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Chul Woo s'était
assoupi dans l'avion qui l'emmenait à Hongkong. Dans
son demi sommeil, il avait l'impression de sortir d'un long
rêve et ne pouvait à vrai dire accepter l'idée
qu'il venait de vivre sa dernière rencontre avec Ga Young.
N'était-elle pas absurde cette réalité
? Ga Young, qui était sa femme, vivait dans le même
pays que lui et cependant il lui avait fallu faire un long détour
pour lui rendre visite, dans la clandestinité ! Comment
l'idéologie pouvait-elle prendre une telle place dans
la vie des individus ? Quelle place restait-il à chacun
pour vivre sa propre vie au milieu d'un tel drame collectif
? Comment les hommes politiques avaient-ils pu prendre le droit
d'infliger au peuple un tel sort ? Comment peut-on laisser un
chef de parti s'arroger tous les droits et imposer sa loi au
mépris de tout le monde ?
Chul Woo pleurait à l'idée de ne plus jamais revoir
Ga Young sur terre. Il était même surpris à
son âge, la cinquantaine, d'avoir encore des larmes. En
prenant de l'âge, l'homme laisse tarir ses larmes comme
les fleurs se fanent ou comme les arbres se dessèchent
avant de mourir. Chul Woo laissait couler malgré lui
de chaudes larmes sur ses joues. Il jeta un regard sur Chulhun,
assoupi, qu'il n'avait pas mis au courant du sort de ses parents.
L'attitude de Ga Young devant Chul Woo n'avait pas changé.
Elle s'était montrée timide et réservée
comme la jeune mariée de jadis. Si sa rencontre avec
Ga Young n'était qu'un rêve, il lui fallait alors
revenir à la réalité. On ne peut vivre
sans cesse dans les rêves. L'avion s'approchait de Hongkong,
la riche ville où triomphaient le capitalisme et la réussite
individuelle. La Chine, vieux dragon endormi, semblait déjà
loin.
Dans l'avion en direction de Séoul, Chul Woo pensa à
Hiyae qu'il avait essayé d'oublier, non sans peine, pendant
son voyage. Son cur s'attendrit à l'évocation
du parcours de sa vie tumultueuse.
- On dirait un rêve
dit soudain Chulhun.
- Oui.
- Si je suis dans un tel état, j'imagine, pour toi
Je me sens complètement vide. Comment ai-je osé
organiser ce voyage ? je n'en reviens pas !
- Oui, on dirait un rêve, répéta Chul Woo.
- J'ai essayé de me renseigner sur mes parents et aussi
sur Chuljun mais je n'ai obtenu aucun résultat. Heureusement,
on a réussi à rencontrer Ga Young
Chul Woo ne dit rien, il n'osait pas révéler à
son compagnon ce qu'il avait entendu dire sur ses parents. Peut-être
plus tard le moment viendrait-il ? Chul Woo se culpabilisait
également de ne pas s'être occupé du sort
de son frère Chuljun.
- J'ai laissé mon adresse à Song. J'espère
qu'un jour il me fera parvenir de bonnes nouvelles.
- Oui, tu as bien fait
Tu auras de leurs nouvelles tôt
ou tard
- J'espère seulement que le gouvernement du Nord ne maltraite
pas ceux qui ont choisi de leur plein gré de suivre son
régime.
- Le problème, c'est que nous ne savons rien de ce qui
se passe là bas, c'est un monde totalement fermé
!
- Qu'as-tu dit au juste à Hiyae sur le but de ton voyage
?
- Je lui ai dit que tu allais à Yanbian pour affaires
et que je t'accompagnais pour tenter d'obtenir des nouvelles
de ma famille.
- Tu ne lui as pas parlé de Ga Young, j'espère
?
- Non, comment aurais-je pu le faire ? Mais il n'est pas impossible
qu'elle ait eu un pressentiment, les femmes ont plus d'intuition
que nous
- Alors, qu'est-ce que tu vas lui dire maintenant ?
- Ce serait trop difficile pour elle, si je lui disais la vérité
- Bien sûr, il ne faut rien lui dire. Le mariage est un
rude exercice diplomatique. On ne peut dire toujours la vérité.
L'important est d'avoir l'esprit d'à propos et d'être
efficace, c'est bien connu, non ?
- Peut-être
Il faut que je revienne à la
réalité. Que pourrais-je bien dire à Hiyae
? murmura Chul Woo.
Il n'avait jamais eu l'intention de parler de Ga Young avec
Hiyae. Il n'avait jamais vraiment pris conscience du caractère
insupportable de sa situation. Il les considérait l'une
et l'autre comme ses femmes mais ce comportement était
déraisonnable. Comment expliquer à Hiyae ce qu'il
venait de vivre et mieux comment pouvait-il se l'expliquer à
lui-même ? Il pouvait se taire mais le secret serait lourd
à porter car il avait toujours essayé de tout
partager avec Hiyae. La polygamie avait existé certes
dans l'histoire humaine et même elle existait encore dans
certains pays mais il ne pouvait se résoudre vraiment
à cette situation. Le Nord où vivait Ga Young
était coupé du monde, rares était ceux
qui pouvaient y pénétrer officiellement, et pour
les Sud-Coréens, cela était tout simplement inimaginable.
Il lui faudrait renoncer à Ga Young à jamais,
puisqu'il lui était interdit d'aller dans le pays où
Ga Young vivait, et que rien ne semblait devoir changer prochainement
à cette situation. C'était le résultat
de la guerre et la plus tangible des réalités.
- À mon avis, ce n'est pas la peine de te tracasser trop.
Cette histoire est bel et bien finie. Tu ne la verras plus jamais,
dans ce monde, tu n'as qu'à la considérer comme
une femme qui n'existe plus. À quoi bon la regretter
?
- C'est la réalité, je le sais bien. Mais les
deux femmes existent toujours dans mon cur, je n'y suis
pour rien.
- Tu viens juste de quitter Ga Young ! Mais tu verras avec le
temps tout s'arrange dans la vie, tu le sais bien
- Peut-être
- Je te conseille encore une fois de ne pas dire à Hiyae
que tu as rencontré Ga Young et que c'était le
but de ce voyage, d'accord ? Quant à moi, je ne dirai
rien à personne.
- Très bien
fit Chul Woo qui était las de
cette conversation.
Après son retour, Chul Woo se montra taciturne en famille.
Dès que Hiyae sortait, il quittait la clinique, rentrait
à la maison et s'enfermait dans son bureau. Il se plongeait
dans ses pensées et laissait venir à lui le souvenir
et l'image d'une femme qui vivait en solitaire dans un pays
qu'il lui était interdit de visiter. Ga Young avait évoqué
leur rencontre à venir dans un autre monde et lui avait
avoué qu'à cette idée elle s'était
résolue à quitter son deuxième mari. S'il
en était ainsi, aurait-il deux femmes dans l'autre monde
? Il savait combien était irrationnelle la résolution
de Ga Young, mais elle éveillait sans cesse en lui des
résonances profondes. Des larmes lui coulaient qu'il
n'essayait pas de retenir, comme si elles étaient l'unique
remède pour le sortir de sa détresse. Mais le
temps fit son travail et quelques mois plus tard il retrouva
peu à peu son moral, se montra de nouveau intéressé
à sa famille et prêta son aide à Hiyae pour
l'organisation de spectacles de danse.
En 1987, la Corée du Sud élut pour la première
fois de son histoire son président au suffrage direct.
Les jeux olympiques de 1988 furent une réussite pour
le pays qui montra au monde sa nouvelle richesse, trente cinq
ans après les ravages de la guerre civile. La normalisation
des relations diplomatiques entre la Chine et la Corée
du Sud, en 1992, permit aux ressortissants des deux peuples
de se rendre visite avec un simple visa. La Corée du
Nord ne manqua pas de protester violemment, mais c'était
trop tard, le vent de l'histoire avait déjà tourné.
Un jour, Chul Woo eut la visite de Hichan qui, après
ses études aux États-Unis, était devenu
professeur d'université. Il faisait souvent le voyage
au Japon pour participer à des conférences et
à cette occasion avait l'habitude de rendre visite à
Chulhun.
- Chulhun m'a dit qu'il viendrait bientôt te rendre visite,
dit Hichan.
- Que se passe-t-il ? Il a des problèmes ? demanda Chul
Woo.
- Je ne pense pas, peut-être que tu lui manques
- Pourquoi pas ? Il est bon de se revoir de temps en temps
Chul Woo avait le pressentiment que Chulhun voulait lui parler
d'une chose importante. Il savait que Chulhun, très occupé
par ses affaires florissantes, surtout depuis l'ouverture de
la Chine, n'avait pas le temps de lui rendre visite pour un
simple bonjour. Il n'était pas impossible qu'il ait reçu
des nouvelles de sa famille ou de la mère de Chul Woo
ou encore de Ga Young ? Ou de Chuljun ? Et pourquoi Chulhun
avait-il demandé à Hichan de le prévenir
de son prochain voyage ? Quelques jours après, Chulhun
fit son apparition dans la clinique de Chul Woo qui le reçut
dans son bureau.
- Mon cher cousin
- Parle ! Crois-tu qu'à mon âge il y ait encore
quelque chose qui puisse m'étonner ?
- Bon, je vais droit au but, Um Handong, ce nom te dit quelque
chose ?
- Um Handong
? Est-ce l'un de mes patients ?
- Mais non, c'est un enfant
- Je ne connais pas. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire,
raconte !
- Et Um Hangil ?
- Um Hangil
? ça me dit quelque chose, vaguement
- Je vois que tu as une mémoire d'éléphant.
Um Hangil, c'est le nom du fils que Ga Young a eu avec Um Seungdo.
- Bien sûr ! Ça m'était complètement
sorti de la mémoire. Mais qui est donc Um Handong ? Elle
a un autre enfant ? Elle m'a dit qu'elle avait divorcé,
non ?
- Le problème est là. Mais calme-toi un peu, je
t'avais prévenu, non ? Voilà que Ga Young se trouve
en difficulté à cause de cet enfant dont on ne
connaît pas le père.
- C'est qui alors, le père ?
- Ga Young refuse de répondre. Lorsque les gens se sont
rendu compte de sa grossesse, ils se sont évidemment
scandalisés et l'ont critiquée derrière
son dos. Imagine ! Une femme divorcée qui vit seule et
tombe enceinte ! Ga Young leur a alors raconté que son
ex-mari venait de temps en temps la voir
Mais, il se trouve
que son ex-mari, Um Seungdo, mis au courant de l'existence de
cet enfant, a nié toute responsabilité avant de
rendre son dernier souffle !
Chulhun qui faisait fréquemment des voyages d'affaires
en Chine, avait rencontré à Changchun le représentant
d'une société d'import-export nord-coréenne,
la société du Mont Paektu. C'était Um Hangil.
Dans un régime totalitaire, le Parti a le monopole de
la politique, de l'économie et de l'armée. Il
gère ainsi de prétendues sociétés,
des organisations et des associations qui n'ont rien à
voir avec les sociétés capitalistes et sont incapables
de faire bonne figure sur le marché international. La
Corée du Nord exportait des matières premières,
des minerais, du poisson et des produits de la mer. Quant à
la société du Mont Paektu, elle était sous
le contrôle de l'armée, ses employés étaient
des cadres militaires qui n'avaient donc aucune connaissance
du commerce. Si leurs activités de façade étaient
de vendre à bas prix du bois et du poisson, leur principale
source de revenus était la contrebande. Ils achetaient
des montres à bon marché au Japon et les revendaient
en Manchourie, à Pékin et un peu partout en Chine.
Chulhun avait l'habitude de rencontrer à Changchun un
certain nombre de résidents nord-coréens, mais
faire du commerce avec eux, qui ne respectaient aucune règle,
était une épreuve extrêmement compliquée.
Ils voulaient vendre leurs marchandises mais sans acheter en
retour. Aussi, Chulhun, ne parvenait-il jamais à savoir
quelles étaient leurs arrière-pensées et
il se sentait complètement désarmé devant
eux.
Lors d'un séjour à Changchun, Chulhun remarqua
un jour, non sans méfiance, un homme qui s'approchait
de lui dans la rue où il cherchait un restaurant pour
déjeuner.
- Camarade Han Chulhun ? lança l'homme sans hésitation
à Chulhun surpris de voir l'inconnu l'appeler par son
nom. Je m'appelle Um Hangil, excusez-moi de vous déranger,
pourrions-nous discuter un peu ?
- Um Hangil
? fit Chulhun en se demandant où il
avait entendu ce nom qui ne lui était pas tout à
fait étranger.
Les deux hommes s'installèrent autour d'une table dans
un restaurant.
- Ma mère m'a souvent parlé de vous. Elle s'appelle
Park Ga Young. Elle vous connaît, elle m'a dit que vous
êtes le cousin de son ancien mari.
- Mais oui, Park Ga Young ! fit Chulhun en retrouvant sa mémoire.
Oui, elle se porte bien ? Je me demandais de temps en temps
comment elle allait depuis que je l'ai vue, il y a six ou sept
ans.
- Elle est actuellement dans une situation très délicate,
elle a été congédiée de son travail,
il y a un moment déjà
Elle vit aujourd'hui
d'expédients à Musan. Je voulais vous dire
- Je vous écoute.
- Ma mère m'a demandé
- Parlez ! Si je peux vous aider, je ferai de mon mieux.
- Voilà, j'ai un petit frère, et ma mère
souhaite qu'il rejoigne son père.
- C'est également le vôtre, si cet enfant est votre
frère, non ?
- Non, elle m'a confié un secret que personne ne sait.
Son père est Han Chul Woo, un médecin qui vit
au Sud
Chulhun ne put cacher son étonnement. Il se rappela le
voyage qu'il avait fait avec Chul Woo à Tomun
- Il ne devrait pas être impossible de réaliser
son vu
Mais comment faire ? Vous savez que je suis
employé de la société du Mont Paektu qui
a ses privilèges en quelque sorte. La disparition de
mon petit frère posera un problème
mais
j'achèterai quelques hommes qui témoigneront
qu'il s'est noyé, par exemple, en se baignant dans le
fleuve de Tuman.
- La question est grave, n'est-ce pas ? Je me demande quelle
sera la réaction de mon cousin à cette nouvelle.
Il faut que j'en discute avec lui. Votre mère se porte
bien, j'espère ?
- Plus ou moins, ma grand-mère est avec elle. Elle risque
à tout moment d'être conduite à la Sûreté,
puis en camp de rééducation. On l'accuse de s'être
mal conduite avec des étrangers lors des voyages qu'elle
a faits à Yanbian ou à Tomun pour acheter des
appareils médicaux et des médicaments. Pourtant,
elle n'a fait qu'une seul voyage, en réalité.
Si l'affaire va au tribunal populaire, elle sera condamnée
à mort. Le tribunal populaire est une terrible machine
qui livre en réalité au Parti le pouvoir de juger
sans contrôle.
- Je comprends, j'irai à Séoul dès que
possible.
- Oui, le temps presse
- Si c'est à ce point urgent, il faudrait peut-être
faire venir votre petit frère tout de suite, non ?
- C'est impossible. À qui pourrais-je le confier ? Ici
en Manchourie résident deux millions Coréens dont
cinquante mille environ sont des ressortissants de Corée
du Nord. Ils vivent dispersés un peu partout, à
Yanbian, à Tomun, à Wangting et à Hunchun,
mais ils savent entre eux qui est qui et qui fait quoi. L'apparition
soudaine d'un enfant susciterait des commentaires et des racontars.
C'est trop dangereux pour ma mère ! Il faut faire vite
à l'insu de tous. C'est la règle en pays communiste
! dit Um Hangil qui ne manquait pas de jeter des coups d'il
autour de lui, de peur d'être observé.
En pays communiste, la haine, la surveillance et le contrôle
sont les meilleurs garants de la survie du système. Les
hommes politiques prétendent, bien sûr, que ce
ne sont que les outils nécessaires à la protection
du peuple contre ses ennemis, mais en réalité,
c'est la meilleure façon de réprimer toute contestation.
- Il faut que j'y aille tout de suite
dit Chul Woo d'un
ton ferme, après avoir écouté le récit
de Chulhun.
Sa décision était prise. Il n'avait pas de temps
à perdre. Il lui fallait sortir Ga Young et Handong de
la situation où ils étaient. Il ne savait pas
comment il s'y prendrait mais il verrait bien une fois arrivé
sur place. Chul Woo éprouvait une immense peine à
l'idée qu'il était responsable du malheur de Ga
Young. Il fit une demande de visa pour la Chine, se rendit à
Pékin puis à Changchun où Um Hangil l'attendait.
Ils prirent une voiture jusqu'à Tomun. La Chine avait
beaucoup changé depuis son dernier voyage. La pauvreté
s'effaçait et l'ambiance se faisait plus légère,
le pays sortait de son long sommeil. À Tomun, il faisait
très chaud. La région était dévastée
par de violentes pluies qui avaient provoqué l'effondrement
de barrages et la ruine de plusieurs villages. Hangil se conduisit
à l'égard de Chul Woo avec politesse. Il savait
que cet homme avait été le premier mari de sa
mère et qu'il était le père de Handong.
- Je ne sais pas comment vous appeler... dit-il avec hésitation.
- Comme vous voudrez, jeune homme. Vous auriez pu être
mon fils
en tout cas je suis très content de vous
connaître.
- Je vais aller chercher Handong cette nuit et on déclarera
qu'il s'est noyé dans le fleuve. Ainsi, j'espère
qu'on laissera ma mère tranquille. On s'acharne sur elle,
on la traite sans ménagement, on l'accuse d'avoir porté
l'enfant d'un ennemi du peuple, que sais-je encore ?
- Oui
dit Chul Woo qui comprit que le jeune homme était
capable de prendre la situation en main.
Il le regarda monter en voiture et s'éloigner sur le
pont de Tomun. Une autre image lui vint à l'esprit, celle
de Song, en ce même lieu, montant dans son camion pour
partir à la recherche de Ga Young. Chul Woo avait demandé
au jeune homme d'amener non seulement Handong, mais aussi Ga
Young. Hangil se montra sceptique et lui répondit qu'il
ferait de son mieux. Avant de partir, Hangil, craignant de ne
pouvoir traverser le pont en compagnie de Handong, avait engagé
un batelier qui connaissait bien le fleuve. L'homme qui s'appelait
Jie gagnait sa vie en convoyant des clandestins qui se faisaient
de plus en plus nombreux. L'afflux de réfugiés
nord-coréens au cours de ces dernières années
était devenu un problème pour la Chine. On en
estimait le nombre à plus de vingt mille.
La région se noyait dans la pluie et dans la brume. Um
Hangil ne revint pas le jour prévu. Chul Woo s'inquiéta,
se demandant si le fleuve en crue n'était pas la cause
du retard, mais il n'avait d'autre choix que de faire confiance
à l'expérience du passeur. Il dut attendre quatre
longues journées.
- Depuis le temps que je vis ici, c'est la première fois
que je vois une telle inondation ! dit le passeur en arrivant
enfin. J'ai cru devenir un fantôme ! Voilà l'homme
! ajouta-t-il en présentant Um Handong à Chul
Woo.
L'enfant inclina la tête. Une sympathie spontanée
se manifesta entre eux dès le premier vue, Chul Woo reconnaissait
en lui son fils. L'enfant semblait ému d'avoir fait un
tel voyage pour retrouver son père.
- Prenez place, père
dit Handong une fois installé
dans la chambre, avant de se prosterner devant Chul Woo en signe
de respect.
Handong qui avait dû apprendre par sa mère l'existence
et l'identité de Chul Woo l'appelait sans hésitation
"père". Chul Woo le regarda avec émotion.
- Dis-moi, pourquoi maman n'est-elle pas venue avec toi ?
- Mon frère va l'accompagner bientôt, il faut attendre
un peu.
Chul Woo se mit à attendre impatiemment la venue de Ga
Young en compagnie de Handong qui en profitait pour lui raconter
sa vie.
- Je ne m'appelle pas Um Handong, je m'appelle Han Handong.
- Qui t'a dit ça ?
- C'est maman.
- Elle a raison, tu es mon fils, tu t'appelle donc Han Handong,
bien sûr.
- J'aimerais tellement que maman arrive bientôt. Maman
pense beaucoup à vous
- Comment sais-tu cela ? Tu es encore un petit garçon
Tu as beaucoup de chance d'avoir une maman comme la tienne.
- J'espère que maman traversera le fleuve sans problème
Elle a une photo de vous, cachée au fond d'un tiroir.
Je l'ai surprise en plein milieu de nuit en train de regarder
cette photo. Elle avait l'air très embarrassée
de me voir
- Une photo de moi, comment cela ?
- C'est vrai ce que je vous dis ! Personne ne le sait, personne
d'autre que moi ! Pourvu qu'elle arrive bientôt
fit l'enfant en joignant les deux mains.
Chul Woo partagea en silence la prière de Handong, rendant
grâces d'avoir retrouvé son fils et souhaitant
vivement la proche venue de Ga Young. Cette fois, il ne la laisserait
plus repartir ! Mais Ga Young ne vint pas. Le passeur, Jie,
passait en vain des nuits entières à attendre
le signal convenu mais personne ne se manifestait sur l'autre
rive.
Un jour enfin Hangil arriva, il était seul.
- Je ne me suis pas parvenu à convaincre mère.
Il lui suffit que son fils soit en sécurité, désormais
pour elle, plus rien n'a d'importance, c'est ce qu'elle m'a
dit. Puis elle a fondu en larmes
dit Hangil.
Chul Woo passa des jours à réfléchir, il
ne pourrait jamais se pardonner d'avoir abandonné Ga
Young à une telle détresse. L'idée de ne
pas savoir ce qui lui arriverait dorénavant, de ne plus
jamais la revoir sur cette terre, lui était insupportable.
Il décida de ne pas renoncer à la retrouver. Il
crut deviner la raison de son refus de venir le rejoindre. Elle
pensait sûrement à Hiyae. Elle ne voulait pas lui
causer de peine. Elle était heureuse de savoir Handong
promis à une vie meilleure près de Chul Woo, une
vie à laquelle elle avait renoncé pour elle-même.
Ga Young gardait toujours dans son cur une pensée
profonde pour Chul Woo. De même que Hiyae qui, déchirée
par la vie, avait gardé intacte sa flamme pour Chul Woo.
La guerre lui avait donné ces deux femmes pour ensuite
les reprendre, et chacune lui avait donné un fils : Musan
et Handong. C'était son destin, la vie continuerait ainsi
transmise à ses enfants. Quelle que soit la cruauté
de la guerre, un homme aime une femme et le vieux monde se remet
à tourner. Ga Young et Hiyae lui étaient prédestinées
malgré leur origine sociale si différente et les
chemins opposés qu'avaient suivis leurs pères,
Park Dal Sou et Kim Tuck Seu.
Fuir la République populaire et démocratique de
Corée ne pouvait se faire sans le consentement de l'intéressée,
elle-même ! Fuir était dangereux, mais rester ne
l'était pas moins. Elle n'échapperait pas à
sa dure condition et l'on pouvait à chaque instant la
mettre en accusation. Et si jamais la vérité sur
Handong se révélait, les conséquences en
seraient si terribles que Chul Woo frissonnait rien que d'y
penser. Il avait vu de ses yeux jusqu'où pouvaient aller
les représailles et les sanctions dans cette société.
Chul Woo n'avait plus qu'une solution. Il avait dû abandonner
ses deux femmes, au cours de sa vie, par la force des choses,
et il lui fallait réparer sa lâcheté pour
satisfaire sa conscience. Il n'était plus question de
sentiment mais de vie ou de mort. Laisser Ga Young là
bas, sans lui tendre la main, signifiait la laisser seule dans
le couloir de la mort.
- Il serait bon de quitter Tomun le plus tôt possible
dit Hangil après quelques jours d'attente.
- Non, il me reste encore une chose à faire. Peux-tu
prévenir le passeur Jie que j'ai encore besoin de ses
services ? répondit Chul Woo avec une telle fermeté
que Hangil n'osa l'interroger plus loin.
Sa décision était prise, il n'avait plus qu'à
agir. Aucun obstacle ne pourrait plus le faire reculer, il ne
laisserait plus les autres décider à sa place
comme il l'avait fait trop souvent. Jie arriva sous la pluie.
- Jie, je suis prêt à payer ce que vous me demanderez,
pouvez-vous me conduire jusqu'à Musan et me ramener ?
- Alors là, croyez-moi, ce ne sera pas facile !
- Oui, j'imagine. Ça ne veut pas dire que c'est impossible,
n'est-ce pas ?
- Eh, bien comme vous dites, si on veut, on peut toujours tout
essayer, mais
- Mais quoi ?
- C'est une question d'argent
Vous savez, actuellement
en Corée du Nord, c'est l'argent qui a le dernier mot.
Tout est possible avec de l'argent
- Alors ?
- Alors, il faut une très grosse somme pour acheter le
silence de tous ceux qui sont concernés !
- Dites-moi combien !
- Avant tout, il faut être clair sur un autre point aussi.
Même avec une forte somme, l'affaire est très risquée,
je ne peux vous garantir la réussite à cent pour
cent. Je dirais que nous avons une chance sur deux
Il
faut que vous sachiez cela !
Chul Woo poussa un long soupir mais il ne pouvait plus renoncer
à aller chercher Ga Young.
- Je ne sais pas si vous avez bien compris, reprit l'homme.
Cela veut dire que c'est votre vie qui est en jeu
Et comme Chul Woo ne disait rien, l'homme poursuivit :
- Si vous êtes prêt à payer dix mille dollars,
c'est faisable. À ce prix là
on a une chance
raisonnable
on peut essayer d'aller chercher cette femme
- C'est d'accord, dit Chul Woo.
Dix mille dollars était une somme considérable
dans un pays communiste comme la Corée du Nord mais pas
pour qui vivait dans un pays capitaliste comme Chul Woo. Il
passèrent la nuit à discuter des détails
de l'opération. Jie conduirait le bateau jusqu'à
Musan au plus près de chez Ga Young et, pendant que Chul
Woo irait la chercher, il attendrait sur la rive. Handong qui
écoutait la discussion insista pour accompagner son père.
- Qu'est ce que je ferai en attendant ! Vous m'avez oublié
? J'ai grandi avec maman qui n'a jamais cessé de penser
à vous. Père, je sais maintenant que vous non
plus vous ne l'avez pas abandonnée. Ça m'est complètement
égal de vivre ou de mourir. Mais si vous partez chercher
ma mère, il est normal que je vous accompagne, non ?
Que ferai-je sans elle, même si le Sud est le pays des
merveilles ? Je n'irai nulle part sans elle, même pour
vivre avec vous, je ne veux pas quitter ma maman ! dit-il les
larmes aux yeux.
- Oui, je te comprends, nous verrons ce que nous pourrons faire.
Je vais partir d'abord traverser le fleuve avec Jie pour rencontrer
les gardes et conclure un accord. Pour l'instant, Hangil et
Handong, vous attendez ici. Tu sais Handong, pour rejoindre
Musan, il faut remonter le courant sur vingt kilomètres.
Ce ne sera pas facile car le courant est très fort en
ce moment en raison de la pluie.
- Qu'est-ce que vous allez faire, vous voulez les emmener ou
non ? intervint le passeur. Il faut vous décider tout
de suite
- Réfléchissons un peu ! Handong, on te croit
noyé dans le fleuve
Tu resteras donc ici avec ton
frère qui ne doit pas non plus se montrer aux frontières,
lui qui est employé d'une société d'État
! C'est dangereux pour vous deux, vous nous attendrez donc ici,
inutile d'insister ! C'est mon affaire, si ça tourne
mal, je n'aurai rien à regretter. Mais pas de risque
inutile !
- Dans ce cas là, j'irai tout seul voir les gardes. Le
danger est le même pour vous que pour les deux jeunes.
Vous n'avez pas envie de vous suicider ! Moi, on me connaît
bien, je parlerai avec eux et je reviendrai vous chercher. Il
faudra un peu de temps, inutile de se précipiter, vous
m'attendez tranquillement tous les trois ici. Rappelez-vous
que la dernière fois il m'a fallu une dizaine de jours
pour amener Handong
- Vous croyez pouvoir traverser seul avec un tel courant ?
- Vous n'avez rien à craindre ! J'ai passé toute
ma vie sur ce fleuve ! C'est lui qui me nourrit ! Si le loup
est le roi de la forêt, moi je suis le roi du fleuve !
Je ne risque rien. Il est vrai qu'avec tous ceux qui fuient
en Chine, il y a de plus en plus de nouveaux gardes qui ne me
connaissent pas !
- Eh bien, je vous fais entièrement confiance. Allez
les voir, nous vous attendrons
dit Chul Woo en lui tendant
l'argent.
Rien n'importait plus pour Chul Woo sinon sauver Ga Young. Si
Ga Young refusait de le suivre à cause de Hiyae, il était
même prêt à la quitter pour vivre seul. Ainsi,
ni Ga Young ni Hiyae n'auraient à souffrir de la situation.
Ils vivraient en bons amis, il ne leur demanderait rien d'autre
que de rester près de lui. Chul Woo était prêt
à croire que les deux femmes accepteraient finalement
l'impossible. Il ne put s'empêcher de penser au pire,
mais quoi qu'il arrivât, il l'accepterait, avec dignité,
comme un homme qui a fait tout son possible. L'homme ne peut
vivre seulement pour lui-même, sinon la vie n'a aucun
sens.
Quelques jours plus tard, à la tombée de nuit,
le passeur Jie décida de traverser le fleuve. Chul Woo,
Hangil et Handong l'accompagnèrent jusqu'à la
rive. Ils marchaient la tête baissée, à
cause de la pluie qui tombait drue et du vent qui soufflait
fort. Les trois hommes regardèrent le batelier se préparer
au départ.
- Soyez prudent ! cria Chul Woo à Jie qui s'éloignait
sur sa petite barque fragile sur le fleuve en crue.
Il ne sut pas si Jie l'avait entendu, à cause du grondement
des flots. Les trois hommes, cachés près d'un
buisson derrière le talus, regardèrent longtemps
la barque se diriger vers le sud, vacillant au gré du
vent avant de disparaître dans le noir. Chul Woo se demanda
comment une barque aussi petite pourrait remonter un tel courant.
En Manchourie, l'été est chaud et pluvieux en
raison du climat continental. La pluie tombe en quantité
et les inondations se répètent chaque année.
La crue était particulièrement importante cette
année-là. Les trois hommes au bord du fleuve commencèrent
à se sentir gagnés par le froid. Le bruit de l'eau
les empêchait de converser et Chul Woo regardait avec
émotion les deux fils de Ga Young qu'il considérait
déjà l'un et l'autre comme ses propres fils. Ils
attendirent patiemment le retour du passeur. A minuit, le bateau
sortit soudain de l'obscurité. La nuit obscure allait
favoriser leur entreprise.
- Père, je veux partir avec vous ! s'écria Handong.
- Non, ce n'est pas une aventure pour les enfants ! Tu attendras
sagement ici en priant.
- Emmenez-moi, père
insista l'enfant.
Hangil se chargea de calmer son jeune frère.
- Écoutez-moi bien, tous les deux. Si je ne suis pas
de retour dans trois jours, vous n'aurez plus besoin de nous
attendre, vous considérerez que je n'ai pas réussi.
Hangil, tu conduiras sans tarder Handong à Changchun
puis vous chercherez un moyen de rejoindre Canton et de passer
à Hongkong. Tiens, prends ça pour les frais. Pas
plus de trois jours ! Il faudra faire vite, avant qu'on ne puisse
remonter jusqu'à vous. À Séoul, vous vous
rendrez à ma clinique et vous remettrez cette lettre
à ma femme, elle comprendra ! dit Chul Woo avant de serrer
dans ses bras Hangil et Handong.
Il les quitta la gorge serrée. Il se tourna vers le fleuve
qui, ignorant l'histoire des hommes, traverse librement les
frontières. Il avait couru toute sa vie dans la direction
que lui indiquaient les autres sans jamais avoir su se révolter.
Dorénavant son unique guide serait sa volonté
Jie et Chul Woo s'embarquèrent et l'embarcation s'éloigna
à la godille. Le bateau pénétra bientôt
dans l'obscurité, sans laisser aucune trace derrière
lui. Chul Woo observait avec admiration l'habileté du
passeur Jie et il lui était reconnaissant de son courage.
Ils traversèrent le fleuve. Sur l'autre rive un homme
les attendait.
- Dépêchez-vous ! dit-il d'un ton impatient.
- On se passera des présentations... dit Jie. Il vous
emmènera chez votre femme. Je vous attendrai ici. Soyez
tranquille, mais ne tardez pas trop ! Les gardes ont tous été
bien arrosés, mais on ne peut faire absolument confiance
à leur humeur ! Allez, partez, si jamais elle ne vous
écoute pas, donnez-lui un bon coup, pour qu'elle s'évanouisse,
et après vous la porterez sur le dos, hein - Tout est
prêt ? interrogea le guide.
- Tout est en ordre. Une seule chose me préoccupe, la
dame ! J'espère que vous ne mettrez pas trop de temps
pour la convaincre !
- Ne vous en faites pas ! dit Chul Woo qui, dans l'épaisseur
de la nuit, n'aperçut qu'à peine le visage de
l'homme.
Il suivit l'homme en silence, il contenait difficilement son
émotion de retrouver, après quarante ans d'absence,
Musan qu'il avait quitté hâtivement en pleine guerre.
Un sentiment étrange le gagna peu à peu. Il se
sentait en paix, protégé par une force inconnue
qui l'encourageait à marcher sans hésitation.
De temps en temps, le guide lui demandait de se baisser pour
franchir certains passages. Chul Woo essayait de reconnaître
les lieux mais la ville n'était plus la même. Qui
peut prétendre lutter contre le temps ? C'est long quarante
ans ! Ils s'engagèrent dans les ruelles du bourg endormi
et Chul Woo reconnut parfois un endroit familier. De rares maisons
laissaient filtrer une lueur timide dans l'obscurité.
- Ne vous retournez sous aucun prétexte. Tous les gardes
des environs sont au courant, il y aura pas de problème,
ne faites pas de bruit et restez calme ! conseilla l'homme en
s'approchant d'une maison.
Chul Woo se prépara à le rencontre, il était
sûr que Ga Young, en le voyant arriver ainsi au risque
de sa vie, n'oserait refuser de partir avec lui. .
- Voilà, c'est cette maison, voyez la lumière
dans la chambre, c'est là qu'elle habite avec sa mère.
Je les ai prévenues de votre visite. Je leur ai même
demandé de se préparer à partir. C'est
une belle femme encore, votre dame, pour son âge
allez, je vous attends, dit le guide à Chul Woo.
C'était une pauvre maison isolée, sans enclos.
Chul Woo s'approcha prudemment de la porte de derrière,
aucun bruit ne parvenait.
- Ga Young ! appela-t-il d'une voix basse. Le silence ne laissait
entendre que le bruit lointain du fleuve. Puis il entra, le
cur battant, prit Ga Young dans ses bras et remarqua que
Talie, la mère de Ga Young, était couchée
non loin de là.
- C'est moi Chul Woo, je suis là, levez-vous, il faut
partir tout de suite, un bateau nous attend sur la plage. Il
nous suffit de traverser le fleuve, tout est prêt. Venez
avec moi !
Sans attendre de réponse Chul Woo prit les deux femmes
par la main et franchit le seuil. Affolées, elles n'osaient
dire un mot.
- Ca y est ? Suivez-moi, dit le guide en les voyant s'approcher.
Baissez-vous, poursuivit-il et marchez le long du mur. Ne vous
arrêtez sous aucun prétexte, compris ?
Ils coururent droit devant eux sans se retourner. La tension
et la peur les poussaient à retenir leur souffle tandis
qu'ils transpiraient dans leurs vêtements trempés
par la chaleur humide. Les deux femmes s'efforçaient
de ne pas rester en arrière. N'est-il pas normal qu'une
femme suive l'homme qui la guide au péril de sa vie?
Chul Woo était loin de réaliser ce qu'il était
en train de vivre. Il n'était pas conscient du danger.
Il aurait le temps d'y réfléchir plus tard, pensa-t-il.
Il se contentait de vérifier que personne ne s'opposait
à leur fuite. Le bruit du fleuve rapprochait.
- On y est presque
chuchota l'homme en tête.
Ils apercevaient le fleuve quand soudain le guide s'arrêta
net. Les autres firent comme lui, Ga Young tenait sa mère
par la main. Elle n'avait pas prononcé un seul mot. Réalisait-elle
ce qu'elle faisait ? Suivrait-elle Chul Woo jusqu'à Séoul
sans protester ? Chul Woo vit passer non loin d'eux un groupe
d'hommes armés qui ne remarquèrent rien ou firent
semblant de ne rien voir d'anormal. Le guide eut la prudence
d'attendre encore un moment après le passage du groupe
avant d'engager la descente vers la rive. Ils étaient
tous baignés de sueur, mais personne n'y faisait attention
tant la tension était vive. Chul Woo vit avec soulagement
le passeur approcher son bateau.
- Allez, dépêchez-vous de monter ! dit-il.
Chul Woo aida Ga Young et Talie à monter sur le bateau
avant d'y prendre lui-même place. Le guide leur souhaita
bonne chance en agitant une main. Le bateau prit le chemin du
retour et Jie pour qui la traversée avec des voyageurs
clandestins n'était pas une première ramait avec
sérénité. Il n'exagérait guère
en se prétendant le roi du fleuve, il savait voguer dans
le courant pourtant si rapide. Comme ils étaient à
mi-chemin et que tous commençaient à se rassurer,
ils virent soudain une lumière trouer l'obscurité.
- Halte ! rendez-vous, sales traîtres ! cria-t-on tout
près d'eux.
Avant même d'avoir pris conscience de ce qui leur arrivait,
ils entendirent des détonations et le bateau chavira
puis dessina un rond dans l'eau avant de couler, fracassé
par les balles. L'instant après, il n'en restait plus
rien. Le fleuve se referma sur l'embarcation et ses passagers.
La lumière disparut tandis qu'on entendait dire :
- Eh les gardes, vous êtes vraiment des incapables ! Heureusement
qu'on est là pour empêcher tous ces salopards de
fuir ! Sans nous vous laisseriez tous les ennemis de peuple
traverser tranquillement le fleuve, hein !
Hangil et Handong attendaient toujours sur l'autre rive l'arrivée
du bateau. Ils virent soudain émerger devant eux la tête
de Jie. Il traînait sous son bras le corps inanimé
d'une femme.
- Ça alors ! Ce n'est plus comme avant, je me demande
comment je vais pouvoir continuer ce travail ! Je me suis donné
un mal de chien pour sauver cette femme, j'ai failli y laisser
ma peau ! Et mon pauvre client n'est plus qu'un fantôme
! Quand je pense à tout le mal qu'il s'est donné
pour faire venir cette dame
Cela fait déjà
cinq fois qu'il m'arrive ce genre de problème à
cause de l'unité mobile ! Il n'y a rien à faire
avec eux, je ne peux pas les acheter ! s'écria Jie, hors
d'haleine.
- Mère ! Mère ! crièrent Hangil et Handong,
les larmes aux yeux, en soulevant leur mère inerte. Ils
la couchèrent par terre, elle respirait encore. Ga Young
était seulement évanouie.
- Et père et grand-mère ?
- Je ne pouvais faire plus, avec ce courant, c'était
impossible
De toute manière, ils ont été
frappés par les balles des soldats
ajouta Jie.
Dans la nuit profonde, le fleuve Tuman continuait de rouler
ses eaux puissantes dans un bruit assourdissant de fin de monde,
comme s'il s'apprêtait à noyer l'univers.
Ma Hiyae,
Je t'adresse en hâte ces quelques mots. Je pars au Nord
chercher Ga Young, mais j'ai un mauvais pressentiment. Si jamais
il m'arrive un malheur, j'aimerais que toi et Ga Young viviez
ensemble avec nos enfants comme nous vivions autrefois à
Chong Jin. Cela me rassure de penser que tu as ton fils Musan
près de toi et que Ga Young a le sien, Handong, près
d'elle. Ainsi, je peux partir, le cur léger, rien
ne me fait plus peur. Même si je ne suis plus parmi vous,
qu'il sera beau le monde où toi, Hiyae, et Ga Young vivrez
ensemble. Dans mon fors intérieur, c'est maintenant la
paix qui règne, c'est étrange mais c'est pourtant
vrai. Ne soyez pas tristes pour moi, la tristesse viendra plus
tard. Je vous ai aimées, mes deux femmes, plus que ma
vie. Je ne veux pas me laisser briser par la cruauté
de la guerre. Je veux être maître de mon destin.
Si je ne porte mes pas aujourd'hui vers le Nord, quel autre
moyen aurai-je pour résister à l'absurdité
de la guerre ?
Chul Woo.
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