradoxes du temps - aller dans l'avenir pour revenir dans
le passé, modifié ou pas - et propose son sophisme
comme déguisement du destin. Mais c'est également
un film classique où la succession des images fixes restaure
en fait la continuité du récit. C'est dire que
le montage respecte les règles du montage, que le raccord
dans l'axe, quand il y en a, est rendu invisible par un fondu
enchaîné et que le rythme d'alternance des plans
est traité exactement comme s'il s'agissait d'images
animées. Bref, malgré l'utilisation des images
fixes - et en jouant de ce paradoxe - tout concourt à
faire de La Jetée un film classique.Et en même
temps ce régime narratif classique et cette situation
classique du spectateur, dans lesquels on est plongé,
sont interrompus ou retenus par le fait des images fixes. On
est ainsi délivré de la fascination des images
animées, sauf à un moment - celui du réveil
de la femme - où précisément la question
est posée par le narrateur de savoir s'il s'agit d'un
rêve ou de la réalité. Un autre paradoxe
de ce film tient à la structure, apparemment classique,
du temps qui s'arrête sur un événement traumatique
pour s'ouvrir ensuite, de façon symétrique, sur
deux temps, un avant et un après. Le temps de l'avant
est celui de la collecte des signes et le temps de l'après
est celui de la lecture des signes. Cette structure de récit,
qui est celle - traditionnelle - de l'enquête (un homme
se penche sur son passé ou un inspecteur mène
une enquête...) installe une tension entre ces deux directions.
Et la boucle se referme quand on revient au point - ou au lieu
- de l'instant traumatique et que les deux temps se superposent
parfaitement dans une équation totale. Tous les signes
collectés dans le passé ont été
lus dans le futur et tout cet agencement concourt à résoudre
la violence de la situation qui était proposée
initialement. La Jetée s'inscrit apparemment dans ce
type de récit, sauf que la scène de violence est
absente. Ce qui devrait être le centre de ce dispositif
- la violence de la scène et la présence manifeste
du personnage qui l'a vécue - est absent. On est donc
dans un dispositif symétrique duquel on a extrait le
centre. Situation étrange qui produit cet état
de flottement du spectateur, enfermé dans un cercle dont
on a ôté le centre. La voix narrative, quant à
elle, se place dans un espace qui est au-delà de la fiction
elle-même. Mais elle concourt, en même temps, à
l'élaboration de cette fiction, puisqu'elle parle bel
et bien des images qui nous sont montrées. Tantôt
elle les décrit - elle les surréalise - ce sont
de vrais chats, de vrais oiseaux. Et et en même temps
elle les déréalise complètement. Tout cela
m'a conduit à imaginer des récits qui se construiraient
sur le même principe, ce principe d'installation d'une
tension à l'aide de codes traditionnels de la narration
cinématographique, puis d'interruption de ces codes qui
amène le spectateur à prolonger lui-même
la fiction. Dans le cadre du récit interactif que j'ai
réalisé, Sale Temps, le spectateur prolonge
l'histoire par son geste pour aller scruter à l'intérieur
de l'écran, choisir des itinéraires, des objets,
des ambiances. Dans le cas de La Jetée ce prolongement
est différent, il ne se manifeste pas concrètement.
Mais, à mon avis, il est de même nature. Tout cela
suppose finalement que l'histoire qui est ra-contée par
les conventions narratives laisse place à une autre histoire.
Et c'est cette histoire là qui m'intéresse, cette
histoire qui s'élabore en coproduction avec le spectateur.Il
y a donc deux histoires, l'une produite par l'auteur - c'est
celle qui a été reprise par Terrry Gillian dans
" L'armée des douze singes " - et l'autre histoire qui
est coproduite par le spectateur. Je ne parle pas de l'histoire
masquée, sou-terraine, en filigrane, qui pourrait sous
tendre toute œuvre, je parle vraiment d'une histoire coproduite.
On assiste donc à la mise en place d'un certain nombre
de signes selon un certain régime de tension. Puis l'interruption
propre au système narratif nous permet d'aller rechercher
des signes distants et de les réagencer à l'intérieur
d'un autre récit qui prend forme, un récit qui
dès lors prend une véritable dimension mythique.
La Jetée, selon moi, reprend le mythe faustien.
C'est l'instant suspendu parce qu'il est parfait, c'est l'instant
arrêté parce qu'il est parfait. C'est l'instant
du pari que fait Faust avec le Diable, l'instant auquel on ne
cesse de revenir. L'aiguille tombe, le temps s'arrête.
Et l'instant que Faust identifie comme étant un instant
par-fait, c'est celui où Méphisto lui montre son
propre corps allongé dans sa tombe. Ce récit second
n'est donc pas un récit caché mais un récit
donné à coproduire. C'est un récit qui
est engendré par les paradoxes narratifs et qui les engendre
dans le même mouvement. "
Nicolas Philibert
" J'aimerais dire une chose à
propos de ce film, quelque chose qui n'a rien à voir
avec l'exposé riche et dense qu'on vient d'entendre mais
qui me vient soudain à l'esprit, c'est le plaisir que
je prends à revoir les séquences tournées
au Muséum d'histoire naturelle. Peut-être parce
que j'y ai tourné un film, il n'y a pas très longtemps,
et que je reconnais les girafes, les hippopotames qui sont toujours
là, bien sûr... "
Franck Dufour
" Au Jardin des plantes, il n'y
a que la coupe de séquoia qui a disparu... "
Jean-Paul Desgoutte
" Et l'otarie qui était encore
dans son bassin, il y a quelques années, et qui tournait
en rond toujours dans le même sens. Ce qui me frappe,
dans ce film, et qui corrobore sans doute ce que vous venez
de dire, c'est à quel point le récit se construit
sur le mode spatial. L'espace propose une alternative au temps
bouleversé. Il y a des décors, le Jardin des plantes,
la colline de Chail-lot, la jetée d'Orly et le moteur
narratif - ou l'un des moteurs narratifs - c'est la promenade
du spectateur dans l'espace, si bien que le temps n'est pas
réglé. Il n'y a pas d'avant et d'après.
Le système énonciatif est indépendant de
l'histoire et l'histoire échappe à la chronologie.
Le fait en outre d'arrêter l'image, de supprimer le mouvement
de l'image, délivre cet espace de toute temporalité.
Et ça colle parfaitement avec cette idée que la
mort n'est pas là où on l'attend. Si au lieu de
considérer la vie comme une durée, on la considère
comme un espace, la mort n'est pas au bout du temps mais quelque
part dans l'espace. Et les métaphores du retour et de
l'anticipation, déconcertantes dans le temps, de-viennent
familières dans l'espace. La mort est n'importe où
mais pas à la fin puisque c'est l'idée même
de fin de l'espace qui est déconcertante.Le spectateur,
devant la narration qui lui est proposée, passe son temps
à essayer de réécrire une histoire qui
le satisfasse. Mais le film ne laisse au spectateur qu'un espace
virtuel - il n'a pas la possibilité de transformer réellement
l'enchaînement des images - le récit interactif,
multimédia, permet, lui, de choisir parmi un grand nombre
d'alternatives réelles.Une des questions que je me pose
quand même, est-ce que tout récit, au fond, ne
fonctionne pas comme ça ? D'une certaine façon,
le récit est enfermé dans la linéarité
propre à la pa-role, mais il la transcende en multipliant
les points de vue et en fragmentant la temporalité. Le
fonctionnement même du récit n'exige-t-il pas du
lecteur ou du spectateur qu'il remplisse ou sature un espace
potentiel d'interprétation, ce que personne ne peut faire
de la même façon ? Un récit serait comme
une éponge qui se remplirait peu à peu des interprétations
multiples jusqu'au moment où la coupe serait pleine,
où il n'y aurait plus rien à dire. "
Pierre Barboza
" Il y a un mot qui n'a pas été
prononcé et qui est implicite chez vous deux, c'est le
mot de commentaire. Il me semble que dans le dispositif qu'a
décrit Franck - de façon presque par-faite ! -
une part essentielle est dévolue à la voix off.Tu
as raison, Jean-Paul, quand tu dis dans le fond tout récit
fonctionne de cette façon là, parce qu'il sollicite
le commentaire et la coproduction. Mais le dispositif de La
Jetée nous convoque à commenter ce qui se
passe, précisé-ment à cause de cette gestion
si particulière du temps. L'image fixe nous oblige à
fabriquer des liens, à créer le mouvement. C'est
là où se trouve la spécificité de
ce film.Le film de Philibert, qu'on a vu précédemment,
m'a fait énormément réagir et réfléchir
en permanence, donc à certains égards il m'a poussé
à coproduire, mais il me semble que je cher-chais à
répondre à des questions qui m'étaient
posées, alors que dans La Jetée ce n'est
pas du tout pareil. "
Jean-Paul Desgoutte
" Il y a deux niveaux énonciatifs.
Il y a le rapport que le réalisateur entretient avec
le spec-tateur à travers l'histoire qu'il lui propose,
puis un deuxième rapport qui est celui du narrateur du
commentaire - qui simule ce que pourrait être le commentaire
du spectateur - avec un cô-té agaçant d'ailleurs,
parce qu'on a pas nécessai-rement envie de faire sien
ce commentaire. Et ce commentaire fonctionne un peu comme ces
voix qui parlent allemand par derrière et qui ne sont
pas faites pour être comprises mais seule-ment entendues
comme le lieu d'une énoncia-tion à prendre en
compte. "
Franck Dufour
" Un des rôles du commentaire
est d'installer le régime temporel du temps réel.
Le temps du commentaire est exactement superposable au temps
du spectateur. Et sur cette jonction on peut se permettre d'établir
de nouvelles disjonc-tions, de nouvelles interruptions.Je voudrais
aussi revenir sur le problème des espaces. La Jetée,
c'est un lieu unique, c'est Paris. Il n'y est question que de
lieux communs, habités par la mémoire. Donc, on
est tous capables de s'y retrouver, de reconnaître, d'extraire
et de réagencer tout ce qu'on rencontre dans ce lieu
unique présenté sous des aspects différents.
"
Jean-Paul Desgoutte
" Il est frappant comment, de façon
analogue, le multimédia a besoin d'avoir des lieux stéréotypés,
justement parce que c'est la seule façon de permettre
au spectateur d'entrer concrè-tement dans le récit.
C'est très frappant aussi dans l'habillage sonore d'un
produit interactif qui doit être élaboré
de façon telle qu'il n'y ait pas de rupture dans la continuité
du son, puis-qu'à chaque instant le lecteur peut être
amené à en interrompre le flux. Alors on a des
ambian-ces sonores ou des sons ponctuels, des rythmes élémentaires,
mais dès que la musique devient descriptive, on ne peut
plus l'arrêter. "
Franck Dufour
" C'est vrai que c'est un problème
typique de médias qui imposent un certain déroulement
temporel et freine la possibilité de jouer entre l'interruption,
la suspension et la reprise.Je voulais dire aussi une autre
chose sur le récit. Je n'ai pas la sensation que tous
les récits fonctionnent comme ça. Tous les récits
proposent une ouverture et une clôture. Ils fonctionnent
parce qu'on identifie une ouverture et qu'on sait qu'il y a
une clôture.Dans La jetée, il y a une clôture
qui est une irrésolution, en fait. C'est une clôture
qui renvoie au début du film et qui fait du film un récit
qui ne peut pas commencer et qui ne peut pas se terminer.Je
crois que c'est là le côté fascinant de
ce film. C'est cette clôture qui n'en est pas une et qui
renvoie le film à son impossibilité d'être
une histoire, comme ce personnage dont la mémoire n'existe
même pas puisqu'elle n'est que la prescience d'un avenir
qui n'aura jamais lieu. C'est une figure assez complexe. "
Lélia Picabia
" Pour moi, en tant que linguiste,
ce film est aussi mystérieux que la définition
- que je n'ai jamais réussi à donner - du futur
antérieur... "
Jean-Paul Desgoutte
" Il y a chez Lacan quelque chose
d'approchant : " Je m'identifie dans le langage mais seulement
à m'y perdre comme un objet... Ce qui se réalise
dans mon histoire n'est pas le passé défini de
ce qui fut puisqu'il n'est plus, ni même le parfait de
ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur
anté-rieur de ce que j'aurai été pour ce
que je suis en train de devenir. " C'est un problème
de spatialisation du temps qu'on retrouve au niveau de la parole
lorsqu'on fait du montage d'interview, on est confronté
en permanence, de façon pragmatique, au problème
du découpage du flux verbal. Et on peut faire un peu
tout ce qu'on veut avec un entretien verbal. A l'expérience
on se rend compte que la progression d'un entretien n'est pas
du tout linéaire. On ne va pas du tout d'un début
vers une fin. On passe par de drôles d'endroits, parfois
on revient, on anticipe et le travail de montage d'une interview
ça consiste souvent à essayer de changer la logique
de ce qui a été dit et puis de la réduire.
Et ce qu'il faut réussir à identifier, c'est les
endroits où on peut couper pas seulement parce que le
son est retombé mais parce qu'à certains endroits
le flux verbal laisse place à des vides, à des
carre-fours, à des ouvertures. Et ça existe dans
le montage d'images aussi, mais le problème est bien
plus fort dans le montage verbal parce que... je ne sais pas
pourquoi. "
X***
" Moi, j'ai une question. Je voudrais
savoir la signification que vous donnez à la scène
où l'image se met en mouvement, comme si les images mentales,
fixes, s'épanouissaient... "
Franck Dufour
" Il me semble que c'est une scène
de doute, justement. C'est exprimé comme tel dans le
commentaire. Le héros se demande s'il n'assiste pas à
un rêve. C'est bien le rêve, l'illusion typique
du cinéma, de l'image qui bouge et qu'on prend pour de
la réalité. Cette image installe un doute, on
n'est pas sûr de l'avoir vue bouger. Et ensuite on guette
les images qui suivent. "
Jean-Paul Desgoutte
" Cela me fait penser paradoxalement
au film d'Alain Cavalier, Libera me, qui est construit
sur un principe analogue mais inverse. C'est un film où
il n'y a pas une seule parole. Alors, ce ne sont pas les images
qui sont figées mais la parole elle-même qui se
noue et reste, semble-t-il, à l'état de projet
ou d'émotion et ne peut se manifester dans le récit.
Et en revoyant La Jetée, je me suis dit : si seulement
Cavalier avait mis un mot, un petit mot, un cri qui ressemble
un peu à un mot, on aurait eu le même effet, c'est-à-dire
on se serait dit : dans quel cauchemar ai-je foutu les pieds
? Parce que le rêve, à l'encontre de l'histoire,
c'est encore de la réalité. "
Y***
" On pourrait imaginer, dans une
perspective pédagogique et interactive, de proposer deux
copies du film au spectateur, une copie avec le plan animé
et une copie où on y aurait substitué une image
fixe, afin de savoir si le spectateur est bien sensible au clin
d'œil... Ce qui me fascine aussi dans ce court métrage,
c'est qu'on n'a sans doute jamais autant glosé sur un
film dans l'histoire du cinéma. "
Jean-Paul Desgoutte
" Il me semble qu'indépendamment
- ou non - de leur structure narrative, il y a quel-ques récits,
quelques grandes oeuvres de la litté-rature, ou du cinéma,
qui portent en plus de leur histoire propre l'histoire des commentaires
qu'on en fait. On pense à Proust évidemment. Il
y a ainsi une image de l'œuvre qui évolue dans le temps.
Cette image n'appartient à personne en particulier mais
elle s'est constituée à l'extérieur même
de l'œuvre et elle suit son propre chemi-nement. "
Nicolas Philibert
" La ruse suprême de ce film,
c'est que contrairement à beaucoup de films il ne date
pas. "
Jean-Paul Desgoutte
" Plus il vieillit moins il date
! "
Pierre Barboza
" Ce qui confirme qu'il y a un rapport
au temps très particulier dans ce film. "
Y***
" Il y en a parmi nous qui sont
assez vieux pour être allés voir les avions sur
la jetée d'Orly. On al-lait sur la jetée, qui
était alors ouverte au public, pour voir les avions atterrir
ou décoller. "
Jean-Paul Desgoutte
" C'est vrai. Il y avait même
une émission de télévision qui se déroulait
le dimanche après-midi à Orly. Puis la jetée
de l'aéroport a été fermée à
la suite du premier détournement d'avion, il me semble,
ce qui inaugurait une autre époque. "
Note
[1]. Franck Dufour est maître de
conférences à l'université de Paris XIII.
Il a réalisé et publié Sale Temps,
drame interactif, Microfolies 1997.
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