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5.0. INTRODUCTION
Nous nous proposons de présenter
dans ce chapitre un certain nombre de conduites que l'animateur
aura intérêt à favoriser afin de faciliter la constitution du
groupe par la naissance d'un langage commun. Nous incluons aussi
des remarques concernant la vérification de la compréhension
à l'oral et à l'écrit, ainsi que la technique de correction.
5.1. LES CODES
Nous appelons CODE toute consigne
de l'animateur qui permet aux étrangers de retrouver automatiquement
des comportements spécifiques à une phase de travail donnée.
Ces comportements doivent répondre à des sollicitations exprimées
de façon concise.
MISE EN PLACE DES CODES
La mise en place des codes se fait
pendant les deux premières semaines. Pendant cette période,
l'animateur explique pour chaque activité comment il entend
que le groupe procède ; et, comme les activités se répètent
dans le temps, il relie cette répétition à l'activité du même
type de la séance précédente. " Vous vous souvenez, lundi nous
avons discuté à partir de trois photos ; aujourd'hui, on va
faire la même chose, avec trois photos différentes. " Ce type
d'explication se fait à propos de chaque nouveau support. En
début de séance, l'animateur n'indique pas le déroulement entier,
puisqu'il s'ajuste aux réalités du groupe sans se laisser entraver
par un déroulement trop minutieusement prévu. Mais pour chaque
activité nouvelle, il faut annoncer ce que l'on va faire, et
ceci pendant toute la durée du cycle, afin que personne ne soit
pris au dépourvu.
LA PREMIÈRE SÉANCE
Au cours de la première séance,
après les présentations et les questions d'usage : " Vous n'avez
pas eu de mal à trouver le local ? " " Vous avez pu quitter
facilement de votre travail ? " qui instaurent un premier contact,
l'animateur explique comment il entend procéder. Cette soudaine
masse d'informations rassure tout le monde : - l'animateur parce
qu'il parle et que par le fait même il s'impose ; - les étrangers
parce qu'ils ne parlent pas et que par le fait même ils s'effacent.
Cette information permettra aux étrangers de voir grosso modo
l'orientation pédagogique ; souvent ils confirment, en disant
: " Oui, on a besoin de parler. " C'est sur ce premier accord,
qui recouvre des réalités très différentes, que va se passer
le premier contrat entre l'animateur et le groupe.
LE " TOPO " D'INTRODUCTION
Nous proposons ce qui pourrait être
un premier " topo " d'explication. Il n'est pas question d'en
faire un modèle car la situation est toujours unique selon le
groupe auquel on s'adresse. Il s'agissait d'Algériens travaillant
dans une usine d'automobiles depuis cinq ans.
" Vous êtes en France depuis quelque
temps, vous n'avez pas attendu le cours pour apprendre à parler
français. Vous savez déjà beaucoup de choses en français et
sur la France. Et même si vous avez encore des difficultés à
parler, vous arrivez à vous débrouiller dans la vie de tous
les jours, au travail, dans la rue, avec les commerçants, les
voisins, etc. Ce que vous dites peut se comprendre. Souvent,
c'est correct et on pourrait l'améliorer. "
" C'est donc avec ce que vous connaissez
déjà qu'on va travailler ; il n'est pas possible de faire comme
si vous ne saviez rien. Donc on va parler, beaucoup parler,
en essayant toujours d'augmenter et d'améliorer ce que vous
savez déjà. Parler de quoi ? De ce que vous voulez, de ce qui
vous intéresse. Pour vous faciliter les choses, j'apporterai
des photos, des diapositives, des affiches, de la musique, etc.
Mais c'est vous qui savez de quoi vous avez besoin, qui avez
envie de dire des choses de votre vie, de votre travail, de
votre pays, de la France, etc. "
" Quand vous parlez avec des copains,
vous parlez de ce qui vous intéresse, et ça, personne ne peut
le dire à votre place. Ici, vous allez donc parler. Pendant
ce temps-là, moi, je vous écoute, je vais essayer de m'arranger
pour que tout le monde puisse parler tranquillement. De temps
en temps je vous arrêterai parce que j'aurai entendu quelque
chose d'important. Je vous demanderai de répéter, chacun à son
tour et on continuera à discuter… "
" Toute la séance est enregistrée
au magnétophone. Le soir, chez moi, je réécoute tranquillement
ce qu'on a dit et je prépare des exercices pour la prochaine
fois. J'écoute aussi pour voir si vous faites des progrès. J'ai
toujours la bande magnétique avec moi, ça veut dire que personne
d'autre ici ne peut l'écouter, et je m'engage envers vous à
respecter cet accord, ça veut dire que votre patron et mon patron
n'ont pas à écouter cette bande. "
" Nous commencerons à écrire très
vite. Il est important de savoir parler mais nous n'avons pas
beaucoup de temps et nous commencerons à écrire tout de suite,
parce que je sais bien que pour vous c'est quelque chose de
très important. Nous ne prendrons pas de livre de lecture, ils
sont écrits par des gens qui ne vous connaissent pas personnel1ement
et il sera beaucoup plus intéressant de faire votre livre de
lecture ensemble, avec ce qui vous intéresse vraiment. Vous
avez un classeur. On mettra dedans des articles de journaux,
des tracts, des publicités que nous aurons étudiés et que vous
apporterez vous-mêmes. "
" On va commencer à travailler et
d'ici quelques jours vous me direz ce que vous en pensez ; à
ce moment-là, on verra s'il y a quelque chose à changer. On
pourra alors en discuter vraiment, parce que vous saurez comment
ça marche dans la pratique. S'il y a quelque chose qui ne va
pas, il faut le dire. Nous sommes payés pour vous apprendre;
il n'y a que vous pour dire ce qui ne va pas. "
C'est à partir de la vérification
de la compréhension de ce premier topo que vont se mettre réellement
en place les premiers codes. A l'occasion du " Qu'est-ce que
vous avez compris ? " (et non : " Est-ce que vous avez compris
? "), on pourra lancer les premiers tours de table, des exercices
de reformulation ou de correction phonétique rapides. Il est
important de ne pas saisir l'occasion de cette vérification
de la compréhension pour tenter d'obtenir un " accord de principe
". D'une part ce serait démagogique, car les étrangers ne peuvent
pas donner leur accord sur une pédagogie qu'ils n'ont pas encore
connue. D'autre part les objections ou demandes de modification
exprimées risqueraient d'être prises à contre-pied par l'animateur
qui justifierait passionnément sa méthode.
Le moment le plus important, de
ce point de vue, est le vendredi (si l'on admet qu'il y a trois
séances, lundi, mercredi et vendredi) où l'on consacre au moins
un quart d'heure à passer en revue ce qui a été fait pour dégager
le fil des activités et des acquisitions. C'est à ce moment-là
que l'animateur pose la question sur le contenu et la forme
du cours, et les étrangers peuvent donner leur opinion sur la
façon de faire et le travail didactique. Il est alors possible
de modifier, parfois sensiblement, l'organisation interne des
séances (sans oublier les rencontres avec un autre animateur).
Sans se faire d'illusions sur le
degré de liberté institutionnelle, il est bon d'instituer ces
mises au point hebdomadaires. Rappelons que, dans le cadre des
cycles qui bénéficient d'un suivi pédagogique, cette discussion
a souvent lieu en présence du deuxième animateur. Les meilleures
synthèses se font de cette façon. Dans tous les cas, le vendredi,
le groupe discute des applications concrètes du contrat dont
il est question ici.
5.2. LES RITUELS
Le rituel est une habitude modulée
dans l'espace et le temps. Utilisé en vue d'un apprentissage,
le rituel est l'autre face du code. Le rituel est à la fois
nécessaire et économique. Il évite le gaspillage. Une fois installé,
il devient inévitable, mécanique. C'est bien cela qui est anxieusement
demandé au rituel : produire un effet d'apprentissage mécanique.
Cet apprentissage est-il pétri d'automatismes ou basé sur ceux-ci
? Plus généralement, les automatismes suffisent-ils à rendre
compte de l'apprentissage ?
Quoi qu'il en soit des réponses
scientifiques, au niveau de la pédagogie il nous semble important
non de " casser les automatismes " mais de savoir qu'ils existent.
Sachant cela, il devrait être possible de profiter des codes
et rituels au lieu d'en être prisonnier. C'est à partir de ces
codes et rituels d'ordre pédagogique que le groupe dans son
ensemble trouve une sécurité qui permet de les circonscrire
et donc de communiquer. On peut imaginer que ces rites se constituent
comme un rempart de sécurité contre le savoir : le groupe s'homogénéise,
s'harmonise, ses membres s'intègrent pour affronter la " science
" ! En tout cas, le groupe en a besoin et il n'est pas de groupe
qui puisse fonctionner en s'en passant.
PERMISSION, ESPACE ET DEFENSE
La salle est le plus souvent agencée
de façon traditionnelle. S'il y a la possibilité de disposer
le mobilier d'une façon différente (le groupe s'empare donc
de l'espace), on pourra constater quelques changements pendant
les quinze premiers jours ; le principal d'entre eux étant sans
doute qu'après l'impulsion due au changement, donnée par l'animateur,
les membres du groupe prendront eux-mêmes l'initiative de déplacer
tables et chaises. Par la suite on observera une stabilisation,
non seulement des objets et de leur agencement, mais aussi des
places respectives des personnes. Chacun va trouver " sa " place,
et la défendra si d'aventure quelqu'un la lui prend : mais chacun
revient à la sienne quasi automatiquement.
L'animateur se pose bon nombre de
questions au sujet de ces places : tel voisinage est-il favorable
? Mais, à quoi ? Peut-être à l'image que l'animateur se fait
des processus d'apprentissage . . .
L 'HABIT NE FAIT PEUT-ÊTRE PAS LE MOINE, MAIS
IL Y CONTRIBUE
«
Dans le temps, dit M. Terb, on avait un seul costume,
on le mettait le dimanche, c'était obligatoire.
» Il s'arrête un instant : « Non,
ce n'était pas obligatoire mais c'était
tout comme : la cravate, les souliers cirés,
le costume... Maintenant, le dimanche, on arrive
même à mettre un blue-jean. Ça
a changé, depuis 1956. . . »
La tenue
vestimentaire des étrangers et des animateurs
a, même si les habitudes ont changé,
une importance décisive sur les rapports pendant
toute la durée du cycle.
Les travailleurs
étrangers tiennent à se changer avant
de venir au cours - s'ils le peuvent - et à
ne pas y paraître avec les vêtements de
travail : évidemment ce souci ne concerne pas
le seul cours, c'est une attitude constante ; c'est
donc qu'ils continuent d'attribuer une valeur à
la tenue et à son utilisation.
Bien des
habitudes ont changé certes : si, pendant un
certain temps, la grande majorité des étrangers
était habillée d'une façon très
soignée qui renvoyait à des valeurs
de décence et de discrétion, et si maintenant
on constate la présence de plusieurs modèles
:
1 - habillement
« sombre », « strict » et
« terne », en fait discret, ou sa variante
;
2 - habillement
« fonctionnel », « économique
», en fait mimétisme avec l’une ou l'autre
strate sociale que l'étranger a prise comme
référence;
3 - habillement
« coloré », « excentrique
» et parfois « national », en fait
relevant de la mode.
Il reste
que les étrangers sont extrêmement attentifs
non seulement à leur propre habillement, mais
aussi à celui des animateurs.
La tenue
vestimentaire est tout à la fois une image
de soi (identification) et un acte d'appartenance
(uniforme). Les étrangers ne manquent jamais
de faire des observations à ce propos, entre
eux, ou directement à l'animateur.
En règle
générale, comme ce dernier appartient
le plus souvent à une autre classe sociale,
les étrangers constatent qu'il est habillé
autrement qu'eux et l'admettent. Allons plus loin
: la tenue vestimentaire de l'animateur les aide à
le classer, à le définir. Il s'agit
en fait d'un code.
De son
côté l'animateur définit lui aussi
les étrangers à travers leur habillement
- même si souvent il le fait de façon
inconsciente - et, naturellement, il se définit
lui-même en s'habillant d'une certaine façon.
La question
dès lors est de savoir quelles sont les limites
de tolérance - donc de reconnaissance - réciproques,
tant au plan social qu'au plan individuel, dans tel
groupe spécifique. La reconnaissance est sociale
: l'habillement est un signe d'appartenance à
deux groupes sociaux, travailleurs étrangers
et Français, et à leurs subdivisions,
car ces groupes ne sont pas forcément homogènes.
L'aspect social du type « uniforme » est
une donnée donc, mais c'est la reconnaissance
individuelle qui est la plus importante.
L'image
de soi est immanquablement présente ; au-delà
de l'allure « jeune » des animateurs,
par exemple, exprimée par des jeans, des pantalons
de velours, le pull, l'absence de cravate et de veston
que les étrangers admettent comme marques sociales,
il y a des variations individuelles qui renvoient
à ce corps-ci, à cet animateur-ci. L'habillement
renvoie de toute évidence au corps, et le corps
est sans doute le grand absent de la production et
des enseignements : plus exactement il est le grand
sous-entendu, discipliné, voire maté…
Mais il est aussi toujours renaissant dans la relation
et il a une présence qui, pour avoir été
rendue muette, n'en est pas moins obsédante
: le corps et son habillement sont toujours message,
et ils peuvent être provocation, quand les règles
du jeu ne sont pas explicitées.
Il ne
faut pas aller chercher plus loin les raisons des
tensions, des abandons individuels et de la destructuration
d'un certain nombre de groupes où ces signes,
ces messages, ces codes n'ont pas été
entendus par les animateurs. Dans bien des cas, on
assiste à une mort du groupe qui est loin d'être
seulement métaphorique : il a été
transgressé un interdit et le groupe ne peut
que se dissoudre ou expulser certains de ses membres.
Du fait du statut dépendant des étrangers,
ce sont en général ceux-ci qui sont
expulsés.
La difficulté
provient de l'ambiguïté de la situation
d'enseignement qui suppose dans tous les cas
des partenaires inégaux, même malgré
leur volonté.
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LA DISPOSITION DE LA SALLE
La salle doit être loin du bruit
des ateliers ; il doit y avoir de quoi ranger les affaires personnelles,
vêtements et sacs, et des armoires pour entreposer le matériel.
La salle doit pouvoir permettre la projection de diapositives,
il faut une ou plusieurs prises de courant (prévoir des prises
multiples et des rallonges).
Autant que possible, les tables
sont à disposer en V ; de cette manière, à l'extrémité, on aura
la place pour le magnétophone et le projecteur; à l'opposé,
les deux branches du V s'ouvrent vers le tableau noir et le
tableau de papier sur lequel on peut accrocher le tableau de
feutre ou l'écran (qui n'est pas indispensable).
La disposition des tables en V permet
à l'animateur de s'asseoir n'importe ou sans choisir définitivement
une place. Par ailleurs, il pourra circuler devant les personnes,
puisqu'il se meut à l'intérieur du V, et regarder ainsi leur
travail écrit sans avoir l'air d'un surveillant qui survient
par derrière. Elle permet également à chacun de voir tout le
monde, ce qui n'est pas le cas dans la disposition traditionnelle.
Il faut veiller en tout cas à ce que les étrangers aient réellement
de la place pour leurs coudes, il faut au moins 70 cm linéaires
par personne pour pouvoir ouvrir un classeur et écrire sans
gêner le voisin.
L'AIDE APPORTÉE PAR LE VOISIN
: ATTITUDE DE L'ANIMATEUR
Quand on parle, mais surtout quand
on écrit, ceux qui savent plus que les autres, ou terminent
avant, ont tendance à aider les plus lents. Cela est souhaitable
mais la collaboration doit s'arrêter à la parole, dans un premier
temps. Ensuite, si ceux qui ont le plus de difficultés restent
à la traîne, il faut les aider matériellement, et mieux vaut
que ce soit un autre étranger qui le fasse.
Naturellement ces remarques ne peuvent
pas être faites à partir du lieu professoral (le tableau ou
la chaise du professeur) mais à partir du parcours de l'animateur,
qui passe devant ou derrière les tables, qui se faufile et qui
évite de claironner les difficultés de M. Y et les succès de
M. X.
Pour les mêmes raisons, il sera
opportun de faire très attention à cette aide entre étrangers,
car parfois certains préfèrent être aidés par l'animateur plutôt
que par celui que nous voudrions qu'ils appellent " un camarade"
et qu'ils peuvent ressentir comme un juge ou un concurrent.
Cette insistance dans l'offre d'aide, qui est un faire à
la place, suppose une certaine image de l'apprentissage
qui veut que le " faible" soit invité à parler sans cesse (sollicité
continuellement par l' enseignant) pour briser " timidité ",
manque d'entraînement, " passivité" . . . Or, " timidité" et
" passivité" entre guillemets font référence à une image de
l'école alors que ces attitudes sont liées à la vie, et sont
les éléments constitutifs profonds de la présence au cours de
la personne.
Dans ces conditions, il reste peut-être
souhaitable que l'animateur sollicite les stagiaires en fonction
de critères de rentabilité didactique, mais il est opportun
de se demander si leur poids est suffisant face aux options
de maturation qui ont commandé le choix de la discussion. D'ailleurs,
les personnes qui ne se plient pas facilement au jeu question-réponse
typique de l'institution scolaire traditionnelle, ne sont pas
pour autant celles qui n'apprennent rien, même si elles restent
longtemps silencieuses. . .
CASSER LES RITES OU RECONNAITRE
LEUR SENS ?
Il est difficile de déceler les
rites de son propre groupe, mais le changement d'animateur,
son remplacement à l'occasion d'une maladie ou d'un congé, ou
même la période de double commande permettent au remplaçant
de déceler plus facilement un certain nombre de rites qui tiennent
aux attitudes spécifiques du groupe.
L'inquiétude du groupe,
et celle de l'animateur en titre, à la perspective de ce changement,
de cette intrusion, sont peut-être l'inquiétude face au respect
du rite ou, plus exactement, face à la modification inévitable
des codes qu'entraînera le non-respect des rites. S'insinuent
l'anxiété et le danger de la destructuration : le groupe craint
aussi le flottement des contenus, mais surtout la brusque remise
en cause de l'histoire commune ; le rituel est mis en danger.
En effet le nouvel animateur n'effectuera pas " son entrée "
comme l'autre, et beaucoup de phrases des étrangers risquent
de commencer par : " Avec X on a l'habitude de faire comme ça
" Casser ces rites ? Certes pas, mais plutôt leur accorder le
sens qu'ils ont dans cette réalité à la fois mythique et contraignante
dont sont faits les cycles : on veut se rassurer, on veut être
rassuré, et cela conditionne l'apprentissage.
5. 3. TROIS PROCÉDÉS
DIDACTIQUES
- la correction immédiate et
le renforcement,
- le tour de table,
- la correction différée et le
renforcement.
Notre choix étant de faciliter la
construction d'une compétence à partir de la prédictibilité
(cf. chapitre 11, § 2), il va de soi que nous ne saurions pas
nous limiter à la " correction des fautes ", sans nous intéresser
au renforcement des performances conformes. L'animateur souligne
les performances réussies, non les seules erreurs.
LA CORRECTION IMMEDIATE
Dès la première séance, les mécanismes
de " correction immédiate " sont mis en place. Au début, lorsque
l'animateur reformule un énoncé, le locuteur a tendance à l'écouter
et à répondre seulement " oui ". L'animateur doit insister pour
que l'énoncé soit répété entièrement et le réintégrer dans le
discours. Il doit expliquer clairement le sens de ce " répétez
". Certains le prononceront à leur tour, montrant qu'ils n'ont
pas compris. Il est donc nécessaire que l'animateur, dans les
premiers temps, utilise toujours les mêmes consignes verbales.
Plus tard, lorsque les codes sont mis en place, une simple mimique
de l'animateur suffit à déclencher l'exercice. Si l'animateur
lance un exercice de répétition à partir d'une reformulation,
il faut qu'il s'habitue à garder le sujet en mémoire pour le
relancer en fin de tour de table afin que la discussion redémarre
: " Oui, vous aviez donc dit. . . "
L'interruption d'un étranger
qui est en train de parler.
La remarque précédente soulève l'épineux
problème de l'interruption de la discussion et de sa reprise.
Les animateurs ont un sentiment de malaise très profond à interrompre
un étranger qui parle. L'étranger a certaines difficultés à
s'exprimer, lui couper la parole reviendrait à le sanctionner.
Indéniablement l'interruption " coupe " le discours. Il est
parfois difficile de " retrouver le fil ".
Enfin, lorsqu'un étranger est "
lancé " comme on dit, l'arrêter peut provoquer chez lui un véritable
repli sur lui-même. Et donc le refus de reprendre la parole.
En réalité, on est en train de parler des difficultés subjectives
de l'animateur : toute la scolarité de ce dernier le conduit
à valoriser le discours magistral et à éviter la discussion
qu est faite d'interruptions et de redites.
Choisir le moment d'interrompre
Il faut éviter d'interrompre le
mouvement de la réflexion. Laissons le stagiaire dire, par exemple,
que son père le battait quand il séchait l'école. . . Mais ne
le laissons pas s'embarquer dans la deuxième partie de son histoire,
là où il donne des exemples, où il cheville par l'anecdote ce
qu'il vient déjà de dire. . .
C'est là, avant son " par exemple
" qu'il faut l'arrêter et lui dire : " Attention, vous avez
dit " … ". Pouvez-vous corriger ? " S'il ne peut pas, il faut
renvoyer la question au groupe :
- en rappelant les termes erronés
si le groupe ne s'en souvient pas ;
- en utilisant le tableau de feutre
et les " éléments componibles " ;
- donner la bonne formulation si
le groupe ne peut pas corriger ;
- demander enfin à la personne de
la répéter.
C'est alors que le tour de table
se révèle un procédé précieux. Procédé, bien entendu ! Il faut
donc l'utiliser à bon escient, mais précieux, car il force tout
le monde à rester dans l'action. Rappelons qu'on fait répéter
également formes correctes ! "
LE TOUR DE TABLE
Le tour de table est, dès la fin
des trois premières séances, une pratique acquise et rapidement
exécutée. Pour éviter la routine et mobiliser l'attention en
permanence, ne pas " faire passer " tout le groupe à chaque
tour de table, ne pas respecter l'ordre des places, et ne pas
hésiter à revenir une seconde fois à la même personne ; après
deux tours de table on peut changer de sens pour casser ce rythme.
- tour de table de gauche à droite
(une personne sur deux),
- tour de table de droite à gauche
(ceux qui n'ont pas été sollicités) ;
- modifier imperceptiblement la
phrase en question (cf. plus loin).
L'animateur parlera fort et exigera
la même chose de son public. Le fait de parler bas manifeste
une gêne. Parler fort oblige à articuler, à ne laisser aucune
syllabe dans le flou. Tout est dans la " netteté " de l'exercice,
et dans le ton de l'animateur naturellement.
Si l'animateur a réellement compris
ce que signifie, pour un homme de trente ans, rappeler que son
père le battait quand il séchait l'école, il n'aura guère besoin,
pour relancer la discussion de reformuler " toute " la phrase.
Il y aura, dans son ton suffisamment de sous-entendus, et de
sympathie, pour qu'un simple " oui, c'est ça, les pères, hum,
hum " pour rendre la parole à la personne " interrompue ".
Des modifications imperceptibles
Il y a bien entendu mille variantes
à cette procédure. . . Tel travailleur âgé sait trop bien qu'il
" plafonne " ; il n'a pas envie de répéter ce que l'animateur
articule si bien, trop bien, alors qu'il sait que lui-même ne
produit depuis dix ans qu'un magma de sons confus. . .
L'animateur lui fournira alors une
phrase parallèle, synonyme. . .
X - " Ji va pas l'ikoul, campagne
! "
A - " J'allais pas à l'école! "
Répétez.
X (Haussement d'épaules)
A - " Je foutais le camp ! "
X - (Un sourire) " Oui, je foutais
le camp ! "
Tour de table ; l'animateur propose
différents modèles à la suite :
" J'allais pas à l'école ! / Je
foutais le camp. / J'allais pas à l'école, je foutais le camp.
/ Je foutais le camp à la campagne. Il foutait le camp à la
campagne ! / Qu'est ce qu'il faisait ? Il foutait le camp! /
Et vous, vous foutiez le camp ? / Oui je . . . (rires) Non,
jamais! "
Ce ne sont pas des rires démagogiques,
c'est le tour de table, ses transformations imperceptibles (dosées
selon les stades). C'est le vécu, ou le non-vécu (tout le monde
n'est pas allé à l'école ou ne l'a pas séchée) annoncé comme
tel, et qui dit " Je suis différent, c'est lui qui a fait ou
n'a pas fait, mais moi aussi je sais, et moi aussi j'apprends
maintenant, ici, à dire ce que je n'ai pas fait, ou ce que j'ai
fait: avec un animateur qui ne me laisse pas dans un coin pour
une correction individuelle mais qui s'adresse à moi dans le
groupe ".
Didactique du tour de table,
exercices de répétition
Pour une répétition simple, sans
transformation, l'animateur doit essayer d'intervenir le moins
possible afin de ne pas parasiter le mécanisme de mémorisation
; il faut aller très vite :
- il désigne chacun d'un geste,
au lieu de l'appeler par son nom,
- il exige une performance sur l'objet
de l'exercice et non sur les à-côtés. Par exemple, phrase type
à répéter : " Hier, j'ai pris l'autobus." Si le noyau de l'exercice
est " j'ai pris ", on redonnera le modèle correct sans insister
ni sur hier ni sur autobus s'ils sont mal prononcés.
Puisque le propre de ces exercices
de répétition est de sérier les problèmes, il faut absolument
éviter de faire de l'exercice un faisceau d'embûches en corrigeant
tout à la fois. En revanche, pour reprendre le même exemple,
l'animateur notera pour sa préparation chez lui, ou pour plus
tard dans la séance, un exercice de phonétique sur [u], [y]
par exemple et une reformulation de " hier - aujourd'hui demain
- après-demain ".
LA CORRECTION DIFFÉRÉE
A partir de la bande témoin, l'animateur
prépare des exercices pour la séance suivante. Mais dans la
mesure du possible (c'est généralement facile puisque les étrangers
font pratiquement toujours les mêmes erreurs, cf. annexe 1),
il notera sur-le-champ des phrases des étrangers eux-mêmes (chapitre
6). Il faut regrouper dans un exercice des structures extraites
des différents moments de la discussion. Les étrangers retrouveront
ainsi des phrases qu'ils ont prononcées ou des thèmes qu'ils
ont abordés les fois précédentes. Mais il est alors indispensable
de resituer l'exercice dans le prolongement (phase de rappel)
de la séance précédente même si le thème de la discussion a
dévié.
Ces exercices de correction différée
ne sont pas présentés en tant que tels, mais ils sont déclenchés
par une performance similaire, au cours de la discussion.
Exemple :
Mme X " Y-en avait un accident !
" A " Il y avait un accident ".
A vous !
Mme X (répète)
A " Vous vous souvenez, hier on
a dit : Il y avait un figuier devant la maison. Il y avait des
amandiers dans le Sud. Il y avait des gens pour travailler la
terre . . . "
L'animateur lance un tour de table
rapide, pour compléter la vérification en demandant à ceux qui
ne sont pas intervenus " Qu'est-ce qu'il y avait devant la maison
? " etc. La dernière relance s'adressant à Mme X : " Alors,
il y avait un accident ? " Elle reprendra, en continuant, son
intervention. C'est à la seule condition de reprendre la première
intervention à la fin de l'exercice que cette coupure dans la
discussion peut être supportable.
5.4. LE RYTHME DE LA SÉANCE
C'est le rythme qui caractérise
les codes et les rituels. Qu'il s'agisse d'une discussion, d'une
lecture, d'un tour de table... l'élément didactique fondamental
est la rapidité de la circulation de la parole, seul gage de
communication et de participation du groupe.
Etre rapide, cela veut dire parler
à la vitesse habituelle d'une conversation française, quitte
à répéter parce qu'un étranger n'a pas compris. Rythmer, cela
veut dire aussi donner la parole à chaque membre du groupe,
le solliciter, attendre qu'il élabore sa réponse, mais si elle
ne vient pas en quelques secondes, lancer la question à une
autre personne, enclencher le discours avec elle et revenir
à la première qui, entre-temps, aura eu la possibilité soit
de comprendre de quoi il était question, soit de parfaire sa
propre réponse. En un mot, la parole circule, elle est présente
sous l'impulsion de l'animateur qui la propose rapidement à
tous.
L'essentiel est :
- le temps de parole des étrangers,
qui devrait être supérieur à celui de l'animateur;
- la brièveté des interventions
de l'animateur, toujours ouvertes, sollicitant toujours le groupe;
- l'acquisition de la rapidité de
débit qui caractérise la conversation entre autochtones;
- l'adresse constante de l'animateur
à chacun des membres du groupe et l'invitation à se parler les
uns aux autres sans passer par son relais ;
- la création, par le contenu, d'une
vie de groupe qui leur appartiendra.
Rappelons que ce contenu fournira
la matière des feuilles écrites qui constituent " notre " livre
de lecture, rangées dans le classeur. Pour obtenir cette base
collective de travail que nous appelons effet de groupe et qui
seule permet une amélioration durable de l'expression en langue
seconde, le facteur essentiel est de retrouver le rythme de
la parole " à l'extérieur ", cela par les relances de l'animateur,
et par son écoute qui ne monopolise pas le temps de parole.
5.5. CODES SUPPORTS RELATIFS
AUX SUPPORTS À DOMINANTE ORALE
Agrandissements photo en noir et
blanc, affiches publicitaires (diapositives), bandes enregistrées.
LES AGRANDISSEMENTS PHOTO SONT
LE SUPPORT ESSENTIEL
Les agrandissements photo sont sans
doute le support le plus employé, surtout dans les premières
60 heures du cycle 1, mais aussi dans les cycles suivants. Cela
est dû à leur grande maniabilité et aux occasions très nombreuses
de discussion qu'ils offrent. Il s'agit de photos agrandies
au format 50 X 60 cm (et si possible plus), ce qui est le format
minimum pour une salle qui abrite. une douzaine de personnes.
L'expression orale à partir des
agrandissements photo doit avant tout permettre de parler le
plus possible. Toutes les consignes de l'animateur vont dans
ce sens, parce que les conditions sont créées pour que chacun
puisse s'exprimer. Les interventions de l'animateur sont très
délicates : une bonne connaissance du groupe va lui faciliter
la tâche.
Les codes à mettre en place sont
peu nombreux. Les étrangers comprendront rapidement que l'animateur
en dise le moins possible sur le contenu des photos, que ses
interventions se limitent aux relances, aux demandes d'approfondissement
et aux corrections immédiates.
L'animateur doit disposer d'une
double série (pays de production et pays d'origine) pour un
total d'au moins trente photos. Dans ces photos doivent apparaître
les thèmes suivants : rural - urbain ; actifs - inactifs ; enfants
- adultes ; scènes de genre (cf. planches).
Un certain nombre de photos sont
des portraits ou des " plans américains " (buste) de personnes
qui regardent le photographe, ce type de photo essentiellement
" ouverte " est un support extrêmement riche.
Remarque : Le détail d'une poterie,
d'une vannerie, d'un instrument ne paraissent pas adaptés, parce
qu'abstraits de leur environnement.
Didactique de la présentation
Il est bon de présenter 3 ou 4 photos
à la fois. On les affichera à côté du tableau, décalées, en
laissant des espaces pour que les étrangers perçoivent bien
qu'il s'agit de photos différentes.
Il est important de ne pas présenter
les photos comme à la sauvette, mais d'attendre que tout le
monde soit là pour les afficher. Cela retient davantage l'attention
et crée par l'expectative un de ces codes-rituels qui indiquent,
justement parce que sans paroles, que l'animateur attribue une
grande importance à l'activité qui va suivre.
Afficher les photos avant l'arrivée
des étrangers est sans doute un excellent moyen de se faciliter
le travail, et qui a l'avantage de faire croire à l'animateur
qu'il aura l'esprit plus libre ; mais cela tient plus de la
décoration de la salle que du support de discussion.
En entrant, les étrangers iront
les voir, commenceront déjà à discuter entre eux, surtout s'ils
sont désormais familiarisés avec le support, le travail risque
alors de leur apparaître comme une répétition de ce qu'ils viennent
de dire, l'effet de groupe disparaît.
Bien entendu ces remarques renvoient
en même temps au rituel, à son aspect contraignant : il n'y
a aucune raison pour toujours présenter les agrandissements
de la même façon : un jour on en présentera, en vrac sur la
table, une dizaine en disant au groupe de choisir ; un autre
jour on les fera circuler ; on pourra même exceptionnellement
les afficher à l'avance.
En début de cycle, on présentera
souvent (mais non uniquement) des photos du pays d'origine.
Les étrangers les reconnaîtront, pourront se situer par rapport
à elles : " J'ai déjà été sur cette plage. Je crois que c'est
près de chez moi ", etc.
Il paraît préférable de choisir
pour ces premières séances des sujets " neutres ", des paysages
animés de personnages, des groupes d'hommes adultes, de femmes
au travail, des rues, des quartiers, des ensembles de maisons
. . .
On alternera ainsi séances " pays
d'origine " et séances " pays de production ". On pourra dès
la deuxième ou la troisième semaine présenter en même temps
des photos du pays d'origine et du pays de production, le contraste,
les différences permettant d'élargir le champ de discussion
par une comparaison terme à terme. De cette façon on suit une
progression qui va du moins impliquant au plus impliquant. Plus
tard, et selon les réactions du groupe : une photo d'un personnage
regardant le photographe (visage, buste), apparaîtra beaucoup
plus impliquante qu'une photo du même personnage occupé à travailler.
Les yeux sont un puissant moyen d'appel et d'identification.
Les photos que nous définissons
impliquantes seraient " grillées" si on les utilisait trop tôt
dans le cycle : on assisterait à un inventaire gêné du contenu.
Le fait de présenter aux étrangers
des photos de leur pays d'origine peut être interprété par eux
comme la marque de l'intérêt que l'animateur porte à leur culture
et à leur pays; ils en seront souvent étonnés dans un premier
temps, mais le vivront par la suite comme une attitude valorisante.
Pour l'animateur, cette attitude renvoie au principe de la discussion
: c'est-à-dire à sa disponibilité.
Mais il se peut aussi que les étrangers
réagissent en disant : " On préfère voir des photos de France
", et ils sous-entendent par là qu'ils n'ont pas plaisir à voir
ce qu'ils ont abandonné. C'est une réaction de défense : pendant
les deux ou trois premières semaines, les étrangers étudient
l'attitude de l'animateur et notamment son éventuel " racisme"
; une des formes que ce dernier peut prendre, à leurs yeux,
est l'exotisme, la curiosité gratuite, l'attendrissement sur
la pauvreté. . .
Il ne s'agit pas seulement, alors,
de changer de photo en faisant comme si de rien n'était; il
s'agit de s'arrêter et de chercher, ensemble, pourquoi l'animateur
a présenté la photo. La discussion reprend tout naturellement
sur cet élément de mise au point, par la disponibilité de l'animateur
pour qui s'expliquer n'est pas une acceptation passive.
On pourra aussi présenter des séries
de photos : la même action à différents moments. Ces séries
(le chargement d'un cheval sur un bateau; un adulte donnant
une trompette à un gosse. . .) permettent de rebâtir une histoire,
selon la technique des bandes dessinées.
D'une manière générale, nous ne
pensons pas souhaitable de présenter une photo unique ; d'abord
le groupe peut s'y refuser, ensuite on se prive d'une source
de matériel très riche basée sur le contraste, la différence.
Pédagogie de la présentation
Du point de vue de l'animation proprement
dite, il est indispensable, après avoir affiché les photos,
de laisser le groupe se concentrer et prendre connaissance de
ce " texte proposé ". Il faudra percevoir dans le silence ce
qui est concentration et ce qui est refus, soit du fait du thème
de photos, soit du fait de l'activité précédente, que le groupe
désire peut-être continuer.
En règle générale, la discussion
à partir des photos se fait en début de séance et de semaine
(lundi) ; mais comme la deuxième séance (mercredi) démarre par
un rappel des discussions précédentes et par des corrections
ou des renforcements différés, comme en général des conversations
sont déjà engagées, il y a parfois nécessité de ressaisir la
situation, de " passer à autre chose" quand il s'agit de ne
pas " tourner en rond". D'où présentation de nouvelles photos.
L'attitude à adopter face au refus
éventuel ne peut pas se situer au niveau de la " recette" pédagogique.
Elle s'improvise souvent, mais s'analyse toujours après coup
pour en peser la valeur réelle (utilité de la " bande témoin
"). Il est nécessaire de laisser dans un premier temps les étrangers
s'exprimer largement sur le sujet en marquant uniquement l'écoute
: faire surgir du matériel pour que la relation s'établisse
entre eux et le support. Quand cette relation est établie, il
est possible de l'interrompre momentanément pour entamer les
corrections et les tours de table. L'animateur sent très bien
que, s'il intervient trop tôt il détourne l'objectif pédagogique
de la photo. Celle-ci perd sa valeur relationnelle et devient
neutre, l'expression qu'elle provoque est " un parler pour parler
", cette attitude est différente des réactions de défense que
provoquent des photos à contenu trop affectif et qui se manifestent
souvent par une énumération pure et simple du contenu.
Énumération et description
Nous différencions énumération et
description. Alors que la description est une première approche
de connaissance, J'énumération est un signe évident de blocage,
soit chez l'animateur soit chez les étrangers. Lorsque l'animateur
sent que la discussion prend ce tour, il peut tenter par ses
relances de remettre les étrangers en relation avec la totalité
de la photo, ainsi :
x : " C'est un échafaudage, à côté,
c'est une brouette. . . "
A : " Oui vous connaissez tout ça,
car vous avez déjà travaillé sur un échafaudage, mais qu'est-ce
que vous en pensez ? "
De fait, nommer les éléments est
une attitude neutre, (on ne prend pas parti) ; mais les décrire
c'est se mettre soi-même dans une référence à l'objet. C'est
dire " je ", même s'il ne s'agit que d'expliquer la différence
d'utilisation entre un tamis fin et un crible. . .
Bien souvent lorsque cette description
de l'image se prolonge et que le groupe éprouve des difficultés
à se " mettre " dans la situation proposée par la photo, le
fait que l'animateur dise " je " (ne connais pas ce travail
; j'aimerais habiter dans cette maison, etc.) autorise le groupe
à s'impliquer plus avant et permet de poursuivre le dialogue
plus largement.
Un support qui remet en cause
l'attitude traditionnelle
Pour la mise en place de codes de
discussion sur support-photo, il n'existe pas de recette d'animation,
pas de loi, si ce n'est celle de l'implication et de la tendance
à la moindre induction de l'animateur qui seule permet au groupe
de s'exprimer réellement. Si nous insistons sur la mise en place
de codes, qui se présentent comme une économie d'interventions
(moindre temps de parole de l'animateur, mais aussi moindre
réaffirmation du pouvoir), c'est qu'ils mettent directement
en cause une certaine image traditionnelle du prof, qui redit
indéfiniment " comment il faut faire ". Les codes induisent
aussi une homogénéité et une continuité rationnelle des interventions
de l'animateur. Cette discipline ne s'acquiert pas du jour au
lendemain et se fait par la ré-écoute critique des bandes témoin.
Les supports apportés par les
étrangers ont la priorité
La pédagogie que nous employons,
les codes et les rituels que nous mettons en place, même si
nous les analysons, sont toujours des " choses " à nous, supports
dus à notre œil sélectif de voyageurs venus d'un autre monde.
Dans la partie à dominante orale
(le stade " langue parlée" et le stade, " langue écrite et lue
1 "), ce sont inévitablement les supports proposés par l'animateur
qui sont prépondérants, ne serait-ce que par leur nouveauté,
leur impact. Par exemple, les séries de photos qui montrent
le déroulement d'un événement, sont tellement du " jamais vu
" par rapport aux moyens didactiques habituels, que les étrangers
doivent prendre le temps de se familiariser avec elles ; il
n'y a guère de réciprocité, bien que l'on constate un grand
intérêt pour ce support.
Les supports apportés par les étrangers
sont différents, ils apparaissent souvent en fin de cycle 1
; il s'agit de cartes postales, timbres, livres de littérature
dite " populaire ", livres scolaires, photos des enfants, romans-photos,
programmes de télévision, imprimés administratifs, etc. (ces
derniers, bien entendu, font leur apparition dès le début, l'animateur
voit, après avoir souvent répondu individuellement à la demande,
s'il peut utiliser ces imprimés comme des supports de groupe,
en relation avec le seuil de sortie envisagé). Mais ces supports
sont trop petits pour être affichés et ils doivent circuler
de main en main.
Il est toutefois essentiel de recueillir
le discours à leur propos comme pour tout autre support, et
de leur donner la priorité, car c'est par là que l'échange s'introduit
dans le cours. Dès qu'un étranger apporte son support, c'est
qu'il a accepté activement la relation pédagogique proposée,
qu'il y participe volontairement : c'est à cette seule condition
qu'il améliorera sa connaissance de la langue et qu'il se sentira
motivé, car le sujet, enfin, lui appartient.
Les photos de famille
Bien entendu, dans cette offre de
matériel, les photos personnelles, de la famille et des enfants,
tiennent une place toute spéciale : il n'est pas possible de
dire s'il faut faire circuler ces photos. L'étranger les montre
à l'animateur (et la relation est différente selon l'âge et
le sexe de chacun) à titre personnel; lui demandant en quelque
sorte d'être reconnu bien au-delà de sa prétendue " ignorance"
de la langue, de sa " dépendance scientifique". Si cela se passe
autour de la table, probablement d'autres étrangers viendront
voir, les photos circuleront naturellement et la discussion
pourra s'engager. Si ce n'est pas le cas, mieux vaut les rendre
tout de suite, elles sont un bien précieux, prêté un instant
de personne à personne ; il n'y a pas à le faire circuler en
provoquant des commentaires, le but de ce prêt souvent n'est
pas la parole, mais la confiance à la personne.
Les livres apportés par certains
peuvent toujours donner lieu à une lecture et à une discussion.
Dans tous les cas les supports apportés par les étrangers ont
la priorité sur ce que l'animateur a préparé chez lui.
CODES RELATIFS À L'ANALYSE DE
L'AFFICHE PUBLICITAIRE ET DE LA DIAPOSITIVE DE VOYAGE
Pourquoi se servir d'affiches ?
Parce que, dans les villes, elles sont obsédantes et que les
étrangers en consomment, comme nous tous. Bien que dans une
moindre mesure que l'agrandissement photo, l'analyse de l'affiche
publicitaire est une activité à dominante orale qui peut être
employée à tous les stades, une fois adaptée au groupe.
Quand introduire l'analyse de
l'affiche ?
On peut introduire l'étude de l'affiche
dès le stade " langue parIée " à partir de la 30è heure pourvu
que :
- les membres du groupe résident
en France depuis un certain temps et qu'ils soient donc habitués
à voir de la publicité, même s'il s'agit d'analphabètes ;
- le slogan soit bref, composé d'un
seul mot ou d'une très courte phrase que l'animateur pourra
lire lui-même, ou qui fera office de mot-signal (cf. chapitre
14) parce que le produit est connu ou que l'affiche elle-même
est suffisamment explicite par son dessin ou sa photo. Dans
l'éventualité d'un travail au stade " langue parlée ", l'importance
de la composition graphique de l'affiche est très grande pour
la préparation à l'écriture (se reporter au chapitre 9). Pour
les publics scolarisés en leur langue, même s'ils sont dans
un cycle " langue parlée", le travail peut être commencé dès
les premières semaines. Pour les stades suivants, " langue écrite
et lue 1 et 2 ", il n'y a évidemment aucune difficulté.
Remarques générales sur la prise
de vue
L'animateur prend généralement lui-même
la diapositive. Il ne faut pas cadrer trop serré ; une affiche
reproduite en diapositive se confond avec une photo tout court
aux yeux des étrangers, ainsi il a fallu expliquer que telle
diapositive était en fait une affiche publicitaire, photographiée
dans la rue : photo d'une photo en quelque sorte, et non document
original. Cette méprise a probablement été bénéfique pour la
discussion, car en rendant l'image très ambiguë elle a vraisemblablement
facilité l'apparition des interprétations, mais le but de cet
exercice est de nommer (et si possible de lever) les ambiguïtés
; il ne faut donc pas en ajouter.
Il faut, à l'opposé de ce que nous
pourrions envisager dans notre système culturel (qui nous porterait
à isoler l'affiche par le cadrage serré), laisser apparents
des éléments du contexte (coin de rue, gare, station de métro...)
qui permettront aux étrangers de reconnaître qu'il s'agit d'une
affiche publicitaire.
Naturellement il faut présenter
des affiches récentes, que les étrangers auront vues, ce qui
implique que l'animateur prendra lui-même un certain nombre
de diapositives au fur et à mesure que les affichages sont renouvelés.
Différences entre agrandissements
et diapositives
Il y a des conditions spécifiques
à l'animation fondée sur des diapositives publicitaires ; on
pourra également les transposer à l'animation de discussions
à partir d'autres diapositives, celles de voyage par exemple
que les étrangers eux-mêmes peuvent parfois apporter. Ces conditions
sont différentes de celles de l'animation à partir d'agrandissements
photo.
Les conditions matérielles diffèrent
: la salle est plongée dans une semi-obscurité et le dialogue
en est souvent bouleversé. Alors qu'avec une animation sur support
photo on a une situation réelle de discussion interpersonnelle,
sur support diapo la discussion se fait de façon unilatérale
(voir schémas 1 et 2).
Il semble que l'impact de la diapositive
soit beaucoup plus fort que celui de la photo en noir et blanc
et que toute discussion reste dans le champ imposé, tandis que
la photo noir et blanc s'estompe vite pour donner lieu à des
digressions plus larges et plus personnelles.
Si on peut parler de codes à mettre
en place en vue d'animation de diapositives, le premier permettra
de rendre cette magie de l'image moins ambiguë (en fait ce n'est
que la photo d'une affiche... et le faire exprimer est déjà
toute une affaire car la publicité est " normale, on connaît
ça ").
Il faut permettre non seulement
un rapport à soi-même (ce que cette image me dit) mais aussi
un rapport au groupe (ce que cette image nous dit en tant que
" Consommateurs Étrangers Cibles"). C'est par le jeu des relances
et de l'investigation au-delà de la surface de l'image qu'une
telle démystification peut s'opérer. On peut montrer, à partir
d'une image publicitaire, comment, par sa composition et son
graphisme, elle agresse le passant, davantage victime que spectateur.
Dégager les grandes lignes de la
composition peut s'entendre :
- soit comme la réorganisation d'un
espace visuel, rendu " graphique" ; cela entraîne un apprentissage
rapide des rapports de volume et de leur disposition dans le
plan photographique ;
- soit en se situant dans une analyse
plus structurée : comment la publicité nous touche-t-elle ?
Par où nous prend-elle ?
Le groupe se trouve à une sorte
de conjonction de plusieurs sens liés à un signifiant, la photo,
et cette dernière est organisée formellement à l'intérieur de
la notion même d'affiche où tout est plat, la photo comme le
texte.
L'affiche publicitaire fait explicitement
référence à un " déjà vu ailleurs " et ainsi elle limite le
sens (elle nous prend par quelque part, non de toute part),
mais en même temps elle transmet un message dans la mesure où
elle dépasse sa propre banalité si on l'interroge par une investigation
qui veut le démonter.
BANDES ENREGISTRÉES
La bande reformulation
Il s'agit d'anecdotes orales, enregistrées
au magnétophone au cours d'une séance et redonnées au groupe
en vue d'exercices de reformulation, à la séance suivante. Le
matériel brut, pour rester sur l'exemple " Mon père me battait
quand je séchais l'école. . . ", est restructuré formellement
par l'animateur; formellement, car aucun élément nouveau ne
peut et ne doit être introduit.
La première utilisation de ce type
de matériel nécessite la mise en place de codes : en particulier,
ceux de la répétition en groupe, car pour qu'elle soit possible
le groupe doit s'imposer un rythme précis, sous l'impulsion
de l'animateur. Les tops de départ ne seront pas donnés par
des mots mais par le bras qui se lève, le claquement des doigts,
etc. Le rythme de la répétition est important, pas un ânonnement
mais un découpage par groupes de souffle (cf. chapitre 7).
Les bandes pré-enregistrées
La diffusion actuelle des magnétophones
permet de proposer dès le cycle " langue parlée" des enregistrements
qui constituent un excellent exercice de compréhension en rapport
avec le débit normal.
Il convient de choisir d'un point
de vue fonctionnel (et non seulement idéologique) les émissions
que l'on va enregistrer. En ligne générale, un journal parlé
est adapté au cycle 1 ; les interviews, où les intonations d'une
part, d'autre part les conditions d'enregistrement, rendent
l'écoute difficile, sont mieux adaptées aux cycles suivants.
Le " Journal parlé " est en fait
un journal écrit, sauf quand il est suivi d'une table ronde
ou entrecoupé d'interviews... ce qui fait que les étrangers
écoutent dans ce cas une lecture. Mais comme, pour le premier
cycle, nous visons la compréhension par rapport à un débit,
cette question ne nous paraît pas autrement importante.
Il faut en revanche souligner que
pour les deux autres stades il est indispensable d'avoir recours
à des enregistrements de débats, où les caractéristiques de
la langue parlée sont présentes et même exacerbées ; ce sera
d'ailleurs une excellente occasion pour montrer concrètement
comment il ne faut pas conduire une discussion, ou accepter
qu 'elle soit conduite. . .
Il n'y a pas de code particulier
à mettre en place pour cette écoute, bien que les manières de
faire puissent être nombreuses. Dans tous les cas, l'écoute
doit porter sur un passage bref - mais complet - et être proposée
au moins deux ou trois fois, pour que tout le monde puisse bien
comprendre. La discussion qui s'ensuit peut éventuellement conduire
à un travail écrit.
Textes littéraires ou romanesques,
poèmes ou essais enregistrés
Il est parfois utile d'enregistrer
les textes au magnétophone pour permettre aux étrangers de retrouver
intacts l'intonation et le débit de l'animateur, notamment quand
il s'agit de textes littéraires qui lui demandent une certaine
préparation vocale et expressive.
Autant il est relativement facile
sur le moment de lire à haute voix un court extrait d'une nouvelle,
ou d'un témoignage, autant la lecture d'un poème demande une
mise en condition, une intensité dans la diction bien plus grandes.
.. Si bien que l'enregistrement d'un texte en prose, mais surtout
d'un texte poétique, s'avère souvent d'une bien meilleure qualité
: l'animateur peut le présenter à nouveau aux étrangers autant
de fois qu'il est nécessaire.
Il faut le dire, ce que l'on gagne
en qualité et en intensité, on le perd peut-être à cause de
la distance qu 'entraîne l'enregistrement. L'animateur, qui
a enregistré chez lui, pendant la séance, se limite à manipuler
la machine : les étrangers entendent sa voix mais lui, en personne,
ne dit rien. . .
Quoi qu'il en soit, ces enregistrements
permettent un travail didactique rythmé et offrent des modèles
d'intonation et d'expressivité sur lesque1s on peut revenir
en ré-écoutant ce qui est important.
5.6. CODES RELATIFS AUX SUPPORTS
À DOMINANTE ÉCRITE
Si au cours de la
discussion, et selon le stade où se trouve le groupe, l'animateur
voit l'utilité de prendre les cahiers pour y écrire un mot ou
une phrase de la discussion, il insiste sur le fait qu'il ne
s'agit là que d'un moment de la séance, au même titre que les
autres procédés didactiques. La discussion reprend ensuite.
A la fin de l'exercice écrit, il demande de fermer les cahiers
et il relance la discussion. Ce va-et-vient oral/écrit est difficile
car les étrangers (comme l'animateur) auront envie d'aller plus
loin dans l'écrit ; chacun y retrouve un statut traditionnel
: passif pour les étrangers, actif pour le " maître ". Pourtant,
il faut savoir limiter ces moments, l'objectif premier du cours
est l'expression personnelle orale dont l'écriture et la lecture
ne sont que des produits parallèles. Impossible d'écrire si
on n'a pas quelque chose à dire, ou alors on fait de la copie,
des pages d'écriture. . .
QUESTIONS DE SYNTHÈSES
(consolidation des acquisitions, cf. séance
du vendredi, synthèse)
Ces attitudes sont à
relier aux activités de la dernières
séance de la semaine, où elles prennent
toute leur valeur de synthèse. Dans tous les
cas, il s'agit d'une activité très rapide
de contrôle systématique. Directement
ancrée à une motivation immédiate,
elle ne requiert guère de temps et stimule
puissamment le groupe qui se souvient parfaitement,
à trois et puis cinq séances de distance,
des termes présentés en constituant
ainsi son « vécu » linguistique
dans le cadre du cycle.
DICTER ET ÉPELER
1. Si nous proposons une
dictée aux étrangers (il s'agit toujours
de la transcription de quelque chose qui vient d'être
dit si bien que le terme traditionnel ne convient
guère), elle aura été préparée
au préalable. Au tableau, l'animateur écrit
la phrase et il en explique l'orthographe. Il
répond aux questions des étrangers,
ceux-ci copient seulement ; à moins que l'animateur
ne leur propose d'effacer le tableau et d'écrire
après raisonnement (et non seulement mémorisation).
Il arrive en ce cas que l'animateur écrive
à nouveau tel ou tel élément
car ses explications se seront révélées
incomplètes ou insuffisantes.
2. Quand l'animateur se
fait dicter un mot ou une phrase par un groupe, cela
signifie que les personnes épèlent les
mots. Cette activité peut paraître singulièrement
difficile et scolaire ; en fait il s'agit d'une importante
activité de groupe. L'animateur demande au
groupe de lui proposer l'orthographe. Les propositions
sont diverses, parfois erronées mais souvent
logiques. Dans tous les cas, le groupe discute ces
propositions, et l'animateur demande des explications
: « Pourquoi me dites-vous cela ? »
De ce fait il explique
à son tour, il ne dit pas « c'est comme
ça » : il réorganise les propositions
formulées par le groupe.
Ainsi, la difficulté
de la réalisation échoit à l'animateur,
qui sélectionne et explique non par rapport
à ce qui doit être (en référence
à une grammaire normative) mais par rapport
à toutes sortes d'intuitions, calques, interférences
qui représentent la grammaire du groupe ; il
est donc important qu'il possède la matière
des chapitres sur l'écriture. Par ailleurs
les étrangers prétendus analphabètes
connaissent très souvent peu ou prou un grand
nombre de lettres ; épeler pour eux est une
sorte de jeu... nombre d'entre eux ont appris d'une
façon ou d'une autre tout ou partie de l'alphabet
; les inviter à dicter contraste avec l'égrènement
mécanique de cette nouvelle litanie et fait
ressortir l’usage réel de ce qui n'est qu'un
instrument pour une combinatoire.
|
CLASSEUR OU CAHIER ? LES PHOTOCOPIES
CONSTITUENT LE LIVRE DE LECTURE
On peut se demander si les étrangers
doivent se servir de cahiers ou de classeurs au format 21 X
29,7. Les premiers sont indéniablement plus maniables que les
seconds. Toutefois les classeurs permettent d'utiliser différents
types de papier, comme on verra dans les chapitres destinés
à la préparation de l'écriture :
- feuilles lignées du commerce (dites
Seyes)
- feuilles entièrement blanches,
- feuilles quadrillées 5 X 5, et
ils permettent de modifier l'ordre des feuilles, d'intercaler
des photocopies, alors que cela est impossible avec un cahier.
Par ailleurs, comme le format des
feuilles ronéotypées est 21 X 29,7 il est infiniment préférable
que tout le matériel soit réuni dans un seul ensemble.
Le " livre de lecture", qui se constitue
petit à petit avec :
- les photocopies des titres de
journal (et des articles)
- les feuilles de synthèse hebdomadaire,
- les divers documents apportés
par les uns et par les autres, n'a de sens que selon l'ordre
chronologique des séances. Il est impossible de reconstituer
le déroulement du cycle - quand un étranger a envie de feuilleter
ses travaux pour se les rappeler - si tout le matériel n'est
pas réuni sous une seule couverture d'un format suffisamment
grand.
Raturer et mettre au propre,
des activités rituelles
Les étrangers ont souvent du mal
à rayer ce qu'ils ont écrit, et bien souvent ils préfèrent arracher
la page et recommencer tout. . .
Lorsque l'animateur leur demande
soit de continuer comme si de rien n'était (planches préparant
à l'écriture) soit de recommencer plus bas, il est opportun
qu'il ne rature jamais lui-même, mais qu'il mette plutôt entre
parenthèses, et qu'il explique que, en quelque sorte, cela veut
dire qu'on laisse tout cela de côté. Ce n'est plus une sanction
en négation, mais un constat.
Si nous nous opposons aux ratures
agressives et saignantes (traditionnellement les professeurs
biffent en rouge, nous préférons entourer l'erreur - et non
tout le mot - d'un cercle au crayon), c'est que nous les considérons
effectivement comme des blessures dans une chair qui n'est pas
la nôtre.
Nous préférons de loin mettre entre
parenthèses
- en employant un instrument " normal"
- ce qu'il faut refaire de fond
en comble car la calligraphie est insuffisante ou parce que
les surcharges sont trop nombreuses ; ou alors entourer l'erreur
spécifique (c'est le " t " final, par exemple, qui ne va pas
et non tout le verbe comme pourrait indiquer un grand trait
qui souligne l'ensemble) ; mais surtout nous demandons, dès
le début, aux étrangers de faire eux-mêmes les corrections.
Il est préférable que chaque animateur
constitue son code de correction. Indiquons seulement que :
- comme d'habitude, il n'y a pas
de correction directe; l'animateur qui regarde ce que les étrangers
sont en train d'écrire indique avec la pointe du crayon (sans
laisser de trace) que " là il y a quelque chose qui ne va pas
" ; on en est donc à la demande d'autocorrection : ceci en cours
d'exercice ;
- à la fin de l'exercice, l'animateur
contrôle la totalité du texte et se sert alors des deux signes
indiqués : entourer ou mettre entre parenthèses; il demande
toujours l'autocorrection ;
- il intervient finalement en réécrivant
l'élément en question dans la marge du cahier, au crayon noir
de façon à ce que la correction se distingue et ne soit pas
noyée dans l'uniformité de l'encre employée par l'étranger.
Quand il n'y a pas de place dans la marge, car les erreurs sont
trop nombreuses, il reprend une ou deux lignes sous le texte
: il faut alors demander qu'il soit entièrement réécrit après
les corrections.
Ce qui différencie cette correction
du schéma adopté pour l'oral, c'est l'absence d'appel au groupe,
la correction immédiate étant individuelle. Il y a donc deux
moments de correction immédiate pour l'écrit :
- circuler pendant le travail de
façon à suivre l'élaboration ;
- vérifier à la fin du travail (et
éventuellement vérifier encore une fois s'il a fallu demander
de tout réécrire). Rappelons toutefois l'intervention du voisin
dont on a déjà parlé.
On aura aussi une correction différée
qui peut se situer soit à un autre moment de la séance (l'écriture
ne prend que quelques minutes, elle est consécutive à l'expression
verbale de la discussion; elle a lieu pendant trois moments
distincts de la séance, chacun étant limité à un seul exercice),
soit à la séance suivante, et dans ce cas le terme de différée
est plus en accord avec l'utilisation que nous en faisons habituellement.
Dans les deux cas l'animateur, qui circule pendant la réalisation
de l'exercice pour observer son élaboration, remarque quelles
sont les erreurs communes intéressant plusieurs personnes. C'est
à partir de ce stock de difficultés communes qu'il intervient
- à un autre moment ou dans une autre séance - pour faire un
travail collectif au tableau. Là encore il commence par renvoyer
la difficulté au groupe : " Je me suis aperçu qu'il y a cette
difficulté . . ." Il y a donc appel à l'autocorrection du groupe,
comme d'habitude, et seulement ensuite intervention directe
de l'animateur dans le cas où personne n'aurait été en mesure
de proposer la solution.
LE CONTROLE SYSTÉMATIQUE À L'ORAL COMME
À L'ÉCRIT : CONSOLIDA TION DES
ACQUIS
Quand un membre du groupe
lui dit : « J'ai compris », l'animateur
renvoie la balle : « Bon, donnez-moi un exemple.
. . »
On s'aperçoit souvent
que la chose en question a été mal,
ou à moitié, comprise.
Ces contrôles sont
tout à fait courants quand il s'agit de vocabulaire,
mais ils doivent l'être aussi à tous
les niveaux du travail d'animation : si, quand une
personne fait une erreur de prononciation, l'animateur
renvoie au groupe entier la question, en demandant
une meilleure forme, il doit avoir la même attitude
quand une personne parle, par exemple, du prix de
journée dans un hôpital ; l'animateur
questionne : « De quoi s'agit-il ? » en
s'adressant à tous.
Bien évidemment
la démarche proposée ici est analogue
à la pratique du tour de table et elle est
la base du travail d'animation. Il s'agit de la volonté
systématique de ne pas passer outre, à
quelque niveau linguistique ou de contenu que ce soit,
sans que les expériences en question aient
été tirées au clair. Ces questions
systématiques sont nécessaires quand
l'animateur pense que les étrangers ont une
lacune ; elles doivent aussi émailler la séance,
pour obtenir un double effet :
- ne pas courir le risque
de laisser quelque chose dans l'ombre,
- permettre les meilleures
performances possibles à tous les membres du
groupe.
Cette attitude ne concerne
pas seulement les activités orales de la séance,
elle est tout aussi bien applicable aux moments de
fixation par écrit. Quand nous disons qu'à
chaque instant les activités sont imbriquées
et que les moments d'écriture ponctuent les
points forts de la discussion, c'est la première
des applications de ce « contrôle systématique
» qui vient à l'esprit. Par exemple,
face à des termes utilisés oralement,
comme « retraite », « commission
départementale », « traité
de paix », « enlèvement »,
on peut contrôler non seulement le sens mais
aussi l'orthographe. L'animateur, selon le palier
où est le groupe, a plusieurs possibilités
:
1. soit il écrira
lui-même au tableau pour visualiser (on copie
par la suite) ;
2. soit il se fera lui-même
dicter (et il effacera après commentaire mais
avant copie) ;
3. soit il demandera à
quelqu'un d'aller au tableau, et tout le groupe participera
à cette écriture ;
4. soit quelqu'un ira
spontanément au tableau « Qui veut écrire
? » et tout le monde écrira en même
temps sur son cahier;
5. soit toute autre modification
ou transition à ces situations, que l'animateur
découvrira lui-même.
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LE DICTIONNAIRE
Il est utile que l'animateur dispose
d'un dictionnaire du français moderne (tel celui de Dubois aux
éditions Larousse ou d'autres) rédigé en fonction des acquisitions
de la linguistique actuelle.
La question est de savoir qui doit
se servir de ce dictionnaire pendant les séances: certains soutiennent
qu'il est opportun que chaque étranger dispose d'un dictionnaire
(plus ou moins complet) dès que l'on aborde la lecture et l'écriture
; dans ce cas la correction de l'écrit se fait en se référant
systématiquement au dictionnaire au cours de la séance.
Nous ne saurions avoir une opinion
définitive : un tel usage est sans doute utile, et nous conseillons
aux étrangers de se procurer un dictionnaire s'ils le désirent
et s'ils sont disposés à effectuer la dépense, mais nous ne
l'utilisons pas systématiquement pendant la séance.
Dans notre pratique, c'est surtout
l'animateur qui s'en sert quand lui-même a un doute, ou qu'il
recherche tel ou tel tableau (des prépositions ou des affixes...)
qu'il sait pouvoir trouver dans un ouvrage comme celui de Dubois.
L'utilisation n'est pas systématique, et ne fait pas partie
de la méthodologie que nous employons.
A cela deux raisons, que nous ne
considérons pas inattaquables :
- Les étrangers se plongent souvent
dans la lecture pure et simple du dictionnaire qu'ils parcourent
fascinés. Cela va s'amenuisant avec le temps... mais de fait
les définitions sont assez rarement explicites et il faut que
l'animateur les commente en les insérant dans d'autres expériences
des étrangers. Souvent, d'autre part, les mots ont plusieurs
sens (grève, par exemple...) si bien que la discussion ralentit
sensiblement le rythme de la séance. En fait, la recherche dans
le dictionnaire est une activité didactique individuelle ; en
soi, nous ne l'utilisons pas.
- Nous préférons en revanche demander
au groupe de définir les termes sur lesquels il bute : nous
n'en faisons donc pas en premier lieu une question d'orthographe,
mais une question de sens. Les mots qui posent question sont
dans un contexte et le groupe travaille alors à partir du sens
général. L'animateur, ensuite, fournit lui-même d'autres phrases
où le même mot est utilisé de façon à bien souligner l'usage
particulier. En troisième lieu, le tour de table permet de trouver
d'autres exemples. En définitive nous préférons le plus souvent
" reconstruire " le sens, et le dictionnaire ne sert alors qu'en
cas de doute de l'animateur.
LE TABLEAU
Aller au tableau est souvent une
épreuve : le reste du groupe regarde et l'enseignant est là
pour sanctionner.
Il est alors opportun de faciliter
la chose en :
- préparant ce que l'on demandera
de faire ; l'animateur montre d'abord ; ensuite il efface et
il demande si quelqu'un veut venir. S'il n'y a pas de volontaire
il en désigne un, en lui disant expressément : " Ne vous en
faites pas, je vais vous aider " ; si malgré cela la personne
ne veut pas venir, il est inutile de la forcer à le faire ;
l'animateur se tient près de celui qui écrit au tableau pour
lui faire remarquer ce qui ne va pas en lui demandant de se
corriger; mais pour cela il faut d'abord l'inviter à se " décoller
" du tableau, pour avoir une vision globale de ce qu'il vient
d'écrire.
L'animateur intervient directement
seulement lorsque cette autocorrection est impossible : inutile
de laisser la personne patauger pendant plus de quelques secondes
; si elle savait comment se corriger, elle le ferait tout de
suite. Il est opportun d'appeler d'abord une personne qui a
déjà une certaine aisance et qui est mieux à l'aise que d'autres
dans ces " exhibitions ". Le même exercice - à une modification
imperceptible près - doit être repris immédiatement par une
autre personne, celle-ci moins habile.
Le groupe travaille en même temps
Le reste du groupe a tendance à
regarder sans travailler lui-même, parfois il donne des conseils
(chose que l'animateur essaie d'éviter avec tact pour laisser
travailler celui qui est au tableau). De fait, il faut inviter
constamment le reste du groupe à écrire sans copier, en même
temps que se fait le travail au tableau.
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