LA PAROLE DE L'AUTRE

 

7. Utilisation de la bande témoin et de la bande reformulation


7.1. LA BANDE TEMOIN : L'ENREGISTREMENT DES SEANCES

Introduction

La transcription qui suit montre comment, dès le début d'un cycle, l'enregistrement systématique des séances est une source de matériel très utile :
- pour la reformulation et le renforcement,
- pour la connaissance du groupe.
L'enregistrement transcrit ici précède le démarrage du cycle : il s'agit d'un passage de la bande enregistrée au moment où l'on évaluait le seuil d'entrée d'Antonio, un Espagnol. Ce dernier sera inscrit à un stade " langue écrite et lue 1 ". Il faut lire cet extrait comme l'a écouté l'animateur, c'est-à-dire chercher à reconnaître la compétence linguistique d'Antonio.
Voilà l'exemple typique d'un certain nombre d'autobiographies rapidement esquissées que certains étrangers présentent à l'animateur au début du cycle, quand ils campent leur personnage (voir la fin de ce chapitre).

Remarques sur l'enregistrement

La transcription ici présentée ne respecte pas les conventions phonétiques. On a essayé de rendre compte de l'"accent" du locuteur en faisant un usage - caricatural - de l'écriture ordinaire.
L'animateur ne transcrit pas mot à mot, mais il écoute et éventuellement, quand il est en mesure de le faire, note phonétiquement les éléments marquants. A défaut de pouvoir publier une cassette avec des enregistrements on a donc dû transcrire. Mais le lecteur doit considérer qu'il " écoute " Antonio, non qu'il le lit, et se souvenir du fait qu'il ne lit que ce que l'animateur-transcripteur a déjà élaboré, ne fût-ce qu'en insérant une ponctuation à la place de l'intonation.

Ajoutons que cette transcription n'est qu'une partie de l'enregistrement réalisé au cours de la première évaluation, et qu'elle correspond à quatre minutes d'une bande qui en dure vingt-cinq.

Toutes les difficultés d'Antonio sont présentes dès ce premier enregistrement; mais il ne suffira pas des 120 heures de stade " langue écrite et lue 1 " pour les résoudre durablement. Ce texte peut toutefois constituer une bonne illustration de ce que nous appelons le continuum linguistique. Aux deux extrêmes, nous trouvons des séquences en français correct :
" Ça va faire bientôt onze ans.
- à peu près, quoi !
- elle m'a trouvé ça, voilà !
- ça fait déjà un petit moment que je suis ici. . . "
et des séquences directement empruntées à l'espagnol :
- Passaporte turistico.
- la mano de obra estranger,
- cocinier,
- como turista,
- lo qual...

La plupart des autres séquences relèvent d'une interférence des deux systèmes linguistiques avec, bien entendu, une prévalence du français. Car le texte est en français au sens où Antonio se sait en train de parler français et qu'un Français non hispanophone peut comprendre ce récit.

Rappelons que les possibilités d'exploitation de cette bande, exposées ci-après, sont basées sur le déroulement type de la semaine (cf. chapitre 3) qui suppose :

bande témoin
- lundi, discussion, c'est-à-dire apparition d'un matériel ; exercices immédiats ;
- mercredi, suite de la discussion et présentation d'exercices différés ;
reformulation
- vendredi, suite de la discussion et synthèse.

EXPLOITATION IMMÉDIATE ET DIFFÉRÉE

(Utilisation de la bande témoin)

Introduction

Le but de ce paragraphe n'est pas de donner un traitement exhaustif de ce qu'il faudrait faire, sur le plan linguistique, pour améliorer les performances d'Antonio. Nous visons ici la présentation de divers niveaux d'intervention possibles, pour montrer à l'animateur ce qu'il convient de ne pas oublier et les questions qu'il est opportun de se poser. Il va de soi qu'il serait contraire à notre méthodologie de vouloir tout traiter ou d'envisager chaque élément de la même façon, avec la même intensité ou attention.

 

TRANSCRIPTION SOMMAIRE DE L'ENREGISTREMENT D'ANTONIO

" Ton nom c'est ? Ca fait longtann que tou c'è là à la France ? - Oui, ça fait quatorze ans que je suis ici. . . j'ai commencé en 62 dans cette école.

- Moi ça fait que djai commencé aussi 62 ; ça va faire bientôt onze ann, c'est mois prochain, setembre, no, djé crroi c'est lou prremier . . . lou quatre ou le cinq de autoubre. Djé lo dis pas sacteman, djé crois. Ça vou di qué ça fait déjà oun petite momenn que djé souis ici à l'école, de lo quoi djé souis trrès contann.
Djé souis vénou là como tourista, ça veut di avè oun passaporte touristico. J'ai resté quelque tann, près de les trois premierr mois qué se marche le vissa... me ssont fait lou recepissé parce que dj'en avais ici oun an, ça veut di rester là, sans carte. Djé travaille à pou près neuf mois, djé travaillé sans déclaré avè oun monsieur qu'il n'était pas Français non plous, mais. . . mais il était enn commoun avè oun Français. Il faisait des grann nettoijages de boureau. Djé faisais avè loui oun petite pou de nettoijage. De lo quoi, como dj'étais pas déclaré yo no gagnais ça qu'il faut gagner.
Dj'ai rresté avè lou passaport nov mois à pou près ; bon, dans ces nov mois dj'ai trouvé on travail dan un rrestaurann dans la roue École de Médecine. C'était oun rrestaurann pour less étoudianns, tou sais. Le patron c'était le tchinoiss, lo qual me ssont fait oun contrat de travail como si dj'étais épécialista cocinier espagnol : de lo quai yo no connaiss pas la couisina. Mais, lui, intéressé ; et il m'a pris, como si dj'étais in épécialista, c'était la ounica façon de que la mano de obra estranger prennde ce contrat: ça veut di à moi. Et il m'a outilicé pour la visselle, ça veut di pour travailler. Lo quai dje gagnais pas ça que l'est conveniann. C'est comme ça que se dit ? A pou près, quoi !
C'était le 60... après dj'ai resté oun momann sans travail, dj'ai été marié... dj'ai resté sans travail et dj'ai trouvé ça plaça là. Méla sont trouvée oune dame qué c'était la patrona de ma femme. Elle m'a trouvé ça, voilà. Dj'ai commencé ici como agent de service . . ."

 

La correction de la prononciation
La bande témoin n'est pas indispensable pour cette correction, car celle-ci est généralement immédiate. Toutefois la bande témoin peut servir :
- à avoir une idée suffisamment précise des difficultés d'un hispanophone (Antonio n'est pas représentatif de toutes les variations de la langue, régionales ou non ; toutefois il annonce la plupart des difficultés à propos des sons français) ;
- à créer des exercices différés (au-delà du système de correction par paires minimales, contesté) en proposant des " chaînes sonores ", c'est-à-dire des phrases où les sons à faire acquérir sont contrastés dans le même énoncé. Pour cela, on se servira du lexique, et surtout des situations, repérables sur la bande témoin.
Examinons maintenant plus en détail le premier point : les difficultés d'un hispanophone. Sans systématiser, car il ne s'agit pas de renvoyer à la phonologie de l'espagnol, mais au système d'une personne et aux corrections immédiates dans le discours, on notera, au fil des énoncés :

1 / Roue, bourreau, non plous, outilicé pour Rue, bureau, non plus, utilisé

Antonio substitue le son [u] au son [y], c'est-à-dire une voyelle postérieure à la labiale antérieure correspondante.

2 / Visselle, autoubre pour vaisselle, octobre

Parallèlement il tend à fermer l'articulation de certaines voyelles ouvertes :

[] > [i]

[] > [u]

3/ Restaürann, il n'y a pas de voyelle nasale en espagnol [ã] est réalisé [an] et naturellement la suite graphique an est lue [a + n].

4/ Tchinoiss, djé pour chinois, je

Les constrictives palatales [] et [] sont transformées dans le discours d'Antonio en semi-occlusives [t) et [d] .

5 / outilicé, vissa. Antonio transpose en fait la prononciation espagnole ; on ne trouve pas de [z] en espagnol, sauf dans des réalisations particulières.

Ne soulevons par le problème du [z] car il est, pratiquement, très difficile d'obtenir une correction durable.

6/ nov mois. Antonio a utilisé auparavant la forme correcte " neuf mois ". Mais c'est l'influence de la forme espagnole qui est ici la cause de la variation (et de l'erreur).

Il est important de noter que rien n'est jamais acquis définitivement, et qu'une émotion, ou plus simplement un autre débit ou un autre environnement sonore, font reparaître les formes et les sons de la langue maternelle.
En conclusion, si dans l'immédiat il n'est pas souhaitable de prendre en compte toutes les difficultés posées par le texte, il faut que l'animateur les relève sur son carnet, à tête reposée, pour constituer un corpus des difficultés auxquelles il devra le plus souvent faire face avec des hispanophones.
Inversement, les bonnes prononciations sont repérables; on les relèvera en groupe à l'occasion, pour confirmer la réussite.

Plus largement, les animateurs, qui souvent n'ont pas une connaissance de la phonologie de la langue première, ni surtout des .variations régionales, peuvent par ce moyen découvrir par induction certains traits de la langue en question : ainsi quand, par exemple, les Soninké mélangent continuellement [s] et [], on peut en conclure, sans connaître leur langue, que " s " et " ch " y sont en variantes libres.

Reformulation et renforcement morpho-syntaxique

Syntaxe : qu'il/qui

Exemple 1
- avè oun monsieur qu'il n'était pas Français non plous ;
- oune dame que c'était la patrona de ma femme.

L'erreur :
Je travaillais avec un monsieur qu'il n'était pas Français.
Au niveau de la correction immédiate, on rectifie sans explication.

L'explication : (pour pouvoir préparer une correction différée).
Deux constats sur le français :
A l'écrit, les Français éprouvent des difficultés avec les phrases :
"C'est Marie qui l'aime",
"C'est Marie qu'il aime".
A l'oral, le français populaire fait un usage généralisé de que, qui remplit les emplois de presque tous les relatifs (mais qui subsiste).
- C'est un café qu'on y voit jamais personne.
- Mon fils que je suis sans nouvelles de lui.
- C'est moi que je paie.
De même Antonio a dit :
- Une dame que c'était la patronne.

L'étranger n'emploie pas que comme pronom relatif (ayant deux fonctions : complément du verbe + liaison) mais uniquement dans sa fonction de liaison syntaxique (comme une conjonction). Ce qui explique qu'au mauvais emploi du relatif s'ajoute souvent une autre erreur : l'insertion d'une forme personnelle (y, lui, ce, je, etc.).

L'étranger qui fait cette erreur n'a pas construit le système des pronoms relatifs du français et crée un système de substitution. C'est donc le système des relatifs qu'il faut lui faire acquérir, et d'abord qui / que. Il faut donc lui faire transférer sur une seule unité (qui / que) les fonctions de liaison et les fonctions sujet ou complément que, dans ses emplois non conformes, il dissocie.

Acquisition
a) Il faut d'abord faire acquérir phonétiquement qui. On pourra partir des interrogatifs.
Qui est absent ? C'est X qui est absent.
Qui travaille chez X ?
Que sera opposé à qui (bien que souvent mieux employé) :
Que faites-vous chez Cadot ?
b) Transformation relative :
On ramène les phrases mal formées aux phrases de base :
- Je travaille avec un monsieur (a).
Il n'est pas Français (b).
- J'ai vu une dame (a).
Elle est la patronne de ma femme (b).
- J'ai un ami (a).
Il travaille chez X (b).
On part des couples de phrases simples et on enchaîne ; en fait on accroche (b) à (a) :
- Je travaille avec un monsieur. Il (qui) n'est pas Français.
Qui remplace le pronom sujet (ici, Il).

Remarque :

On n'a aucun intérêt pour l'instant à travailler les bons emplois de qu'il, le français populaire réduisant souvent ce groupe à qui (faute inverse de celle de l'étranger, trait de francité.)

Suggestions pour le stade " lecture-écriture 1 "
Méthode des dominos :
On prépare des dominos que et qui, qu'on utilise avec l'effacement pour enchaîner une phrase à l'autre.
- Je travaille avec un ami que tu connais (l'ami).
- J'ai un ami qui (mon ami) travaille chez Y.

Exemple 2
- Comme ça que se dit.
- Le quatre ou le cinq de autoubre.
(Il s'agit du calque de tournures syntaxiques espagnoles et portugaises; pour les modifier, il n'y a que la mémorisation des tournures françaises correspondantes, hélas).

Exemple 3

- Como dj'étais pas déclaré, yo no gagnais ça qu'il faut gagner.
La négation est exprimée par une forme du français populaire " j'étais pas déclaré ", avec suppression du " ne ". Il y a aussi interférence du système espagnol dans " yo no gagnais " (ou incompétence phonétique pour le [].

On peut donc constater :

- que pour une même structure formes correctes et incorrectes peuvent coexister ;

- qu'on peut s'appuyer sur les bonnes formes produites par l'étranger pour corriger ses erreurs. Cela implique le renforcement.

Morphologie verbale

Il est difficile de savoir si Antonio (en dehors du problème posé par la sélection de l'auxiliaire, cf. j'ai resté) possède ou non le passé composé. Phonétiquement, et si l'on tient compte de sa diction, les formes
- j'ai travaillé - je travaillais
sont très proches (cf. " djé travaille à pou près neuf mois " et " djé travaillé sans déclaré ").
D'une façon générale il faudra procéder à des tours de table avec modification des exemples pour que ne se constituent pas, pour ces temps, des formes à tout faire.
Le tour de table porte, inlassablement, sur des variations lexicales et des personnes (basées sur " aujourd'hui - hier - demain " " cette année ci - l'année dernière - l'année prochaine ") ; elles sont visualisées au tableau de feutre.

a) Dans certains cas la correction est immédiate : par exemple, " j'ai resté " se corrige par deux séries parallèles :
- je suis resté six mois sans. . .
- j'ai attendu six mois mon . . .
Suivent :
- un tour de table très rapide avec ces deux phrases,
- les relances de l'animateur :
" Alors, monsieur X, Antonio… (est resté six mois sans. . .)
- Alors madame Y, Antonio… (a attendu six mois son. . .)
- Et vous, monsieur Z ? (J'ai attendu six mois mon...) "

b) Pour la correction différée il faudra fournir sur la même erreur à la séance suivante une batterie d'exercices plus nourrie. Au moment de la phase de rappel il faudra que l'animateur présente la sélection de l'auxiliaire être ou avoir par une série de cinq ou sept exemples.
A un moment donné le texte dit : " de lo quoi djé souis très contann " . . . ce qui donnerait en " bon " français : " ça fait déjà un petit moment que je suis ici à l'école, c'est une place dont je suis content ", où dont est l'homologue sémantique alors que la traduction mot à mot serait " de ce que, de cela. . . " Mais tous les usages de l'espagnol ne coïncident pas avec ceux du " dont " français. Au stade " langue écrite et lue 1 " où se trouve Antonio, mieux vaut segmenter : " . . . et c'est une bonne place ", ou encore : " et cela me satisfait " ou, plus courant et plus difficile à cause de la pronominalisation : " et j'en suis content ".

Renforcement

Il faut noter qu'Antonio (comme tous les étrangers) a des énoncés parfaitement conformes, par exemple : " Ça fait déjà un petit moment que... " Cette expression, bien que pas très fréquente, donc pas très productive, doit être relevée et vérifiée (les autres membres du groupe l'ont-ils déjà entendue?) dans une série du genre :
- Attendez une petite minute,
- je vous demande un petit moment…
- un petit verre. . .
Ici aussi la bande témoin est un excellent moyen pour relever des séries de " bonnes performances " si l'animateur ne les aperçoit pas toutes sur le moment.

Exploration du lexique et des champs sémantiques

On a vu qu'Antonio emploie un grand nombre de mots espagnols, la question au niveau lexical est alors simple : il s'agit de leur substituer des termes français... On peut bien entendu se demander " pourquoi " Antonio, après tant d'années, n'a pas encore accepté le lexique français. Il arrive aussi qu'Antonio pousse l'amalgame jusqu'à la création d'une unité lexicale véritablement synthétique :
esp. cocina
fr. cuisine cuisina
en se construisant un système qui - malheureusement - vient buter sur le français " cousine " (rendu parfois par cossina et parfois par couisine), d'où des incompréhensions lors des discussions en groupe.
De fait chaque groupe (et probablement chaque langue maternelle confrontée à celle d'un pays de séjour) produit ainsi des termes qu'il faut " défaire " et analyser. Il est clair donc que, au niveau du lexique, il n'est pas question de procéder uniquement par " inventaires" (utiles parfois), ni par listes de synonymes ou parasynonymes, mais qu'il faut partir de champs sémantiques saisis et élargis au moment où les étrangers en utilisent un élément.
Dans le cas d'Antonio on a, par exemple :
- Il était en commun avec un Français. . .
La question sera de relever à la fois l'erreur et l'usage possible de l'expression :
- Il était l'associé d'un Français (ou, associé avec un Français), en comparant :
- Transports en commun
- Travailler en commun pour obtenir telle chose
- Une caisse commune. . .

C'est à partir d'une telle démarche méthodologique, prenant en compte les deux termes du problème, que l'on pourra, selon les acquis de chaque groupe :
- soit simplement reformuler la phrase en question :
" C'était un étranger, mais associé avec un Français ", en remarquant, en passant, qu'il existe l'expression : " transports en commun " ;
- soit reformuler jusqu'à : " Il était l'associé d'un Français ",
- soit enfin reformuler et entamer une discussion sur : " commun " et " associé ", en demandant aux étrangers eux-mêmes de fournir des exemples dans des phrases tirées de leur expérience. Ce dernier type de travail ouvre naturellement la quatrième exploitation possible :

Support de discussions ultérieures (et moments de lecture-écriture)

Sans développer l'exemple, puisqu'il est analogue à celui donné dans le tableau de la semaine (cf. chapitre 3) à propos des développements du thème de la maison, on peut indiquer le déroulement théorique des discussions :
associé donne lieu à :
- je suis associé
- je ne le suis pas
- nous le sommes
- associations pour quoi faire ?
- associations françaises ou étrangères
- droit d'association.

Ainsi par exemple l'utilisation de : être vexé, par des Peuls, avec une double valeur, être vexé ou avoir honte
ou encore, pour des Peuls, des Sarakolés ou des Bambaras, l'utilisation du verbe " gagner " dans des séries pour nous fondamentalement hétérogènes comme :
gagner un salaire
gagner une longue vie
gagner une femme, un enfant
gagner un journal (abonnement)

où nous utiliserions des verbes différents. Ces expressions nous seraient encore moins compréhensibles s'il n'existait pas en français une série comme :
gagner un match, un ami, le paradis . . .
où l'idée d'effort réussi à partir d'un acte posé vient relayer le sens apparemment immotivé des séries africaines.

Il est important de remarquer, à l'inverse, que ces mêmes ethnies africaines ressentent symétriquement la même gêne que nous face à la série, pour nous homogène :
- avoir un salaire
- avoir une maison
- avoir une femme, un enfant

où l'idée de possession à propos d'un être humain - formellement indiquée par l'utilisation du verbe avoir - les heurte au plus profond d'eux-mêmes.

A rapprocher de l'emploi de kriegen, en allemand et to get en anglais.

 


7.2. LA BANDE REFORMULATION (CONCLUSION D'UNE SÉRIE DE SÉANCES SUR UN THÈME)
INTRODUCTION

Une bande reformulation est un enregistrement réalisé par l'animateur, à partir d'une anecdote extraite de la bande témoin de la semaine.
Elle en devient la synthèse et aussi un élément objectif pour l'évaluation de l'apprentissage lors de la dernière séance de la semaine. De plus ces divers enregistrements réunis sur la même bande scandent (notamment au stade " langue parlée ") l'élaboration de tout cycle : vérification des acquis.
Cette bande a plusieurs avantages :
- elle permet d'entendre une parole dans un autre rapport que celui de la communication de personne à personne. Cette parole est ici médiatisée par la technique du magnétophone " toujours égal à lui-même "; il y a distanciation affective et cela en outre donne la possibilité d'un entraînement à un modèle sonore ;
- le second avantage, d'ordre didactique, réside dans le rythme et l'agencement de groupes de souffle, motivés par le déroulement d'un contenu. On est au niveau d'une histoire complète, différente de phrases séparées, trop courtes (sujet-verbe-complément) détachées de leur contexte ;
- le magnétophone permet de proposer autant de fois qu'il est nécessaire le même modèle, sans les altérations qui seraient inévitables si l'animateur parlait. Si elle était faite de vive voix, chaque lecture tendrait à s'adapter aux possibilités immédiates des étrangers, au risque de perdre sa fonction d'entraînement. La bande reformulation propose en revanche un modèle standard, tel que pourrait le proposer une émission radio, car en définitive c'est à ce débit là qu'il faut arriver. Naturellement on réécoute la bande trois ou quatre fois si cela est nécessaire.

Ce procédé didactique est astreignant, mais il a un triple avantage :

- il oblige l'animateur à se contrôler, à ne pas se fier à sa connaissance des étrangers, qui parfois devient une excuse à une improvisation primesautière. Celle-ci risque de noyer les étrangers sous un flot d'informations que l'animateur ne contrôle plus, car pour se faire comprendre il donne trop de variantes lexicales ou trop de paraphrases ;
- la technique d'enregistrement permet de segmenter l'histoire en proposant les mêmes éléments sonores ; cela est indispensable pour qu'ils se gravent dans l'oreille ; cette segmentation oblige dans certaines limites, à une plus grande rapidité et concentration ;
- enfin, comme dans une animation basée sur la discussion la langue parlée laisse nécessairement des phrases en suspens, l'animateur doit se préoccuper de saisir certains moments pour un cadrage" strict, une synthèse linguistique.
La bande reformulation, notamment pour l'intonation et la rapidité du débit, lui en fournit l'occasion. Cette dernière n'est pas unique, mais elle est très importante car c'est à cette aune que se mesure une réelle conformité à l'usage social du français.
Aucun Français de souche ne ralentit son débit pour parler à un étranger - sauf dans le climat parfois trop sécurisant des cours. La radio, la télévision et le cinéma sont l'étalon du débit de " tout le monde ". C'est en ce sens aussi que la bande reformulation est une synthèse : si dans la discussion l'essentiel est de se comprendre, et qu'on en prend le temps, lorsqu'il faut conclure (et cette bande est une forme de conclusion), la réalité du débit quotidien doit reprendre toute son importance.

L'intonation et le débit sont toujours les mêmes. C'est capital, car basé sur le réel, et non plus sur la bonne volonté de l'animateur qui non seulement protège les étrangers en ralentissant son débit, mais se protège lui-même du risque. Intonation et débit sont primordiaux comme contrôle car ils empêchent d'abaisser artificiellement le niveau du " seuil de sortie ", comme on est porté à le faire quand on discute de vive voix.

Choix d'un texte à reformuler

On choisira dans une discussion une anecdote (pendant le premier palier) ; et plus tard, (pendant le deuxième palier) une argumentation (les raisons développées par une personne à propos d'une expérience).

En reformulant au niveau uniquement formel, l'animateur s'assure de sa propre conformité à l'expression habituelle des étrangers, il adhère à ce qu'ils sont, sans y ajouter du sien. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'une " conclusion d'une semaine de discussions " mais plutôt d'un rappel fait au groupe grâce au choix et à la reformulation d'un fait marquant aux yeux de tous.

On extrait de la bande témoin le court passage qui servira à graver dans l'oreille du groupe des " bonnes formes " françaises, et dont le contenu aura une valeur certaine pour chacun. Cela suppose que l'animateur note la personne qui a été choisie (car ce choix est souvent vécu comme " élection ", " amour " de la part de l'animateur du groupe), afin de ne pas oublier de donner, tout au long du cycle, son tour à chacun.

Si on relit dans cette perspective le texte d'Antonio, on peut noter trois thèmes particulièrement significatifs :
- passeport touriste et récépissé,
- entreprise de nettoyage,
- cuisine ibéro-chinoise.
Il faut choisir un de ces thèmes, et ne pas le choisir au hasard. On doit considérer à la fois :
- le climat général de l'animation,
- les impératifs linguistiques en fonction des seuils de sortie.

Par rapport au climat le premier est difficile à choisir ; le passage de la frontière, l'acte charnière entre l'avant et l'après, est chargé d'affect ; les étrangers ne souhaitent pas toujours entrer dans le détail... inutile de s'appesantir.
Naturellement, surtout au-delà de la 60e heure, les étrangers souvent donnent des détails très personnels. Mais il est hors de question, pour l'animateur, de " demander " des précisions. De ce point de vue le troisième thème est également trop riche d'implications (qu'Antonio ne fait qu'indiquer), il y aurait beaucoup de choses à dire sur le tour de passe-passe des qualifications. Valent donc les remarques précédentes, qui se résument en une consigne très stricte pour l'animateur : écouter, ne pas pousser l'étranger à se raconter, attendre la modification du climat.

Reste le deuxième thème, moins impliquant, et qui a l'avantage de répondre aussi au deuxième critère de choix, les impératifs linguistiques en termes de seuils de sortie.

On y trouve en fait des difficultés de phonétique, de morpho-syntaxe et de sens.
Ayant donc choisi le court passage à reformuler selon les critères ci-dessus, voyons un exemple pratique à partir de la bande d'Antonio.
Pour tout support (qu'il soit texte écrit, article de journal, tract, anecdote comme ici. . .) :
- on choisit un court extrait (stade " langue écrite et lue 1 "), trois ou quatre phrases au maximum, mais syntaxiquement coordonnées ;
- on choisit un petit nombre de difficultés ;
- on prépare un travail linguistique spécifique en fonction des erreurs les plus fréquentes chez tous les membres du groupe.
Ce souci de brièveté suppose que, lorsque cela est nécessaire pour la compréhension de l'ensemble, l'animateur lit ou résume l'ensemble de l'information.
En prenant toujours comme base la transcription déjà lue, l'animateur va constituer par écrit un premier état du texte destiné à être enregistré sur la bande reformulation. Il aura par exemple écrit ce qui suit (ce qui signifie qu'il a introduit une ponctuation et des connexions logiques qui n'existent pas sur la bande ; en ce sens la transcription que nous avons donnée escamote déjà cette première manipulation) :
- J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un autre monsieur, qui était étranger également, mais associé avec un Français. Il faisait (on, je) le grand nettoyage des bureaux. Mais, comme je n'avais pas de papiers (comme je n'étais pas en règle; comme il ne me déclarait pas à cause de mon statut de touriste), je ne gagnais pas assez (ce qui aurait été mon droit; ce qui aurait été normal).

Ce texte peut donner lieu à des variantes que l'animateur choisit en fonction du groupe.

Admettons que le groupe soit d'un niveau très faible, on reformulera comme suit :

- J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un étranger. Il était associé avec un Français. On faisait le nettoyage des bureaux. Je ne gagnais pas assez, parce que je n'avais pas mon permis de séjour.

La proposition pédagogique pour l'écoute de la bande

L'animateur présente l'exercice :

- Aujourd'hui on va reprendre l'histoire que nous a racontée monsieur X. Le magnétophone va donner des phrases que vous reprendrez tous ensemble.

On doit insister pour que l'écoute du modèle soit très intense ; c'est sur celle-ci que s'appuie l'efficacité de l'exercice : rythme, fluidité, intonation, phonétique, etc.
Cette pratique introduit un rapport nouveau à la langue : celui de la technique, valorisante et valorisée. Le groupe va s'y plier d'autant plus qu'il se soumet sans discussion aux pratiques " modernes ". D'autre part, comme il est sollicité dans son entier à répéter (et non seulement un de ses membres), il se renforce en tant que groupe par une parole à l'unisson.
Les performances de chacun sont à l'origine d'un résultat global et elles ne l'individualisent pas ; le groupe y trouve, enfin, un réel plaisir. Les étrangers se font à ce rythme, si bien que l'on obtient dès le troisième essai une sorte de " chœur parlé " qui permet de fixer la forme sonore. On écoute la bande entière, au moins deux fois dans la séance. Parfois, en fin de séance par exemple et après une discussion sur un thème tout à fait différent, on réécoute une troisième fois.
Si le groupe a besoin - régulièrement - d'écouter plus de deux fois au moment de la première présentation, c'est que la reformulation enregistrée par l'animateur est trop difficile et qu'il n'a pas évalué correctement les seuils de sortie qu'il peut raisonnablement viser. Naturellement, il y a toujours une personne qui a des difficultés momentanées... il s'agit de faire la part des questions de relation et des questions techniques.

Technique de l'animateur
Le texte reformulé est précédé sur la bande (ou mieux, de vive voix) par une phrase qui rappelle qu'il ne s'agit pas d'un texte quelconque

- Antonio a parlé de son premier travail en France, vous vous souvenez ?
Magnétophone : " J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un étranger. . . "
L'enregistrement continue jusqu'à la fin du texte avec un débit normal; il est écouté deux fois, les étrangers ne répètent pas.

Ensuite chaque phrase est précédée de la consigne : répétez !

On laisse à la fin de la phrase enregistrée ce qu'on appelle un " blanc sonore ", dont la durée est double du temps nécessaire à prononcer la phrase en question : pendant ce blanc sonore les étrangers doivent répéter ce qu'ils viennent d'entendre. Pour le départ, l'animateur donne un top qui est, les premières fois, enregistré sur la bande et par la suite remplacé par un simple geste codé.

La première fois on aura un affreux cafouillage : les étrangers commencent en ordre dispersé, s'arrêtent, oublient. . .

Les consignes doivent être toujours les mêmes, nettes ; le geste doit être joint à la parole, un mouvement précis et visible qui donne le signal du départ à tout le groupe. Parfois on dira " encore ", et cela voudra dire qu'il faudra recommencer tous ensemble sur un rythme plus soutenu.

Il faut se garder de l'ânonnement martelé. . . Il s'agit d'un exercice de groupe, réalisé avec l'intonation, la vitesse et le débit normaux. Pour réunir les " départs " dispersés l'animateur arrête le magnétophone, revient en arrière sur la phrase en question et fait repartir le groupe après une nouvelle écoute. Il ne répète jamais lui-même de vive voix, car le modèle est celui de la bande, non celui du moment (énervement ou aide) qu'il est lui-même en train de vivre.

Au moment où tout le groupe s'intègre dans cette lancée sonore, l'animateur a encore deux choses à faire :

- surveiller les réalisations individuelles ;

- accélérer le rythme pour aboutir à deux répétitions par blanc sonore (si possible).

Il est opportun de surveiller les réalisations individuelles, car il y a toujours une personne qui saute un mot, qui prononce difficilement ou qui parle à voix trop basse. Il est alors possible d'arrêter le magnétophone, de faire réentendre à cette personne la phrase en question et de lui demander de la reprendre à elle seule après le top, à voix haute.

Ce procédé de correction individuelle ne doit pas dépasser le tiers des répliques et le tiers des personnes : comme il s'agit d'un travail de groupe, il est indispensable de lui garder ce caractère en corrigeant rarement au niveau individuel.

Accélérer le rythme pour utiliser la totalité du blanc sonore signifie, en pratique, faire monter la tension, ce qui n'est possible qu'au deuxième passage de la bande, quand elle est presque mémorisée et quand la structure formelle du découpage a été intériorisée. Le départ doit être extrêmement net et l'animateur a intérêt, les premières fois, à répéter lui-même pour donner le rythme.
L'essentiel est que l'animateur lui-même sache ce qu'il veut obtenir et qu'il connaisse assez bien la structure formelle de l'exercice, son découpage, pour ne pas donner des indications contradictoires ou incomplètes. Il doit donc réaliser lui-même à haute voix, chez lui, les consignes qu'il s'apprête à donner.

Pour commencer, l'animateur peut préparer ses consignes de départ et les enregistrer, il se donnera ainsi un guide. .. Une fois le métier appris, il sera sans doute plus souple avec lui-même, et par ricochet avec les étrangers, mais l'écueil de cette attitude est de tomber dans la facilité, en se fiant à ses propres capacités d'improvisation.

Il faut des pauses très nettes, autrement les étrangers confondent et risquent de répéter consciencieusement le " répétez " qui n'était que le top de départ. Une fois le code mis en place, pratiquement dès la deuxième expérience, on peut supprimer les consignes enregistrées sur la bande, ce qui rend le maniement plus aisé et le rapport moins formel.

Il faut respecter le mieux possible le caractère personnel du texte et de la relation d'animation. Laisser tout faire au magnétophone, c'est l'introniser comme le seul élément de référence. C'est bien ce qui est visé, mais non au niveau de l'activité de l'animateur qui, en fonction du groupe, arrête la machine, la maîtrise et imprime à cette activité le rythme que ces personnes peuvent ou veulent supporter.

 

Technique de l'enregistrement

1 Antonio a parlé de son premier travail en France. Je reprends ce qu'il a dit : écoutez !

2 - J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un étranger. Il était associé avec un Français. On faisait le nettoyage des bureaux. Je ne gagnais pas assez parce que je n'avais pas mon permis de séjour.

3 Écoutez encore une fois.

4 (Nouvelle écoute, mêmes débit et intonation).

5 - Écoutez et répétez ensuite (segmentation en groupes de souffle) :

6 - J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un étranger.

7 Blanc sonore correspondant à deux fois le temps d'émission de la phrase. Geste de départ de l'animateur pour la répétition. Les étrangers répètent une fois.

8 - Écoutez et répétez ! - avec un étranger… (blanc sonore) ; - Neuf mois avec un étranger… (blanc sonore).

9 Écoutez et répétez :

10 - J'ai travaillé à peu près neuf mois avec un étranger. (Répétition à rebours)

11 - Écoutez et répétez :

12 " Il était associé avec un Français "

13 - On reprend tout, écoutez et répétez :

14 " J'ai travaillé... avec un Français " (on rétablit la totalité du sens)

15 Écoutez et répétez :

16 " J'ai travaillé. . . avec un Français "

17 Écoutez et répétez :

18 " On faisait le nettoyage des bureaux "

19 Écoutez et répétez :

20 " Le nettoyage des bureaux "

21 Écoutez et répétez :

22 " On faisait le nettoyage des bureaux " (répétition à rebours).

2 3 Écoutez seulement :

24 " Je ne gagnais pas assez... permis de séjour "

25 Écoutez et répétez :

26 " Je ne gagnais pas assez " (segmentation à cause de la difficulté impliquée par " parce que ").

27 Écoutez et répétez :

28 " Je ne gagnais pas assez parce que je n'avais pas mon permis de séjour "

29 " Mon permis de séjour " (blanc sonore) 30 " Je n'avais pas mon permis de séjour " (répétition à rebours mais moins détaillée à cause de l'entraînement).

31 On reprend tout, écoutez et répétez :

32 " Je ne gagnais pas assez... séjour" (synthèse au niveau du sens).

33 On reprend tout, écoutez :

34 " J'ai travaillé. . . séjour "

35 Écoutez et répétez en même temps :

36 " J'ai travaillé... séjour " (synthèse au niveau de la performance).

En fin d'enregistrement, l'animateur enregistre quelques éléments qui, étant donné la langue maternelle, ont été mal prononcés. Ce sera la très rapide répétition finale. Ici, dans le cas d'Antonio :
- neuf mois (blanc)
- neuf mois (blanc)
- associé (blanc) - associé (blanc)
- il était associé (blanc) - il était associé (blanc)
- on faisait... nettoyage. . .
L'exercice est fini. Il ne dure pas plus de dix minutes au total.

Détail d'une répétition à rebours et quelques indications sommaires sur l'intonation
Pour la clarté on a donné l'intégralité des consignes, mais elles sont supprimées progressivement au profit d'un mouvement descendant du doigt, d'un " oui " de la tête en se penchant en avant, d'un index qui tourne pour signifier " encore " " vite " . .. qui rendent le rythme beaucoup plus adapté au groupe.
En 28, nous avons donné la phrase entière. Cela est justifié par des raisons de sens. S'il est vrai que nous avons là deux propositions, au niveau du sens c'est la phrase qui est porteuse d'information. Si on segmentait, le lien de causalité disparaîtrait et on serait reconduit à la situation des livres de lecture où la réalité est tellement émiettée que le sens disparaît ; à quoi bon alors demander à Antonio de parler de lui-même ?

Ainsi, on reconstitue à travers le magnétophone et au-delà des difficultés de rythme et d'intonation, la totalité du message et donc son sens.

On propose donc d'abord la phrase entière, et on demande de la répéter. Mais comme on peut s'attendre à une réalisation défectueuse, on la segmente ensuite en commençant par le dernier élément " mon permis de séjour ", on a donc :

- mon permis de séjour (blanc)
- je n'avais pas mon permis de séjour (blanc)
- je ne gagnais pas assez parce que je n'avais pas mon permis de séjour (blanc)
- je ne gagnais pas assez parce que je n'avais pas mon permis de séjour.

La langue est une musique que les étrangers doivent se mettre dans l'oreille, et tous les moyens .rythmiques sont bons pour obtenir ce résultat; en plus de la banale répétition, clef essentielle, malgré tout, de l'apprentissage. Ainsi pour la courbe mélodique, il arrivera souvent qu'il faille siffloter ou rythmer un membre de phrase, (non une longue phrase entière) pour en faire entendre le schéma abstrait.

La deuxième écoute
Lorsque la première écoute a été souvent interrompue par des réécoutes, soit que le groupe ne soit pas arrivé à répéter à l'unisson, soit qu'il ait été nécessaire de reprendre le tiers des répliques en travail individuel, il est opportun de reprendre la bande dans sa totalité, en faisant un deuxième passage.

L'animateur cette fois-ci ne veille qu'au rythme, à l'unisson et n'arrête jamais le magnétophone. L'exercice se déroule très rapidement et, en général, toutes les répliques sont répétées deux fois pendant le blanc sonore, car il y a presque mémorisation et surtout intégration des structures rythmiques. En même temps, les étrangers se rendent compte qu'ils produisent les phrases avec moins de difficulté ; parfois ils jouent à devancer la machine avec une satisfaction visible. Souvent on n'a même plus besoin de donner le top de départ tant le schéma rythmique est intégré.

Une bande spécifique

Il faut garder toujours la même bande pour les reformulations, en enregistrant la date et le groupe pour lequel elle a été réalisée. De cette façon il sera plus facile de s'en servir comme élément de révision au fur et à mesure du cycle, comme élément de contrôle lors des évaluations, et enfin comme archives pour l'animateur, qui aura intérêt à réécouter parfois les bandes des premiers groupes avec lesquels il aura travaillé : il pourra se corriger.

Conclusion : le prof se transforme en animateur
Techniquement, ce qui est visé dans ce type de travail est le débit et l'intonation (et non spécifiquement la morpho-syntaxe ou la correction phonétique). Plus généralement, on vise la quasi mémorisation de modèles courants. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas dans l'exemple des exercices sur la sélection de l'auxiliaire, la morpho-phonologie ou la correction de formes à tout faire comme " je travaille " qui sont employées tant pour le présent que pour le passé, ou encore des oppositions [z] / [s]. Ces exercices sont nécessaires, pendant la séance précédente, on y a déjà fait allusion dans la première partie.
Mais, tout ce qui précède n'est qu'un pur et simple travail d'enseignement, pour lequel il faut avoir des connaissances, les transmettre et s'assurer qu'elles ont été reçues; le vrai travail d'animation est ailleurs.
Reprenons le texte d'Antonio, et lisons-le en oubliant le but pédagogique, mais en " écoutant " ce qu'il dit.
Antonio commence par questionner: " Qui es-tu? ", en d'autres termes il dit de faire attention, de se souvenir que lui aussi a un nom, qu'il est un homme et qu'il veut être traité comme tel.
Antonio dit qu'il ne se souvient pas exactement de la date de son embauche, en d'autres termes il prend du champ. Certes, personne ne se souvient d'une date précise à onze ans de distance, mais Antonio le fait remarquer en disant que l'on est en train de causer, de revoir une histoire tracée à grands traits, donc il dit qu'il n'est pas question de finasser. Ensuite, il affirme qu'il est très bien à son boulot, en d'autres termes il assure ses arrières ; et il entre enfin dans le vif du sujet.

Il dit alors deux fois " ça veut dire ", qu'il faut traduire par " c'est-à-dire ", cela indique qu'il sait très bien qu'il s'exprime mal en français : il recherche une complicité, un accord.
Et puis l'élément culturel, espagnol par excellence, " je ne gagnais pas ce qu'il faut gagner ". Un Espagnol ne dira jamais : "] e gagnais cinquante mille balles par mois ", un Espagnol se débrouillera avec une périphrase, qui veut dire : " Il serait puéril de nier que je crevais de faim, mais donner un chiffre, c'est humiliant ; je dis quel était mon état, à toi de le chiffrer si cela t'intéresse, moi je n'irai pas plus loin dans cette honte. Et cette honte est la tienne, non la mienne, c'est vous qui me payez qui devriez être honteux, moi je m'en libère avec une périphrase ; cela ne me touche pas, moi je suis offensé, mais c'est vous qui êtes atteints. "

De notre part il serait naïf de discuter cet état d'esprit au nom de la culture française et / ou d'options politiques ; Antonio est Espagnol, et les deux cultures s'affrontent. Au niveau général, il n'y en a qu'une qui puisse en sortir gagnante : Antonio continue d'être agent de service. Mais au niveau de la relation enseignant-enseigné ? Antonio dit encore plusieurs autres choses : qu'il faut accepter une fausse qualification pour obtenir du travail, que sa condition d'immigré fait qu'il dépend en tout du bon vouloir des gens avec lesquels il entre en contact et il réaffirme sa claire conscience de son ignorance du français et sa décision de ne pas supporter que, en le corrigeant, on n'y mette pas les formes ; il se défend, il a peur. il ne veut pas abdiquer, il demande.
Le travail de l'animateur réside dans l'écoute de ce que dit Antonio, de ce que dit le groupe; il est bien au-delà (ou en deçà ? ) des mots et des tournures qu'épingle et met en boîte le magnétophone et que le pédagogue mâtiné de linguiste " travaillera " le plus efficacement possible tout au long des 120 heures du cycle. Si les exercices de ces 120 heures ne sont pas en premier et dernier ressort fondés sur cette écoute, ils tomberont à plat car ils resteront formels ; et une fois le cycle terminé les étrangers oublieront aussi vite ce qu'ils auront appris par cœur automatiquement.
Pour finir, ce n'est pas le pédagogue qui est aussi animateur, c'est l'animateur qui est, de surcroît, pédagogue.

 

LA BANDE REFORMULATION, SCHÉMA GÉNÉRAL

Choix de l'anecdote :

- critères de contenu (bref, ayant un début et une fin)

- critères de personne (opportunité du choix),

- critères de groupe (relations entre les personnes).

Reformulation en vue des modèles syntaxiques adaptés aux connaissances du groupe. Les formes verbales travaillées seront réinsérées dans la séance consacrée au renforcement-correction différé.

Choix de quelques difficultés phonétiques isolées ou dans la phrase.

Segmentation du texte eu égard :
- au sens,
- aux groupes de souffle,
- aux répétitions à rebours.

Enregistrement (situer le contenu dans la dynamique du thème et des séances précédentes) :
- deux fois le texte, consigne : " écoutez ",
- les segments, consigne : " écoutez et répétez ",
- blanc sonore (équivaut à deux fois le temps d'émission du segment),
- éléments à travailler en fin de texte,
- nouvel enregistrement du texte (ménager des intervalles entre les phrases pour une éventuelle répétition très rapide),
- éléments à travailler en fin d'enregistrement.

Déroulement : situer le contenu
- obtenir l'unisson,
- arrêter éventuellement la machine pour faire réentendre un segment, repartir à l'unisson,
- imprimer un rythme vif en soulignant les tops de départ par le geste,
- fluidité, éviter de marteler les syllabes,
- arrêter éventuellement la machine pour faire réentendre un segment à une seule personne (répétition individuelle d'au maximum 1/3 des segments pour 1/3 du groupe),
- terminer en réécoutant le texte en entier.

Deuxième passage sans arrêter le défilement de la bande :
- imprimer un rythme très vif en plaçant deux répétitions par blanc sonore,
- ne pas reprendre les éléments à travailler en fin d'enregistrement,
- réécoute du texte entier avec répétition très rapide dans les courts intervalles ménagés à cet effet.