|
4.0. JUSTIFICATION LINGUISTIQUE DE LA DISCUSSION
-
C'est à la prise de
parole qu'on doit entraîner les étrangers
: il faut leur apprendre à anticiper la réplique
à d'autres paroles. A partir de cette constatation,
on peut indiquer certaines attitudes qui nous paraissent
ouvrir favorablement l'animation de discussion.
-
Si la proposition constitue en linguistique une recherche
prioritaire, ceci ne signifie pas que dans l'apprentissage,
ni dans la pratique réelle, ce soit l'unité
à considérer.
-
La question est de rendre les
étrangers capables d'insérer leur propre
discours dans celui, en langue étrangère,
de leurs interlocuteurs. Il en découle que c'est
seulement en travaillant sur des énoncés tirés
d'échanges réels que l'on pourra faire accéder
les étrangers à une pratique effective du
langage par le canal de leur propre expérience.
4.1. LA DISCUSSION EST UNE PRATIQUE " RELATIONNELLE
"
Cette relation s'établit
à divers niveaux. Nous proposons une investigation qui,
sans renoncer à l'aspect fonctionnel du cours, permettra
de dire que l'animateur, les étrangers et le groupe tout
entier sont pris dans un tissu de relations. Ces relations se
colorent de toutes les appartenances politiques et socio-économiques
des étrangers.
Pour l'animateur, opter pour une
pédagogie de la discussion peut correspondre à
un choix "généreux", dont la valeur
suprême est de "rendre la parole aux étrangers".
Sans discuter du mérite de cette attitude, nous constatons
que, de cette attention portée à la parole des
étrangers, découlent un certain nombre d'attitudes
relationnelles qui se précisent dans la pratique et que
seule l'écoute critique de la bande témoin pourra
remettre en question et faire progresser.
4.2. FAVORISER L'EXPRESSION SPONTANÉE
L'animateur, bien qu'il veuille
réellement "rendre la parol" aux étrangers,
apporte bien malgré lui la"bonne parole" (correction
grammaticale, information théorique, interprétation
politique) et la constante intromission de la fonction enseignante
: faire parler les gens "un à la fois", imposer
un déroulement "logique". Et, bien entendu,
le groupe préfère souvent se reposer sur le "maître".
L'animateur réagit constamment
aux opinions des étrangers et certaines d'entre elles
lui sont tellement insupportables qu'il tombe dans le piège
de la manipulation, ou de l'affirmation pure et simple de ses
propres opinions : il fait alors un exposé. Non que l'animateur
n'ait pas le droit d'avoir ses opinions, et de les exprimer,
mais il est le "maître" et s'il ajoute un discours
bien charpenté à cette qualification, le groupe
agira comme s'il avait été convaincu, et le résultat
sera le plus souvent le silence. . .
Les étrangers sont des adultes qui ont leurs propres
discours ; lorsque, sur la bande témoin, leur expression
"ne fuse plus", il est temps de se demander qui dispose
en fait de la parole, même si cette parole leur a été
prise avec les meilleures intentions du monde.
4.3. AFFICHER UNE ATTITUDE DE NON-JUGEMENT SUR CE QUI A
ÉTÉ DIT
Permettre que les opinions s'expriment
le plus profondément possible, non seulement sans que
les critères de l'animateur entrent en ligne de compte,
mais aussi sans qu'il se précipite pour combler les silences,
ou apaiser les heurts entre étrangers, c'est accepter
les tensions, les hésitations et l'anxiété.
De fait, l'animateur supporte difficilement
la confrontation des idées. Il se pose alors des questions
sur ses motivations, le statut qu'il a choisi, les supports
qu'il présente, etc. Il pourra constater alors qu'il
choisit, par exemple, l'énumération de ce qu'un
agrandissement photo représente plutôt que d'attendre
et de susciter des réactions globales, et qu'il préfère
cela, redoutant de s'interroger sur les "pourquoi"
du silence des étrangers.
4.4. ACCEPTER L'AUTRE DANS SON
ORIGINALITE
L'animateur n'est pas un travailleur
étranger, quelles que puissent être ses sympathies
envers la classe ouvrière. S'il est important de chercher
à la fois à comprendre et à se situer dans
le cadre d'une analyse plus large, le fossé reste béant
- pourvu que les étrangers puissent parler - entre leur
vie et celle des animateurs. Même si ceux-ci sont étrangers
eux-mêmes et ont été travailleurs manuels,
ils sont aujourd'hui animateurs.
Il n'y a pas d'autre solution alors que d'écouter les
étrangers développer des argumentations qui leur
sont propres, à propos, par exemple, de la terre qui
"ne peut pas tourner autour du soleil, autrement c'est
fini". Et ce n'est pas l'animateur qui a suscité
ce débat, qu'il sait piégé, mais un étranger
qui de but en blanc et en faisant référence à
la TV a dit: "Il paraît que la terre est ronde !"
4.5. CONTROLER LE DÉROULEMENT
DE LA DISCUSSION ET NON SON CONTENU
La discussion, eu égard aux
contrats, doit aboutir à un apprentissage. Il faut donc
la contrôler techniquement. Mais l'animateur ne se rend
pas compte du pouvoir démesuré dont il jouit car,
désireux d'établir une bonne relation, il n'évalue
guère le pouvoir immédiat que lui confèrent
les niveaux de langue sur lesquels il joue constamment (amical,
scientifique, grammatical, administratif). C'est cette maîtrise
qui assoit son pouvoir et qui fait que le "climat"
du cours est surtout le sien. L'écoute de la bande témoin
permettra de constater qu'il y a une dynamique du contrôle
du groupe à travers le langage de l'animateur. Le problème
du contrôle se résout pratiquement dans le silence,
relatif, de l'animateur, dans ses questions de relance, dans
le temps de parole alloué à la totalité
des étrangers et qui devrait être bien supérieur
au sien.
Les étrangers s'expriment,
émettent des informations sur eux-mêmes : ces informations
émises, mais non données, mettent l'animateur
en situation de receveur. Parce que cette situation est lourde
à assumer, l'animateur est tenté de répondre
par un apport d'information ; la différence entre ces
deux types d'expression réside dans le fait que celle
des travailleurs est une expression de soi, dans la mesure où
elle n'est qu'implication, alors que l'expression de l'animateur
a une visée pédagogique, elle est porteuse d'idéologie,
dans la mesure où elle tend à apprendre, à
impressionner au sens propre et figuré, par des apports
de vocabulaire, des explications magistrales, ou des exposés
" savants" de notions spécifiques.
Il est rare que les étrangers
susciten t des questions qui appellent de telles réponses;
bien souvent, inconsciemment, l'animateur induit le cours de
la discussion pour arriver à placer sa " marchandise".
Une analyse rapide de la demande des étrangers lui aurait
permis de voir qu'il ne répondait qu'à sa propre
demande.
Pour éviter cet écueil, l'animateur s'astreint
à ne pas poser de questions fermées, du type "
comment ça s'appelle " et qui produisent automatiquement
un " je ne sais pas ". Des questions comme : "
Vous l'avez déjà utilisé ? Vous connaissez
ça ? " permettent à l'étranger de
se mettre en situation et à l'animateur de se retirer
pour intervenir moins impérieusement.
Mais il existe aussi, chez les étrangers,
des moments de discussion très vive en leur langue, qui
excluent par là même l'animateur (même si
celui-ci connaît cette langue). Cela indique une certaine
autonomie, et autorise la résolution de conflits propres
aux étrangers. Dans ces cas, l'animateur se tait et laisse
passer. . . pendant trois minutes. A la première accalmie,
il propose l'exercice d'écriture et rétablit une
situation institutionnelle sécurisante pour tous. Parfois
les étrangers s'arrêtent d'eux-mêmes, car
ils appliquent un système de contrôle interne dont
les caractéristiques échappent généralement
à l'animateur ; celui-ci n'en constate que les effets
; il remarque toutefois qu'on l'intronise à nouveau dans
sa position de "maître ".
S'il y a une chose dont l'animateur
ne peut se défaire que par une constante critique basée
su r la bande témoin, c'est bien l'habitude con tractée
pendant sa propre scolarité du dialogue unique entre
cc maître" et cc élève ". On est
interrogé et on répond chacun à son tour.
. .
Dans une animation qui se démarque de ce modèle,
l'animateur parle pour:
- faciliter une prise de parole.
- proposer des renforcements ou des corrections immédiates
fonctionnelles (le niveau de langue considéré
socialement acceptable).
Ce type d'intervention, assez prudent,
laissant place aux silences et aux élaborations lentes
des étrangers, a comme contrepartie positive la possibilité
matérielle de rester disponible pour s'apercevoir des
phénomènes de groupe et bien distinguer les niveaux
de langue. à enrichir et à préciser. L'animateur
en arrivera à l'écoute (et aussi à la réflexion)
de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas à l'intérieur
du groupe.
4.7. " ILS"
VIENNENT D'AILLEURS
On verra alors apparaître
une sorte de hiérarchie à l'intérieur du
groupe, basée sur des indices perceptibles seulement
si l'animateur veut bien ne pas acculer les étrangers
à être des " élèves". La
vie d'avant la migration, les statuts et les rôles vécus
dans le pays d'origine, modelés par un type d'économie
et de rapports sociaux bien différents de ceux du pays
de production, permettent au groupe de se structurer aussi par
rapport aux statuts et aux rôles vécus après
la migration. L'émigré qui parle, et qui paraît
le plus proche de la classe ouvrière française,
était souvent déjà différent des
autres au départ. Si bien que le groupe (si on l'écoute)
apparaît, dans sa structure propre, parfois en opposition
avec la hiérarchie des fonctions françaises dans
l'entreprise.
4.8. LA RELATION AFFECTIVE
Cette relation est masquée
par la relation enseignant-enseigné dont les règles
proviennent de l'école obligatoire du XIXè siècle.
Mais ces règles sont très lourdes à supporter:
"L'enseignant est un homme comme les autres, il a ses faiblesses,
fatigues et colères" ; il faut l'excuser car il
assure une tâche qui "n'est pas drôle tous
les jours. . ."
Il faut critiquer ces stéréotypes pour rendre
possible une connaissance moins empirique des acceptations et
rejets, tant de l'enseignant que de son statut (même s'il
est bénévole). Il suffit - comme presque toujours
- de faire référence au langage quotidien : "mes
gars", "mon groupe", etc. Une relation "maternante"
où l'enseignant protège les personnes "faibles"
qui lui ont été "confiées" par
l'institution qui l'emploie. En retour, l'opinion publique le
"comprend" quand sa pratique montre qu'il a des difficultés.
Il s'ensuit que toute critique extérieure à propos
du groupe ou d'un de ses membres (et ce livre en est naturellement
une) sera vécue par l'animateur comme une agression contre
tout ou partie de lui-même. On constate souvent, quand
on affronte ces questions, que le réflexe maternant est
le plus fort, et que l'animateur préfère considérer
le groupe comme "être d'exception", qu'il faut
comprendre, plutôt que de l'envisager comme un "objet"
qui entraîne une réflexion critique.
Naturellement, considérer
un groupe "exceptionnel" revient pour l'enseignant
à se justifier soi-même, à devenir soi-même
l'objet de sa propre sollicitude. Dans la pratique, cela se
concrétise par le maintien constant des mêmes façons
de "faire la classe" et l'infantilisation objective
et sous différentes formes des étrangers, même
dans les cours "politisés".
4.9. LE CHOIX DES SUPPORTS N'EST PAS NEUTRE
Choisir un support (photo, texte,
chanson, journal) n'est pas seulement un acte pédagogique,
idéologique ; c'est aussi un choix éminemment
subjectif, orienté par le plaisir de saisir un fragment
de réalité à soumettre aux étrangers.
Naturellement on s'interroge sur l'adéquation entre le
thème choisi et ce qu'on connaît du groupe, tant
au point de vue proprement notionnel qu'au point de vue des
réactions au support... Mais ce choix sera toujours une
réinterprétation du désir du groupe de
sauvegarder le plaisir de l'animateur.
Ces difficultés ne sont pas
esquivées quand on dispose d'un " livre de textes"
; elles sont alors seulement ritualisées et la responsabilité
subjective de l'animateur est seulement escamotée. L'animateur
se sent rassuré quand il sait que son choix est semblable
à celui qu'ont fait d'autres animateurs. . .
Mais il ne fait pas de doute que
ce choix est totalement inscrit dans la culture dominante et
dans les institutions qui délèguent l'animateur
pour qu'il enseigne : la parole des étrangers en est
foncièrement absente, elle ne s'exprime que par le refus,
ou l'obéissance passive. Refus, quand les étrangers
trouvent que telle page du livre ne leur dit rien qui vaille
; obéissance passive lorsqu'ils font visiblement abstraction
du contenu et qu'ils s'abîment dans une copie ou répétition
mécanique. Ils abandonnent aussi, parfois: ils se sauvent.
L'initiative institutionnelle reste
toujours à l'animateur qui se rassure et impose aux travailleurs
le livre qui, basé sur une progression, coupe court aux
mouvements d'humeur et au désintérêt des
étrangers car : " Il faut suivre la progression:
les pages suivantes ne sont compréhensibles que si l'on
a appris les pages précédentes. "
Choisir soi-même le support
rompt avec cette pratique et remet les choses à leur
place, l'animateur est pleinement responsable, bien que souvent
la passivité des étrangers soit la même,
annihilés comme ils sont face à la " science"
dont l'animateur est - qu'il le veuille ou non - le représentant.
Il est donc forcé de s'en prendre à lui-même
s'il s'aperçoit que les supports ne sont pas techniquement
adaptés, ennuient ou même heurtent les étrangers.
Cela pourrait le conduire à en changer, à modifier
ses propres choix. Dans ces conditions, puisque la critique
naîtra de sa propre pratique, il lui faudrait une bonne
dose de sectarisme ou d'indifférence pour ne pas la remettre
en cause. Il saura pourtant que, quoi qu'il en soit, son immobilisme
éventuel dépend en tout de son choix.
4.10. LES ÉTRANGERS ET LE SUPPORT
La relation qu'entretiennent
les étrangers avec le support offre également
une multitude d'implications: depuis l'acceptation passive du
livre, car le livre est "sacré", jusqu'au conduites
d'évitement lorsqu'il s'agit des supports spécifiques
proposés par l'animateur !
|
1 / Naturellement,
les étrangers souhaitent avoir un manuel, un
livre de textes. Le classeur dans lequel on range photocopies,
tracts, coupures de journaux, outre bien entendu les
feuilles écrites chaque jour, devient dès
la deuxième semaine " notre livre de textes
".
|
Dans le cas de la présentation
d'une photo, par exemple, la conduite d'évitement, qui
se manifeste surtout au début, lorsque les étrangers
ne s'impliquent pas dans les activités (ils n'ont pas
encore jaugé l'animateur), se traduit par la simple énumération
des objets qui y apparaissent :
" Il y a une maison, là c'est une fenêtre,
là c'est une femme qui nettoie les carreaux."
Il ne faut pas confondre ces conduites
avec une simple "ignorance" de la langue, mais constater
qu'elles renvoient à une relation qui fait du support
un objet extérieur à soi, neutralisable par l'énumération.
Si cet évitement est "naturel " au début
du cycle, la poursuite, de la part de tout le monde, de cette
attitude pose un problème : il s'agira de revoir le support,
l'animation, les relations du groupe à lui-même.
Parfois, le support est l'occasion
privilégiée d'une relation à soi-même
; il arrive que les étrangers utilisent le "je"
et que, en parlant d'un personnage, ils finissent par l'animer
de leurs propres sentiments et expériences. On constate
alors que, quand on présente des séries de photos,
même sans lien, certains Africains noirs les mettent en
relation si des personnages y apparaissent en premier plan.
Ils les font parler de photo à photo, de fenêtre
à fenêtre pourrait-on dire dans notre système
de référence (une case n'a pas de fenêtre),
de façon à bâtir une histoire, une situation
où l'individu n'existe plus pour lui-même mais
où il est en devenir, dans un groupe. C'est la destruction
de nos schémas de pensée et la reconstitution
d'une unité qui, si elle s'exprime en langue française,
prend son sens dans une langue africaine. C'est l'affrontement
des cultures et - l'espace d'un instant - la prédominance
de la culture d'origine.
Obtenir ces résultats est
bien sûr notre plaisir subjectif mais aussi notre projet
d'animateurs ; c'est encore l'acceptation de leur différence
; on laisse parler les étrangers sans superposer notre
réalité ("Vous vous trompez, ces photos ont
été prises dans trois pays différents")
pour rabattre leur joie.
4.11. LE DESIR DE L'ANIMATEUR
L'animateur a souvent tendance à
souhaiter ces implications fortes ; il les valorise en souhaitant
que ces moments d'exception soient la règle. Mais, dans
la perspective d'un apprentissage de la langue, ils n'ont pas
objectivement plus de valeur que la distanciation de la description
(qui est différente de l'énumération).
Il est vrai que notre désir
peut nous conduire à valoriser le "je" projectif
; il est vrai aussi qu'il faut se garder, sous peine d'inefficacité
technique, de laisser se prolonger l'énumération.
La voie médiane est celle de l'implication des étrangers:
"Moi aussi je nettoyais les fenêtres avec du papier
journal mouillé, mais aujourd'hui il y a des bombes (aérosols)
qui sont mieux."
L'animateur demandera qu'on précise, par une discussion
de groupe en quoi, à leur avis, les "bombes"
sont mieux. . .
4.12. LA PRISE DE PAROLE
Si nous prenons en considération
le groupe étranger, on peut faire les remarques suivantes
:
La prise de parole dans le contexte
de la discussion est, pour chaque individu, une confrontation
à sa propre parole. Ce qui précède n'est
pas une formulation abstraite, les animateurs qui souvent n'osent
pas prendre la parole en public le savent bien.
Cette parole prend son existence
propre par le fait qu'elle est "reconnue" par le groupe
et par l'animateur dès qu'elle répond à
la seule exigence d'être produite en français.
Elle est aussi l'émergence d'une foule de questions,
d'une vie intérieure qui souvent s'ignore et qui parfois
s'étonne, témoin cette femme algérienne
qui disait : "Je ne savais pas que je pouvais penser ça."
Bien entendu, les étrangers
n'ont pas attendu les animateurs français pour penser
et parler en leur langue. . . et en français. Mais ce
qui est "étonnant " est que cette parole soit
institutionnalisée par des séances pendant les
heures de travail, rémunérées, et que soit
enfin entr'ouverte la possibilité de s'exprimer essentiellement
par elle autour d'une table où parler est valorisé,
où parler est accepté. Quoi d'étonnant
alors que les étrangers africains demandent à
l'animateur: "Vous envoyez de l'argent à votre mère
? Pourquoi vous n'avez pas d'enfants ? " Et qu'ils concluent
de ces réponses : " Eh oui, la famille, les parents,
ne sont pas tellement bien considérés ici. "
4.13. L'AUTORÉGULATION
DU GROUPE
Il y a à l'intérieur
du groupe étranger des moyens de régulation qui
vont au-delà de l'individu, de sa conscience, de sa décision,
de sa tactique et de sa stratégie : ils sont l'expression
de leur situation sociale. Au cours de la discussion, lorsqu'un
individu parle de lui-même, de son histoire personnelle,
quand il est contré par les autres, il se limite à
argumenter, à justifier, à renvoyer éventuellement
l'autre à sa diversité : "Dans ma région
on fait comme ça, toi tu es d'une autre région..."
Mais quand on s'est laissé aller à parler des
prostituées de Barbès (qui refusent souvent d'aller
avec des "étrangers"), ou bien quand on dit
que l'on se sent mal à l'aise, car on a payé l'amour;
quand on s'est laissé aller à parler des premiers
mois d'émigration : hontes, avanies, confusions ; quand
on s'est laissé aller à parler des relations de
travail avec les petits chefs qui souvent sont étrangers
eux-mêmes, ou avec les contremaîtres français,
et que la révolte se mêle à la honte et
qu'il n'y a plus que la rage ou le désespoir, alors le
groupe cesse automatiquement de se faire souffrir et d'avoir
peur, par là même d'agresser et de s'agresser :
c'est cela que nous appelons autorégulation.
A ce moment-là les clivages entre personnes s'atténuent
et le groupe en tant que tel fait corps, fait le gros dos et
se tait. Il laisse parler l'animateur, qui sur sa lancée
continue soit sur le registre de la plainte, soit sur celui
de la révolte politique ; ou bien il parle de l'organisation
syndicale. . .
Jusqu'au moment où ce même animateur s'apercevra
(le peut-il et le veut-il toujours, et suffisamment vite ?)
qu'il parle désormais seul... proposant ses propres solutions,
et que le groupe le voit tel qu'il est : un étranger,
qui peut se permenre un discours débridé car il
est sur son territoire et qu'il ne peut pas en être expulsé.
Le cours n'est guère un
lieu de groupe dans le sens que ce terme peut prendre dans la
famille, groupe primaire, ou dans un syndicat, groupe secondaire.
Le groupe est factice et l'autorégulation y joue fort
rapidement un grand rôle. L'animateur parle... et bien
souvent au bout d'un moment de "silence de groupe"
c'est un des étrangers qui dit : "Et si on faisait
un exercice ?". C'est l'apprentissage au sens strict qui
est réclamé. Lorsque ces rappels à plus
de discrétion ne font pas d'effet et que l'animateur
continue de proposer sa propre vision politique, à vouloir
faire naître une conscience de classe, les travailleurs
désertent le cours. S'ils y restent, c'est qu'ils appartenaient
déjà au même courant politique que l'animateur.
L'animateur, souvent, supporte mal
cette distance que les étrangers instaurent entre
eux et lui. Il l'appelle aliénation ou refoulement,
il parle de "blocage de la prise de conscience et de l'action
collective."
De plus, il est frustré du
pathos qu'il veut voir dans "les conditions de vie des
travailleurs étrangers". Il n'est plus le partenaire
privilégié qu'il voulait être, il est rendu
à son état de témoin, auquel les étrangers
affirment que les choses ne peuvent être changées
ni par son cours ni surtout par sa parole. En fait l'animateur
ne peut qu'entériner cet état de choses : le seul
changement, de taille, en son pouvoir est l'écoute même
de ces silences.
4.14. LE CONTRAT ANIMATEUR-ÉTRANGERS
C'est un contrat implicite dont
le protagoniste est l'animateur. Le fait que, au cours des douze
ou quinze premières séances, l'effectif aille
parfois en s'amenuisant pour se stabiliser au bout de ce laps
de temps, montre bien que les étrangers n'ont que ce
pouvoir inversé, creux, qu'est le départ. Les
objections qu'ils pourraient formuler, quant à la méthode,
seront la plupart du temps réinterprétées
par l'animateur comme un stéréotype de leur part,
lié à une image de l'école traditionnelle.
. .
Il est alors un moyen de remettre
en jeu ce pouvoir excessif dont il dispose : faire le point,
souvent, avec les étrangers. Et accéder à
leurs demandes, pour stéréotypées, aliénées
et antipédagogiques qu'elles puissent lui paraître.
C'est alors une marche sur le fil du rasoir, entre la mésestime,
le désintérêt et la démagogie d'une
part, la disponibilité, l'invention et la créativité
de l'autre, car on peut tout enseigner à partir de n'importe
quoi, si l'animateur veut bien y mettre le prix, c'est-à-dire
ses préparations à la maison et l'écoute
des autres.
Au bout des quinze premiers jours, lorsque le groupe sera stabilisé,
certains étrangers demanderont des explications, défendront
le livre de textes, certaine forme d'apprentissage de l'écriture.
. . C'est à ce moment-là qu'il peut être
utile de faire le point avec un autre animateur.
Une discussion avec un autre animateur.
Le rôle de cet autre animateur,
responsable pédagogique d'un certain nombre de cycles,
ou collègue, est de dire très clairement qu'il
est là pour évaluer avec les intéressés
ce qui a été fait pendant cette quinzaine et pour
changer ce qui ne va pas. Il dira aussi qu'il n'a pas envie
de faire certaines concessions, car lui aussi a ses idées;
mais que si un problème est soulevé on doit y
apporter une solution, non en paroles, mais en actes : s'entendre.
C'est à la suite de telles discussions par exemple, que
nous avons abandonné le dialogue préenregistré,
le tableau de feutre avec ses figurines, le décalage
entre la phase purement orale préalable et l'apprentissage
de l'écriture. . .
Lorsque les étrangers disaient
: " Nous voulons écrire" et que, selon certaines
théories, il fallait leur répondre : "Il
faut attendre que vous prononciez mieux", la situation
était bloquée. Mais lorsque nous nous sommes avisés
qu'il fallait examiner plus avant la demande d'écriture,
il a alors été possible de leur donner satisfaction
et de réélaborer d'une façon cohérente
notre matériel didactique.
Pour le livre de
textes, en revanche, notre réponse a été
: " Nous ne croyons pas dans les livres, car ils sont tous
écrits par d'autres que vous. Vous n'êtes pas des
enfants, nous n'acceptons pas de vous donner des livres. On
a des journaux, que vous pouvez acheter, jeter, changer... et
nous ferons ainsi le livre de textes de notre groupe. "Tel
étranger a alors apporté des journaux hippiques,
tel autre des poèmes kabyles, ou le barème des
intérêts servis aux comptes bloqués. Peu
importe que sur ces journaux il ne soit posible, pendant le
premier palier "langue parlée", que de distinguer
" A " de " E ", que la lecture (ou plutôt
une sorte de reconnaissance globale) se fixe sur "Vincennes"
qui est l'hippodrome.
L'IMAGE DE L'ECOLE OU LA DEMANDE STEREOTYPEE
Nous avons déjà
insisté sur le fait que les attentes par rapport
à l'école sont de type traditionnel, simplement
parce que l'image que les étrangers ont pu en
avoir, d'une façon ou d'une autre, est celle
d'une pratique essentiellement basée sur la relation
verticale maître-élève. Ce rituel
assure aussi la défense du groupe et même
une certaine cohésion: non seulement il n'est
pas souhaitable tactiquement de l'affronter directement
comme s'il était en tout négatif, mais
il faut le considérer comme un puissant élément
de modification. C'est par comparaison que les pratiques
peuvent changer.
Les étrangers veulent lire et écrire,
mais ils en ont aussi peur : ils se protègent
donc par des demandes stéréotypées.
Il faut consacrer plusieurs moments, dès les
premières séances, à la lecture-écriture
tout en attribuant une extrême importance au vécu
raconté qui débloque - à la longue
- réflexion et autocorrection.
La bande témoin et les feuilles de synthèse,
ou les photocopies insérées dans le classeur,
sont les éléments matériels utiles
pour trouver "équilibre indispensable entre
les images et la pédagogie de la discussion que
nous proposons. Dès la première semaine
il faut donc que l'animateur donne les premières
feuilles (mots-signaux, puis titres et sous-titres...)
qui constituent le livre de lecture. L'attitude de ceux
qui ont été scolarisés peut être
très différente de l'attitude de ceux
qui ne l'ont pas été : les premiers ont
peur de lire une langue inconnue (bien qu'ils puissent
essayer !, puisque le système n'est évidemment
pas le même ; les seconds se précipitent
sur le texte, voulant s'en emparer souvent d'une façon
purement répétitive. Dans les deux cas,
l'imbrication entre discussion et reconnaissance des
signes, l'appel au tour de table et à l'autocorrection
servent à canaliser les peurs ou à stopper
les automatismes parasites.
Il arrive que des personnes
ayant fréquenté l'école coranique
pendant un nombre d'années insuffisant pour apprendre
- selon les méthodes de celle-ci - à écrire,
soient gênées par sa technique très
analytique d'apprentissage qu'ils n'ont pas pu dominer,
basée comme elle l'est généralement
sur la seule répétition. Le temps d'apprentissage
du français lu et écrit en est augmenté
considérablement, ce qui explique pourquoi les
tests de langage basés sur des images muettes
reçoivent un pourcentage tellement élevé
de réponses "pauvres" du type : "Ici
il y a... c'est..."
|
Le journal est vrai, car il est
dans le circuit quotidien et non dans le circuit souvent imaginaire
de l'école. Et dix titres ajoutés à dix
autres, réunis dans un classeur, forment, au bout de
deux mois, un livre de textes. Il est donc essentiel, dès
la première quinzaine, de demander aux étrangers
ce qu'ils pensent de ce qui a été fait jusque-là
en y consacrant une partie de la séance en présence
d'un autre animateur, car ce dernier permet une "triangulation"
qui débloque, éventuellement, la discussion, empêchant
le durcissement des positions.
4.15. L'ANIMATEUR COMME MIROIR
La discussion installe l'animateur dans une position double
:
- il est l'animateur des relations parlées,
- il prend ces relations comme matériel d'apprentissage.
A l'intérieur de cette double
pratique, son rôle est celui d'un "introducteur de
modification" sur seulement une fraction de cette parole
: la forme et non le contenu. C'est sans doute là que
résident à la fois toutes les difficultés
et en même temps toutes les possibilités d'évolution
de l'institution de l'école et, par voie de conséquence,
du concept d'école, tant pour les adultes que pour les
enfants, nationaux ou immigrés.
Dans ce type d'animation en effet,
les étrangers demanderont tôt ou tard, explicitement
ou non, s'ils expriment leur pensée en conformité
avec la langue étrangère, le français.
Le rôle de l'animateur glisse ainsi de la censure des
idées à un contrôle de la forme et c'est
ce seul contrôle que les étrangers sont venus chercher,
du moins pour ce que nous pouvons en savoir.
Tel groupe de Portugais, terminant
un cycle "langue écrite et lue 1", avait organisé
une fête d'adieu : arroz doce fait par la femme
(absente) du "sage" du groupe ; porto acheté
dans un Monoprix, jus de fruits, pastis... et petites boîtes
de gâteaux. Les femmes qui, à l'issue de la séance,
se précipitaient généralement pour aller
entamer une deuxième journée de travail en faisant
des ménages, restaient assises cette fois-ci en proclamant
que si les patronnes sortaient tout le temps pour aller au café,
elles pouvaient hien attendre le jour où on restait avec
des amis.
Les hommes remplissaient constamment
les verres de l'animatrice et de l'animateur qui l'avait parfois
remplacée et tenaient surtout à ce que les femmes
les vident bravement. On finissait par parler portugais presque
constamment. Un cadeau pour l'animatrice, un cendrier et beaucoup
de sentiments inexprimés qui rebondissaient dans l'alcool,
le plat typiquement portugais, les boutades un peu grivoises.
On. parlait de rentrer pour les congés.
A la fin de la fête, au moment
où tout le monde se levait et commençait à
ranger, quand tout était fini, un Portugais a demandé
: "Et alors, est-ce que vous pensez vous aussi que les
Portugais sont "atrasados" (arriérés,
sous-développés) ?
- Pourquoi donc ?
- Tout le monde le dit, on nous traite d'atrasados tout
le temps. Chez nous, tout est en retard, ici nous ne faisons
que du nettoyage. La France est un pays desenvolvido
(développé).
- Je pense que c'est plutôt la France, et tous les pays
d'immigration, qui sont atrasados. Voulez-vous me dire
pour quelle raison un homme ne pourrait pas rester là
où il est né ? Y-a-t-il une raison valable au
monde pour que vous deviez partir ? Pourquoi vous ne pouvez
pas travailler, avoir une femme et des enfants, être logés
convenablement et vivre comme il vous plaira au Portugal ? Où
est la raison, sauf cette exploitation économique internationale,
cette violence qui vous arrache d'où vous êtes
nés ? C'est les pays développés qui sont
atrasados, pas le Portugal !"
Ils étaient tous les deux debout, le cours n'existait
plus, l'un sur le pas de la porte, l'autre avec des gobelets
sales dans les mains, et c'était le seul moment où
la question pouvait être posée : chacun aurait
pu s'esquiver, se protéger d'avoir trop mal.
Relation ambivalente, oui et non
en même temps, peur et désir, et la certitude qu'on
ne se reverra plus ; la question lancinante que l'on ne s'avoue
pas à soi-même, colère et détresse
pour tous les deux; et pouvoir parler parce que, en fait, on
sait bien que cela ne sert à rien. A rien ? En tout cas
cela renvoie à la mort, et à la vie.
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