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Aymon de Varennes

LE ROMAN DE FLORIMONT

La Ballade du Povre Perdu

1188

traduit de l'ancien français par Jean-Paul Desgoutte

 

arpublique

 


Chapitre 13

 

Épilogue


 

CCCXXII

(13607-13642)

Or pri a cels que sont el mont
Et az bontz troveors qui sont
Et az fransois pri per amor(s)
Que ne blasment pas ma labour(s)
Qui blaime(nt) ceu quil doit loeir
Et loet ceu quil doit blaimeir
Il ne se puet pas mues honir
As fransois wel de tant servir
Que ma langue lor est salvaige
Car ju ai(t) dit en mon langaige
Az muels que ju ai seu dire
Se ma langue la lor empire
Por ce ne men di(ss)ent anui
Mues ainz ma langue que lautrui
Romans ne estoire ne plet
A[s] fransois se il ne lon[t] fet
Nest mervelles car el boucaige
Nen est si lais oisianx salvaige
Que ses nif ne li soit plus beaus
Que toz li meudres des oisiaus
Et li estre de mon pais
Me sont plus bel(z) se mest avis
Endroit de boin pris et donor
Et de servixe que li lor
Voirs est quil i ait de fransois
Et de villains et de courtois
Ensi est il de toutes gens
Et qui(l) vora en mon romens
De ce quil i ait amandeir
Por ce ne[l] doit il pas blasmeir
Tant en ai(t) dit selonc lestoire
Con jen avoie en memo[i]re
Tout ensi con per vialine
Trais del greu lestoire latine
Sen i a que per son plaisir
Le fis(t) et plus por li servir

Je prie maintenant mes lecteurs,
Et tous les bons trouvères,
Et les Français, affectueusement,
De ne pas blâmer mon travail.
Celui qui blâme ce qu'il doit louer,
Et loue ce qu'il doit blâmer,
Ne peut que se déshonorer.
Des Français[1], j'attends d'autant plus
Que ma langue ne leur est pas familière,
Même si j'ai dit, en mon langage,
Du mieux que j'ai su dire.
Si ma langue abîme la leur,
Qu'ils ne m'en fassent pas grief,
Je préfère la mienne à celle des autres.
Roman, ni histoire, ne plaît
Aux Français s'ils ne l'ont fait eux-mêmes :
Ce n'est pas étonnant car, dans le bois,
Il n'est pas un oiseau, si laid et sauvage
Soit-il, dont le nid ne lui soit plus beau
Que tous ceux des autres oiseaux.
Et les usages de mon pays
Me sont plus beaux, je vous l'avoue,
Pour leur valeur et pour l'honneur,
Et leur service que les leurs.
Il est vrai qu'il y a, parmi les Français,
Des vilains et des courtois ;
Ainsi en est-il de toutes gens.
Et celui qui verra, dans mon roman
Tout ce qu'il y a à amender,
Ne doit pas pour autant me blâmer.
J'en ai raconté autant, dans mon histoire,
Que j'en avais dans ma mémoire.
Tout cela, je l'ai fait pour Vialine[2],
J'ai traduit du grec l'histoire en latin.
J'ai fait tout cela pour elle,
Pour son plaisir et pour la servir.

 

Notes :

1. Natif du Lyonnais, Aymon de Varennes n'est pas sujet du roi de France mais de l'empereur du Saint-Empire. Il ne parle pas non plus la langue d'oïl, qu'on utilise dans le nord du pays, mais le francoprovençal, même si (par opportunisme ?) il a choisi d'écrire son Florimont en fransois. Au demeurant, rien n'est joué en 1188 de l'avenir politique de l'Europe, ni donc de l'avenir des langues vernaculaires qui l'irriguent.

2. Ultime anagramme de Iuliana (cf. vers 8 et 9213).

 


 

CCCXXIII

(13643-13680)

Deleonos oi aveis
Que florimons fut apeleis
Pus fut tant por amor vaincus
Quil fut nommeis povre perdus
Et por amor et por lairgesse
Ot mout danui et de povresse
Por largesse et por amour
Refut il puis a grant honour
Ensi avient a mainte gent
Que en loial amour sentent
Se to(s)t a anui por largesse
Ne puet remenoir en povresce
Maix cil que se repant damour
Tourne sa joie en errour
Car on ne vient en grant haltesce
Ne a grant honour san[s] largece
Et cil que se repant de bien
Semble le serf que vers le(z) chien(s)
Tourne quant a corrut asseis
Por ce est mors et afoleis
Ja nel prandra sen[s] grant anui
Li chien[s] sil ne torne vers lui
Por le retour pert il son loz
Ce ne fist pas eleonos
Il ne retorna tant ne quant
Maix a toz jors aloit avant
Ainz jor(s) ne fut por avarice
Ne en prixon ne en justice
Cil que elle tient en prison
Noze faire conduit ne don
Florimont ne pri[s]t elle mie
Toz jors menoit mout bele vie
Per largesee conquist asseis
De plusors rois fut rois clameis

Vous avez entendu l'histoire d'Eleonos,
Qui fut appelé Florimont,
Puis fut si bien vaincu par l'amour
Qu'on le nomma le Povre Perdu.
Par amour et par largesse,
Il connut l'adversité et la pauvreté ;
Par largesse et par amour,
Il retrouva la prospérité ;
Cela arrive à mainte gent
Qui, encline au loyal amour,
Se crée des ennuis, par largesse,
Sans rester, pour toujours, dans la pauvreté.
Mais celui qui se repent d'aimer
Tourne sa joie en erreur,
Car on n'accède à la grandeur,
Ni à l'honneur, sans largesse.
Et celui qui regrette sa générosité
Ressemble au cerf qui se retourne
Vers le chien, quand il est à bout de souffle.
Le chien, qui le mord et le blesse,
Ne l'aurait pas achevé,
S'il ne s'était pas retourné.
À se retourner, il perd son gain,
Ce que ne fit pas Eleneos.
Il ne se retourna jamais,
Mais avança, jour après jour.
On ne le vit jamais s'attarder,
Par convoitise ou par avarice.
Celui que la cupidité tient captif
N'ose faire partage, ni don.
Mais Florimont n'en fut pas victime,
Tous les jours il mena belle vie ;
Par largesse il conquit beaucoup,
Et fut proclamé roi des rois.


Quant aymes en f i[s]t le roment
.M. (et) .C. .IIIIXX. et .VIII. ans
Avoit de lincarnacion
Adont fut retrait per aymon
  Aymon en écrivit le roman,
En l'an mille et cent et quatre-vingt-huit
De l'Incarnation ;
Aymon achève son récit.

Excipit Florimont

Traduction achevée à Joinville-le-pont, le 26 novembre 2012.

©jean-paul.desgoutte-arpublique-2013.