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Kim Jin-Young et Jean-Paul Desgoutte
L'invention
de l'écriture coréenne est, par-delà la manifestation du génie
d'un roi de légende, le point d'aboutissement d'un processus
culturel et politique complexe et paradoxal. C'est également
le point de départ d'une affirmation nationale et d'une révolution
sociale qui mettront cinq siècles à aboutir. L'histoire des
sources, de la maturation et de l'institution de l'écriture
coréenne vernaculaire, s'étend en effet sur près de deux mille
ans, des origines de la phonologie chinoise, que l'on peut dater
de la fin de l'empire des Han[1],
à la promulgation de la république de Corée, en 1948. L'écriture
coréenne est à la fois le résultat tangible d'une lointaine
rencontre entre la tradition chinoise et la tradition indo-européenne
et le fruit direct des mouvements d'échange et de migrations
qui traversèrent l'Asie à l'époque mongole. Produit de profonds
bouleversements et première manifestation d'une lente métamorphose
politique de la nation coréenne, cette invention ne pouvait
se faire sans résistance ni atermoiements. On
en mesure tout l'enjeu, proprement révolutionnaire, à la lecture
des minutes de la querelle suscitée, dans la Cour du roi Sejong,
par le projet de promulgation de l'alphabet coréen. Mais avant
d'en exposer et d'en commenter l'anecdote, il est bon d'en décrire
le décor et d'en situer l'origine.
La dynastie de
Choson (1392-1910)
La
fondation, en Chine, de la dynastie des Ming (1368) précipita
le déclin de la dynastie coréenne de Koryo (918-1392) et marqua
la fin domination mongole en Extrême-Orient. Elle fut suivie
d'un mouvement général de restauration de la tradition proprement
chinoise.
Le
royaume de Choson fut fondé quant à lui par le général Yi Song-gye,
premier souverain de la dynastie des Yi et grand-père du roi
Sejong, qui prit le pouvoir en 1392 sous le nom de roi Taejo.
Issu d'une famille de militaires de renommée récente, le Général
Yi s'était lui-même rendu célèbre par ses victoires sur
les pirates japonais, dont les incursions, commencées au début
du 13ème siècle, étaient devenues chroniques dans le courant
du 14ème.
Les
menaces que les nouveaux maîtres de la Chine firent alors peser
sur les territoires du Nord-Est de la péninsule coréenne divisèrent
la cour en factions rivales. La faction anti-Ming convainquit
le roi de monter une expédition pour défendre les territoires
convoités. Le général Yi Song-gye, pourtant membre de la faction
pro-Ming, en assura le commandement en second. Une fois parvenu
dans l'île Whiwa, à l'embouchure du fleuve Yalou, Yi Song-gye
persuada son armée de rebrousser chemin. De retour à la capitale,
il s'empara du pouvoir, déposa le roi et instaura une nouvelle
dynastie.
Les
réformes de la terre et de l'administration
Le
coup d'état de Yi Song-gye se fit quasiment sans effusion de
sang et l'avènement de la nouvelle dynastie ne provoqua, en
un premier temps, que peu de changement dans le fonctionnement
des institutions. Le nouveau maître du pays promulgua cependant
une réforme agraire qui lui permit d'écarter du pouvoir les
anciennes familles terriennes de la dynastie Koryo au profit
des fidèles de sa faction. Il institua ainsi une classe de Sujets
Méritants, recrutés parmi les lettrés de son entourage,
et leur confia, au travers du Conseil du trône l'essentiel du
pouvoir politique. Ces clercs méritants restructurèrent
le corps administratif, à l'instar de ce qui se passait en Chine,
selon les principes et idéaux confucéens.
Une querelle de succession, à l'issue
du règne des deux premiers rois, Taejo (1392-1398) et Chongjong
(1399-1400) conduisit le troisième monarque, Taejong (1401-1418)
à élargir la réforme administrative et politique du royaume.
Il développa sa nouvelle capitale, Séoul, transforma le Conseil
du Trône en un Conseil d'Etat (Uijongbu) dont l'autorité
était réduite, et créa six ministères, dépendant directement
de sa personne.
La réforme administrative eut globalement
pour effet bénéfique de substituer à l'ancienne classe corrompue
des caciques de la dynastie Koryo une nouvelle classe de jeunes
fonctionnaires compétents et ambitieux, mais elle eut également
pour conséquence de doter le pays d'un système administratif
et social rigide, qui se révéla à la longue injuste et improductif[2].
Le
royaume de Sejong (1418-1450)
Sejong
(1397-1450) hérita d'un royaume apaisé, pourvu d'une solide
administration. La réforme des concours de recrutement avait
non seulement permis un assainissement du corps des fonctionnaires
mais également suscité le développement d'une activité intense
de recherche, d'analyse, de compilation et d'édition des textes
classiques chinois qui servaient de fondement à l'enseignement
officiel [3].
Troisième
fils de Taejong, le nouveau roi avait grandi dans un monde en
pleine ébullition savante. Passionné de philologie et curieux
de toutes les sciences, il poursuivit et développa l'œuvre engagée
par ses prédécesseurs. Il réanima en 1420 le Chiphyon chon,
l'Académie royale (créée en 1399 mais sans activité notable
jusque là) où se rassembla bientôt une pépinière de jeunes savants.
Cette assemblée de lettrés fut le berceau de multiples inventions
et réformes. Sejong se consacra lui-même à une foule de recherches
et d'applications dans des domaines aussi variés que la médecine,
l'astronomie, l'agriculture, la musique, l'art militaire, etc.
[4].
Prince
éclairé et humaniste, Sejong est resté dans la mémoire de la
nation coréenne comme l'exemple du bon monarque, soucieux du
bien-être et de l'éducation de son peuple. C'est ainsi qu'après
s'être consacré à la réforme foncière, à l'amélioration des
récoltes, à la santé publique, etc. il engagea, dans la deuxième
partie de son règne, ce qui en restera le chef d'œuvre, l'élaboration
d'un alphabet proprement coréen "qui facilite à tout un
chacun l'apprentissage de l'écriture pour un usage quotidien."
Les
travaux de recherche et d'élaboration qui conduisirent à la
promulgation des "Sons Corrects" sont présentés par
ailleurs, mais il nous intéresse d'évoquer ici la querelle qui
opposa peu avant la promulgation, le monarque à la frange la
plus conservatrice de ses académiciens. Cette querelle, que
l'on pourrait qualifier de querelle des anciens et des modernes,
apporte un éclairage tout particulier à la fois sur la personnalité
— inhabituelle pour un potentat — du roi Sejong et sur la difficulté
que peut rencontrer un créateur visionnaire à faire partager
sa prescience politique.
La
querelle de l'écriture
La querelle de l'écriture se développa
sur un fond de crise entre Sejong et les dignitaires du royaume.
Sejong, vieillissant, fatigué et malade, souhaitait depuis de
nombreuses années confier à son héritier la gestion des affaires
courantes pour se consacrer tout entier à ses recherches linguistiques
et philologiques. Ce désir se heurtait à l'intransigeance des
censeurs, dignitaires de la Cour et de l'Académie qui voyaient
d'un mauvais oeil les "lubies" réformistes de leur
monarque. Sept d'entre eux se rassemblèrent pour rédiger à l'intention
du roi un mémorandum critique. Choe Malli, doyen de l'Académie
fut chargé de s'en faire le rapporteur. L'entrevue nous est
rapportée par la chronique du royaume. Elle eut lieu le 20 février
1444, alors que l'invention des "Sons Corrects", sans
doute bien avancée, n'était pas encore promulguée.
"Les respectueux sujets de
Sa Majesté que nous sommes, lui rendent humblement grâce de
la création merveilleuse de l'écriture banale. C'est un exemple
de sagesse incomparable qui éclaire notre chemin, une réussite
sans égale qui surpasse les travaux héroïques de mille années
d'effort. Mais, pour l'esprit étroit de Ses modestes sujets,
il reste cependant quelque occasion de doute. C'est pourquoi
nous vous présentons respectueusement la présente supplique
que nous osons soumettre à votre jugement avisé.
1. La Cour de votre royaume, depuis
le temps immémorial de ses fondateurs nos ancêtres, a toujours
servi l'Empire de Chine en vassale sincère, et honoré sans réserve
ses usages et institutions. Mais aujourd'hui que notre riche
civilisation s'établit au plus proche de celle de notre suzerain,
comment ne pas nous alarmer de l'apparition d'une écriture nouvelle
? Quand bien même les figures qui la constituent seraient toutes
inspirées des anciens caractères et des sceaux de la Chine antique,
comment comprendre qu'elles se composent et se combinent suivant
le son qu'elles représentent, à l'encontre de toute tradition
? Si cette écriture devait pénétrer en Chine, et y faire l'objet
de critiques moqueuses, comment pourrions-nous ne pas avoir
honte de notre manque de respect envers la civilisation chinoise
!
2. Bien que les usages, coutumes
et dialectes propres aux provinces qui depuis toujours composent
la Chine, soient différents, on n'a jamais vu se développer
une écriture séparée fondée sur l'usage local de la parole.
Seuls les Mongols, Tanguts, Jurchens, Japonais et Tibétains
ont leurs propres systèmes graphiques, mais ce ne sont là qu'affaires
de barbares qui ne méritent même pas qu'on en parle. On dit
souvent : "Apprenez aux barbares à emprunter les chemins
chinois !", mais je n'ai jamais entendu parler d'enseigner
aux Chinois les usages de la barbarie. La Chine a toujours considéré
notre pays comme l'héritier de l'antique culture de Kija,
dont les traditions, les arts, la musique et la littérature
étaient proches et comparables à ceux de l'empire du Milieu.
N'allons nous pas maintenant, en créant notre propre écriture,
abandonner cette riche tradition pour nous identifier avec les
barbares ? Agir ainsi ne serait-il pas, selon la belle expression
populaire, "troquer le parfum du muguet pour la crotte
du bousier"?
3. L'écriture I-du de Sol-Chong,
créée sous Silla, peut sembler grossière et rudimentaire, mais
n'a-t-elle pas en tous cas le mérite d'utiliser des caractères
authentiquement chinois pour servir d'auxiliaires et pallier
les faiblesses de la transcription ? Ainsi, quand les gens simples,
copistes, employés ou domestiques, sont amenés à en faire l'usage,
il leur faut, en premier lieu, apprendre à lire le chinois et
donc à en déchiffrer quelques livres. Ce n'est qu'après cet
apprentissage de la signification authentique des caractères
qu'ils peuvent utiliser l'I-du, ce qui est de toute évidence
une stimulation et un profit pour le développement de l'instruction.
Si l'usage des caractères chinois
était resté inconnu de notre pays depuis son origine (à l'époque
des cordelettes à nœuds), il serait peut-être envisageable d'employer,
à titre provisoire, une écriture propre à nos besoins. Même
en ce cas, ceux qui ont le raisonnement bien fondé ne manqueraient
pas de dire : "Plutôt que de mettre en usage, provisoirement,
une écriture coréenne, il serait préférable, en dépit de la
lenteur du processus, d'apprendre à utiliser les caractères
chinois et de construire l'avenir sur cette base". Ajoutons
que l'écriture I-du a été utilisée de longues années
dans l'exercice de la fonction publique, sans présenter d'inconvénients,
ni dans l'établissement des registres et documents, ni non plus
dans aucun autre domaine. Pourquoi devrions-nous renoncer à
ce long usage d'un système pratique au profit d'un système grossier
dépourvu de tout avantage ?
Si le nouvel usage se met en place,
il deviendra l'outil exclusif des scribes et des employés qui
dès lors ne verront plus de nécessité à s'instruire dans l'étude
des livres. On verra ainsi se creuser le fossé entre employés
de seconde classe et fonctionnaires de premier rang, chacun
de ces groupes faisant usage d'une écriture différente. Et pourquoi
les fonctionnaires subalternes se donneraient-ils le mal de
se plonger dans l'étude des classiques s'il suffit pour trouver
un poste et assurer sa réussite d'apprendre l'usage de vingt-sept
lettres ? Pourquoi devraient-ils consacrer tous leurs efforts
et toutes leurs pensées à s'imprégner du confucianisme s'ils
peuvent faire carrière sans connaître les caractères chinois
? Ainsi, dans quelques décennies, il n'y aura plus que de rares
personnes à pratiquer l'étude des grands textes classiques.
Les fonctionnaires seront sans doute capables d'utiliser la
nouvelle écriture pour la gestion des affaires officielles courantes,
mais privés de la connaissance des Sages et des Anciens, ils
n'auront pas d'autre perspective que "le bout de leur nez".
Experts, sans doute, en écriture banale, ils seront par ailleurs
tout simplement incapables de discerner le bien du mal ! A quoi
pourraient-ils bien être utiles ? Il est à craindre alors que
notre riche et belle culture, si patiemment construite, ne se
fasse, peu à peu, oublier du monde.
L'usage même de l'écriture I-du,
pourtant proche des caractères chinois, est l'objet de réserves
et de mépris de la part de nombreux lettrés, qui lui préfèrent
la langue diplomatique. Qu'en sera-t-il donc vis à vis de la
nouvelle écriture qui, sans aucun rapport avec les caractères
chinois, n'est bonne, à vrai dire, qu'aux propos paysans d'une
culture champêtre ?
A supposer même que cette écriture
nous ait été léguée par les dynasties antérieures, n'y aurait-il
pas, aujourd'hui que nous essayons de mettre un nouvel ordre
à notre politique et de donner un autre élan à notre civilisation,
de nombreuses voix pour demander qu'on abandonnât la mauvaise
coutume pour promouvoir le changement ?
Ce serait un raisonnement bien naturel
et compréhensible. Le mépris de l'ancien et la passion du moderne
sont les sources d'une détresse commune à toutes les époques.
Cette écriture n'est rien d'autre qu'un objet de curiosité de
facture habile. Elle est nuisible pour l'instruction et sans
aucun avantage pour la chose publique. Tout bien réfléchi, nous
ne pouvons y voir aucun bénéfice.
4. Les sentences des jugements,
rédigées selon l'écriture I-du en caractères chinois,
sont réputées incompréhensibles pour les gens simples. Ainsi
la moindre erreur peut-elle être la source d'une injustice indécelable
par les justiciables. Mais si nous utilisons l'écriture banale,
qui permet de transcrire et de lire directement les jugements
dans la langue commune, n'allons-nous pas susciter, chez ce
même public de gens simples, une pléthore de plaintes et de
récriminations ? En Chine, où la parole et l'écriture se correspondent
depuis toujours, les litiges judiciaires n'ont jamais manqué
de produire également des maux et des injustices.
Supposons maintenant que l'un de
nos justiciables, qui comprend l'I-du, soit l'objet d'une
inculpation et soumis à un emprisonnement, dont il découvre
l'injustice à la lecture du procès-verbal d'une confession ou
d'un témoignage. Pourra-t-il pour autant échapper aux coups
des sbires ? Beaucoup sans doute sont punis injustement, mais
cela procède-t-il de leur incapacité à prendre connaissance
des procès-verbaux ou de la malveillance des témoignages ? Et
à quoi donc en ce cas servirait l'usage de l'écriture banale
? En vérité, la justice ou l'injustice d'une punition ou d'un
emprisonnement dépendent de la vertu des hommes et non pas de
la façon d'écrire les jugements. Changer le système d'écriture
ne peut en rien influer sur le bon fonctionnement de la justice.
5. La hâte et la précipitation sont
de mauvaises conseillères politiques. C'est un défaut de la
gestion récente de ce pays de vouloir valoriser seulement ce
qui est rapide et immédiat. Nous craignons que ce ne soit pas
une bonne attitude de gouvernement. Peut-être n'existe-t-il
pas d'alternative à la création d'une nouvelle écriture, mais
reconnaissons en tous cas qu'il s'agit d'une affaire majeure
qui doit changer profondément nos mœurs. Nous devrions donc
écouter les opinions de tous les milieux, non seulement celles
des ministres et des responsables du service public, mais aussi
celles de peuple.
Et même si tout le monde dans le
pays manifestait son accord, encore faudrait-il d'abord présenter
le projet, article par article, puis susciter les amendements
et en proposer par trois fois au moins la révision. Il n'y aurait
rien de superflu non plus dans le fait de consulter les chroniques
du royaume à la recherche de quelque avis, ni rien de honteux
à poursuivre l'enquête sur l'affaire en Chine même. On ne saurait
croire que cent générations se sont trompées jusqu'à l'apparition
d'un sage ! Enfin, une fois toute la procédure achevée, qu'on
prenne le décret.
Mais à la vérité, Sa Majesté, soudain,
sans même écouter l'opinion publique, ordonne à une douzaine
de tâcherons de s'adonner à l'apprentissage de l'écriture banale.
Et déjà on corrige, à la légère, les Livres de Rimes, parfaitement
établis par les anciens sages. Déjà on insère dans ces livres
les signes absurdes de l'écriture nouvelle. Déjà on mobilise
une troupe d'ouvriers pour sculpter les caractères propres à
assurer l'impression de l'ouvrage, tant sont forts le désir
et la hâte de diffuser et de proclamer l'invention dans le monde
entier. Que dira la postérité d'un tel comportement ? [...]
6. La sagesse confucéenne nous dit
que "le jeu et les plaisirs volent la volonté". Rien
ne doit être plus proche et plus précieux au sage que les livres
et les lettres, et ce n'est jamais sans dommage qu'on se consacre
aux choses futiles.
La nature vertueuse du Prince héritier
de la Couronne est maintenant bien établie, mais il se devrait
d'appliquer encore son cœur et son esprit aux études érudites,
afin d'approcher toujours plus la connaissance des sages. Même
si l'usage l'écriture banale peut lui être de quelque avantage,
il n'en demeure pas moins que l'art d'écrire n'est qu'une des
six vertus du parfait lettré. Elle ne présente au demeurant
aucun avantage dans l'art de gouverner. C'est pourquoi on ne
peut que s'attrister de le voir gaspiller toutes ses pensées
et son énergie à l'apprentissage d'un savoir stérile.
Si nous, vos humbles sujets, osons
manifester, dans l'attente patiente de votre jugement, notre
insignifiance notoire par ces lignes misérables, c'est que nous
ne pouvons résister au besoin de soulager notre cœur, vider
nos poumons et clarifier nos intestins. Eloignez de nous votre
regard, afin de préserver de toute souillure votre sage intelligence."
Sa Majesté lut la pétition de Ch'oe
Malli et de ses comparses, puis elle leur répondit :
"Vous prétendez, vous autres,
que l'usage de lettres conçues d'après les sons est contraire
aux chemins de la tradition. Mais l'écriture I-du de
Sol-Chong ne diffère-t-elle pas elle aussi des sons du chinois
? Et quel est le sens de son invention si ce n'est de faciliter
la vie du peuple ? Comment, osez-vous donc prétendre, misérables
ergoteurs, que Sol-Chong pourrait avoir raison là où votre propre
souverain aurait tort ?
Que savez-vous au juste du bon usage
des rimes ? Des Quatre Tons et des Sept Notes ? Et encore du
nombre des consonnes initiales ? Dites-moi qui, sinon moi, pourrait
avoir la compétence et l'autorité nécessaires à la correction
des mauvais usages ?
Vous décrivez, dans votre mémorial,
l'écriture banale comme un "objet de curiosité de facture
habile". Croyez-vous donc qu'à mon âge, où les jours commencent
à se faire longs, j'aie pris goût à la compagnie des livres
et conçu la nouvelle écriture par "fatigue de l'ancien
et curiosité du moderne" ! Gardez vos critiques pour les
passions futiles et apprenez à surveiller votre langage !
L'âge venant, j'ai confié la gestion
des affaires courantes au Prince héritier. Et s'il est bon qu'il
s'accoutume à décider des choses ordinaires, combien plus nécessaire
il est qu'il se sente concerné par l'institution de cette nouvelle
écriture ! A confiner le Prince dans les murs du Palais de l'Est,
on ne peut qu'abandonner le pouvoir au Grand Eunuque ! Quel
étrange comportement est le vôtre, vous qui êtes censés comprendre
mes intentions, servir mes projets et obéir à mes ordres !"
Ch'oe Malli répondit au nom de ses
compagnons :
"Même si l'écriture I-du,
rend compte d'un usage phonétique distinct de celui de la
langue chinoise, elle permet, grâce à l'utilisation des caractères
originaux, d'en conserver la signification. L'écriture banale,
quant à elle, combine et juxtapose des figures selon l'arrangement
des sons et non selon la signification des caractères. Elle
renonce ainsi au génie même des caractères figuratifs de l'écriture
chinoise.
En ce qui concerne l'expression
de "nouveauté curieuse et habile", que Sa Majesté
veuille bien penser qu'elle est née d'un pinceau trop hâtif
et non d'une intention malveillante.
En ce qui concerne les affaires
du royaume, il est hautement nécessaire que le Prince héritier
de la Couronne s'y adonne, mais doit-il vraiment consacrer autant
d'intérêt à ce qui n'a pas de caractère d'urgence ?"
Le roi reprit la parole :
"Kim Mun a déclaré récemment
que rien ne s'opposait à la promulgation de la nouvelle écriture,
mais il se rétracte aujourd'hui en prétendant le contraire.
Quant à Ch'angson il a affirmé : 'On ne saurait prétendre que
la publication [en chinois] et la diffusion de l'Illustration
des Trois Règles Fondamentales, aient suscité de manifestation
exceptionnelle de loyauté civile, de piété filiale, ni de fidélité
conjugale dans la population. A vrai dire, les faits et méfaits
des êtres humains ne dépendent que de leurs vertus propres.
A quoi servirait-il donc d'en établir maintenant une transcription
banale pour l'édification du peuple ?'
Comment un tel comportement peut-il
se concilier avec la règle confucéenne ? Ch'angson, tu n'es
qu'un scribouillard inutile !"
(Sa Majesté avait précédemment
adressé à Ch'angson les remarques suivantes : "Si nous
traduisons en coréen l'Illustration des Trois Règles Fondamentales,
et distribuons ce livre au peuple, les gens les plus simples
pourront en prendre connaissance et nous susciterons des manifestations
exceptionnelles de loyauté civile, de piété filiale, et de fidélité
conjugale dans la population.")
Sa Majesté rendit finalement son
verdict :
"Mon intention première n'était
pas de vous condamner, mais de corriger quelques-uns unes des
remarques ineptes contenues dans votre mémorial. Hélas, votre
insistance offense le bon sens et votre comportement ne peut
rester sans punition."
Il ordonna alors que les académiciens
Ch'oe Malli et ses comparses soient incarcérés puis déférés
devant le Tribunal. Le jour suivant, cependant, il revint sur
sa décision et seul Chong Ch'angson fut démis de sa charge.
Enfin le Tribunal fut chargé d'obtenir de Kim Mun une explication
sur le revirement de ses propos.
*
La description pittoresque de la
vie au palais royal que nous livre la chronique, donne un aperçu
éclairant sur les limites du pouvoir qu'exerçait le roi Sejong.
La légitimité du monarque procédait en effet bien plus de son
respect de l'héritage chinois que de sa volonté de développer
l'identité coréenne. Il est clair que l'idée même de nation
coréenne était étrangère aux conseillers du roi qui, en fidèles
mandarins de tradition chinoise et confucéenne, n'hésitaient
pas à lui rappeler la soumission traditionnelle de la Corée
vis-à-vis de son puissant voisin.
Les arguments qu'ils opposent à
la promulgation de l'écriture sont ainsi de trois types. Le
premier est lié à la suzeraineté politique et culturelle de
la Chine. "N'allons-nous pas apparaître comme des barbares,
voire des ennemis de la Chine, en développant notre propre écriture
?" Le second met en avant les sources chinoises des traditions
morale, culturelle et artistique du royaume de Chosun. "Si
l'on renonce à l'écriture chinoise, ne va-t-on pas renoncer
purement et simplement à tout ce qui fonde la société coréenne
?" Le troisième argument est plus proprement théorique,
linguistique et philosophique. Le génie figuratif de l'écriture
chinoise fournit à la communauté de ses utilisateurs un fonds
sémantique, idéologique et moral qui transcende les manifestations
phonétiques et grammaticales propres à chacune des communautés
linguistiques. Renoncer à l'écriture chinoise, n'est-ce pas
renoncer, pour un simple outil de transcription de la parole,
à un outil d'intelligence de l'univers ?
On le voit, cette querelle est plus
qu'un conflit de palais. Il s'y joue l'avenir même de la nation
coréenne à l'intérieur (ou à l'extérieur ?) de la communauté
culturelle et politique chinoise. Il s'y pose, de façon extraordinairement
moderne, la question de l'égalité potentielle des langues et
s'y affirme la vocation de la langue coréenne à produire sa
propre culture. Plus encore, il s'y ouvre au cœur même de l'Asie,
et probablement pour la première fois dans l'histoire du monde,
un débat sur l'efficacité relative de l'approche figurative
et de l'approche analytique des codes et processus de signification.
C'est en effet sans doute la seule fois dans l'histoire des
nations que le choix d'une écriture fut l'objet d'un débat politique.
Fallait-il favoriser un système fondé sur la représentation
articulatoire et acoustique de la parole vernaculaire (le système
phonologique, sémantiquement arbitraire) ou s'en tenir au système
chinois fondé sur la représentation spatiale et (pseudo-)figurative
d'associations métaphoriques ?[5]
Si
le comportement du roi Sejong, dans sa clémence vis-à-vis de
ses censeurs, nous apparaît aujourd'hui comme un exemple de
tolérance et de sagesse, il marque aussi les limites de sa capacité
à réformer les structures culturelles et sociales de son royaume.
De fait, l'écriture vernaculaire ne se propagea que très lentement
à l'extérieur des murs du palais royal, puisqu'il fallut attendre
près de cinq siècles pour qu'elle devienne l'écriture officielle
du pays. Les résistances manifestées dès l'origine par les conseillers
du roi Sejong se confirmèrent par la suite. L'oligarchie de
lettrés formés à l'école chinoise ne pouvait prendre le risque
d'une "démocratisation" de l'enseignement et d'une
coréanisation de la culture. Déchirée entre l'affirmation nationale
et la soumission à la Chine, la Corée se replia de plus en plus
sur elle-même et tenta d'échapper aux influences extérieures
jusqu'au jour où elle devint la proie des puissances étrangères.
C'est alors que l'invention du roi Sejong put enfin jouer tout
son rôle de support de l'expression culturelle et de l'identité
nationale.
L'usage
de l'écriture vernaculaire connut un premier essor du vivant
du roi Sejong, et sous ses directives. Mentionnons outre l'édition
des deux dictionnaires de rimes (Donggug-jong.un, en
1447 et Hongmu-jong.un Yoghun, en 1455) qui
complètent l'œuvre phonologique du monarque et de ses académiciens,
la rédaction sous la commande du roi, des "Chants du Dragon
céleste", une épopée fantastique, constituée de 248 poèmes,
célébrant les origines et la fondation de la dynastie Choson.
Ce recueil de mythes, gestes héroïques, contes et légendes populaires
peut être considéré comme la première oeuvre d'une littérature
populaire coréenne qui se développa peu à peu au cours des siècles,
mêlant satires politiques et contes moraux, chansons et romances
— dont la plus célèbre est "L'histoire de Ch'unhyang"[6].
De
fait, l'écriture vernaculaire ne connut de succès (relatif)
qu'auprès du peuple et du clergé bouddhiste (pour qui c'était
un précieux outil de transcription des sutras), l'aristocratie
lettrée restant, à quelques exceptions près[7],
confinée dans l'étude et la célébration de la littérature chinoise.
La structure féodale du pays, qui partageait la population entre
de riches propriétaires et de pauvres paysans illettrés, ne
laissait que peu de place à l'épanouissement d'une expression
populaire.
L'écriture
servit également, dès sa création, aux correspondances privées
entre femmes — et de façon plus générale de support de communication
à vocation secrète[8] —
puis, bien plus tard, aux premières éditions de la Bible en
coréen, avant de devenir le point de cristallisation du mouvement
nationaliste de résistance à l'envahisseur japonais.
C'est
ainsi que le rêve visionnaire d'une écriture au service de l'éducation
du peuple et de l'expression de la culture nationale ne se concrétisa
que peu à peu, et singulièrement lorsque la nation coréenne
fut contrainte par la violence des incursions étrangères de
construire et d'affirmer son identité. On peut penser que l'invention
de Sejong offrit au peuple coréen, le point d'ancrage et le
support de résistance qui lui évitèrent d'être absorbé et assimilé
par l'un ou l'autre de ses puissants voisins.
*
Le texte original, en langue chinoise,
de la promulgation des "Sons Corrects" ne fut redécouvert
qu'en 1940, ce qui explique la modestie relative du nombre d'études
consacrées à han-gul, en particulier dans le domaine
international.
Le mot han-gul, qui désigne
aujourd'hui l'alphabet coréen, ne fut lui-même introduit qu'au
début de ce siècle par un linguiste, Chu Shi-gyon, dans le mouvement
de développement de l'écriture vernaculaire. Le "han"
de han-gul possède plusieurs significations dont : "unique",
"grand" et "correct" ; quant au mot "gul",
il signifie "langue".
L'usage du terme han-gul, pour
désigner l'écriture vernaculaire coréenne, s'est peu à peu répandu
au sein du public, et depuis la libération du pays des forces
colonialistes japonaises en 1945, il est employé largement à
la fois l'intérieur et à l'extérieur du pays. Han-gul
est aujourd'hui l'écriture officielle des deux Corées du sud
et du nord.
Notes
[1]
Voir à ce propos, dans le même recueil, l'article de Lee Don-Ju
"Sources phonologiques chinoises des Sons Corrects".
[2]
L'essentiel du poids des impôts fut peu à
peu supporté par les paysans libres, au point que nombre d'entre
eux se firent esclaves pour échapper au fisc ! La classe servile
représentait un tiers de la population au 18ème siècle.
[3]
Ce riche mouvement culturel fut grandement
favorisé par le développement du système d'impression typographique
à caractères mobiles en métal, déjà en usage depuis près de
deux siècles dans la péninsule coréenne.
"La technique d'impression
avec caractères métalliques est décrite dans la postface de
la nouvelle édition du Sangyong yemun (Compendium des
rites) ins? dans la collection des oeuvres de Yi Kyu-bo (1168-1241),
Tongguk Isangguk chip (Collection des oeuvres du Grand Conseiller).
On y apprend que sous le règne du roi Injong (1123-1146),
un certain Ch'oe Yun-ui et d'autres sujets avaient compilé,
sur l'ordre du roi, cinquante chapitres du Sangjong yemun. Comme
ce texte se détériorait très vite par suite de l'usure des caractères,
on publia par la suite deux nouveaux exemplaires qui furent
conservés, l'un au Ministère de l'éducation et de la diplomatie,
l'autre chez Yi Kyu-bo. Or, le premier ayant brûlé lors d'une
invasion mongole, on réimprima à partir du deuxième (seul exemplaire
restant), et en utilisant des caractères métalliques mobiles,
vingt-huit volumes de ce texte, dans l'île de Kanghwa, capitale
provisoire du pays pendant les invasions mongoles. Ces volumes
furent ensuite confiés aux différents bureaux du gouvernement
afin d'en assurer la conservation."
Lee, Hee-Jae : La typographie
coréenne au XVème siècle, (Paris, Ed. du Centre national
de la recherche scientifique, 1987), p. XIII.
[4]
On note parmi les réalisations de l'époque
un relevé cartographique du pays, une encyclopédie des herbes
médicinales (qui fait encore référence aujourd'hui en Chine
et au Japon) et l'invention du pluviomètre dont furent pourvues
les principales villes du pays.
[5]
Cf. infra : "Les enjeux sémiologiques".
[6]
Ce récit populaire des amours contrariées
d'un jeune aristocrate et d'une servante a été édité en français
aux Editions Zulma, Paris 1999.
[7] Dont
celle notable de Ch'oe Sejin (1478-1543), lettré, interprète
et professeur de chinois, qui publia un glossaire sino-coréen
et institua un nouvel ordre de classement purement alphabétique
du lexique coréen. Voir Gari K. Ledyard, op. cit. chap.
5.
[8]
) Gari K. Ledyard, op. cit., mentionne
la proposition émise en 1482 par l'Etat-major du royaume, d'en
faire la langue secrète de l'armée !
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