LA PAROLE DE L'AUTRE

 

1/ De l'usine à l'école: l'univers linguistique du travailleur étranger


Introduction

Le langage porte la trace des conflits et des différences individuelles et sociales. La façon dont chacun des membres d'une communauté utilise la langue est liée au rôle qu'il s'attribue ou qu'on lui impose dans cette communauté. L'usage de la langue, la parole, est le reflet des rapports individuels et collectifs.

L'espace social attribué, jusqu'à présent, aux travailleurs étrangers par la société de production. leur détermine un univers linguistique marginal ; réciproquement l'exclusion linguistique dont ils sont les victimes tend à renforcer leur marginalité culturelle et sociale. Le cours d'alphabétisation naît d'une contradiction entre cette exclusion implicite (réelle) subie par les étrangers et le projet idéologique explicite d'assimilation que développent actuellement les porte-parole institutionnels de la société de production.

C'est dans l'instabilité provisoire de cette situation que s'inscrit notre tentative pédagogique d'une remise en question des rapports classiques qu'entretiennent le « maître » et l'élève à travers le langage scolaire.


L’UNIVERS LINGUISTIQUE DU TRAVAILLEUR ÉTRANGER

· Dès son arrivée dans le pays de production, le travailleur étranger se trouve plongé dans un univers linguistique inconnu. Son premier problème matériel est un problème de survie : il lui faut manger et boire, dormir et travailler. Une structure d'accueil organisée par des travailleurs originaires de son pays lui permet généralement d'assurer sa subsistance immédiate et, s'il ne possède pas de contrat, de se mettre à la recherche d'un travail.

Dès le début, donc, le travailleur étranger voit son existence s'organiser autour de deux pôles : d'une part le pôle du foyer, de la famille, etc. où il rerrouve ses compatriotes, où il parle sa langue d'origine et où il est plus ou moins plongé dans un bain culturel qui lui rappelle son pays, d'autre part le pôle du travail et de la vie publique où l'on parle une langue qui lui est étrangère, le français. Ses premières démarches auprès de l'administration, de l'employeur, de la police lui sont généralement facilitées par ses compatriotes. Plus tard il apprend se débrouiller tout seul.

Ses échanges linguistiques, limités aux rares contacts qu'il a avec les ouvriers et la maîtrise de son entreprise, les commerçants, les fonctionnaires, etc., lui permettent d'acquérir alors un français sommaire constitué d'un certain nombre de mots clés, de syntagmes stéréotypés, de phrases toutes faites, l'essentiel de cet apprentissage se fait de façon passive : l'étranger reçoit des ordres, on lui demande des renseignements, il regarde la publicité, la télévision, le cinéma, mais on ne lui propose jamais ni de s'exprimer, ni de converser réellement. [1]

[1] La qualité relative du français qu 'il acquiert ainsi est directement fonction de la situation qui lui est faite. Exclu de la communication verbale familière quotidienne, il ne peut que s'imprégner passivement de la langue publique. Il faut voir dans cet état de fait la reproduction aujourd'hui d'un schéma classique de domination linguistique. La langue maternelle, qui est la langue de l'affect, s'y voit dépréciée dans la mesure où elle n'autorise pas le déplacement àl'intérieur du jeu où se distribuent le pouvoir et l'argent.

Après quelques mois de séjour, le travailleur étranger se trouve muni de deux outils linguistiques autonomes, dont il fait deux usages séparés. D'une part, sa langue maternelle ne lui sert plus qu'à un usage privé c'est la langue du foyer, de l'amitié, de la famille. Le français d'autre part lui est d'un usage uniquement public, essentiellement passif. C'est une langue spécialisée, administrative, vide de toute connotation affective.

· La séparation ainsi instituée entre une langue du pouvoir et une langue de l'affect tend à imposer au travailleur étranger le partage de sa vie quotidienne en deux univers disjoints : l'univers du travail et le ghetto culturel. Intégré à la production, il est exclu de fait de la vie sociale ; travailleur mais non citoyen, il est comparable, de ce point de vue, à l'affranchi de la Rome antique. Exclu, marginal, différent, le travailleur étranger crée en retour par sa simple présence — la seule affirmation de sa différence — un trouble dans le confort idéologique de la société de production. En outre, rejeté de la vie sociale, il participe d'autant moins au grand effort de consommation qu'il rêve plus souvent de retour au pays .

L’histoire personnelle ou collective du travailleur étranger ne manque pas d'influer sur la façon dont il réagit à cet état de fait mais, quoi qu'il en soit, acceptée, subie ou refusée, cette situation de disjonction n'est pas dans l'univers actuel de la société industrielle une situation stable : ni le pouvoir économique, ni le pouvoir politique, ni la société dans son ensemble ne peuvent accepter que se perpétue sur son flanc un tel ghetto d'étrangers [2].

[2] Cette disjonction complète est cependant fréquemment souhaitée et favorisée, sinon par les pouvoirs publics et la population. du moins par certaines entreprises qui n’hésitent pas à construire près des usines de véritables camps de concentration ethnique. Les travailleurs étrangers ont eux-mêmes parfois tendance, au début de leur séjour surtout, pour des raisons de survie et d'épargne, à accepter cette situation de fait. Ils ne considèrent alors leur séjour dans le pays de production que comme une parenthèse dans leur existence : ils vendent leur force de travail pour nourrir leur famille restée sur place ou pour gagner l'argent qui leur permettra de réussir leur retour au pays.

Mise en question par une marge qu'elle a créée elle-même, la société de production a deux façons de résoudre le problème qui lui est ainsi posé : la première est la manière forte, l'expulsion, la seconde est la manière douce l’intégration, l'assimilation [3].

[3] L'agression raciste, comme la tentative d'assimilation, sont fondées sur le refus de la différence : « Ils ne sont pas comme nous, donc ils doivent s'en aller (mourir) ou ils doivent devenir comme nous ».

C’est dans cette seconde perspective que se systématise depuis quelques années la mise en place de cours d'alphabétisation.


LE COURS D’ALPHABÉTISATION

· L'école est le lieu de l'initiation sociale, de la conformité, pour les étrangers comme pour les Français elle répond un souci historique fondamental de la société industrielle qui est la réduction des particularismes et des différences « sauvages ». Elle seule tend à avoir le droit d'assigner à un individu sa place dans la société. C'est en ce sens qu'elle participe à la reproduction conforme des structures sociales. La constitution d'une ou de plusieurs élites (bourgeoisie, intelligentsia, bureaucratie) est une fonction dévolue, dans la société industrielle à l'école.

L'école a une deuxième fonction : elle est le lieu de l'apprentissage d'un certain nombre de sciences et de techniques. La lecture, l'écriture, la zoologie, la menuiserie, etc. s'apprennent à l'école.

On peut dire de la langue, provisoirement, qu'elle est une machine homogène aux possibilités multiples, mais qu’elle est aussi un lieu d'affrontement des individus ou des groupes sociaux. Un individu ou un groupe social peut s'approprier sinon la langue elle-même, du moins une partie de l'espace où elle se manifeste, et en interdire l'accès à d'autres individus ou àd'autres groupes.

Le langage académique, le langage juridique, les divers argots sont autant d'exemples bien connus de ce phénomène. Tout se passe comme si la parole individuelle était le produit filtré d'une compétence commune. Le filtre ou les filtres qui imposent à chaque individu de parler de telle ou telle façon sont les produits des affrontements (ou plus généralement des différences) entre les individus ou les groupes sociaux. Personne ne contrôle totalement cette imbrication de registres, mais il est clair que le pouvoir se nourrit de ces différences. L'orateur puise dans sa rhétorique son pouvoir sur l’assemblée, le « loulou » puise dans son argot son pouvoir sur le  « cave ». Devant la complexité de ce phénomène, il serait naïf de croire que quiconque peut atteindre un état de langue où il serait sans cesse de plain-pied avec la parole localement dominante. C'est bien pour cette raison que la définition d’un objectif à un cours de langue est particulièrement ardue (voir chapitre 3).

 

Ces deux fonctions sont étroitement mêlées [4] dans le système industriel non pas que l'élite sociale se confonde nécessairement avec l'élite « scientifique », mais parce que l'école se présente comme le lieu où ce passage de la science au pouvoir est (mythiquement) possible L'école est vécue communément comme lieu d'une ascension sociale, individuelle ou collective.

[4] Il existe, il a existé, des sociétés où cette confusion ne se produit pas. L'apprentissage technique y est une chose et l’initiation sociale autre chose. Le prestige accordé à tel ou tel membre de la société n 'est pas fonction de ses richesses ou de ses compétences techniques, mais d'un statut que lui accorde plus ou moins arbitrairement la société. L'aristocratie, le clergé sous l’Ancien Régime, les griots, les sorciers, les forgerons en Afrique en sont autant d'exemples.

 

Le projet scolaire de la société de production vis-à-vis du travailleur étranger s'analyse en deux termes : d'une part l'enseignement d'une certaine technique fonctionnelle qui améliore sa productivité, d'autre part l'enseignement d 'un maintien social « exclusif » qu'il devra substituer à sa façon d'« être autrement ».

Si le premier enseignement s'exprime plutôt sous la forme d'un contenu, le second s'exprime, lui, plutôt sous la forme d'une « pédagogie ». L'espace scolaire traditionnel est le résumé et le moule de l'univers culturel de la société de production. Y règne un ordre qui, pour être bien compris, suppose de la part de l'élève une passivité intériorisée.

La spécificité du cours d'alphabétisation, parmi les institutions scolaires, est qu'il s'adresse non à des enfants mais à des adultes, non à des autochtones mais à des étrangers [5]. Son public est donc constitué d'individus peu malléables déjà porteurs d'une autre culture souvent irréductible à  la culture du pays de production.

[5] Il s'agit généralement d'étrangers pas ou peu scolarisés dans leur pays d'origine. L’alphabétisation se distingue donc évidemment des cours de langue pour étrangers adultes scolarisés. A travers la pratique de l'alphabétisation — et tout au long de ce livre — une question se pose et s'impose sans cesse : Que faire de l'autre ?

 

Les balbutiements de l'entreprise d'alphabétisation sont le reflet de cette spécificité. Point faible de l’obligation scolaire, l’alphabétisation s'ouvre provisoirement à des démarches nouvelles. C'est en ce lieu et en cet instant que le travail d'animation qui fonde ce livre trouve sa place.

· L'univers linguistique du travailleur étranger. tel que nous avons essayé d'en tracer les contours, se prête à un constat qui fonde notre démarche pédagogique : s'il est illusoire de définir une demande type de scolarisation de la part du travailleur étranger, on peut en revanche à partir de sa compétence linguistique sommaire mais globale, fonder une pédagogie inductive. Cette pédagogie prendra ses distances avec le projet implicite de la société de production en intervertissant les rôles traditionnels du maître et de l'élève, en privilégiant la parole de l'élève au détriment de celle du maître, en faisant de la parole du travailleur étranger le matériau de base de toute la stratégie d'apprentissage.

Dans cette perspective, le rôle pédagogique de l'animateur n 'est ni l'enseignement magistral d'un cours de langue, ni l'application mécanique d'exercices pré-existants.

L'animateur doit plutôt inciter à un « libre échange » oral collectif permettant à chacun de vivre à l'intérieur du cours une « expérience linguistique » dont il est ailleurs exclu, puis élaborer àpartir du corpus oral ainsi constitué et àl'aide d’une réflexion sur le langage, une stratégie d'apprentissage collectif.

Plus que d'un apprentissage de la langue, c'est d'une appropriation du discours qu'il s'agit. Le travailleur étranger doit pouvoir se servir quotidiennement, selon ses propres objectifs, de la langue du pays de production et non être le possesseur d'une compétence grammaticale passive, d'une échelle de la conformité linguistique qui ne fait que le renvoyer à sa propre incapacité à produire de la parole actuelle.

· En privilégiant l'instance de la parole au détriment de l'instance de la langue, nous invitons l'animateur à pénétrer dans un domaine que la linguistique a peu ou pas défriché, le domaine de l'analyse du discours. Il nous importe de savoir non seulement si les énoncés produits par les étrangers sont conformes au système de la langue, mais encore dans quelle mesure ils sont ou non représentatifs de l'ensemble du potentiel de ce système.

Ce qui nous semble important, c'est de tracer les limites du possible, de reconnaître les barrières, de dévoiler les mécanismes à l’œuvre dans tout processus linguistique.

Le professeur. l'animateur est lui-même enclos dans un certain espace linguistique. Sa parole — scolaire — est spécifique. Elle est déterminée à la fois par son rôle institutionnel et par son projet personnel vis-à-vis de son public.

· Le rôle de l'animateur est double. L'animateur doit d'une part posséder une certaine compétence psychosociologique qui lui permette de comprendre et d'intervenir sur les effets de groupe afin de favoriser la libre conversation (voir chapitre 4), et d'autre part posséder une certaine compétence métalinguistique qui lui permette d'élaborer àpartir d'une analyse des énoncés du groupe, une stratégie d'apprentissage collectif de la langue (exemple1.).

 

EXEMPLE 1

Au cours d'une discussion Lakoumi dit : « J'ai plusieurs copines, je cause avec eux… ». L'animateur reprend la phrase et demande au groupe une reformulation.

Quelqu'un propose : « Je cause avec elles. » Mais Lakoumi insiste : « Non, pas avec une seule, avec EUX. »

Cette précision permet à l'animateur de découvrir que l'erreur ne vient pas d'une confusion de genre mais d'une insistance sur le pluriel qui se manifeste par un déplacement des marques d'opposition :

Système du français

 
Masculin
Féminin
Singulier
(lui)
(elle, elles)
Pluriel
(eux)

Il n'existe pas en français d'opposition orale entre le féminin singulier et le féminin pluriel.


Système (erroné) de Lakoumi :

 
Masculin
Féminin
Singulier
(lui)
(elle)
Pluriel
(eux)

 

Il existe dans le système personnel de Lakoumi une opposition marquée, entre le féminin singulier et le féminin pluriel mais aucune opposition entre le masculin pluriel et le féminin pluriel.

Cette construction erronée se tonde sons doute sur une analogie non pertinente avec le système d'opposition des articles

 
Masculin
Féminin
Singulier
LE
LA
Pluriel
LES

 

 

 

Cette compétence métalinguistique de l'animateur ne doit pas apparaître de façon explicite lors du déroulement de la séance. Il s'agit d'un outil qui facilite l'analyse des énoncés produits et l'intervention sélective sur certains aspects de ces énoncés en vue d'une reformulation ou d'une correction.

La parole échangée l'intérieur du cours est à la fois une parole réelle, directement reliée à la vie quotidienne, renvoyant à l'extérieur du cours, et une parole scolaire qui sert de matériau àl'apprentissage de la langue et par là renvoie à elle-même (exemple 2. ).

 

EXEMPLE2

Seydou, stagiaire malien, s'adresse à l'animateur :

« Hier, je vous ai absenté… »

L'ANIMATEUR

« … ? »

Seydou s'explique :

« Je suis venu chez vous; vous n'étiez pas là... »

L'ANIMATEUR

« On ne peut pas dire ainsi… »

Il demande au groupe une autre formulation. Seydou insiste :

« Mais si ! Ca se dit…»

Quelqu'un propose alors (il s'agit d'un groupe multinational) :

« Je vous ai manqué… »

Seydou se récrie :

« Non, ce n'est pas pareil ! Je vous ai absenté… » Une discussion s'instaure; Seydou explique sa pensée. Il apparaît que :

— au Mali le néologisme absenté, (calqué sur une forme du bambara) est employé couramment, aussi bien par la population d'expression française que par la colonie française elle-même, dans le sens précédemment défini,

— dans le franco-malien toujours, « je vous ai manqué » signifie : «J'ai eu un manquement à votre égard, je me suis mal comporté à votre égard, je vous ai injurié… »

(Il peut s'agir là soit d'un calque lexical du bambara, soit d'un calque sémantique plus large, la notion de manque ayant peut-être, dans la langue maternelle du locuteur, une signification beaucoup plus forte qu'en français actuel.)

La fin de la séance donne lieu à un échange de points de vue sur la présence, l'absence, le manque, le manquement, l'oubli. Chaque stagiaire apporte, en plus de son point de vue personnel, un point de vue culturel original.

 

 

L'animateur est le médiateur de ce processus : il doit s'interroger sur la configuration de chacun des énoncés produits, il doit en reconnaître aussi bien l’ossature grammaticale, la coloration sociologique (niveaux de langue) que la genèse et la fonction.

Il  doit ensuite établir une échelle des priorités pour son intervention avant d'attirer l'attention du groupe sur le point de l'énoncé qui lui semble le plus important à préciser ou à reformuler. En effet, l'erreur est relative à l'objectif visé dans le cadre du cycle suivi (voir chapitre 2) et à l'objectif visé â l'intérieur de la séance même. Ne doivent être reconnues comme pertinentes que les erreurs qui servent souvent son propos.

Si dans un premier temps l’analyse de l'animateur est une analyse de l'erreur, ce dernier ne doit pas en rester là. Il se doit de faire aussi une analyse des productions conformes pour constater les acquis du groupe et de chacun des individus.

Nous invitons l'animateur à adopter une position d'analyste. Certes, ce n'est pas une situation confortable. Dépouillé en dernier ressort de toute certitude théorique, ce dernier sera contraint de faire appel à un jugement personnel dont la part d'irrationnel ne sera tempérée que par la « finesse » de son écoute ou par la réaction du public…

C'est à cette condition pourtant que, s'éloignant de son rôle traditionnel de modèle, l'animateur peut entrer dans un véritable circuit d'échanges et que, n'étant plus magistrale, sa parole tendra à devenir pleine, actuelle, concrète.

En valorisant la parole de l'autre, l'animateur lui propose de comprendre et de répondre là où on lui impose d'habitude de répéter et d'obéir.

 

La capacité d'écoute linguistique est le fruit d'un apprentissage personnel pratique. Elle exige avant tout que l'animateur réussisse à prendre une certaine distance vis-à-vis de sa propre parole, de son propre langage. Elle exige aussi qu'il réussisse à se situer par rapport aux stagiaires en reconnaissant la nature du pouvoir institutionnel qu'il exerce sur eux et en faisant la part des relations personnelles qu'il entretient avec eux.

L'animateur se doit d'avoir de la langue qu'il enseigne et qu'il pratique une connaissance autre que spontanée. Il doit posséder un certain nombre d'outils métalinguistiques — ce qu'on appelle traditionnellement une grammaire — qui lui permettent de reconnaître à l'intérieur des faits de langue un certain nombre de régularités, de séries, de systèmes et de sous-systèmes, les règles même de production qui autorisent la communication (voir encadré).

Il doit aussi réfléchir à la fonction externe du langage. Le domaine de la parole n'est pas seulement le domaine de l'information, il est aussi un lieu d'actualisation du pouvoir et un lieu d'expression de l'affectivité.

Les éléments de réflexion qu'apporteront les chapitres linguistiques insérés dans le corps de l'ouvrage ne pourront jamais se substituer à l'analyse de l'animateur. Ils ne lui offriront pas non plus d'alternative à la nécessité continuelle d'intervenir de façon personnelle sur le déroulement du cours. En dernier recours il ne peut se fier qu'à son propre jugement.

Le jugement de l'animateur est fondé

— soit sur un sentiment moral. politique linguistique, personnel, de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas: l'échelle de la conformité est sa propre parole ;

— soit sur un projet moral, politique. linguistique, etc.. de ce qui doit se dire et de ce qui ne doit pas se dire, l'échelle de la conformité étant une grammaire, une théorie politique, ou un système moral.

L'idéal serait de pouvoir fonder son jugement sur une analyse objective de l'énoncé et son intervention sur un projet d'apprentissage émanant du groupe des stagiaires ; mais il est naïf de croire que l'on peut réaliser une analyse exhaustive d'un fait de parole ; nous rappelons que la scolarisation correspond bien plus à un projet de la société de production qu'à une demande type du travailleur étranger.

Pris dans ce nœud de contradictions, l'animateur ne peut que tenter de réduire la part irrationnelle de son jugement, d'une part en limitant le plus possible son intervention sur le groupe, d'autre part en multipliant et en affinant ses points de vue d'analyse.

Enseigner le français aux étrangers est un métier, cela suppose qu'on le pratique longtemps.

CONCLUSION

Si manuel il doit y avoir, il est pour l'animateur, non pour les étrangers. Les étrangers sont — avec les inévitables lenteurs et distorsions — les auteurs du cours, alors que l'animateur tend àêtre (bien qu'institutionnellement dominant) un interlocuteur techniquement avisé. De l'écoute de l'animateur peut naître, étonnante, la différence, terme inépuisable de contradiction, raison essentielle de ce livre, pour la reconnaissance de nous-mêmes à travers l'autre, l'étranger.