LA PAROLE DE L'AUTRE

 

6. Le travail de préparation de l'animateur chez lui


6.0. INTRODUCTION

PRÉPARATION DE LA SÉANCE

Pour la préparation des séances, l'animateur a à sa disposition un double matériel :
- les notes qu'il prend sur son carnet au cours des séances,
- l'enregistrement intégral de celles-ci (sur minicassettes).

6.1. LES NOTES

La prise des notes exige une démarche " prospective " : savoir ce qu'il faut noter, non par rapport à ce qui est en train de se dire - pour cela il y aura toujours la bande témoin - mais par rapport à une exploitation ultérieure. En prenant des notes, même si la discussion et les difficultés linguistiques suivent des méandres imprévisibles, l'animateur aura toujours en fin de séance un profil de tout ce qui s'est passé.

Prendre des notes a pour effet de ralentir la pression institutionnelle que la situation d'enseignement exerce sur l'animateur. Cela signifie arrêter de parler et de se conformer à l'image traditionnelle de l'enseignant, cela signifie aussi qu'il y a des choses qui se passent sur lesquelles il faudra réfléchir.

Expliquer, plusieurs fois, aux étrangers que ces notes serviront à construire la séance suivante. Les notes sont aussi utiles pour le cours de la séance même, dans la mesure où l'animateur met en réserve pour une utilisation dans une phase ultérieure :

- des thèmes secondaires, à relancer ;

- des formes morpho-syntaxiques qui demandent à être approfondies ou qui risquent de resurgir, fournissant ainsi un corpus d'exemples cohérent composé des performances conformes et non conformes.

En notant les énoncés des tours de table, il est opportun de noter aussi les modifications apportées par les étrangers; cela constitue une série d'exemples marqués par la création individuelle, qui permettra aux étrangers de mieux se souvenir ;

On note aussi des énoncés particulièrement bien réussis ou particulièrement significatifs qui seront la base des moments de lecture-écriture.

On note tout ce qui a été fait pendant les moments de lecture-écriture, car il faut garder une trace pour les vérifications, les évaluations et les corrélations à établir par la suite.

EXEMPLES DE NOTES A PARTIR D'UN CARNET D'ANIMATEUR

8 septembre

Travail à partir d'un agrandissement photo : un bar et une fille, sorte de serveuse. Photo prise au Portugal, pays d'origine du groupe.

1. Il y a des timbales accrochées, il y en a aussi sur les étagères (tour de table = tdt).
2. Cette fille me regarde (tdt) - avec. . . ?

3. Bar différent de taverne - discussion conduisant à bistrot.

4. Elle a l'air d'être contente.
Mme G. : Elle a l'air fatigué.
L : Il a l'air de rire.
M : Ils ont l'air (pas content).
Les patrons ont l'air (mécontent). Ils n'ont pas l'air content.

5. La musique dans les bistrots c'est bien, mais pas les trucs modernes.

6. "Il ne faut pas que les filles vont au bistrot, sinon le mari (les maris) ne sait (savent) plus où il peut aller."

7. "Au Portugal, dans les bistrots de campagne, on boit de l'eau ou du vin. Il n'y a pas tant de choses comme ici."
"Il n'y a pas autant de choix qu'en ville."
"A la campagne il n'y a pas autant de magasins qu'en ville."
"Je n'ai pas autant de draps dans mes armoires que ma belle-sœur."

8. (Anecdote de base pour un travail écrit)
"Quand j'avais douze ans, mon père m'a donné la permission d'entrer boire un coup au bistrot. Une fois par semaine, après le marché. Je buvais de l'eau, oui, seulement un verre d'eau."

9. "Au Portugal les femmes n'aiment pas quand les maris vont boire, ici c'est pas pareil."


UTILISATION DU CARNET

1. A reprendre et à développer ; trouver d'autres exemples dans la bande (il y a… il y en a aussi).

2. Vérifier l'acquisition (nous / vous, le, la, les).

3. A l'occasion, vérifier à nouveau bar / bistrot par opposition à taverne, qui est un calque de la langue d'origine : (bichtro) difficulté phonétique. Correction phonétique : (voir " Exploitation, § 1)

- st : fiston, piston, liste, piste, test

- sk : (sc) escargot, biscornu, escabeau, escale.

4. Reprendre " elle a l'air " et " elle n'a pas l'air ", au début de la séance suivante.

5. Thème à relancer en séance suivante.

6. Idem + exercice sur le subjonctif.

" Il ne faut pas que les filles aillent au bistrot, autrement les hommes ne sauraient plus où aller " (sous-entendu : pour avoir la paix). Cf. séance précédente : " Je ne veux pas que ma fille aille à l'école toute seule " (soucis d'une mère dont la fille est jolie).

7. Thème à relancer après un tour de table sur : il y a autant de . . . que de . . .

8. (écrit) L'animateur propose un cadre, l'anecdote, mais on n'écrit que ce qui est en italique, alors qu'on fait des tours de table avec l'énoncé entier, segmenté naturellement :

" Quand j'avais douze ans, mon père m'a permis (voir " Exploitation, § 2) d'aller boire avec lui dans un bistrot. Nous y (voir " Exploitation, § 3) allions une fois par semaine après le marché. Je buvais de l'eau, seulement de l'eau. "

9. Thème central pour une large comparaison discussion.


COMMENT CHOISIR ET PROPOSER UN EXERCICE DE CORRECTION DIFFÉRÉE

Le matériel se présente sur la bande témoin comme un amas de formulations. On sait que les performances conformes seront valorisées et que, pour les autres, il faudra les " déployer " et " dénouer" en les systématisant.

Par exemple, dans la même séance l'animateur pourra relever :

1. en a que moi qui a vu ça,
2. y en a très peu qu'étaient contre les migrants (où l'imparfait est à la place d'un présent),
3. l'avait un monsieur qui causait souvent,
4. n'a pas souvent des étrangers qui sont malades,
5. si n'y a quelque chose qui n'en plaît pas. . .

Le nombre même d'erreurs produites par cinq locuteurs différents indique que tout le groupe doit travailler en premier lieu il y a.
D'autres erreurs, moins représentées, passent par là même au second plan. Ce travail sur une erreur commune à la plupart des membres du groupe (c'est le critère de choix fondamental) aura pour but de faire acquérir la forme, en
- vérifiant quelles sont les personnes qui l'emploient déjà,
- étendant aux autres membres du groupe l'emploi éventuellement constaté.


Si l'on prend comme point de départ la reformulation :
- il y a très peu de gens qui sont contre les migrants.
Il conviendra de traiter la question en contrastant d'abord le présent et l'imparfait :
- peu de gens sont contre les migrants / peu de gens étaient contre les migrants.

En renforçant ensuite par le passage à l'interrogation et les deux réponses possibles :
- est-ce qu'il y a des gens. . .
- oui, il y a. . .
- non, il n'y a pas. . .
ce qui permet de réintroduire l'énoncé initial.

Cela est largement suffisant pour deux séances : exercices immédiats et différés. Ainsi, après un tour de table immédiat et les exercices de répétition sur les seuls : " sont / étaient " (en utilisant les termes extraits des cinq énoncés), on reprendra la discussion.

Mais l'animateur aura soin de relancer le jour même la structure chaque fois qu'il le pourra et aussi chaque fois qu'il entendra une réussite ! Il y aura une remémoration : " Vous vous souvenez ? Il y a très peu de gens. . . " Si la structure est intégrée, petit à petit on parvient à l'autocorrection. Ce qui ne veut pas dire, répétons-le, que la performance devienne rapidement un automatisme.

De cette façon, l'animateur retrouve dans la séance les cinq ou sept structures ou formes qui composent habituellement la batterie de l'exercice de répétition : mais, en situation, le " bain sonore" est autrement efficace que s'il les présentait à la file, hors du contexte.

En préparant la séance suivante, on envisagera, outre le pur et simple rappel différé, l'interrogation, que l'animateur pose toujours sous la forme " est-ce que" en l'accompagnant de " oui - non. . ." pour préciser le type de réponse que la personne doit arriver à formuler. Le geste est joint à la parole pour bien marquer le oui ou le non et pour inciter à développer. Il faut que la phrase soit longue, que tous les éléments soient présents.

Par la suite, on demande à un étranger de poser la même question à un autre membre du groupe. Ces codes sont vite appris. De plus, la série des performances fait aussi apparaître des emplois défectueux (1 et 5) de en, il faudra aussi à partir de l'interrogation susciter des réponses entraînant l'emploi de en (cf. chapitre 2).


CONCLUSION

Désimbriquer les difficultés dans l'espace et le temps :
- une difficulté par exercice ;
- un exercice par séance mais saisir l'occasion de le refaire plusieurs fois au cours de la discussion ;
- ne pas relever les autres erreurs qui se glisseront tant au niveau phonétique que morpho-syntaxique dans la réalisation pendant le tour de table. Cela est dû en général à l'effort de concentration des étrangers qui relâchent leur attention au reste de la phrase.

Lors des vérifications, ne pas chercher à faire faire par les étrangers eux-mêmes la mise en relation des éléments : le rapport entre il y a et il y avait n'est pas aussi évident pour eux que pour nous.

Se référer aux fiches linguistiques qui traitent ces problèmes de base pour les modalités de choix linguistique.

Prendre le maximum d'exemples dans la bande témoin pour en justifier le contenu lexical tant au plan affectif qu'à celui du niveau de langue.

 

EXPLOITATlON

1. L'animateur a relevé des difficultés phonétiques : liste, fiston, escabeau. Il peut estimer que c'est le groupe - st qui pose problème aux étrangers. Du coup il bâtit des exercices pour le leur faire acquérir.
Les groupes st - sk - sp à l'initiale sont rares en français familier ; ils sont plus fréquents en " français savant ". Par conséquent des corrections immédiates suffisent pour rectifier la prononciation, il n'est pas utile de faire appel à des exercices systématiques.

2. A l'oral comme à l'écrit, des formes du type " donner la permission " sont économiques parce qu'elles sont presque calquées sur la langue d'origine. Comme " réflexion " sur ce que l'on vient d'écrire on pourra signaler les deux formes en les écrivant au tableau, tout en insistant sur la forme économique en français (permis) pour habituer les étrangers à ne pas évincer les difficultés de la terminaison des verbes. La forme sera ensuite copiée.

3. " y " a fait l'objet d'une série d'exercices oraux et écrits dans les trois séances précédentes. Il est à nouveau introduit ici pour vérifier sa reconnaissance.
Les éléments de la phrase 8 et ceux de la phrase 9 ont été écrits par l'animateur au tableau et copiés par le groupe. Naturellement, cette façon de procéder dépend des acquis depuis le début du cycle (ou même des cycles antérieurs) ; ici il s'agissait de personnes approchant de la fin du deuxième palier " langue orale ", autour de la 100è heure.
En écrivant, le groupe commente les difficultés orthographiques qu'il découvre, mais ce sont des observations individuelles que les autres membres ne relèvent peut-être pas. Il est important de vérifier la compréhension de l'orthographe de tous les mots, systématiquement.

Avec un autre groupe, par exemple de cycle 2, l'animateur pourrait modifier cette phase d'écriture de la façon suivante :
- situer par l'anecdote comme ci-dessus
- présenter au tableau la phrase conclusive (ou les phrases) ;
- commenter les difficultés d'orthographe (toujours en faisant appel d'abord à l'observation des étrangers en premier lieu) ;
- effacer après cette phase de prise de possession raisonnée ;
- dicter.

Il est clair que la démarche ainsi présentée s'inscrit dans un système qui va de la copie pure et simple au texte individuel. Nous insistons ici sur la lenteur des transitions didactiques entre le palier final du stade " langue parlée " et les débuts du 2è palier du stade " langue écrite et lue 1 ".

Rappelons pour finir que le mot dictée est utilisé ici par simple commodité car, de fait, on veut arriver à transcrire tout ou partie de l'expérience des étrangers... Or ce choix rejaillit directement sur les acquisitions, car ces petites phrases deviendront des énoncés de référence au cours des discussions les semaines suivantes.

Prendre des notes et s'en servir constamment pour reformuler un énoncé revient à constituer une série d'exemples hautement motivés qui permettent l'autocorrection et, à plus longue échéance, la consolidation. C'est ainsi que sont mises en relation l'expérience vécue et la formulation propre à l'apprentissage.

 

 

 


6.2. LA BANDE TÉMOIN

Par l'analyse de la bande d'une séance, l'animateur peut se former, car il y écoute, de fait, deux discours, le sien et celui des étrangers. Les questions qu'il peut se poser sont de deux ordres, celui de la relation et celui de la langue.

LES INTERVENTIONS DE L'ANIMATEUR
- relances
- reformulations
- synthèses
Comment :
- donne-t-il la parole ?
- la prend-il ?
A qui ?
- qui parle à qui ?
- qui est silencieux, pourquoi ?
- qui est bavard, pourquoi, comment ?
De quoi parle-t-il ?
- opinions personnelles, comment, en quels termes ;
- explications (techniques, politiques. . .) ;
- attitude face aux stéréotypes du groupe ;
- attitude face aux interventions fortement affectives du groupe.
Les silences :
- Quelle impression lui font-ils ?
- Comment les interprète-t-il ?
Évaluation globale :
- A quel moment se sent-il " bon " ou " mauvais " animateur ?
- Quelle vision du monde charrie-t-il dans les séances ?

LES INTERVENTIONS DES ETRANGERS

- Comment la discussion s'organise-t-elle entre eux ?
- A qui les étrangers parlent-ils et quand (animateurs, autres membres) ?
- Qui règle les conflits d'opinion et comment ?
- Les " leaders ": quelle vision du monde charrient-ils dans les séances ?
- Les opinions des uns sur les autres.
- Les genres de questions que les étrangers posent à l'animateur, et celles qu'ils ne posent pas.

LE NIVEAU DE LANGUE DE L'ANIMATEUR ET LES PERFORMANCES SPÉCIFIQUES DES ÉTRANGERS
L'écoute de la bande dans la perspective didactique permet à l'animateur de s'entendre lancer un tour de table, expliquer une structure, commenter un mot, paraphraser, donner une correction immédiate... il peut, par conséquent, évaluer sa pratique.

L'écoute permet à l'animateur de prendre conscience d'un double fait :

- il ne parle pas aussi bien qu'il le croit (il oublie souvent lui aussi le " ne" dans la négation, par exemple, et lui aussi commence des phrases qu'il laisse en plan et ne sait pas terminer, syntaxiquement parlant) ;
- il emploie des tournures et un vocabulaire qui le classent d'emblée, en général, hors de la classe ouvrière, alors que c'est à cette norme qu'il fait référence, d'où un décalage constant. Les seuils de sortie deviennent une réalité concrète quand ils sont confrontés à la réalité des énoncés : par le relevé systématique des erreurs les plus fréquentes (et des performances réussies) il peut évaluer le travail à faire en termes spécifiques.

Enfin, la bande témoin permet d'évaluer la portée des séances précédentes :

- au plan des autocorrections, qui montrent que l'objet du travail a été entendu,

- au plan des performances conformes à la langue, car on ne les entend guère dans le feu de la discussion, puisqu'elles " coulent de source ". Il est indispensable de les reprendre pour enchaîner les séances les unes aux autres en fonction des acquisitions, puisqu'elles constituent des séries d'exemples privilégiés.

En dernier lieu, elle permet de constituer une série de textes de synthèse et de référence (cf. bande reformulation, chapitre 7).

 

LE TRAVAIL DE PREPARATION

 

 

Matériel disponible

 

Élaboration de la séance suivante

séries à reprendre en différé

 

NOTES

prises

pendant

la séance,

 

après la séance

Thèmes secondaires de la discussion Ces thèmes sont nécessaires pour les relances, soit pendant la séance qui est en cours,
soit pendant la suivante.
Correction immédiate n'avant pas donné lieu à un tour de table (par ex. pour une difficulté complexe) Construction d'exercices " structuraux" à partir de la phrase produite.
Correction immédiate débouchant sur un tour de table Reprendre les termes du tour de table et aussi l'exercice en vérifiant l'adaptation de l'exemple et en complétant la série.
Travail de lecture - écriture Vérification de l'acquisition et mémorisation. Relance dans les bilans des exercices. Évaluation.
Évaluation globale du groupe
Évaluation de l'animation
Conduites à tenir au niveau des interventions de l'animateur et des attitudes à modifier ou à faire évoluer.
ENREGISTREMENT INTÉGRAL DE LA SEANCE

Écoute intégrale de la bande (deux fois pour les animateurs débutants, à savoir une écoute pour chaque ordre de questions).

ANIMATION :

Interventions de l'animateur :
- relances ouvertes
- questions ouvertes ou fermées
- les prises de parole : explications, notions ?
propositions ? donne-t-il son opinion ? Comment donne-t-il la parole ?

Interventions des étrangers:

LANGUE
- performances linguistiques acceptables ou erronées -

- phonétique et morpho-syntaxe
- évaluation des niveaux de langue après les tours de table et les exercices différés.

RÉACTIONS PERSONNELLES
- censures
- autorégulation
- argumentation.