LA PAROLE DE L'AUTRE

 

8. Analyse d'une animation à propos de photos


8.1. PRESENTATION

Pour une bonne compréhension des mécanismes d'animation il faut savoir qu'il s'agit ici d'un groupe mixte de Portugais, stade " langue parlée " au début du deuxième palier (60e heure). Ils sont depuis plus d'un an en France, mariés, mais ayant pour la plupart laissé leurs enfants au pays. Ils sont faiblement scolarisés en leur langue, et ils ont écrit à partir de la 40e heure. Ils travaillent pour une entreprise de nettoyage. Leur expression française est encore hachée, les phrases sont courtes : le travail sur bande reformulation est nécessaire afin d'organiser leur discours.

L'animateur parle l'espagnol et comprend le portugais.

Remarquons que la transcription d'une partie de la bande témoin produit un texte étrangement " plat " : dans la réalité tout ce qu'on lira s'est passé au rythme de la conversation normale ; pendant dix minutes environ les remarques et les relances fusaient. Les jeux d'expression, les mimiques de l'animateur n'apparaissent pas, alors que dans la pratique ils sont très efficaces et stimulants.

Trois photos ont été présentées :

- un groupe de personnes assises autour d'un plateau, qui pourrait ressembler à une charrette de marchand des quatre-saisons, en train de trier des noisettes ;

 

 

- une jeune fille sous une treille, avec du raisin dans son tablier, faisant face au photographe ;

- un couple de bergers devant leur baraque, en tôles et planches. Un cœur en métal est cloué sur la porte.

Au cours des dix minutes de discussion transcrites ici on parle seulement des deux premières photos, la troisième plus tard permettra la rédaction des textes dont on lira des exemples. La présentation de cet extrait de bande comporte :

- un code de l'animation,
- des commentaires sur le vécu du groupe.

Le code de l'animation :
o = relances de l'animateur, demandes de précision ;
x = reformulations avec apport linguistique ;
+ = incitation à poursuivre.

Les signes sont placés à gauche des répliques, dont ils éclairent la fonction. Mais l'exemple ne peut pas être uniquement regardé ainsi, phrase par phrase. De fait les interventions techniques de l'animateur sont le résultat de ces séquences où deux situations - d'enseignement et d'animation - déteignent l'une sur l'autre. L'intervention technique est guidée par l'idée que l'animateur se fait de l'évolution du groupe.

 

 

TABLEAU DE LA SÉANCE

(Brouhaha en portugais sur un problème de travail.)

+/ A. Alors, on laisse ce problème de côté, si vous voulez bien, on ne peut pas l'arranger ici. Bien... on va parler d'autre chose, vous voulez bien ? 1

P. Oui. C'est mieux.

o/A. C'est mieux ? Qu'est-ce que vous en pensez ? (en indiquant les photos) (silence, cigarettes) 2

M.L. C'est une fille qui ramasse du raisin.

a/A. Pardon ? 3

M.L. C'est une fille qui en train de cueillir du raisin, il me semble ... 4

o/A. Oui. (silence)

a/A. en train de cueillir du raisin, oui. . .

N. ...qu'elle a dans le tablier. . .

L. qu'elle a choisi... (L. est bègue, cela est extrêmement important, car sa position dans le groupe oscille entre le " boute-en-train " et le " boulet " qu'il faut prendre en charge. Ses rapports avec les autres sont excellents.)

o/A. Elle...

L. Elle choisit. . .

M.L. C'est pour cueillir... 5

M.L. Là-haut, c'est pas pareil. . .

N. C'est des escargots.

a/A. C'est des escargots ? 6

M.L. Oui, se dirait bien, se dirait que c'est des escargots. . .

o/A. (mimique????) 7

M.L. Se dirait, c'est pas ça ?

o/A. Oui ?? (encourageant ; coup d'œil interrogatif vers les autres, silence)

x/A. On dirait des escargots 8.( répète à voix basse)

On dirait des escargots 9.

L. Alors, Lea, tu parles rien aujourd'hui ?

a/A. Oui ils sont en train de 10...

a/A. Ou 'est-ce que vous disiez tout à l'heure ?

a/A. Ou'est.ce qu'ils font avec ces escargots 11 ?

P. Je crois pas que c'est des escargots.

M.L. Il faut choisir les qui sont bons.

x/A. Il faut choisir ceux qui sont bons l2.

M.L. (répète spontanément)

N. (répète moins fort)

L. Et oui, il faut bien choisir ceux qui sont bons (silence)

x/A. Alors les femmes choisissent ceux qui sont bons l3 . .
(silence)

+/A. C'est un travail difficile l4 ? (silence)

+/A. Regardez la femme brune.

N. Elle est contente.

L. Avec son mari elle parle.

a/A. Son mari ?

L.M. Oui je crois, peut-être.

a/A. Oui...

L. Et la grand.mère? (silence)

a/A. Oui.

A. Ils sont en train de se raconter des histoires.

G. Ils parlent des affaires. . .

a/A. Ils parlent des affaires. . .

M.L. Je crois que la vieille c'est vendeuse.

x/A. Oui, je crois que la vieille est vendeuse 15

M.L. Oui, la vieille est vendeuse l6 .

+/A. Et le commerce est bon ?

L. Oui, la vieille est vendeuse et le commerce est bon.

M.L. La vieille est vendeuse, il y a des lettres sur la charrette (chiffres d'immatriculation) 17.

+/ A. Alors ils sont en train de parler des affaires, ça marche ?

G. Oui, ça a l'air de marcher bien, ils vont au marché faire le commerce des escargots.

o/A. Hummh...

o/A. Vous êtes d'accord (1) ?

L. La fille d'en bas elle me plaisait bien,

+/A. Et celle d'en haut (2) ?

L. La fille d'en bas elle me plaisait plus.

x/A. La fille d'en bas elle me plaît plus l8.

L. (répéte)

x/A. La fille d'en bas elle me plaît plus que celle d'en haut (3) + (2).

L. Oui, plus que celle d'en haut.

x/A. La jeune fille d'en bas, elle me plaît plus que la vieille
d'en haut (4).

L. Oui (et il répète l'ensemble).

o/A. Alors vous préférez celle d'en bas l9 ?

N. (rires) Il ne ferme pas ses yeux (en parlant de L.).

0/ A. Il la regarde.

N. Moi, elle me plaît pas.

x/A. Moi, elle ne me plaît pas 20

N. Oui, elle ne me plaît pas.

o/A. Pourquoi elle ne vous plaît pas ?

N. Bof, c'est une photo !

+/A. C'est parce que c'est une photo qu'elle ne vous plaît pas ?

N. C'est du papier.

L. Mais elle est mignonne, hein 21 ?

+/A. Vous la rencontrez, alors, qu'est-ce que vous allez lui
dire 22 ?

L. Lui dire bonjour. . .

o/A. (regard interrogatif)

G. Je vais lui dire bonjour.

N. Oui je vais lui dire bonjour et peut-etre qu'après (ironique) . . .(silence) 23

0/ A. Et peut-être qu'après. . .

L. Et peut-être qu'après. . .

G. Je crois qu'après elle dit quelque chose. . .24

L. Non, c'est à moi de dire quelque chose.

+/A. Oui, je comprends ce que vous voulez dire, 1 qu'après vous allez lui faire un peu la cour 25 ?

L. Oui, lui faire un peu la cour.

N. Oui, j'ai envie de lui faire la cour moi aussi.

o/A. Alors il dit bonjour et . . .

M.L. Il lui dit bonjour et peut-être qu'après il lui fait la cour.

L. (répéte) Je lui dis bonjour (etc.) 26.

G. C'est pour ça qu'elle fait une tête comme ça . . .

L. Je trouve que c'est très joli, que ça fait un caractère très joli.

x/A. Oui, elle a une jolie expression.

N. Expression. . .

x/A. Une jolie expression du visage.

L. Oui, elle a une jolie expression du visage.

o/A. Oui, madame P . ..

P. Oui, moi aussi je trouve qu'elle a une jolie ex pression du visage 27.

L. Il y a par exemple des femmes ou des mademoiselles que je trouve sur le trottoir comme ça, c'est pas la peine quelque chose parce que c'est déjà fâché.

1/A. Oui, il y a des femmes ou des (1) demoiselles, que vous (2) croisez sur le trottoir. . .

L. Oui, quand je croise des femmes ou des. . . (il s'arrête)

x/A des demoiselles, c'est pas la peine de dire (3) quelque chose

3 parce qu'elles (4) sont déjà fâchées.

x/A. (reprend toute la phrase)

L. (répète lentement) 28

+/A. Et alors, cette fille qu'est-ce qu'elle fait dans la vie ? 29

G. Elle travaille la ferme.

o/A. Mhh! (interrogatif) 30

P. Elle travaille à la ferme, je crois.

x/A. Oui, elle travaille à la ferme.

G. Elle travaille à la ferme et elle a un bel regard.

o/A. (mimique interloquée)

G. Son regard il est bon, quoi.

x/A. Oui, elle a un regard bon.

G. Oui, je trouve qu'elle a un bon rega rd 31.

N. Elle a un regard bon, c'est content quoi.

o/A. (mimique)

G. Oui, elle est contente.

N. Oui, c'est ça, elle est contente 32.

G. Et pourtant on dirait il y a quelque chose qui va pas dans ses yeux.

x/A. (à M.L.) On dirait qu'il y a quelque chose qui ne va pas, vous vous souvenez, " on dirait des escargots" 33 ?

M.L. Oui, c'est pareil, on dirait que ça va pas.

o/A. D'accord, très bien 34.

P. Moi j'aime bien que les femmes ont des regards comme ça.

o/A. Oui...

G. J'aime bien quand les femmes ont des bons regards 35.

P. Oui, j'aime bien quand les femmes elles ont des bons
regards.

N. Oui, j'aime bien quand les femmes. . . (etc.)

o/A. Alors elle vous plaît ?

E. Oui, elle regarde quelqu'un.

+/A. Elle regarde quelqu'un qui lui plaît ?

N. Oui, elle regarde quelqu'un qui lui plaît, oui, c'est ça.

P. Je ne comprends pas.

o/A. Ou'est.ce que vous ne comprenez pas 36 ?

P. Ou'est-ce qu'il y a dans ses yeux. . .

0/ A. Allez.y, essayez.

P. Je sais bien, mais pour expliquer. . .

G. Elle regarde le photographe, c'est tout.

L. Je crois qu'elle a un regard d'appel.

P. Oui, c'est ça, c'est amoureux.

+/A. Ou'est-ce qui est amoureux, la fille ou le regard ?

P. C'est la fille (etc.).

o/A. Oui, elle a un regard d'appel, elle est peut-être amoureuse.

M.L. Oui, on dirait qu'elle est amoureuse.

o/A. C'est ça, et c'est très bien dit, on dirait qu'elle est amoureuse 37.

G. C'est normal, quand on fait une photo on fait une jolie figure. .

 

ANIMATION

1 Le vécu antérieur du groupe permet ce type d'intervention. L'animateur ne pensait pas souhaitable de revenir sur une question qui avait déjà été à la base d'une longue discussion sur les relations entre le contremaître et les ouvriers. Le ton de l'intervention laisse une ouverture.

2 Le silence qui suit cette remarque peut passer pour un refus. Il peut aussi être le signe de la concentration sur les photos (à ce moment là tous regardaient les photos). Ce silence peut être parfois long ; il est souvent difficile de l'accepter et pourtant c'est dans ce silence coupé de réflexions que commencent toutes les discussions.

3 La discussion démarre sur une description ; c'est une manière pour les étrangers de " lire " les photos.

4 Ce genre de transformation est fréquent ; l'animateur n'ayant pas bien entendu, la reformulation est beaucoup plus complète puisque les étrangers sont habitués à ces modifications. En début de discussion l'animateur intervient peu, il marque à la fois sa présence intéressée et son attente.

5 L'animateur aurait pu ici reprendre en une phrase complète l'ensemble des éléments énoncés : " C'est une fille qui est en train de choisir du raisin, elle le cueille et le met dans son tablier. " Il ne l'a pas fait pour ne pas privilégier ce caractère descriptif.

6 Inventaire d'une autre photo, la première étant reconnue, mais non épuisée comme on le verra par la suite : le groupe tourne autour des photos pour s'en imprégner il faut lui en laisser le temps.

7 Par la seule mimique l'animateur installe le doute, mais le groupe ne répond pas à l'interrogation - soit qu'elle n'ait pas été suffisamment claire, soit que l'ensemble du groupe ignore la bonne forme.

8 L'animateur ne donne la bonne forme qu'après avoir vraiment sollicité l'autocorrection du groupe.

9 L'intéressée répète à haute voix et un autre répète à voix basse. L'animateur aurait dû vérifier pour tous, et par un rapide tour de table, la bonne forme.

10 L'animateur évince la question en revenant à ce qui n'a pas déjà été dit, pour les mêmes raisons que ci-dessus : l'ensemble du groupe a déjà discuté longuement du problème de travail de Lea ; continuer serait ressasser.

11 Trois tentatives pour récupérer l'attention du groupe qui est réellement préoccupé par le problème de travail que la seule observation " tu parles rien aujourd'hui " a suffi à rappeler.

12 L'animateur donne une correction immédiate, reprise en tour de table spontané (aucune consigne n'a été donnée - le code est installé, il devient rituel). Il faut noter les transformations internes qui donnent un aspect affirmatif plus que répétitif au travail didactique : c'est le sens qui prime en rendant l'exercice très efficace.

13 Le tour de table spontané demande que l'animateur relance le débat, comme si l'exercice de répétition continuait silencieusement en chacun.

14 A la lecture la relance paraît lourde, pourtant dans le contexte oral, tout va très vite. L'intonation rend infiniment plus explicite tout ce qui se passe autour de la table : ici, il ne reste que des mots privés de tout ce qui faisait leur opportunité.

15 Une autre forme de correction importante est la reprise de ce qui a été dit, mais reformulé correctement, sans s'attarder à le marquer comme faux : la fluidité prime sur la lourdeur de l'intervention didactique traditionnelle.

16 Par mimétisme, M.L. répète la bonne forme, reprise ensuite par l'animateur en écho. Cette habitude devient pour lui un automatisme essentiel. M.L. a répété deux fois cette bonne forme sans jamais y être invitée. On voit là apparaître un fonctionnement de groupe en autonomie, qui est intéressant dans la mesure où le rapport de dépendance enseignant / enseigné s'estompe au profit d'une prise en charge individuelle et motivée des apports de l'enseignant.

17 L'animateur aurait pu croire productif de relancer sur la charrette, car les membres du groupe ont tous des expériences du commerce ; en fait la première photo, uniquement décrite, va réapparaître : mais cette fois-ci dans l'ordre affectif qui avait été escamoté par la description précédente. C'est le résultat de l'attente de l'animateur qui n'a pas rempli les silences ou les passages à vide par sa parole.

18 Le va-et-vient de répétitions partielles et de transformations où l'animateur finit par redonner une phrase correcte semble se faire tout naturellement, pourtant il y a dans les reformulations de l'animateur une esquisse d'organisation :
en (1) remise au présent
en (2) introduction de " celle "
en (3) introduction du comparatif
en (4) transformation de celle pour alléger le comparatif et le rendre plus intelligible.

19 Relance normale après un exercice de répétition, les mots sont volontairement changés pour ne pas entraîner encore une répétition qui finirait par vider la phrase de son sens.

20 Il est difficile d'ériger en règle, dans le langage oral, l'utilisation de " ne ", pourtant chaque fois que l'occasion s'en présente l'animateur l'utilise, car à l'écrit il faut absolument la double marque de la négation qui fonctionne comme une marque sociale.

21 Ce type de réflexion montre bien que l'implication est refusée, alors que Lea la trouve mignonne et ne cesse de le répéter, N. refuse de jouer le jeu, ce qui a pour effet de stimuler Lea à s'expliquer et à aller plus loin dans cette implication

.22 L'animateur joue aussi le jeu de Lea en permettant cette relation entre la fille de la photo et lui-même et par extension le groupe. N. n'est pourtant pas bloqué puisqu'un peu plus tard il aura l'occasion de parler à nouveau, mais au niveau descriptif.

23 N. exprime son agressivité à l'égard de Lea, qu'il considère souvent comme un naïf : il y a des tensions dans tout groupe, l'animateur le décèle et en tient le plus grand compte.

24 Cette petite phrase débloque en définitive la situation ambiguë puisqu'elle permet à Lea de s'affirmer en continuant de parler.

25 En fait l'animateur a très bien " entendu " ce qui n'arrive pas à se formuler : il propose une solution verbale, sur un ton tout à fait neutre. Il propose une " expression " qui est évidemment acceptée ; puisqu'elle reste au niveau de la parole " galante ", l'animateur désaffective le thème en même temps qu'il lance un tour de table.

26 L'occasion du tour de table permet encore une fois à L. de poser comme affirmation de lui-même ce qui est pour les autres exercices de répétition de la parole d'un autre.

27 L'animateur introduit un nouveau mot, il aurait pu expliquer la différence entre expression et caractère. Si l'occasion se présente, il pourra reparler de l'expression du visage opposée au caractère de la personne. Mais le faire maintenant serait tomber dans le notionnisme, on note sur le cahier pour plus tard ou pour la séance suivante.

28 Dans ce passage on peut repérer la progression des difficultés dans la répétition :
1 ° répétition de l'animateur, correction (1) et (2) + troncation des groupes de souffle ;
2° répétition de l'animateur, correction (3)
3° répétition de ['animateur, correction (4).
Cette phrase est très lourdement affectivée, l'animateur va tenter d'évincer l'affectif en revenant à la photo en elle-même, l'étranger est sans doute frustré d'une explication plus, longue, mais l'animateur préfère en rester à ce niveau.

29 Relance " forcée ", certes mais qui continue dans le même ton que les interventions précédentes.

30 La personne n'arrive pas à se corriger, un autre membre du groupe y supplée ; le premier locuteur reprend la bonne forme.

31 Sans incitation expresse, G. reprend la bonne forme et la répète, car l'animateur a utilisé le terme en le plaçant différemment dans la suite des mots. G. peut alors le prendre à son compte dans sa propre structure.

32 Voilà une reformulation, reprise à son propre compte par N., qui n'est pas une répétition de type scolaire, mais une adhésion à la situation rendue autonome par l'usage de " c'est ça ". Travail linguistique et participation sont étroitement imbriqués.

33 La reprise est adressée directement à M.L. qui avait buté là-dessus au début.

34 Elle reprend à son compte la bonne forme, et l'animateur insiste pour marquer la performance (tour de table éventuel) et ne relève pas le manque de " ne " dans " ça va pas " : une correction à la fois pour ne pas disperser l'attention.

35 Reformulation par l'animateur et par les étrangers. Il est difficile de modifier cette structure un peu lourde " bon regard ", on la garde telle quelle pour le moment en supposant que l'explication permettra de trouver une meilleure forme. A la réflexion il vaudrait mieux, soit ne pas reformuler, soit changer la phrase (par ex. " les gens qui ont des regards comme ça ") mais il s'agit d'une transcription de bande, nous la gardons telle quelle pour montrer qu'une animation n'est jamais parfaite.

36 En exprimant son incompréhension, P. cherche à être encouragée. Elle va tenter de dépasser d'une certaine manière un sujet que les femmes abordent peu, en parlant d'une autre femme, à savoir " être amoureuse " !

37 M. L reprend encore une fois la structure "on dirait" spontanément. L'animateur souligne la performance.

8.2. EXPLOITATION IMMÉDIATE
Au cours de la suite de la discussion non retranscrite ici l'utilisation de :
il met / ils mettent est apparue floue car le [t] final est prononcé aussi au singulier... L'animateur a proposé un tour de table à partir du matériel lexical produit par le groupe à partir de la 3e photo :
- le berger met de la décoration sur sa maison,
- les Portugais mettent de la décoration sur les charrettes.
Au début " circulent " les deux phrases complètes, sous l'impulsion de l'animateur, puis il se contente de dire :
- le berger ? ...
- les Portugais ? ...
ce qui permet aussi de rappeler la substitution des pronoms (il - ils) aux noms.
Les corrections ne jouent que sur il met et ils mettent, non sur les erreurs qui se produisent souvent dans le reste de la phrase dans la fougue et l'application du tour de table.
La discussion reprend : " Oui, la décoration de la maison vous plaît. . . "
Le " on dirait " de la partie de bande transcrite sera vérifié par la suite, toujours par un tour de table ; en effet, en parlant de la 3e photo, on aura : " Ce cœur (accroché au-dessus de la porte), on dirait un gâteau. "

On a ensuite monté rapidement un exercice à partir de :
" [ 0 ] (au) côté de chez moi "
par simple répétition et substitution :
- à côté de chez moi il y a une baraque
- à travers le mur on entend tout,

qui sont issus naturellement de la discussion immédiate. Après le tour de table l'animateur a écrit les phrases au tableau. Les exercices de reformulation ont été assez nombreux (mais six ou huit exercices, suivis de tours de table, suffisent simplement si on ne veut pas étrangler la discussion). A l'intérieur de cette fourchette, leur nombre dépend de la difficulté : s'il s'agit d'une reformulation comme " on dirait " ; on en fera plusieurs, s'il s'agit de gros écueils comme / il met / il suffira de quatre. A ces interventions volontaires de l'animateur il faut ajouter les réemplois spontanés au cours de la discussion, soit que les étrangers y pensent d'eux-mêmes, soit que la fréquence d'utilisation fasse statistiquement reparaître les formes en question.

Moments d'écriture

- L'animateur a sélectionné dans la discussion la phrase relative à la 3e photo :
" Il y a des gens qui mettent un cœur sur la porte comme porte-bonheur. " Cette sélection est arbitraire, ne fût-ce que par le double usage de " porte ", mais le groupe s'y était justement arrêté ! Par ailleurs la phrase avait l'avantage de reprendre une structure qui avait été déjà écrite " il y a des gens qui ", et d'y associer la difficulté travaillée auparavant à l'oral : mettent.

- Révision des graphèmes, à partir de " cœur " et " bonheur : oe, eu, au, ai, oi . . . Cette révision est constante (car là réside un des obstacles majeurs à l'acquisition de fluidité dans la lecture-écriture).
On voit donc comment s'imbriquent : parole, fixation d'une partie de ce qui a été dit par l'écriture, travail plus strictement technique tant à propos de la parole que de sa transcription; point de plages distinctes, mais des entrelacs.

Les moments d'écriture auront aussi permis de marquer sur le cahier :
- ce cœur, on dirait un gâteau,
- à côté de chez moi (la suite " il y a une baraque " a été écrite seulement par les plus rapides.)
rapides),
- à travers le mur (" on entend tout ", idem),
- il y a des gens qui mettent un cœur sur la porte comme porte-bonheur,
ce qui correspond au temps fort du travail de discussion pendant la séance.

On a veillé à la mise en page, une phrase par ligne, précédée d'un tiret, une disposition claire et aérée. De la sorte en feuilletant le cahier il sera possible de retrouver, à l'occasion d'une nouvelle erreur ou d'un flottement dans l'expression, les exemples qui ne seront pas stéréotypés car ils ont été vécus aujourd'hui avec grande intensité.

3. EXPLOITATION DIFFÉRÉE PENDANT LES SÉANCES SUIVANTES

L'animateur prévoit à partir de ses notes et de la bande témoin pour la séance suivante une série d'exercices sur " il y a " / " il y avait ", car il ne lui avait pas été possible de saisir pendant la discussion une occasion pour proposer un exercice rapide. La difficulté d'improviser des exercices en reprenant les termes employés par les étrangers lui a fait préférer la solution d'en préparer " à la maison ". D'autant plus que la question renvoie tant au traitement de " y / en " comme pronoms qu'à la difficulté de fixer l'expression du temps due aux multiples usages du verbe avoir. Il s'agissait donc de reprendre à tête reposée le cahier où étaient notés les exercices proposés jusque-là et de continuer à explorer systématiquement les deux questions sans se limiter à de simples répétitions. De même il n'était pas possible de trouver sur-le-champ des exercices pour bien marquer la différence " j'aime bien quand / j'aime bien que ", et les deux expressions se prêtaient bien mieux à un exercice différé introduit par un rappel de la discussion.

 

 

Enchaînement des thèmes
Les séances suivantes ont été axées sur la maison, à partir de la photo de la baraque. Tout le monde a parlé soit de ce qu'on pourrait appeler la " construction traditionnelle " soit des projets : " faire construire ".

Deuxième séance :
- Vous vous souvenez ? " Il y a des gens qui mettent un cœur sur la porte de leur baraque, comme porte-bonheur. "
- Tour de table.
- Variantes : " Alors, vous avez mis un cœur sur votre baraque ? ", " Vos parents en mettent aussi ? "
- Et puis : " Est-ce que ça vous plairait d'habiter une maison comme celle-là ? "

Le groupe saisit immédiatement la perche typique de la phase de rappel : il exprime ses désirs en matière de logement. La discussion reprend sur les contingences financières dans une perspective de retour au pays. Les corrections immédiates introduisent les corrections différées, ci-dessus en 8. 3.

Troisième séance :

Après rappel des acquisitions des premières séances, le thème a été repris à de la réflexion d'une participante :

" C'est pas possible d'acheter une maison au Portugal, il faut la faire construire ", a dit Mme S. Ce rappel conduit le groupe à considérer l'importance du tourisme au Portugal, senti comme nouvelle forme de colonisation.
Le texte final reprend à la fois tout le thème de la semaine et synthétise toutes les difficultés d'orthographe examinées :
" Dans l'Algarve il y a beaucoup d'étrangers qui achètent des terrains, qui construisent des maisons, il y a même des Allemands qui reprennent des fermes pour les cultiver. "