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Jean
Léonce Doneux
Une
leçon d'écriture
Avec
modestie, lorsqu'on les lit, les auteurs coréens qui abordent
cet objet qu'est l'écriture han-gul la mesurent à l'aune des théories
les plus récentes dans les domaines de la phonético-phonologie,
de l'écriture et du langage en général. Lorsqu'ils en concluent
que l'enfant n'a pas démérité, c'est plus que recevable
: évident.
Mais
on peut aller plus loin, de notre côté, et poser la question
en ces termes : cette construction de l'écriture coréenne
n'aurait-elle pas des leçons à nous livrer ? N'est-elle
pas un élément important à prendre en considération dans
les débats actuels autour des écritures, de leur naissance,
de leur structuration, de leur évolution, de leurs rapports
avec la langue, de leur portée sémiologique ?
1. L'alphabet han-gul
et son adossement culturel
Il
n'existe sans doute pas, dans l'histoire de l'Homme, d'inventions
a nihilo. Les textes avoisinants montrent bien que la Corée
a baigné dans un entourage d'écritures diverses dont, du
côté mongol ou par le bouddhisme, des segmentales. Mais
il est néanmoins des constructions qui ressemblent largement
à de vraies fondations, et il apparaît bien que pour le
tracé des caractères, le han-gul
n'est fondé sur aucun alphabet préexistant. Ce n'est pas
un cas historique unique, car il est repérable dans certaines
écritures africaines récentes, mais le fait mérite réflexion.
Cet
alphabet est donc totalement segmental, ce qui suppose déjà
une longue connaissance phonétique et phonologique préalable.
Mais il a plusieurs particularités. La première est un développement
graphique à partir des traits phoniques élémentaires, par
quoi le han-gul n'atteint pas seulement la segmentation
en phonèmes, mais aussi ses constituants. Comme en physique
contemporaine, l'atome est lui-même décomposé.
Pour
les consonnes, il est particulièrement intéressant de noter
que la nasale /n/ reçoit le graphème le plus simple. On
discute beaucoup actuellement sur la profondeur historique
des nasales, certains linguistes estimant qu'il existe des
groupes de langues où les consonnes nasales sont tardives,
issues des voyelles nasales qui seraient, elles, bien plus
anciennes. Mais, indépendamment ou non de cette controverse,
placer le /n/ dans les sons fondamentaux, dont sont issus
par ajouts et les autres dentales et le /m/, rejoint assez
bien une suggestion pas trop ancienne d'un linguiste africaniste,
selon qui /n/ est la moins chargée en traits des consonnes,
et donc très susceptible d'altération ou d'effacement, ce
qui se vérifie dans différentes langues, du portugais (*bona
> boa "bonne") à ces langues africaines ou
*m comme nasale résiste beaucoup mieux synchroniquement
que *n dans des contextes fragiles comme la finale de mot.
Dans
l'adjonction progressive de 'coups de pinceau' aux symboles
primaires, toute une théorie sur l'échelle des traits apparaît,
avec des dispositifs particulièrement heureux. Ainsi, la
force des aspirées est inscrite en premier, puis le relâchement
constitué par les affriquées. Ainsi encore, les longues
(ou géminées) sont notées en doublant le signe, mais sans
séparation, ce qui est bien le propre des longues (fermeture-allongement-ouverture
et non fermeture-ouverture + fermeture-ouverture), et procède
donc aussi d'une compréhension très fine de la réalité phonique.
Mais
le plus novateur, le plus étonnant est la manière dont les
caractères dessinent en quelque sorte les réalités articulatoires.
Même l'Alphabet Phonétique International, pourtant
oeuvre de phonéticiens, n'a pas été établi sur cette
base, puisque dans son fondement on s'est contenté de reprendre
en premier les lettres de l'alphabet latin, avec une valeur
attestée dans tel ou tel groupe de langues, comme le j valant
pour le yod à l'instar de l'allemand ou du néerlandais.
Cela
n'a pas plus été le cas d'autres écritures adaptant à une
langue un alphabet déjà en usage ailleurs, ou même s'en
inspirant largement. Ainsi l'alphabet tibétain, qui s'inspire
de l'écriture indienne lantsha,
la remanie mais sans plus ; il n'introduit aucun trait visible
qui dirait que ceci est la bouche, cela la position de la
langue. Ce que fait précisément le han-gul.
C'est
un peu comme si le dessin figuratif du mot dans l'écriture
chinoise avait été reporté sur le phonème en han-gul. Ce qui, il faut le remarquer,
est moins faire de l'iconique qu'abstraire un logo à partir
d'une représentation déjà reconstituée du réel. D'autant
que dans la parole, il n'y a guère que le mouvement des
lèvres qui soit repérable visuellement, tout le reste demandant
en quelque sorte une analyse anatomique mentale de ce qui
se passe dans nos organes.
Quant
à l'analyse articulatoire et auditive qui commente, explique
et justifie l'alphabet han-gul, et indépendamment tout d'abord de sa liaison à des systèmes
de pensée, elle mérite également attention.
On
peut s'étonner de voir opposer, comme d'ailleurs dans la
réflexion chinoise, des dentales antérieures à des dentales
molaires, ce qui n'est pas courant dans nos taxonomies phonétiques
européennes. Il est plus habituel chez nous d'opposer la
pointe de la langue (apicales, dentales) à son dos (palatales,
vélaires) pour un contact avec les dents ou le palais. Mais
pourtant, quand on y regarde bien, on s'aperçoit que Jakobson
avait donné, dans ses relevés sur la valeur auditive des
sons, une frontière séparant les sons diffus (à l'avant)
des sons compacts (à l'arrière), et c'est bien ce que propose
déjà l'analyse coréenne.
De
même, en lisant les textes, on se rend à l'évidence que
nos lèvres sont sèches de nature et que, pour les humecter,
il faut y passer la langue, mais que par contre la gorge
est toujours humide, mouillée continuellement par la salive.
Et alors, on se souvient qu'après tout on a bien nommé "mouillure"
la palatalisation dans les langues slaves.
D'autres
considérations encore méritent d'être relevées et réfléchies.
Sans vouloir aller trop loin, car plus d'un aspect a déjà
été relevé dans d'autres textes de cet opuscule, on peut
constater que certaines des oppositions de traits dans les
sons, comme doux/fort, clair/opaque ne sont pas très loin
des qualifications acoustiques de Jakobson. Mais le plus
frappant, après le constat de cette 'modernité' de l'analyse
coréenne accompagnant la présentation du han-gul, reste que les explications dernières ne sont spécifiquement
ni auditives ni articulatoires, mais de représentations
mentales plus générales, ce qui permet de passer au point
suivant.
L'adossement
culturel de l'alphabet han-gul,
adossement qui est largement chinois, pourrait, lui, porter
à sourire des esprits très ethnocentriques et peu enclins
à sonder d'autres lieux d'humanité que celui de leur héritage
culturel immédiat. A première vue, parler de la terre et
du ciel, d'eau et de feu ou encore des quatre saisons à
propos du langage et de la parole fait soit naïf soit abusivement
éclectique. Et pourtant, la manière de relier l'ensemble
technique qui
est proposé au peuple pour écrire sa langue à des 'principes philosophiques' comme le yin et le yang, ou comme le Principe
unique sont lourds de sens. Concernant le Principe
unique, les phrases suivantes sont à méditer : "En
ce sens, cet ouvrage n'est pas le résultat d'un effort d'intelligence
ni d'une recherche laborieuse vers les sources du langage,
mais le simple produit d'une connaissance intime du Principe manifesté dans la parole. Comme
le Principe est
unique, son usage ne peut qu'être partagé entre tout ce
qui existe, de chair ou d'esprit, sur la Terre comme au
Ciel". On retrouve là, au-delà des différences entre
langues, l'affirmation, récemment reprise en linguistique
occidentale, de la réalité d'universaux dans le langage.
Quant
aux équivalences entre les sons fondamentaux, les cinq éléments,
les points cardinaux et les notes musicales, elles sont
quand même par moment très suggestives. Certaines de ces
'correspondances' coréennes paraissent aller bien plus loin
que notre "poème des voyelles", assez approximatif
au demeurant. Nos langues européennes n'étant pas tonales,
le rapport entre les notes de musique et la langue est rarement
opéré, sauf chez des phonéticiens préoccupés de prosodie
mélodique. Il n'empêche que la mise en équation entre les
sons basiques, venus de la gorge non transformés, et le
LA naturel en musique, si elle n'a pas de valeur absolue,
possède bien la vertu d'un point de référence autour de
la voix pure.
On
remarquera enfin que le recours à ces principes et correspondances
permet de récupérer pour l'écriture han-gul une théorie de la syllabe qui,
si elle n'était pas nécessaire en soi à la constitution
de l'alphabet, donne à l'écriture une charpente supplémentaire,
constitutive de la séparation graphique entre les mots.
Mais qui révèle encore toute une réflexion phonologique
parallèlement menée.
En
structure CVC', C est donné comme comme yin et C' comme
yang. Comme, de ce fait les voyelles et diphtongues forment
les sons intermédiaires (qui relient C à C'), on peut en
conclure que, dans la perspective coréenne, les diphtongues
font partie du noyau et que leur premier élément (w,y,...)
n'appartient pas à l'attaque consonantique.
C'est
contraire à des théories récentes, appliquées entre autres
au français, mais on peut estimer la conception coréenne
plus adéquate. En effet, si "oiseau" [wazo] est
considéré comme équivalent à "watt" [wat], comment
expliquer que le premier oblige à la liaison dans "les
oiseaux" tandis que le second la refuse ? Mais si oi-
représente un noyau diphtongué et non une séquence CV le
problème apparent disparaît.
D'autres
vues renouvelées elles aussi récemment et qui font appel
à des mores simples ou doubles dans le noyau syllabique,
s'accorderaient en revanche parfaitement avec les intuitions
coréennes. Il serait intéressant de connaître sur ce point
l'opinion actuelle des linguistes coréens qui réfléchissent
à ces questions.
2. Sur l'intérêt de han-gul
dans les débats actuels
Dans
les études et controverses récentes sur la constitution
et l'histoire des écritures, deux points sont mis sur le
tapis depuis quelques années. Et si certaines affirmations
parfois péremptoires laisseraient croire que les causes
sont entendues, la construction de l'alphabet coréen devrait
inciter à quelques interrogations.
2.1.
De la conscience segmentale
Une
affirmation qui traverse plusieurs études occidentales récentes,
atteignant jusqu'à des ouvrages de pédagogie de l'écrit,
est que les populations sans écriture ou à écriture 'idéographique'
n'auraient pas une conscience segmentale de la langue (autrement
dit, n'auraient une conscience que des mots, pas des sons
et de leurs différences). Pour les populations restées largement
orales, ceci peut être contesté à partir de réalités, reconnues
par les ethnolinguistes auprès des populations elles-mêmes
— comme les jeux de mots de type verlan, javanais et autres,
de grand usage dans les étapes initiatiques — qui jouent
au minimum sur la syllabe et parfois clairement sur les
phonèmes (métathèses, changement de traits).
On
vérifie aussi là les corrections adressées aux enfants ou
aux étrangers qui apprennent la langue, du genre : "non,
pas 'pëtu', mais 'pëtsu', 'pëtu', c'est pas la même chose",
avec parfois de grands éclats de rire du groupe devant certaines
confusions.
Ou
encore, les demandes d'interprétation portant sur un seul
son, quand les signifiés sont tous deux plausibles en situation
: "c'est dans la cage, ou dans la case ?" Ces
faits se passent d'ailleurs aussi bien dans nos sociétés
à forte prégnance écrite, et il serait téméraire d'affirmer
que la conscience phonologique qu'elles impliquent est due
à une longue habitude de l'écriture de la langue.
L'écriture
han-gul relance encore la question, mais cette fois du côté de populations à tradition écrite : comment une
écriture aussi segmentale que le han-gul
peut-elle s'imposer si les gens n'ont aucune conscience
des sons (et des tons) ?
D'autres
textes de cet ouvrage montrent que l'écriture han-gul
a mis du temps à s'imposer en Corée. Ce serait donc
un lieu facile où exhiber une sorte de volontarisme politique
nationaliste auquel seul on attribuerait la réussite récente
de cette écriture, récusant ainsi toute qualité interne
à son système. Mais le propos est difficile à tenir.
D'une
part, il apparaît bien que ce sont des femmes du peuple
qui l'ont longtemps le mieux conservée — comme d'ailleurs
les femmes touareg au Sahara ont été les meilleures dépositrices
de l'héritage de l'écriture tifinagh
— et cela ramène presque nécessairement à parler de la fluidité
d'emploi du han-gul pour des Coréens sans prétentions
spéciales, donc à une qualité intrinsèque de ce système
graphique.
D'autre
part, on ne peut faire l'impasse, à laquelle nous incitent
à réfléchir les analystes coréens, sur les difficiles rapports
entre l'écriture lexographique venue du chinois et le besoin
d'expression en langue coréenne, bridé par cette écriture
comme l'indiquent clairement les textes de Sejong et de
ses chercheurs. Si le Roi et son entourage s'étaient trompés
sur ce point, on explique mal la permanence de l'usage,
même minoritaire, du han-gul.
Par contre, qu'ils aient eu raison est bien attesté
par le fait, nullement étonnant, que la demande d'une écriture
faite pour la langue coréenne soit restée lancinante jusqu'à
son épanouissement à l'approche du 20e siècle.
Mais
là n'est peut-être pas encore l'enjeu premier, si l'on veut
contester que les populations sans écriture ou à écriture
logographique n'ont aucune conscience quelconque de la segmentation
des mots. Le fait le plus marquant à retenir est que l'alphabet
han-gul n'a été élaboré qu'après une longue
confrontation avec la phonologie
chinoise. Les dictionnaires chinois sont dits souvent "dictionnaires
de rimes", mais il semble que l'expression "dictionnaires
ordonnés en rimes" serait bien meilleure, même si le
souci y apparaît d'offrir des rimes aux rimailleurs, tant
vrais poètes que rédacteurs de recettes de cuisine à mémoriser.
Regardons
nos dictionnaires alphabétiques, et voyons comment ils sont
conçus. Ils suivent un ordre où l'on ne peut percevoir de
rapports ni entre voyelles, ni guère entre consonnes, même
si chez nous M est suivi de N, deux nasales : un hasard
? Sont-ils au moins phoniquement clairs à l'initiale ? Il
ne le sont pas : une initiale O vaut pour /o/ dans "ovale",
mais appelle /u/ dans "ouvrier", /w/ dans "oiseau'
et / / dans " uf". Or, que font les
Chinois lorsqu'ils établissent leurs dictionnaires : ils
classent leurs lexogrammes — hétéroformes par principe,
puisqu'ils sont des 'dessins de mots' — selon l'assonance
du noyau vocalique, ton compris. Les dictionnaires de rimes
chinois sont tout simplement la preuve qu'on peut avoir
une écriture lexographique et mener parallèlement une réflexion
très approfondie sur la phonologie des langues.
Quant
aux Coréens, on ne peut même pas en déduire que, s'ils n'avaient
pas eu les dictionnaires de rimes chinois, ils n'auraient
jamais accédé à une conscience phonologique. Baignant comme
ils l'étaient dans la culture chinoise, ils s'en sont servis,
mais il est évident qu'ils comprenaient de quoi il s'agissait,
et la comparaison des deux langues a, en outre très vite
attiré leur attention sur la différence entre langues et
sur la nécessité de distinguer les rimes pauvres, qui n'atteignent
que le noyau vocalique, et rimes riches, qui incluent consonnes
initiale et finale de la syllabe.
2.2. Monogénèse ou plurigénèse
Un
deuxième lieu actuel du débat est le suivant. Les positions
tenues jusqu'il y a une vingtaine d'années étaient que la
captation de l'écrit s'est déroulée selon un déroulement
unique : pictogrammes > idéogrammes > double approche
morphèmes-sons (hiéroglyphes) > écritures syllabiques
> écritures segmentales (alphabétiques).
Il
s'est développé depuis un courant qui aurait comme point
de référence que toute écriture peut relever tant du phonique,
que du morphologique ou du lexématique et qu'il n'y a pas
de raison de privilégier l'un ou l'autre et de tracer une
ligne historique disant que le progrès humain va nécessairement
de ceci à cela.
La
mise en cause par plusieurs auteurs, dont Leroi-Gourhan,
du caractère primitif des pictogrammes, et même de leur
interprétation comme étant des éléments simplement iconiques,
n'est sans doute pas étrangère à ce renouvellement d'idées.
Mais ce qu'on peut contester est l'usage qui en est fait,
en particulier dans certains jugements portés sur des écritures
actuelles, où l'on mélange un peu trop les choses. Que toute
écriture soit un système visuel ne fait pas pour autant
qu'on doive les aborder toutes, de façon équivalente, comme
étant faites de dessins à simplement mettre une fois pour
toutes dans la rétine, sans aucune considération
pour la systématique interne de ces figures.
De
ce point de vue, le passage de la Corée à une écriture segmentale,
après avoir longtemps testé une écriture morphographique
faite pour une autre langue est un cas à méditer.
On
peut suivre ici les débats qui ont eu lieu en Corée même
sur cette question. L'opposition de certains lettrés, pour
conservatrice qu'elle ait été, indique néanmoins qu'il y
a culturellement plus dans une écriture que le simple fait
de retracer visuellement les mots et les discours de la
langue. De la calligraphie aux mises en page, du dessin
des caractères à l'évocation graphique d'un mot chargé d'histoire
collective ou personnelle, l'écriture 'fait du sens' bien
au-delà qu'en offrant simplement des signifiés à travers
de la graphie systématisée.
C'est
sans doute pourquoi les Coréens glissent volontiers des
idéogrammes chinois dans des textes qui comportent des formules
de politesse, avec des mots qui ont leur poids social ou
sentimental. Un peu comme l'habitude se prend chez nous
de dessiner des cœurs dans des cartes de vœux.
Mais
il reste qu'il y a bien une économie dans les systèmes segmentaux-phoniques
qu'on ne trouve pas ailleurs. La perplexité actuelle — à
partir de l'état présent des écritures du français et de
l'anglais surtout, des écritures comme l'italienne paraissant
à l'abri des doutes — pourrait venir du fait qu'il s'agit
d'écritures très usées, très décalées par rapport à la langue,
d'où la recherche de points d'appui autres que phoniques
et l'évocation d'une part de morphogrammes et lexogrammes
dans ces écritures.
L'écriture
du français et celle de l'anglais sont actuellement parmi
les systèmes graphiques qui offrent le plus d'imprédictibilités
à l'apprenant. Et, à l'examen, il paraît bien que l'écriture
française l'emporte sur l'anglaise dans ce concours. Pour
une double raison. D'abord interne, car si l'inscription
des voyelles est assez aléatoire en anglais, celle des consonnes
reste relativement bien réglée. Tandis qu'en français, l'imprédictibilité
se trouve partout et à tous les niveaux de construction
du système. Ensuite externe, car l'influence américaine
fait désormais qu'il y a pour l'anglais plusieurs écritures
possibles, et qu'on ne se sent vraiment pas obligé aux Etats-Unis
à écrire through ce qui se prononce comme [thru:]. En regard, depuis cent ans,
chaque tentative de réforme de l'écriture française, y compris
la plus récente — d'ailleurs très indigente — a régulièrement
été vouée à l'échec.
Dès
lors, tel avait raison de faire remarquer que l'écriture
du français, si l'on n'y change rien, se mue progressivement
en un système néo-idéographique. Mais il faudrait ajouter
que ce système néo est un système pseudo. Car il n'arrivera
pas avant longtemps à cacher à n'importe quel lecteur qu'entre
les 'dessins' de bouger, bouter, boucher et bouffer,
ce qui fait leur différence est celle des sons à un moment
du déroulement du mot.
Et
donc que le fondement de cette écriture reste segmental,
où toute tentative de réinterprétation morphographique sera
illusoire et trompeuse. On veut bien admettre qu'il faut
désormais visualiser un mot comme "rhino-pharyngite"
pour en retenir la graphie, il n'en reste pas moins qu'il
ne pourrait s'écrire ni "binoyarhomphite", ni
"hrumpff". Or, seul ce dernier pourrait accéder
au statut de lexogramme, à senteur fortement onomatopéique,
tandis que la tentative de "binoyarhomphite" fait
éclater l'évidence que l'écriture du français utilise des
lettres et des groupes de substitution (ici : rh, ph, y),
mais qu'ils se substituent à des éléments bien précis, avec
une valeur phonique
précise, et non à n'importe quoi pour obtenir un dessin
qu'on retiendrait comme on retient les chiffres. Qui, eux,
sont effectivement des constituants d'un sous-système morphographique
à l'intérieur de l'écriture de la langue.
Face
à quoi, pas usée du tout, l'écriture han-gul
montre toute la solidité et la sécurité d'une écriture segmentale
où non seulement chaque phonème est retracé, mais encore
en quelque sorte dessiné avec un appui sur la matérialité
du réel.
3. Des idées et des langues
Un
dernier lieu reste à sonder. Même si les analystes ont apporté
sur ce point bien des correctifs, il reste dans un public
large comme parfois dans nos manuels scolaires une croyance
bien ancrée, selon laquelle les mots ne sont que des répliques
symboliques et obligées des êtres qui peuplent la terre.
Le langage nommerait les choses, des choses matérielles
ou mentales qui lui préexistent et s'impriment en lui comme
dans un miroir. Et, du côté des écritures, cette vision
a fait créer la notion d'écriture idéographique, où la chinoise
sert toujours d'exemple et de référence.
Alors,
une pente assez habituelle, quand on parle de l'écriture
chinoise face aux écritures dites alphabétiques, est d'affirmer
que l'écriture idéographique — puisqu'elle relate des idées
— non seulement aide les Chinois à communiquer là où ils
ne se comprennent pas entre eux, mais pourrait permettre
la même opération pour n'importe qui venant de n'importe
quelle langue et ne connaissant rien du chinois : il lui
suffirait de connaître les 'idéogrammes'.
Mais
alors, ici, la réflexion attribuée au roi Sejong, sur la
difficulté de s'exprimer en coréen par l'écriture chinoise
prend toute sa valeur, lorsqu'il est dit : "... si
bien qu'il nous est impossible, à nous Coréens, d'utiliser
les caractères chinois pour transcrire notre idiome...".
Et on peut l'expliquer.
Même
si on laisse de côté l'hypothèse dite Sapir-Whorf,
selon laquelle ce ne serait pas la pensée qui modèle le
langage, mais le contraire — ce qui n'est pas plus prouvé
— il faut tenir bien compte de deux points.
D'une
part, que le lexique des langues diverge, d'abord dans le
nombre de mots attribuables à un champ donné. Ainsi, "vache",
chez les pasteurs du Rwanda est une sorte de générique passe-partout,
rarement prononcé, qui cède la place à des dizaines de mots
différents selon le sexe, l'âge, la couleur, la valeur d'usage
des bêtes. Ensuite, dans l'extension du mot. Des langues
africaines ne distinguent pas entre "caprins"
et "ovins" ; des langues peuvent avoir un mot
du type "équidé" à la fois pour les chevaux et
pour les ânes, d'autant plus que la coupure d'espèces n'est
pas claire, puisque l'on a des mules, des mulets, des bardots.
Quant aux systèmes qui relient le profane au sacré ou qui
recueillent les représentations mentales collectives des
peuples, il est d'évidence que leur diversité y fait la
diversité des mots et de leurs classes. Il suffit, comme
dans la langue lega
du Congo, que la foudre ait été perçue comme un animal
étrange pour comprendre pourquoi le mot est inclus dans
une classe des animaux, et qu'il apparaisse dans nombre
de contes animaliers.
Par
ailleurs, et quelles qu'en soient les raisons historiques,
il y a des langues dont pratiquement toutes les unités sont
des mots libres, et d'autres qui intègrent des formes liées,
préfixes, suffixes, infixes, aux valences sémantiques très
diverses.
Il
serait d'ailleurs intéressant de se demander s'il n'y a
pas un lien entre une écriture dite idéographique et une
langue "à formes libres", alors que dans les langues
à formes liées ce choix aurait été bien plus difficile à
faire.
Si
l'on suit ce point de vue, une écriture dite 'idéographique',
comme la chinoise, ne reproduit pas des idées, mais des mots (on peut alors proposer le terme d'écriture morphographique ou
lexigraphique) et de ce fait, si l'on passe, en l'utilisant,
à des systèmes linguistiques assez différents, se posent
alternativement ou cumulativement des problèmes lexicaux
et des problèmes morphologiques.
Problèmes
lexicaux de l'extension d'un mot, ou de découpage différent
du champ, ou encore de mots qui existent ici et n'ont pas
de répondants là. Dans un domaine un peu métalinguistique,
comme la définition du champ d'application d'un mot, comment
par exemple écrire dans un système où seul existe un 'idéogramme'
valant pour "cours et étendue d'eau", la phrase
suivante : "Un ruisseau se jette dans une rivière,
laquelle se jette soit dans une autre rivière, soit dans
un fleuve, lequel se jette dans la mer" ?
Problèmes
morphologiques ensuite, entre langues entièrement ou presque
à formes libres doublées d'une écriture morphographique
et l'appropriation de cette écriture dans une langue à forte
présence de formes liées (au sens bloomfieldien, i. e. non
autonomes, ne pouvant à elles seules faire réponse, interpellation,
etc. : préfixes, suffixes, infixes dérivationnels, flexionnels
ou inflexionnels).
Ce
qu'il est intéressant de voir ici, c'est que l'écriture
japonaise tente de compléter la chinoise par des marques
de formes liées — des pratiques identiques existant d'ailleurs
en Corée mais où, en définitive, on préfèrera passer à une
nouvelle réflexion, sur base segmentale-phonique cette fois,
et ce sera le han-gul. Et
ce saut, nous avons à le retenir, lorsque nous nous interrogeons
sur les écritures, leur passé, leur avenir, leur pourquoi.
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