Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 31

Chul Woo s'était assoupi dans l'avion qui l'emmenait à Hongkong. Dans son demi sommeil, il avait l'impression de sortir d'un long rêve et ne pouvait à vrai dire accepter l'idée qu'il venait de vivre sa dernière rencontre avec Ga Young. N'était-elle pas absurde cette réalité ? Ga Young, qui était sa femme, vivait dans le même pays que lui et cependant il lui avait fallu faire un long détour pour lui rendre visite, dans la clandestinité ! Comment l'idéologie pouvait-elle prendre une telle place dans la vie des individus ? Quelle place restait-il à chacun pour vivre sa propre vie au milieu d'un tel drame collectif ? Comment les hommes politiques avaient-ils pu prendre le droit d'infliger au peuple un tel sort ? Comment peut-on laisser un chef de parti s'arroger tous les droits et imposer sa loi au mépris de tout le monde ?
Chul Woo pleurait à l'idée de ne plus jamais revoir Ga Young sur terre. Il était même surpris à son âge, la cinquantaine, d'avoir encore des larmes. En prenant de l'âge, l'homme laisse tarir ses larmes comme les fleurs se fanent ou comme les arbres se dessèchent avant de mourir. Chul Woo laissait couler malgré lui de chaudes larmes sur ses joues. Il jeta un regard sur Chulhun, assoupi, qu'il n'avait pas mis au courant du sort de ses parents.
L'attitude de Ga Young devant Chul Woo n'avait pas changé. Elle s'était montrée timide et réservée comme la jeune mariée de jadis. Si sa rencontre avec Ga Young n'était qu'un rêve, il lui fallait alors revenir à la réalité. On ne peut vivre sans cesse dans les rêves. L'avion s'approchait de Hongkong, la riche ville où triomphaient le capitalisme et la réussite individuelle. La Chine, vieux dragon endormi, semblait déjà loin.
Dans l'avion en direction de Séoul, Chul Woo pensa à Hiyae qu'il avait essayé d'oublier, non sans peine, pendant son voyage. Son cœur s'attendrit à l'évocation du parcours de sa vie tumultueuse.
- On dirait un rêve… dit soudain Chulhun.
- Oui.
- Si je suis dans un tel état, j'imagine, pour toi… Je me sens complètement vide. Comment ai-je osé organiser ce voyage ? je n'en reviens pas !
- Oui, on dirait un rêve, répéta Chul Woo.
- J'ai essayé de me renseigner sur mes parents et aussi sur Chuljun mais je n'ai obtenu aucun résultat. Heureusement, on a réussi à rencontrer Ga Young…
Chul Woo ne dit rien, il n'osait pas révéler à son compagnon ce qu'il avait entendu dire sur ses parents. Peut-être plus tard le moment viendrait-il ? Chul Woo se culpabilisait également de ne pas s'être occupé du sort de son frère Chuljun.
- J'ai laissé mon adresse à Song. J'espère qu'un jour il me fera parvenir de bonnes nouvelles.
- Oui, tu as bien fait… Tu auras de leurs nouvelles tôt ou tard…
- J'espère seulement que le gouvernement du Nord ne maltraite pas ceux qui ont choisi de leur plein gré de suivre son régime.
- Le problème, c'est que nous ne savons rien de ce qui se passe là bas, c'est un monde totalement fermé !
- Qu'as-tu dit au juste à Hiyae sur le but de ton voyage ?
- Je lui ai dit que tu allais à Yanbian pour affaires et que je t'accompagnais pour tenter d'obtenir des nouvelles de ma famille.
- Tu ne lui as pas parlé de Ga Young, j'espère ?
- Non, comment aurais-je pu le faire ? Mais il n'est pas impossible qu'elle ait eu un pressentiment, les femmes ont plus d'intuition que nous…
- Alors, qu'est-ce que tu vas lui dire maintenant ?
- Ce serait trop difficile pour elle, si je lui disais la vérité…
- Bien sûr, il ne faut rien lui dire. Le mariage est un rude exercice diplomatique. On ne peut dire toujours la vérité. L'important est d'avoir l'esprit d'à propos et d'être efficace, c'est bien connu, non ?
- Peut-être… Il faut que je revienne à la réalité. Que pourrais-je bien dire à Hiyae ? murmura Chul Woo.
Il n'avait jamais eu l'intention de parler de Ga Young avec Hiyae. Il n'avait jamais vraiment pris conscience du caractère insupportable de sa situation. Il les considérait l'une et l'autre comme ses femmes mais ce comportement était déraisonnable. Comment expliquer à Hiyae ce qu'il venait de vivre et mieux comment pouvait-il se l'expliquer à lui-même ? Il pouvait se taire mais le secret serait lourd à porter car il avait toujours essayé de tout partager avec Hiyae. La polygamie avait existé certes dans l'histoire humaine et même elle existait encore dans certains pays mais il ne pouvait se résoudre vraiment à cette situation. Le Nord où vivait Ga Young était coupé du monde, rares était ceux qui pouvaient y pénétrer officiellement, et pour les Sud-Coréens, cela était tout simplement inimaginable. Il lui faudrait renoncer à Ga Young à jamais, puisqu'il lui était interdit d'aller dans le pays où Ga Young vivait, et que rien ne semblait devoir changer prochainement à cette situation. C'était le résultat de la guerre et la plus tangible des réalités.
- À mon avis, ce n'est pas la peine de te tracasser trop. Cette histoire est bel et bien finie. Tu ne la verras plus jamais, dans ce monde, tu n'as qu'à la considérer comme une femme qui n'existe plus. À quoi bon la regretter ?
- C'est la réalité, je le sais bien. Mais les deux femmes existent toujours dans mon cœur, je n'y suis pour rien.
- Tu viens juste de quitter Ga Young ! Mais tu verras avec le temps tout s'arrange dans la vie, tu le sais bien…
- Peut-être…
- Je te conseille encore une fois de ne pas dire à Hiyae que tu as rencontré Ga Young et que c'était le but de ce voyage, d'accord ? Quant à moi, je ne dirai rien à personne.
- Très bien… fit Chul Woo qui était las de cette conversation.
Après son retour, Chul Woo se montra taciturne en famille. Dès que Hiyae sortait, il quittait la clinique, rentrait à la maison et s'enfermait dans son bureau. Il se plongeait dans ses pensées et laissait venir à lui le souvenir et l'image d'une femme qui vivait en solitaire dans un pays qu'il lui était interdit de visiter. Ga Young avait évoqué leur rencontre à venir dans un autre monde et lui avait avoué qu'à cette idée elle s'était résolue à quitter son deuxième mari. S'il en était ainsi, aurait-il deux femmes dans l'autre monde ? Il savait combien était irrationnelle la résolution de Ga Young, mais elle éveillait sans cesse en lui des résonances profondes. Des larmes lui coulaient qu'il n'essayait pas de retenir, comme si elles étaient l'unique remède pour le sortir de sa détresse. Mais le temps fit son travail et quelques mois plus tard il retrouva peu à peu son moral, se montra de nouveau intéressé à sa famille et prêta son aide à Hiyae pour l'organisation de spectacles de danse.
En 1987, la Corée du Sud élut pour la première fois de son histoire son président au suffrage direct. Les jeux olympiques de 1988 furent une réussite pour le pays qui montra au monde sa nouvelle richesse, trente cinq ans après les ravages de la guerre civile. La normalisation des relations diplomatiques entre la Chine et la Corée du Sud, en 1992, permit aux ressortissants des deux peuples de se rendre visite avec un simple visa. La Corée du Nord ne manqua pas de protester violemment, mais c'était trop tard, le vent de l'histoire avait déjà tourné.
Un jour, Chul Woo eut la visite de Hichan qui, après ses études aux États-Unis, était devenu professeur d'université. Il faisait souvent le voyage au Japon pour participer à des conférences et à cette occasion avait l'habitude de rendre visite à Chulhun.
- Chulhun m'a dit qu'il viendrait bientôt te rendre visite, dit Hichan.
- Que se passe-t-il ? Il a des problèmes ? demanda Chul Woo.
- Je ne pense pas, peut-être que tu lui manques…
- Pourquoi pas ? Il est bon de se revoir de temps en temps…
Chul Woo avait le pressentiment que Chulhun voulait lui parler d'une chose importante. Il savait que Chulhun, très occupé par ses affaires florissantes, surtout depuis l'ouverture de la Chine, n'avait pas le temps de lui rendre visite pour un simple bonjour. Il n'était pas impossible qu'il ait reçu des nouvelles de sa famille ou de la mère de Chul Woo ou encore de Ga Young ? Ou de Chuljun ? Et pourquoi Chulhun avait-il demandé à Hichan de le prévenir de son prochain voyage ? Quelques jours après, Chulhun fit son apparition dans la clinique de Chul Woo qui le reçut dans son bureau.
- Mon cher cousin…
- Parle ! Crois-tu qu'à mon âge il y ait encore quelque chose qui puisse m'étonner ?
- Bon, je vais droit au but, Um Handong, ce nom te dit quelque chose ?
- Um Handong… ? Est-ce l'un de mes patients ?
- Mais non, c'est un enfant…
- Je ne connais pas. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire, raconte !
- Et Um Hangil ?
- Um Hangil… ? ça me dit quelque chose, vaguement…
- Je vois que tu as une mémoire d'éléphant. Um Hangil, c'est le nom du fils que Ga Young a eu avec Um Seungdo.
- Bien sûr ! Ça m'était complètement sorti de la mémoire. Mais qui est donc Um Handong ? Elle a un autre enfant ? Elle m'a dit qu'elle avait divorcé, non ?
- Le problème est là. Mais calme-toi un peu, je t'avais prévenu, non ? Voilà que Ga Young se trouve en difficulté à cause de cet enfant dont on ne connaît pas le père.
- C'est qui alors, le père ?
- Ga Young refuse de répondre. Lorsque les gens se sont rendu compte de sa grossesse, ils se sont évidemment scandalisés et l'ont critiquée derrière son dos. Imagine ! Une femme divorcée qui vit seule et tombe enceinte ! Ga Young leur a alors raconté que son ex-mari venait de temps en temps la voir… Mais, il se trouve que son ex-mari, Um Seungdo, mis au courant de l'existence de cet enfant, a nié toute responsabilité avant de rendre son dernier souffle !
Chulhun qui faisait fréquemment des voyages d'affaires en Chine, avait rencontré à Changchun le représentant d'une société d'import-export nord-coréenne, la société du Mont Paektu. C'était Um Hangil. Dans un régime totalitaire, le Parti a le monopole de la politique, de l'économie et de l'armée. Il gère ainsi de prétendues sociétés, des organisations et des associations qui n'ont rien à voir avec les sociétés capitalistes et sont incapables de faire bonne figure sur le marché international. La Corée du Nord exportait des matières premières, des minerais, du poisson et des produits de la mer. Quant à la société du Mont Paektu, elle était sous le contrôle de l'armée, ses employés étaient des cadres militaires qui n'avaient donc aucune connaissance du commerce. Si leurs activités de façade étaient de vendre à bas prix du bois et du poisson, leur principale source de revenus était la contrebande. Ils achetaient des montres à bon marché au Japon et les revendaient en Manchourie, à Pékin et un peu partout en Chine. Chulhun avait l'habitude de rencontrer à Changchun un certain nombre de résidents nord-coréens, mais faire du commerce avec eux, qui ne respectaient aucune règle, était une épreuve extrêmement compliquée. Ils voulaient vendre leurs marchandises mais sans acheter en retour. Aussi, Chulhun, ne parvenait-il jamais à savoir quelles étaient leurs arrière-pensées et il se sentait complètement désarmé devant eux.
Lors d'un séjour à Changchun, Chulhun remarqua un jour, non sans méfiance, un homme qui s'approchait de lui dans la rue où il cherchait un restaurant pour déjeuner.
- Camarade Han Chulhun ? lança l'homme sans hésitation à Chulhun surpris de voir l'inconnu l'appeler par son nom. Je m'appelle Um Hangil, excusez-moi de vous déranger, pourrions-nous discuter un peu ?
- Um Hangil…? fit Chulhun en se demandant où il avait entendu ce nom qui ne lui était pas tout à fait étranger.
Les deux hommes s'installèrent autour d'une table dans un restaurant.
- Ma mère m'a souvent parlé de vous. Elle s'appelle Park Ga Young. Elle vous connaît, elle m'a dit que vous êtes le cousin de son ancien mari.
- Mais oui, Park Ga Young ! fit Chulhun en retrouvant sa mémoire. Oui, elle se porte bien ? Je me demandais de temps en temps comment elle allait depuis que je l'ai vue, il y a six ou sept ans.
- Elle est actuellement dans une situation très délicate, elle a été congédiée de son travail, il y a un moment déjà… Elle vit aujourd'hui d'expédients à Musan. Je voulais vous dire…
- Je vous écoute.
- Ma mère m'a demandé…
- Parlez ! Si je peux vous aider, je ferai de mon mieux.
- Voilà, j'ai un petit frère, et ma mère souhaite qu'il rejoigne son père.
- C'est également le vôtre, si cet enfant est votre frère, non ?
- Non, elle m'a confié un secret que personne ne sait. Son père est Han Chul Woo, un médecin qui vit au Sud…
Chulhun ne put cacher son étonnement. Il se rappela le voyage qu'il avait fait avec Chul Woo à Tomun…
- Il ne devrait pas être impossible de réaliser son vœu… Mais comment faire ? Vous savez que je suis employé de la société du Mont Paektu qui a ses privilèges en quelque sorte. La disparition de mon petit frère posera un problème… mais j'achèterai quelques hommes qui témoigneront… qu'il s'est noyé, par exemple, en se baignant dans le fleuve de Tuman.
- La question est grave, n'est-ce pas ? Je me demande quelle sera la réaction de mon cousin à cette nouvelle. Il faut que j'en discute avec lui. Votre mère se porte bien, j'espère ?
- Plus ou moins, ma grand-mère est avec elle. Elle risque à tout moment d'être conduite à la Sûreté, puis en camp de rééducation. On l'accuse de s'être mal conduite avec des étrangers lors des voyages qu'elle a faits à Yanbian ou à Tomun pour acheter des appareils médicaux et des médicaments. Pourtant, elle n'a fait qu'une seul voyage, en réalité. Si l'affaire va au tribunal populaire, elle sera condamnée à mort. Le tribunal populaire est une terrible machine qui livre en réalité au Parti le pouvoir de juger sans contrôle.
- Je comprends, j'irai à Séoul dès que possible.
- Oui, le temps presse…
- Si c'est à ce point urgent, il faudrait peut-être faire venir votre petit frère tout de suite, non ?
- C'est impossible. À qui pourrais-je le confier ? Ici en Manchourie résident deux millions Coréens dont cinquante mille environ sont des ressortissants de Corée du Nord. Ils vivent dispersés un peu partout, à Yanbian, à Tomun, à Wangting et à Hunchun, mais ils savent entre eux qui est qui et qui fait quoi. L'apparition soudaine d'un enfant susciterait des commentaires et des racontars. C'est trop dangereux pour ma mère ! Il faut faire vite à l'insu de tous. C'est la règle en pays communiste ! dit Um Hangil qui ne manquait pas de jeter des coups d'œil autour de lui, de peur d'être observé.
En pays communiste, la haine, la surveillance et le contrôle sont les meilleurs garants de la survie du système. Les hommes politiques prétendent, bien sûr, que ce ne sont que les outils nécessaires à la protection du peuple contre ses ennemis, mais en réalité, c'est la meilleure façon de réprimer toute contestation.
- Il faut que j'y aille tout de suite… dit Chul Woo d'un ton ferme, après avoir écouté le récit de Chulhun.
Sa décision était prise. Il n'avait pas de temps à perdre. Il lui fallait sortir Ga Young et Handong de la situation où ils étaient. Il ne savait pas comment il s'y prendrait mais il verrait bien une fois arrivé sur place. Chul Woo éprouvait une immense peine à l'idée qu'il était responsable du malheur de Ga Young. Il fit une demande de visa pour la Chine, se rendit à Pékin puis à Changchun où Um Hangil l'attendait. Ils prirent une voiture jusqu'à Tomun. La Chine avait beaucoup changé depuis son dernier voyage. La pauvreté s'effaçait et l'ambiance se faisait plus légère, le pays sortait de son long sommeil. À Tomun, il faisait très chaud. La région était dévastée par de violentes pluies qui avaient provoqué l'effondrement de barrages et la ruine de plusieurs villages. Hangil se conduisit à l'égard de Chul Woo avec politesse. Il savait que cet homme avait été le premier mari de sa mère et qu'il était le père de Handong.
- Je ne sais pas comment vous appeler... dit-il avec hésitation.
- Comme vous voudrez, jeune homme. Vous auriez pu être mon fils… en tout cas je suis très content de vous connaître.
- Je vais aller chercher Handong cette nuit et on déclarera qu'il s'est noyé dans le fleuve. Ainsi, j'espère qu'on laissera ma mère tranquille. On s'acharne sur elle, on la traite sans ménagement, on l'accuse d'avoir porté l'enfant d'un ennemi du peuple, que sais-je encore ?
- Oui… dit Chul Woo qui comprit que le jeune homme était capable de prendre la situation en main.
Il le regarda monter en voiture et s'éloigner sur le pont de Tomun. Une autre image lui vint à l'esprit, celle de Song, en ce même lieu, montant dans son camion pour partir à la recherche de Ga Young. Chul Woo avait demandé au jeune homme d'amener non seulement Handong, mais aussi Ga Young. Hangil se montra sceptique et lui répondit qu'il ferait de son mieux. Avant de partir, Hangil, craignant de ne pouvoir traverser le pont en compagnie de Handong, avait engagé un batelier qui connaissait bien le fleuve. L'homme qui s'appelait Jie gagnait sa vie en convoyant des clandestins qui se faisaient de plus en plus nombreux. L'afflux de réfugiés nord-coréens au cours de ces dernières années était devenu un problème pour la Chine. On en estimait le nombre à plus de vingt mille.
La région se noyait dans la pluie et dans la brume. Um Hangil ne revint pas le jour prévu. Chul Woo s'inquiéta, se demandant si le fleuve en crue n'était pas la cause du retard, mais il n'avait d'autre choix que de faire confiance à l'expérience du passeur. Il dut attendre quatre longues journées.
- Depuis le temps que je vis ici, c'est la première fois que je vois une telle inondation ! dit le passeur en arrivant enfin. J'ai cru devenir un fantôme ! Voilà l'homme ! ajouta-t-il en présentant Um Handong à Chul Woo.
L'enfant inclina la tête. Une sympathie spontanée se manifesta entre eux dès le premier vue, Chul Woo reconnaissait en lui son fils. L'enfant semblait ému d'avoir fait un tel voyage pour retrouver son père.
- Prenez place, père… dit Handong une fois installé dans la chambre, avant de se prosterner devant Chul Woo en signe de respect.
Handong qui avait dû apprendre par sa mère l'existence et l'identité de Chul Woo l'appelait sans hésitation "père". Chul Woo le regarda avec émotion.
- Dis-moi, pourquoi maman n'est-elle pas venue avec toi ?
- Mon frère va l'accompagner bientôt, il faut attendre un peu.
Chul Woo se mit à attendre impatiemment la venue de Ga Young en compagnie de Handong qui en profitait pour lui raconter sa vie.
- Je ne m'appelle pas Um Handong, je m'appelle Han Handong.
- Qui t'a dit ça ?
- C'est maman.
- Elle a raison, tu es mon fils, tu t'appelle donc Han Handong, bien sûr.
- J'aimerais tellement que maman arrive bientôt. Maman pense beaucoup à vous…
- Comment sais-tu cela ? Tu es encore un petit garçon… Tu as beaucoup de chance d'avoir une maman comme la tienne.
- J'espère que maman traversera le fleuve sans problème… Elle a une photo de vous, cachée au fond d'un tiroir. Je l'ai surprise en plein milieu de nuit en train de regarder cette photo. Elle avait l'air très embarrassée de me voir…
- Une photo de moi, comment cela ?
- C'est vrai ce que je vous dis ! Personne ne le sait, personne d'autre que moi ! Pourvu qu'elle arrive bientôt… fit l'enfant en joignant les deux mains.
Chul Woo partagea en silence la prière de Handong, rendant grâces d'avoir retrouvé son fils et souhaitant vivement la proche venue de Ga Young. Cette fois, il ne la laisserait plus repartir ! Mais Ga Young ne vint pas. Le passeur, Jie, passait en vain des nuits entières à attendre le signal convenu mais personne ne se manifestait sur l'autre rive.
Un jour enfin Hangil arriva, il était seul.
- Je ne me suis pas parvenu à convaincre mère. Il lui suffit que son fils soit en sécurité, désormais pour elle, plus rien n'a d'importance, c'est ce qu'elle m'a dit. Puis elle a fondu en larmes… dit Hangil.
Chul Woo passa des jours à réfléchir, il ne pourrait jamais se pardonner d'avoir abandonné Ga Young à une telle détresse. L'idée de ne pas savoir ce qui lui arriverait dorénavant, de ne plus jamais la revoir sur cette terre, lui était insupportable. Il décida de ne pas renoncer à la retrouver. Il crut deviner la raison de son refus de venir le rejoindre. Elle pensait sûrement à Hiyae. Elle ne voulait pas lui causer de peine. Elle était heureuse de savoir Handong promis à une vie meilleure près de Chul Woo, une vie à laquelle elle avait renoncé pour elle-même. Ga Young gardait toujours dans son cœur une pensée profonde pour Chul Woo. De même que Hiyae qui, déchirée par la vie, avait gardé intacte sa flamme pour Chul Woo. La guerre lui avait donné ces deux femmes pour ensuite les reprendre, et chacune lui avait donné un fils : Musan et Handong. C'était son destin, la vie continuerait ainsi transmise à ses enfants. Quelle que soit la cruauté de la guerre, un homme aime une femme et le vieux monde se remet à tourner. Ga Young et Hiyae lui étaient prédestinées malgré leur origine sociale si différente et les chemins opposés qu'avaient suivis leurs pères, Park Dal Sou et Kim Tuck Seu.
Fuir la République populaire et démocratique de Corée ne pouvait se faire sans le consentement de l'intéressée, elle-même ! Fuir était dangereux, mais rester ne l'était pas moins. Elle n'échapperait pas à sa dure condition et l'on pouvait à chaque instant la mettre en accusation. Et si jamais la vérité sur Handong se révélait, les conséquences en seraient si terribles que Chul Woo frissonnait rien que d'y penser. Il avait vu de ses yeux jusqu'où pouvaient aller les représailles et les sanctions dans cette société. Chul Woo n'avait plus qu'une solution. Il avait dû abandonner ses deux femmes, au cours de sa vie, par la force des choses, et il lui fallait réparer sa lâcheté pour satisfaire sa conscience. Il n'était plus question de sentiment mais de vie ou de mort. Laisser Ga Young là bas, sans lui tendre la main, signifiait la laisser seule dans le couloir de la mort.
- Il serait bon de quitter Tomun le plus tôt possible… dit Hangil après quelques jours d'attente.
- Non, il me reste encore une chose à faire. Peux-tu prévenir le passeur Jie que j'ai encore besoin de ses services ? répondit Chul Woo avec une telle fermeté que Hangil n'osa l'interroger plus loin.
Sa décision était prise, il n'avait plus qu'à agir. Aucun obstacle ne pourrait plus le faire reculer, il ne laisserait plus les autres décider à sa place comme il l'avait fait trop souvent. Jie arriva sous la pluie.
- Jie, je suis prêt à payer ce que vous me demanderez, pouvez-vous me conduire jusqu'à Musan et me ramener ?
- Alors là, croyez-moi, ce ne sera pas facile !
- Oui, j'imagine. Ça ne veut pas dire que c'est impossible, n'est-ce pas ?
- Eh, bien comme vous dites, si on veut, on peut toujours tout essayer, mais…
- Mais quoi ?
- C'est une question d'argent… Vous savez, actuellement en Corée du Nord, c'est l'argent qui a le dernier mot. Tout est possible avec de l'argent…
- Alors ?
- Alors, il faut une très grosse somme pour acheter le silence de tous ceux qui sont concernés !
- Dites-moi combien !
- Avant tout, il faut être clair sur un autre point aussi. Même avec une forte somme, l'affaire est très risquée, je ne peux vous garantir la réussite à cent pour cent. Je dirais que nous avons une chance sur deux… Il faut que vous sachiez cela !
Chul Woo poussa un long soupir mais il ne pouvait plus renoncer à aller chercher Ga Young.
- Je ne sais pas si vous avez bien compris, reprit l'homme. Cela veut dire que c'est votre vie qui est en jeu…
Et comme Chul Woo ne disait rien, l'homme poursuivit :
- Si vous êtes prêt à payer dix mille dollars, c'est faisable. À ce prix là… on a une chance raisonnable… on peut essayer d'aller chercher cette femme…
- C'est d'accord, dit Chul Woo.
Dix mille dollars était une somme considérable dans un pays communiste comme la Corée du Nord mais pas pour qui vivait dans un pays capitaliste comme Chul Woo. Il passèrent la nuit à discuter des détails de l'opération. Jie conduirait le bateau jusqu'à Musan au plus près de chez Ga Young et, pendant que Chul Woo irait la chercher, il attendrait sur la rive. Handong qui écoutait la discussion insista pour accompagner son père.
- Qu'est ce que je ferai en attendant ! Vous m'avez oublié ? J'ai grandi avec maman qui n'a jamais cessé de penser à vous. Père, je sais maintenant que vous non plus vous ne l'avez pas abandonnée. Ça m'est complètement égal de vivre ou de mourir. Mais si vous partez chercher ma mère, il est normal que je vous accompagne, non ? Que ferai-je sans elle, même si le Sud est le pays des merveilles ? Je n'irai nulle part sans elle, même pour vivre avec vous, je ne veux pas quitter ma maman ! dit-il les larmes aux yeux.
- Oui, je te comprends, nous verrons ce que nous pourrons faire. Je vais partir d'abord traverser le fleuve avec Jie pour rencontrer les gardes et conclure un accord. Pour l'instant, Hangil et Handong, vous attendez ici. Tu sais Handong, pour rejoindre Musan, il faut remonter le courant sur vingt kilomètres. Ce ne sera pas facile car le courant est très fort en ce moment en raison de la pluie.
- Qu'est-ce que vous allez faire, vous voulez les emmener ou non ? intervint le passeur. Il faut vous décider tout de suite…
- Réfléchissons un peu ! Handong, on te croit noyé dans le fleuve… Tu resteras donc ici avec ton frère qui ne doit pas non plus se montrer aux frontières, lui qui est employé d'une société d'État ! C'est dangereux pour vous deux, vous nous attendrez donc ici, inutile d'insister ! C'est mon affaire, si ça tourne mal, je n'aurai rien à regretter. Mais pas de risque inutile !
- Dans ce cas là, j'irai tout seul voir les gardes. Le danger est le même pour vous que pour les deux jeunes. Vous n'avez pas envie de vous suicider ! Moi, on me connaît bien, je parlerai avec eux et je reviendrai vous chercher. Il faudra un peu de temps, inutile de se précipiter, vous m'attendez tranquillement tous les trois ici. Rappelez-vous que la dernière fois il m'a fallu une dizaine de jours pour amener Handong…
- Vous croyez pouvoir traverser seul avec un tel courant ?
- Vous n'avez rien à craindre ! J'ai passé toute ma vie sur ce fleuve ! C'est lui qui me nourrit ! Si le loup est le roi de la forêt, moi je suis le roi du fleuve ! Je ne risque rien. Il est vrai qu'avec tous ceux qui fuient en Chine, il y a de plus en plus de nouveaux gardes qui ne me connaissent pas !
- Eh bien, je vous fais entièrement confiance. Allez les voir, nous vous attendrons… dit Chul Woo en lui tendant l'argent.
Rien n'importait plus pour Chul Woo sinon sauver Ga Young. Si Ga Young refusait de le suivre à cause de Hiyae, il était même prêt à la quitter pour vivre seul. Ainsi, ni Ga Young ni Hiyae n'auraient à souffrir de la situation. Ils vivraient en bons amis, il ne leur demanderait rien d'autre que de rester près de lui. Chul Woo était prêt à croire que les deux femmes accepteraient finalement l'impossible. Il ne put s'empêcher de penser au pire, mais quoi qu'il arrivât, il l'accepterait, avec dignité, comme un homme qui a fait tout son possible. L'homme ne peut vivre seulement pour lui-même, sinon la vie n'a aucun sens.
Quelques jours plus tard, à la tombée de nuit, le passeur Jie décida de traverser le fleuve. Chul Woo, Hangil et Handong l'accompagnèrent jusqu'à la rive. Ils marchaient la tête baissée, à cause de la pluie qui tombait drue et du vent qui soufflait fort. Les trois hommes regardèrent le batelier se préparer au départ.
- Soyez prudent ! cria Chul Woo à Jie qui s'éloignait sur sa petite barque fragile sur le fleuve en crue.
Il ne sut pas si Jie l'avait entendu, à cause du grondement des flots. Les trois hommes, cachés près d'un buisson derrière le talus, regardèrent longtemps la barque se diriger vers le sud, vacillant au gré du vent avant de disparaître dans le noir. Chul Woo se demanda comment une barque aussi petite pourrait remonter un tel courant.
En Manchourie, l'été est chaud et pluvieux en raison du climat continental. La pluie tombe en quantité et les inondations se répètent chaque année. La crue était particulièrement importante cette année-là. Les trois hommes au bord du fleuve commencèrent à se sentir gagnés par le froid. Le bruit de l'eau les empêchait de converser et Chul Woo regardait avec émotion les deux fils de Ga Young qu'il considérait déjà l'un et l'autre comme ses propres fils. Ils attendirent patiemment le retour du passeur. A minuit, le bateau sortit soudain de l'obscurité. La nuit obscure allait favoriser leur entreprise.
- Père, je veux partir avec vous ! s'écria Handong.
- Non, ce n'est pas une aventure pour les enfants ! Tu attendras sagement ici en priant.
- Emmenez-moi, père… insista l'enfant.
Hangil se chargea de calmer son jeune frère.
- Écoutez-moi bien, tous les deux. Si je ne suis pas de retour dans trois jours, vous n'aurez plus besoin de nous attendre, vous considérerez que je n'ai pas réussi. Hangil, tu conduiras sans tarder Handong à Changchun puis vous chercherez un moyen de rejoindre Canton et de passer à Hongkong. Tiens, prends ça pour les frais. Pas plus de trois jours ! Il faudra faire vite, avant qu'on ne puisse remonter jusqu'à vous. À Séoul, vous vous rendrez à ma clinique et vous remettrez cette lettre à ma femme, elle comprendra ! dit Chul Woo avant de serrer dans ses bras Hangil et Handong.
Il les quitta la gorge serrée. Il se tourna vers le fleuve qui, ignorant l'histoire des hommes, traverse librement les frontières. Il avait couru toute sa vie dans la direction que lui indiquaient les autres sans jamais avoir su se révolter. Dorénavant son unique guide serait sa volonté… Jie et Chul Woo s'embarquèrent et l'embarcation s'éloigna à la godille. Le bateau pénétra bientôt dans l'obscurité, sans laisser aucune trace derrière lui. Chul Woo observait avec admiration l'habileté du passeur Jie et il lui était reconnaissant de son courage. Ils traversèrent le fleuve. Sur l'autre rive un homme les attendait.
- Dépêchez-vous ! dit-il d'un ton impatient.
- On se passera des présentations... dit Jie. Il vous emmènera chez votre femme. Je vous attendrai ici. Soyez tranquille, mais ne tardez pas trop ! Les gardes ont tous été bien arrosés, mais on ne peut faire absolument confiance à leur humeur ! Allez, partez, si jamais elle ne vous écoute pas, donnez-lui un bon coup, pour qu'elle s'évanouisse, et après vous la porterez sur le dos, hein - Tout est prêt ? interrogea le guide.
- Tout est en ordre. Une seule chose me préoccupe, la dame ! J'espère que vous ne mettrez pas trop de temps pour la convaincre !
- Ne vous en faites pas ! dit Chul Woo qui, dans l'épaisseur de la nuit, n'aperçut qu'à peine le visage de l'homme.
Il suivit l'homme en silence, il contenait difficilement son émotion de retrouver, après quarante ans d'absence, Musan qu'il avait quitté hâtivement en pleine guerre. Un sentiment étrange le gagna peu à peu. Il se sentait en paix, protégé par une force inconnue qui l'encourageait à marcher sans hésitation. De temps en temps, le guide lui demandait de se baisser pour franchir certains passages. Chul Woo essayait de reconnaître les lieux mais la ville n'était plus la même. Qui peut prétendre lutter contre le temps ? C'est long quarante ans ! Ils s'engagèrent dans les ruelles du bourg endormi et Chul Woo reconnut parfois un endroit familier. De rares maisons laissaient filtrer une lueur timide dans l'obscurité.
- Ne vous retournez sous aucun prétexte. Tous les gardes des environs sont au courant, il y aura pas de problème, ne faites pas de bruit et restez calme ! conseilla l'homme en s'approchant d'une maison.
Chul Woo se prépara à le rencontre, il était sûr que Ga Young, en le voyant arriver ainsi au risque de sa vie, n'oserait refuser de partir avec lui. .
- Voilà, c'est cette maison, voyez la lumière dans la chambre, c'est là qu'elle habite avec sa mère. Je les ai prévenues de votre visite. Je leur ai même demandé de se préparer à partir. C'est une belle femme encore, votre dame, pour son âge… allez, je vous attends, dit le guide à Chul Woo.
C'était une pauvre maison isolée, sans enclos. Chul Woo s'approcha prudemment de la porte de derrière, aucun bruit ne parvenait.
- Ga Young ! appela-t-il d'une voix basse. Le silence ne laissait entendre que le bruit lointain du fleuve. Puis il entra, le cœur battant, prit Ga Young dans ses bras et remarqua que Talie, la mère de Ga Young, était couchée non loin de là.
- C'est moi Chul Woo, je suis là, levez-vous, il faut partir tout de suite, un bateau nous attend sur la plage. Il nous suffit de traverser le fleuve, tout est prêt. Venez avec moi !
Sans attendre de réponse Chul Woo prit les deux femmes par la main et franchit le seuil. Affolées, elles n'osaient dire un mot.
- Ca y est ? Suivez-moi, dit le guide en les voyant s'approcher. Baissez-vous, poursuivit-il et marchez le long du mur. Ne vous arrêtez sous aucun prétexte, compris ?
Ils coururent droit devant eux sans se retourner. La tension et la peur les poussaient à retenir leur souffle tandis qu'ils transpiraient dans leurs vêtements trempés par la chaleur humide. Les deux femmes s'efforçaient de ne pas rester en arrière. N'est-il pas normal qu'une femme suive l'homme qui la guide au péril de sa vie? Chul Woo était loin de réaliser ce qu'il était en train de vivre. Il n'était pas conscient du danger. Il aurait le temps d'y réfléchir plus tard, pensa-t-il. Il se contentait de vérifier que personne ne s'opposait à leur fuite. Le bruit du fleuve rapprochait.
- On y est presque… chuchota l'homme en tête.
Ils apercevaient le fleuve quand soudain le guide s'arrêta net. Les autres firent comme lui, Ga Young tenait sa mère par la main. Elle n'avait pas prononcé un seul mot. Réalisait-elle ce qu'elle faisait ? Suivrait-elle Chul Woo jusqu'à Séoul sans protester ? Chul Woo vit passer non loin d'eux un groupe d'hommes armés qui ne remarquèrent rien ou firent semblant de ne rien voir d'anormal. Le guide eut la prudence d'attendre encore un moment après le passage du groupe avant d'engager la descente vers la rive. Ils étaient tous baignés de sueur, mais personne n'y faisait attention tant la tension était vive. Chul Woo vit avec soulagement le passeur approcher son bateau.
- Allez, dépêchez-vous de monter ! dit-il.
Chul Woo aida Ga Young et Talie à monter sur le bateau avant d'y prendre lui-même place. Le guide leur souhaita bonne chance en agitant une main. Le bateau prit le chemin du retour et Jie pour qui la traversée avec des voyageurs clandestins n'était pas une première ramait avec sérénité. Il n'exagérait guère en se prétendant le roi du fleuve, il savait voguer dans le courant pourtant si rapide. Comme ils étaient à mi-chemin et que tous commençaient à se rassurer, ils virent soudain une lumière trouer l'obscurité.
- Halte ! rendez-vous, sales traîtres ! cria-t-on tout près d'eux.
Avant même d'avoir pris conscience de ce qui leur arrivait, ils entendirent des détonations et le bateau chavira puis dessina un rond dans l'eau avant de couler, fracassé par les balles. L'instant après, il n'en restait plus rien. Le fleuve se referma sur l'embarcation et ses passagers. La lumière disparut tandis qu'on entendait dire :
- Eh les gardes, vous êtes vraiment des incapables ! Heureusement qu'on est là pour empêcher tous ces salopards de fuir ! Sans nous vous laisseriez tous les ennemis de peuple traverser tranquillement le fleuve, hein !
Hangil et Handong attendaient toujours sur l'autre rive l'arrivée du bateau. Ils virent soudain émerger devant eux la tête de Jie. Il traînait sous son bras le corps inanimé d'une femme.
- Ça alors ! Ce n'est plus comme avant, je me demande comment je vais pouvoir continuer ce travail ! Je me suis donné un mal de chien pour sauver cette femme, j'ai failli y laisser ma peau ! Et mon pauvre client n'est plus qu'un fantôme ! Quand je pense à tout le mal qu'il s'est donné pour faire venir cette dame… Cela fait déjà cinq fois qu'il m'arrive ce genre de problème à cause de l'unité mobile ! Il n'y a rien à faire avec eux, je ne peux pas les acheter ! s'écria Jie, hors d'haleine.
- Mère ! Mère ! crièrent Hangil et Handong, les larmes aux yeux, en soulevant leur mère inerte. Ils la couchèrent par terre, elle respirait encore. Ga Young était seulement évanouie.
- Et père et grand-mère ?
- Je ne pouvais faire plus, avec ce courant, c'était impossible… De toute manière, ils ont été frappés par les balles des soldats… ajouta Jie.
Dans la nuit profonde, le fleuve Tuman continuait de rouler ses eaux puissantes dans un bruit assourdissant de fin de monde, comme s'il s'apprêtait à noyer l'univers.

Ma Hiyae,
Je t'adresse en hâte ces quelques mots. Je pars au Nord chercher Ga Young, mais j'ai un mauvais pressentiment. Si jamais il m'arrive un malheur, j'aimerais que toi et Ga Young viviez ensemble avec nos enfants comme nous vivions autrefois à Chong Jin. Cela me rassure de penser que tu as ton fils Musan près de toi et que Ga Young a le sien, Handong, près d'elle. Ainsi, je peux partir, le cœur léger, rien ne me fait plus peur. Même si je ne suis plus parmi vous, qu'il sera beau le monde où toi, Hiyae, et Ga Young vivrez ensemble. Dans mon fors intérieur, c'est maintenant la paix qui règne, c'est étrange mais c'est pourtant vrai. Ne soyez pas tristes pour moi, la tristesse viendra plus tard. Je vous ai aimées, mes deux femmes, plus que ma vie. Je ne veux pas me laisser briser par la cruauté de la guerre. Je veux être maître de mon destin. Si je ne porte mes pas aujourd'hui vers le Nord, quel autre moyen aurai-je pour résister à l'absurdité de la guerre ?
Chul Woo.

 


Fin