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Les
enjeux sémiologiques de l'invention du roi Sejong
par
Kim Jin-Young et Jean-Paul Desgoutte
1.
Les enjeux sémiologiques de la création de han-gul
A l'origine de la création
de han-gul, l'alphabet coréen, se mêlent intimement les deux soucis
du roi Sejong (1397-1450), quatrième monarque de la dynastie des
Yi, d'établir d'une part (à l'usage de son administration)[1]
la prononciation correcte des caractères chinois[2],
d'autre part d'offrir à ses sujets la possibilité "de donner
une forme écrite à ce qu'ils souhaitent communiquer"[3].
La langue officielle du royaume de Corée était en effet à cette
époque non pas l'idiome vernaculaire, apparenté aux langues ouralo-altaïques
que parlait le peuple de la péninsule, mais bien la langue du puissant
voisin chinois. Ce qui posait des problèmes à la fois aux fonctionnaires,
plus ou moins à l'aise dans la pratique du chinois, et au peuple
dont la culture quotidienne s'exprimait dans un idiome radicalement
différent de celui utilisé par l'administration. On peut penser
même — et ce n'est pas faire injure au puissant monarque et aux
brillants philologues de son Académie royale — que la promulgation
de l'alphabet han-gul pour un usage populaire ne fut que la conséquence
heureuse, et passablement imprévisible[4],
des travaux engagés pour purifier et faciliter l'usage du chinois
dans les affaires du pays.
En
effet, le mouvement culturel et moral, administratif et politique,
qui traversa la Corée au début du 15ème siècle, s'inspirait du modèle
de restauration, idéologique et métaphysique, de la dynastie des
Ming et fut, de ce fait, accompagné d'un puissant essor des recherches
philologiques et littéraires chinoises. Mais l'étude et la diffusion
des textes classiques chinois se heurtaient, on le conçoit bien,
à l'obstacle de la langue. Le chinois n'était en effet pour les
Coréens qu'une langue seconde. Ni la morphologie, ni la syntaxe,
ni même le système phonologique du chinois ne correspondaient à
ceux du coréen et l'usage ordinaire qui était fait de la langue
chinoise, à la Cour et dans l'administration, ne pouvait qu'être
entaché de coréanismes de toute sorte.
Le premier souci du monarque
coréen fut donc de fixer l'usage linguistique du chinois en établissant
une norme de prononciation sino-coréenne des caractères de l'écriture
chinoise. C'est tout naturellement dans la tradition phonologique
continentale que Sejong puisa les ressources nécessaires à son entreprise.
En effet, l'empire céleste était lui-même depuis toujours confronté
à la nécessité de maintenir une norme de prononciation et d'écriture
au travers d'un territoire dont l'immensité laissait place à des
tendances linguistiques centrifuges. Le problème de la prononciation
correcte des caractères — et accessoirement celui de la transcription
des termes étrangers — traversait la tradition grammaticale chinoise,
depuis plus de mille ans. Il s'était agi, d'une part, d'établir
une norme linguistique nationale qui fît référence pour l'ensemble
de la Chine — en particulier quant à l'exégèse des classiques propre
aux concours de recrutement de l'administration — et d'autre part,
d'établir une transcription des termes bouddhistes d'origine indienne[5]
. Les deux nécessités avaient conduit les Chinois à développer une
phonologie originale fondée sur l'élaboration de dictionnaires de
rimes.
2.
Les livres de rimes
Le
fonds commun à toutes les langues — et singulièrement dans leur
genèse orale — est constitué de maximes, proverbes, poèmes, chants,
aphorismes, devinettes, jeux de mots où la structure prosodique
et rythmique participe pleinement au sens. La rime est une figure
rhétorique élémentaire, qui marque le rythme ou la ponctuation à
l'intérieur d'une séquence verbale. Réitération délibérée d'un segment
phonique — à noyau vocalique — dans le cours d'un récit, d'un poème,
d'une chanson, la rime crée un rapprochement ou une relation entre
deux éléments phonétiquement proches, hors de toute nécessité sémantique.
Ce faisant, elle induit un effet de sens "arbitraire"
ou "sous contexte", en introduisant un principe métaphorique
dans la chaîne syntagmatique.[6]
Les
livres (ou dictionnaires) de rimes chinois proposaient un classement
systématique des items du lexique à partir de la similarité phonique
de leurs noyaux vocaliques. Cette classification de nature empirique
établissait une norme implicite de prononciation tout en servant
de référence aux candidats à la fonction publique. L'intérêt privilégié
qu'elle manifestait pour les systèmes tonal et vocalique rendait
compte — paradoxalement — de l'emprise de l'oralité sur l'organisation
et le devenir de la langue chinoise. Les structures rythmiques de
base y servent en effet de moules à l'expression du verbe. La prosodie
du chinois[7] (compte tenu
de son système morpho-syntaxique) est essentielle à l'interprétation
du discours. Elle donne la clé et la coloration du propos, elle
en porte la force illocutoire).[8]
La
rime marque traditionnellement la fin du vers — qui est lui-même
l'expression canonique de la parole, de la phrase, de la voix —
tout en anticipant la réponse qu'implique toute proposition. On
peut penser qu'elle manifeste ainsi, à l'intérieur même de la chaîne
verbale, le caractère fondamentalement dialogique de tout discours.
Marcel
Granet, dans une étude[9] consacrée
au Livre des Odes (Shijing) propose en ce sens une interprétation
lyrique de la genèse de la langue et de la pensée chinoises.
"En
rapprochant de l'analyse formelle des chansons du Che king[10]
les données qu'on peut avoir sur l'origine de ces chansons, je suis
arrivé aux conclusions suivantes : les thèmes dont sont composées
ces pièces ont été inventés au cours de joutes de danses et de chants
; ces joutes étaient l'acte essentiel des grandes fêtes saisonnières
qui rompaient à dates fixes la vie monotone des paysans de la vieille
Chine[...]. Disposés en chœurs affronts, jeunes garçons et jeunes
filles qui allaient se fiancer engageaient un duel où leurs sentiments
surexcités s'exprimaient pathétiquement par des danses et des chants,
par une pantomime gesticulée et vocale. Chaque choeur exprimait
tour à tour les sentiments qui débordaient de toutes les âmes en
une sorte d'improvisation ou d'invention d'un caractère à la fois
spontané et traditionnel ; leurs répliques alternées, dessinées
par la voix et le geste, formaient ces distiques types qui sont
à la base de la poésie du Che king."[11]
Le génie descriptif, métaphorique, incantatoire, si
particulier à la langue chinoise, se manifeste dans ces chants archaïques
où la rime marque d'une part l'alternance des choeurs, d'autre part,
à l'intérieur même des distiques, le rapprochement analogique de
deux propositions descriptives.[12]
"Les principes directeurs
de la pensée chinoise ont même origine que ce rythme analogique
qui apparaît comme le principe élémentaire de la démarche logique.
[...]
Les peintures mimées
par le geste ou la voix que dessinaient chacun de son côté les choeurs
alternants, empruntaient leurs images soit au monde humain, soit
au monde naturel : liées entre elles par le rythme, ces images semblaient
le double symbolique les unes des autres".)[13]
3.
Le vocalisme du chinois
Le système vocalique
du chinois, dont rendent compte de façon empirique les livres de
rimes, joue un rôle primordial dans l'économie de la langue du fait
de sa nature essentiellement monosyllabique. Le fonds des mots constituant
le lexique procède en effet (aux homophones et aux tons près) de
l'ensemble des syllabes disponibles dans le système phonématique
du chinois. Ces syllabes sont évaluées au nombre de 400 dans la
convention du dictionnaire pinyin. Elles sont formées pour
l'essentiel d'un noyau vocalique et d'un (éventuel) segment consonantique
antéposé. Le noyau vocalique lui-même (la rime proprement dite)
peut être composé de voyelles simples ou complexes. Les noyaux complexes
mêlent monophtongues, diphtongues, triphtongues et nasales selon
une richesse combinatoire (36 segments) dont on peut penser qu'elle
participe à la stabilité du fonds monosyllabique de la langue. La
connotation lyrique de la langue chinoise est par ailleurs renforcée
par l'usage de tons (qui furent à l'origine marqués par les notes
même de la gamme musicale) et constituèrent le premier principe
de classement des items du lexique. Le système tonal, renforce et
conditionne le jeu vocalique — qui porte l'essentiel de l'information
— tout en favorisant les effets de sens syntaxiques au détriment
des processus de dérivation et de flexion morphologiques.
4.
Le son, la figure et le sens
Le petit nombre de segments
phonétiques constituant les mots de base de la langue orale (400
syllabes qui se déclinent selon quatre tons ne donnent pas beaucoup
plus de mille items, compte tenu des distributions complémentaires)
et le caractère synthétique de leur morphologie phonique ont sans
doute favorisé l'essor de l'écriture figurative, et, parallèlement,
l'essor de l'écriture figurative a certainement ralenti toute évolution
de la langue orale[14].
En effet, le caractère chinois correspond à une unité de forme (il
s'inscrit tout entier dans un carré virtuel) de même que le mot
chinois correspond quasiment toujours à une unité articulatoire
syllabique. C'est ainsi qu'à un mot (monosyllabique) correspond
(au moins) une figure et qu'à une figure correspond toujours une
articulation monosyllabique (même si elle rassemble plusieurs homographes).
Aux soixante mille caractères écrits (ou plus)[15]
des dictionnaires de rimes du chinois ne correspondent que mille
occurences sonores (en prenant en compte les différents tons). La
langue chinoise a favorisé la combinatoire morphosyntaxique dans
l'expression du sens, au détriment de la combinatoire phonologique.[16]
Cette
configuration exceptionnelle introduit un rapport original entre
le son, la figure et le sens en libérant (ou en amputant) la langue
chinoise de ce que Martinet a appelé les unités de deuxième articulation[17],
sinon dans le fonctionnement intime de la parole, du moins dans
la représentation qu'en ont donnée les grammairiens chinois. Le
monosyllabisme porte en effet l'analyste à considérer la syllabe
comme une unité de base, phonique et sémantique — une analyse ultérieure
faisant apparaître les consonnes non comme des segments ordonnés,
mais plutôt comme des traits distinctifs applicables globalement
au noyau vocalique. On peut penser que cette particularité de la
langue chinoise est, au-delà d'un "hasard linguistique"
le fruit d'une culture délibérée de la fonction magique, rituelle,
incantatoire, performative, conative de la parole. L'effet pragmatique
— la dimension relationnelle du discours — s'y trouve privilégié
au détriment du contenu informatif ou conceptuel. La rime, symbole
musical, est le coeur du mot dont elle porte l'essentiel de l'efficace.
Son articulation singulière lui confère une signification synthétique,
à l'instar du caractère graphique qui lui est apparié.
5.
Une écriture synthétique
L'écriture
chinoise a elle-même mis en valeur le génie synthétique de la langue
et conforté le lien qui attache le son, la figure et le sens, à
l'opposé des écritures alphabétiques qui ont rompu ce rapport de
nécessité sémantique pour développer une représentation analytique
segmentale de la prononciation du verbe. De fait la forme figurative
du caractère chinois, libérée de la nécessité de représenter le
son, a connu une évolution graphique propre, alors que les écritures
phonologiques ont été conduites, plus ou moins, à épouser l'évolution
phonique de la langue.
Les
traits distinctifs constituant le son ou la figure du mot chinois
ne s'ordonnent pas dans le temps mais sont donnés en bloc, sur le
mode spatial. Le son et la figure s'interprètent, l'un et l'autre,
d'un seul mouvement. L'unité de base, sonore ou graphique, se décline
en classes d'homophones, identifiables selon leurs figures, ou en
classes de caractères qui peuvent être rassemblés selon leur plus
ou moins grande proximité phonique.
Les
développements graphique et phonologique de la langue chinoise ont
suivi des chemins parallèles à partir de traits de base élémentaires
analogues. D'un côté, la "rime", dont l'origine ou la
connotation musicale est évidente, se décline à la fois suivant
le ton et suivant un jeu d'oppositions de traits distinctifs vocaliques
puis consonantiques ; de l'autre côté, le geste — ou sa trace, le
trait continu ou brisé, horizontal ou vertical, droit ou courbe,
etc. — correspond aux traits distinctifs graphiques et propose un
support figuratif au vocable. La complexité du noyau vocalique permet
une multiplication des items à l'intérieur d'une mêe articulation,
de même que la multiplication du nombre de traits et la composition
de figures élémentaires permettent la création de nouveaux items
écrits. Les deux systèmes sont cependant autonomes (contrairement
à ce qui se produit dans les écritures de type alphabétique). Il
se développe parallèlement une logique de l'écrit et une logique
de l'oral. La logique de l'écrit, ou plus précisément de l'image,
organise dans l'espace un petit nombre de traits et de figures dont
la composition produit un sens nouveau, la logique du son établit
un certain nombre de configurations sonores disponibles à la prononciation
des figures. L'écrit ne peut donc rendre compte de l'évolution de
l'oral et, réciproquement, rien ne permet d'établir la prononciation
d'un mot d'après sa configuration écrite.
La création des dictionnaires
de rimes devait donc permettre d'apporter une solution originale
au problème de la prononciation correcte des items, non pas en attribuant
aux traits phonétiques un équivalent graphique, mais en classant
les mots en quelques grandes familles. A défaut de pouvoir établir
la prononciation d'un caractère à partir de sa figure, on put ainsi
identifier l'ensemble des caractères dont le ton et la rime étaient
identiques. A chaque classe de rimes fut attribuée une figure générique
appelée "caractère-mère" qui fixait la prononciation des
items selon le mode : si X appartient à la classe de Y, il se prononce
comme Y (au segment consonantique initial près). Le choix du nombre
des rimes retenu et le contenu de chaque classe a varié d'une époque
à l'autre, en fonction des critères de prononciation appliqués à
l'analyse du noyau vocalique. On en dénombre selon les dictionnaires
de 100 à 200 environ, selon que les compositions vocaliques complexes
(ouvertes par une semi-voyelle palatale ou vélaire [j ou w]) étaient
ou non rassemblées avec les voyelles simples.
6.
La contribution phonologique mongole
L'usage des dictionnaires
de rimes, tels qu'ils se présentaient juqu'à la fin de l'empire
des Song, permettait de perpétuer la prononciation des mots vieillis
(ce qui facilitait l'étude des classiques) et de corriger les altérations
régionales de la prononciation des voyelles (ou des tons) mais n'apportait
que des informations indirectes et partielles sur les segments consonantiques
et leur évolution.
L'apport déterminant
pour l'achèvement du processus de description explicite de la phonologie
du chinois fut le fait des grammairiens de l'empire des Yuan. Cette
période donna lieu en effet à la publication en écriture alphabétique
mongole des deux dictionnaires de rimes chinoises (Menggu-yunlüe,
"Abrégé des rimes [chinoises en écriture] du mongol" et
Menggu-ziyun "Les rimes [chinoises] en caractères mongols")
inspirés du livre de rimes Gujin-yunhui Juyao "Les principales
rimes anciennes et modernes").
L'alpahabet mongol hphags-pa
(du nom du moine qui l'inventa en s'inspirant de l'alphabet
tibétain), permettait une transcription phonétique complète des
rimes du chinois et le Menggu-ziyun servit de modèle aux
grammairiens de Sejong, pour établir une classification originale
des items du lexique, lors de la rédaction du Donggug-jong.un,
"les rimes correctes du chinois", qui constitue l'une
des uvres majeures de la phonologie coréenne.
7.
L'approche phonologique coréenne
Les philologues et grammairiens
coréens qui entreprirent le travail d'élaboration des "sons
corrects pour l'instruction du peuple" s'inscrivaient strictement
dans la lignée de leurs précurseurs chinois et mongols. Disposant
de ce fait d'une classification très élaborée des phénomènes phoniques
propres au chinois, ils franchirent l'étape d'en proposer ce qu'on
appellerait aujourd'hui une théorie phonématique. Mais, sous l'influence
du génie propre à la langue coréenne et compte-tenu des nécessités
pédagogiques de l'entreprise, cette théorie fut organisée autour
d'une explication analytique — là où le chinois avait toujours privilégié
une approche synthétique — des phénomènes phoniques.
Le travail d'élaboration
des "sons corrects" donna lieu à un ensemble de recherches
et de publications parallèles (Hunmin-jong.um, les "Sons
corrects [du coréen]", 1446, Donggug-jong.un, les "Rimes
correctes [du chinois]", 1447, et Hongmu-jong.un Yoghun,
"Transcription [phonétique] de Hongwu-zheng.yun et commentaires",
1455). Ces travaux rendaient compte des deux préoccupations conjointes
du roi Sejong de décrire phonétiquement la langue chinoise et d'élaborer
un outil de transcription vernaculaire du coréen.
Pour atteindre ces deux
objectifs, il était nécessaire de construire une théorie phonématique
qui manifestât à la fois le génie synthétique, à dominante vocalique,
de la langue chinoise et le génie analytique, à dominante consonantique,
de la langue coréenne. Il fallait autrement dit établir les statuts
respectifs de la voyelle et de la consonne à l'intérieur de la syllabe,
qui elle-même devait être distinguée de la rime, aisément confondue
en chinois avec le caractère.
Le travail des phonologues
coréens consista donc à briser la coquille des "caractères-mères"
des dictionnaires chinois pour mettre en évidence leurs composants
vocalique et consonantique. Cette démarche fut facilitée par le
fait que les mots coréens étant de nature polysyllabique, la "rime"
ne pouvait y être assimilée à une unité de signification. Par ailleurs,
la structure syllabique du coréen (C-V-C) obligeait à attribuer
à la consonne une valeur de position, ce qui n'était pas nécessaire
en chinois où la structure syllabique de base est C-V.
Ces deux contraintes
conduisirent à établir des unités de "deuxième articulation"[18] (la syllabe et le "son"),
dénuées de sens dans le lexique, mais participant à la structure
du mot. Le lexique pouvait cesser dés lors d'être un ensemble ordonné
autour des "caractères-mères" (les rimes) pour devenir
une classification purement phonétique sur la base des segments
constituant le mot.
L'ordre
d'apparition des items du dictionnaire est particulièrement éclairant
quant à ce processus. Les premiers livres de rimes chinois classaient
les rimes 1) suivant leur ton 2) suivant le noyau vocalique (les
éléments d'une même rime étant distribués au hasard à l'intérieur
de la classe).
Les
dictionnaires de l'époque mongole introduisirent le segment consonantique
initial comme principe de classement systématique à l'intérieur
de la rime. Et enfin, le Donggug-jong.un rejeta la classification
par tons en fin d'analyse.
Ce
choix mettait en avant la structure segmentale du mot au détriment
de sa valeur prosodique. On peut dire encore qu'il révélait ou qu'il
privilégiait la dimension linéaire, analytique et littéraire de
la langue au détriment de sa fonction synthétique, pragmatique,
orale, ce qui fut confirmé d'une part par la classification systématique
des consonnes initiales, d'autre part par l'introduction du classement
des consonnes finales (qui n'étaient jusque là traitées que comme
des variantes vocaliques assujetties au ton). Il manifestait enfin
une conception canonique de la syllabe (Consonne initiale-Voyelle-Consonne
finale) qui n'était pas nécessaire à la description du chinois mais
qui était en revanche absolument indispensable à la description
du coréen.
C'est
ainsi que s'opéra un renversement des critères d'analyse qui dépouillait
le mot du lexique de sa valeur sémantique pour mettre en évidence
sa structure phonique intime, abstraite. Dès lors, les "caractères-mères"
(dont le choix était arbitraire) perdirent leur valeur d'emblèmes
au profit de caractères phonétiques dénué de signification.
On
peut penser que cette "révolution" phonologique ne s'est
pas faite sans atermoiements dans une culture où le son est indissociable
de la figure et du sens. Et c'est peut-être là qu'il faut chercher
l'origine de la justification articulatoire des lettres consonantiques
et de la justification métaphysique des lettres vocaliques, dans
la création des "sons corrects".
8.
L'écriture segmentale
Là
où les Chinois utilisaient un "caractère-mère" pour représenter
toute une classe d'items, les Coréens inventèrent l'usage d'un symbole
générique qui caractérisait le trait phonique partagé. Il ne s'agissait
pas, dans un premier temps, de renoncer à la classification en rimes
mais d'y apporter une amélioration en créant une subdivision des
items d'après leurs segments consonantiques initiaux. Autrement
dit, l'approche analytique du système phonologique conduisit les
grammairiens de Sejong à inventer un ensemble de symboles nouveaux
pour représenter des unités qui n'avaient pas d'existence autonome
dans la langue.
Cette
invention d'un alphabet phonétique ne se fit pas sans référence
à l'alphabet mongol hphags-pa, dont les savants coréens avaient
connaissance, mais l'apport original tint à leur volonté de donner
une signification aux unités ainsi mises au jour. Chaque consonne
de base devait rendre compte du lieu de son articulation ; chaque
consonne dérivée devait rendre compte des traits acoustiques appliqués
à la consonne de base. Quant aux voyelles, ou sons médians, elles
furent créées de toutes pièces et firent correspondre des unités
graphiques élémentaires aux unités phoniques élémentaires. L'analyse
en traits distinctifs proposait une vision générative du système
vocalique du coréen, tout se passant comme si l'ensemble des voyelles
procédaient par différenciation progressive d'un unique son de base.
Les deux premières oppositions langue réractée / langue non réractée
(antérieure / postérieure), superficiel / profond (fermé/ouvert)
permirent d'établir les trois voyelles cardinales. Puis les autres
furent dérivées, selon le même principe que les consonnes, par ajout
de traits articulatoires distinctifs.
Cette
théorie de la différenciation progressive à partir d'une unité indistincte,
permettait de donner une application concrète à la vieille métaphysique
chinoise du yin-yang, selon laquelle toute chose procède de trois
éléments fondamentaux (le Ciel, la Terre et l'Homme). La figure
complexe apparaît ainsi comme une construction à partir d'éléments
simples, de même que le son complexe est un arrangement de traits
articulatoires élémentaires)[19]. Si l'on ne renonçait
pas à l'idée que la figure puisse avoir une relation avec le contenu,
on créait en revanche une conception atomistique abstraite du langage
où le sens procédait de la complexité des formes par-delà l'imitation
du référent).[20]
Cette
théorie sous-tend corollairement une conception dynamique de la
genèse des lexiques (et de la représentation) où la multiplication
des items se fait dans un jeu d'interaction entre le monde du référent
et le support symbolique de représentation (parole ou écriture).
L'ensemble des unités de langue s'y constitue peu à peu pour donner
un support à l'interprétation du référent, non pas en proposant
une figuration proprement dite de la chose mais en permettant à
la chose de s'objectiver à travers sa formulation ou sa figuration.
La
théorie de la syllabe quant à elle permettait de conserver un pont
entre la théorie syllabique chinoise et l'approche analytique du
son. En effet, l'unité prosodique de la rime y était préservée grâce
à la figuration homogène de la syllabe. Cela permettait de maintenir
l'idée, propre à la phonologie chinoise, que les traits consonantiques
(initiaux ou finals) ne sont que des caractères appliqués au noyau
vocalique qui constitue en dernière analyse le fondement de la parole.
*
La théorie phonologique
sino-coréenne, développée par le roi Sejong et ses académiciens,
proposait donc un cadre souple et original à la représentation phonétique
des deux langues. Elle mettait également en évidence l'antagonisme,
sans doute latent dans toute langue naturelle, entre un principe
synthétique, lié à l'oralité et à la fonction pragmatique du langage,
et un principe analytique, lié à la figuration et plus généralement
à la fonction descriptive de la langue.
Le chinois a développé
jusque dans son écriture la tendance synthétique, bloquant peut-être
par là même les possibilités descriptives et spéculatives propres
aux jeux de dérivation, de composition et de flexion, mais privilégiant
le jeu dialogique intersubjectif, alors que les langues analytiques
— dont le coréen — valorisaient la fonction référérentielle, constative
et spéculative, de la langue au détriment de sa fonction relationnelle.
La segmentation du mot
en unités commutables, et l'idée consécutive qu'on peut fabriquer
du sens à partir d'un arrangement d'éléments dépourvus de fonction
sémantique, était sans doute latente dans les dictionnaires de rimes
et les tables phonétiques chinoises, de même qu'elle est patente
dans l'écriture alphabétique occidentale, mais il semble bien qu'elle
fut revendiquée pour la première fois comme telle par les Coréens,
sur la base d'une vision cosmogonique, métaphysique, du monde.
L'idée qui sous-tend
la théorie phonologique de Sejong est que le sens procède de la
différence ou de la séparation d'un élément en deux parties. C'est
ainsi qu'une émission vocale de base, indifférenciée, peut donner
naissance à deux types de voyelles, antérieure et postérieure, que
l'on ne caractérise pas par la description de leurs propriétés intrinsèques
mais par leur propriété négative d'être différente l'une de l'autre.
Ce schéma de modélisation
des effets de sens se fonde sur l'idée abstraite que le sens naît
1) du partage et non de la représentation, 2) de la combinatoire
d'un certain nombre d'éléments. En ce sens, l'écriture n'a pas seulement
pour objet de représenter les choses (ni même les mots) mais bien
de les créer ou en tous cas de leur donner la possibilité de se
manifester dans le cadre d'un processus énonciatif relationnel.
La multiplication des items d'une langue procèderait en conséquence
de la nécessité, liée à un échange, de distinguer deux éléments
confondus jusque là dans une forme commune.
On ne peut manquer de
mentionner qu'à la même époque se généralisait en Corée l'usage
des caractères mobiles d'imprimerie en métal, qui marqua à sa façon
le renversement de la procédure de représentation synthétique en
procédure analytique[21].
De l'invention chinoise des planches d'imprimerie en bois à l'utilisation
des caractères d'imprimerie mobiles en métal, se produisit en effet
plus qu'une évolution technologique, une véritable révolution épistémologique.
Il s'est agi, pour la première fois au monde, de dissocier la fonction
représentative de l'écriture de sa fonction énonciative.
La
fabrication de caractères d'imprimerie mobiles — et il s'agissait
alors de la figuration de caractères chinois —créait un objet coupé
de tout contexte énonciatif et donc déconnecté de sa fonction performative.
Elle lui conférait une valeur abstraite pour un usage potentiel.
Cet objet apparaissait ainsi comme une pure réserve de sens, un
type, selon la terminologie de Peirce. L'idée en aurait d'ailleurs
été empruntée à la gravure des pièces de monnaie, dont la valeur
fixe était indépendante de la situation d'échange.
On
vit ainsi se dissocier, pour la première fois, à travers la création
des caractères mobiles, la double fonction du verbe. Le mot se manifestait
à la fois comme un outil de représentation, à valeur fixe, que l'on
peut cataloguer et ranger dans une case, sans qu'il perde sa valeur
potentielle, et le support d'une expression, d'un échange, d'une
énonciation délibérée, créative de sens et d'effet pour peu qu'on
le connectât avec quelques uns de ses semblables. Autrement dit,
l'invention de l'imprimerie rendit manifeste la double fonction
dénotative ou constative, attachée au contenu intemporel de la figure,
et performative ou illocutoire, portée par l'agencement des items,
propre à tout langage. En ce sens, la création des caractères mobiles
d'imprimerie fut sans doute la première manifestation concrète de
ce que Saussure qualifiera de langue, autrement dit de code
synchronique propre à une communauté linguistique. Cette séparation,
qui nous semble aujourd'hui si naturelle que certains se demandent
si elle n'est pas tout simplement inscrite dans les gènes, ne fut
probablement que l'effet d'une très lente maturation, dont on peut
repérer les stades d'évolution dans les efforts que firent les Chinois
pour mettre de l'ordre dans l'usage de leur langue.
On
peut maintenant s'interroger sur le curieux hasard qui a voulu que
l'invention des caractères mobiles se soit d'abord appliquée à la
représentation de caractères de type idéographique ou pictographique
plutôt qu'à une écriture de type alphabétique ou syllabique. Il
semblerait en effet que la segmentation phonologique se prêtât mieux
que toute autre au jeu de dominos propre à l'imprimerie et ce à
la fois parce que le nombre de caractères nécessaires est infiniment
moindre et parce que les segments phonologiques dénués de sens avaient
plus que les autres vocation à être traités comme de purs signifiants.
Or, l'histoire des multiples et anciennes écritures occidentales
non seulement ne rend compte d'aucune tentative systématique de
création de caractères mobiles, jusqu'à Gutenberg, mais il semble
bien que l'idée soit venue à ce dernier d'Extrême-Orient et plus
précisément de Corée...[22]
On
peut avancer l'hypothèse que l'invention de l'imprimerie est liée
à un processus de désacralisation de l'écriture. Elle supposait
que fût rompu le lien, de nature magique, qui attache le son, la
figure et le sens. Sans doute cette dissociation n'a-t-elle pu se
faire qu'en deux temps, un premier temps qui respectât la figure
— d'où l'invention chinoise — et un deuxième temps qui appliquât
le procédé à un usage phonologique — d'où l'invention de Gutenberg.
Les imprimeurs coréens, quant à eux, auraient servi de relais entre
le génie synthétique chinois et le génie analytique européen, anticipant
ainsi à leur façon la vision phonologique intégrée des grammairiens
du roi Sejong.
Notes :
[1]
Les arguments concernant en particulier l'administration
de la justice sont exposés dans la postface de Chong Inji (voir
supra chapitre 2).
[2]
Tout le paradoxe du génie de Sejong est d'avoir puisé dans l'héritage
chinois les ressources nécessaires à l'affirmation nationale — culturelle
et politique — de la Corée.
[3]
L'un des soucis du roi Sejong était de favoriser la conservation
des chants et danses populaires qui constituaient une part importante
des fêtes rituelles du palais. La langue et l'écriture chinoises
se prêtaient fort mal à cette entreprise.
[4]
La préface de Sejong à la promulgation des "Sons corrects"
va à l'encontre de cette affirmation, mais elle fut bien sûr écrite
après l'achèvement du travail. Tout pousse à croire que les conséquences
de l'invention ont largement dépassé les prévisions les plus optimistes
des géniaux concepteurs. On note par exemple que parmi les ouvrages
en écriture vernaculaire commandés par Sejong ne figurent aucune
encyclopédie, ni aucun dictionnaire sino-coréen.
[5]
Voir infra l'article de Lee Don-Ju
[6]
Voir à ce propos : Roman Jakobson, "La fonction poétique du
langage", in Essais de linguistique générale (Paris,
Minuit, 1963).
[7]
"Pour composer en chinois, il n'y a pas (puisque cette langue
s'est refusée à demander tout appui à une syntaxe variée et précise)
d'autre moyen que de recourir à la magie des rythmes. On ne peut
arriver à s'exprimer qu'après un apprentissage où l'on s'est entraîné
à employer, dans leur pleine efficacité, non seulement des formules
proverbiales, mais encore des rythmes consacrés."
Marcel
Granet, La pensée chinoise (Paris, Albin Michel, 1999), p.
69.
[8]
"Le chinois offre le cas, vraiment aberrant pour une langue
de civilisation, d'un état où la fonction d'appel est au premier
plan, où le langage a pour fin, non pas tant de représenter une
réalité objective que de suggérer des sentiments et des attitudes.
Il ne s'agit pas seulement de constater ce pragmatisme, ni de relever
les traits qui opposent le chinois au type intellectualisé des langues
modernes ou même de l'indo-européen : il s'agit de définir, positivement,
un système linguistique qui est en rapport avec un mode de pensée,
et un mode de pensée qui, par son expression linguistique elle-même,
est solidaire d'une tradition sociale." Louis Gernet, préface
aux Etudes sociologiques sur la Chine de Marcel Granet (Presses
Universitaires de France, Paris, 1990), op. cit.
[9]
Marcel Granet, Fêtes et chansons anciennes de la Chine (Paris,
Albin Michel, 1982).
[10]
Shijing, selon la transcription pin-yin.
[11]
Marcel Granet, Langue et pensée chinoises, p.138, in Etudes
sociologiques sur la Chine (Presses Universitaires de France, Paris, 1990).
[12]
"Le sens de chaque vers (son organisation syntaxique et logique)
n'est sensible que par le rapprochement du vers symétrique du distique.
Les hémistiches forment eux aussi, en quelque manière, un ensemble,
si bien qu'en insistant sur les césures, les distiques à rimes plates
apparaissent comme des couplets de quatre vers à rimes alternées
: sous l'aspect où se présentent actuellement beaucoup de chansons
du Che king, l'hémistiche doit être considéré comme un vers
complet." M.
Granet, ibid. note 1, p. 126.
[13]
Voici l'une des chansons rapportée et traduite par Marcel Granet,
in Fêtes et chansons anciennes de la Chine
(Paris, Albin Michel, 1982), p. 144.
"La courge a des feuilles amères
le gué a de profondes eaux !"
"Aux
fortes eaux, troussez les jupes
soulevez-les aux basses eaux !"
"C'est
la crue au gué où l'eau monte,
c'est l'appel des perdrix criant !"
"L'eau
monte et l'essieu ne s'y mouille !
perdrix crie, son mâle appelant !"
"L'appel
s'entend des oies sauvages
au point du jour, l'aube parue !"
"L'homme
s'en va chercher sa femme,
quand la glace n'est point fondue !"
"Appelle
! Appelle ! homme à la barque !
que d'autres passent ! moi, nenni !"
"Que
d'autres passent ! moi, nenni !
moi, j'attendrai le mien ami !"
[14]
On pense au long développement que Marcel Granet a consacré aux
auxiliaires descriptifs de la langue chinoise et à la conclusion
qu'il en tire : "Par leur caractère d'onomatopées les mots
furent, dès l'origine, affectés d'une espèce d'immobilité phonétique
qui rendait difficile tout développement de la langue obtenu par
la création de formes grammaticales et par l'usage des dérivations.
Ce développement devint impossible quand les monosyllabes pittoresques
furent associées à des idéogrammes indéformables. Cette jonction
de monosyllabes invariables à des idéogrammes a arrêté tout progrès
grammatical ou syntaxique ; et, dès lors, le besoin de traduire
la réalité sous formes d'images concrètes n'a pu continuer de s'exercer
autrement que par des inventions graphiques : d'où, pour une langue
monosyllabique et nécessairement pauvre en phonèmes distincts, une
prodigieuse floraison idéographique. Cette primauté du rôle de l'écriture
dans l'expression de la pensée a déterminé une séparation profonde
de la langue écrite et de la langue parlée [dont le développement
même] a été retardé par l'influence de la langue écrite qui, monosyllabique
et idéographique, s'est trouvée quasiment fixée une fois pour toutes."
Marcel
Granet, Etudes sociologiques sur la Chine, "Quelques
particularités de la langue et de la pensée chinoises" (Paris,
P.U.F. 1953), p. 119 .
[15]
Le dictionnaire de rimes Ji-Yun, publié en 1039 comprenait
53525 caractères.
[16]
La construction polysyllabique n'est pas absente du chinois, ne
serait-ce que pour accueillir les termes d'origine étrangère, mais
la composition de mots prévaut dans la structuration du lexique
sur la composition de syllabes.
[17]
Voir André Martinet, Eléments de linguistique générale (Paris,
Armand Colin, 1996).
[18]
Voir supra note 52.
[19]
Cf. Roman Jakobson, op. cit.
[20]
On ne peut manquer de noter qu'elle rejoint à la fois les théories
contemporaines de l'information (cf. Robert Escarpit, L'information
et la communication, Paris, Hachette, 1991) et les développements
de la théorie phonologique de l'Ecole de Prague (cf. Roman Jakobson,
op. cit.).
[21]
"En 1403, T'aejong [père de Sejong] publia un décret pour rétablir
le Chuja so, la fonderie nationale de caractères d'imprimerie,
où les caractères devaient être fondus en bronze. Pour gouverner,
dit le décret royal, il faut répandre la connaissance
des lois et des livres, de façon à remplir la raison et à rendre
droit le coeur des hommes. De la sorte, on réalisera l'ordre et
la paix. Notre pays est situé à l'Est, au-delà de la mer, aussi
les livres de la Chine y sont-ils rares. Les planches gravées s'usent
facilement, de plus, il est difficile de graver tous les livres
de l'univers. Je veux qu'avec du bronze on fabrique des caractères
qui serviront pour l’impression, de façon à augmenter la diffusion
des livres. Ce sera un avantage sans limites. Quant aux frais de
ce travail, il ne convient pas qu'il soit supporés par le peuple,
mais ils incomberont au trésor du palais."
Lee,
Hee-Jae : La typographie coréenne au XVème siècle, (Paris,
Ed. du Centre national de la recherche scientifique, 1987), p. 5.
[22]
En 1455, Gutenberg édite la première Bible imprimée. Il "invente"
ainsi l'imprimerie européenne en s'inspirant de poinçons métalliques
rapportés d'Extrême-Orient par des marchands Hollandais. De fait,
les premiers caractères d'imprimerie mobiles de type alphabétique
apparurent dans le texte du Hunmin-jong.um, en 1446 soit
neuf années avant l'invention de Gutenberg!
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