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9.
Les supports
9.0. INTRODUCTION
Rappelons qu'aucun support n'est
uniquement lié à un stade, mais qu'il a des utilisations
préférentielles.
Nous avons largement présenté
au chapitre 8 l'utilisation de la photo comme support d'animation;
en restant dans le domaine de la parole, nous allons présenter
maintenant d'autres supports qui ont une place beaucoup moins
importante tant pour le nombre d'utilisations (car il suffit
de les présenter trois ou quatre fois) que pour l'étendue
de leur utilisation. S'agissant de supports presque uniquement
oraux (bien qu'on puisse, bien entendu, s'en servir pour aboutir
à un travail écrit), ils seront en fait utilisés
essentiellement dans les deux premiers cycles et ne feront que
de rares apparitions plus tard, alors que les titres de journaux
et les articles prendront plus d'importance au fur et à
mesure que l'on s'approchera du troisième palier du stade
" langue écrite et lue 1 " et, bien entendu,
du stade " langue écrite et lue 2 ". Les exemples
relatifs à ces supports écrits seront présentés
dans les chapitres 14, 15, 16, 17.
Voici la liste des supports qui
seront traités dans ce chapitre :
- la carte géographique,
- les diapositives de voyage,
- les affiches touristiques,
- l'affiche publicitaire, supports visuels,
- la chanson, qui est un support auditif;
- les objets, qui sont des supports particuliers, dont la pleine
utilisation ne peut se faire que dans un cadre très différent.
Nous ferons aussi allusion à la cuisine régionale,
exemple excellent des thèmes de relance.
De fait par les supports, quels
qu'ils soient (images, écrits, enregistrements, objets),
nous voulons seulement susciter la parole des étrangers.
Nous n'avons pas d'abord à leur faire comprendre ces
supports ; ce sont eux qui s'expriment - s'ils le veulent -
à leur propos, notre rôle, second, étant
alors de les écouter.
Les supports choisis
sont des objets courants de la vie quotidienne d'une métropole
industrielle. L'étranger résidant en France
y est donc nécessairement confronté. A défaut
de consulter des études théoriques sur l'espace
symbolique des diverses cultures, l'animateur ne manquera
pas de se méfier de sa propre lecture du support. |
Cette parole des étrangers
et cette écoute de notre part sont évidemment
en relation, elles s'influencent naturellement et il est impossible
de dire de fait, qui parle le premier, à qui. Mais la
différence, centrale pour notre propos méthodologique,
est encore une fois notre refus de présenter un "
message " à signification unique et notre volonté
de présenter un " support " qui permette l'émergence
de la parole. Nous restons volontairement dans le registre de
laparole, non dans celui du discours : d'un côté
l'expérience, que nous valorisons, de l'autre la systématisation
formelle, que nous refusons.
Par conséquent, dans la présentation des supports
qui suivent, notre souci n'est pas leur " sens " tel
que nous pourrions l'appréhender et par la suite l'expliquer
aux étrangers s'ils l'ignorent ou le méconnaissent.
Notre souci est de faire en sorte que l'animation permette aux
étrangers de dire ce qu'eux voient dans ces supports.
L'animateur en discutera - éventuellement - après.
La technique d'animation de la discussion est bien entendu toujours
la même, mais chaque support présente un caractère
spécifique tant du point de vue de l'animation proprement
dite que de l'exploitation que l'on peut en faire. L'animateur
peut s'en servir soit pour varier et renouveler le contenu des
séances, soit pour axer là-dessus une partie entière
du cycle à partir de certains éléments
qui visiblement intéressent le groupe. C'est le cas pour
les affiches publicitaires, souvent, dont la présence
multiforme dans le métro renvoie à la conformité
sociale ou l'impose. Les étrangers y sont pour la plupart
extrêmement sensibles, car ils ne peuvent pas ne pas les
voir.
0.1. ENTRÉE EN MATIÈRE LA CARTE GÉOGRAPHIQUE
Très important, ce support
est utilisé dès la première semaine, comme
" entrée en matière " pour une discussion
dont le but n'est pas notionnel, mais qui vise à lier
connaissance. On choisira une carte à suffisamment grande
échelle pour qu'y figurent le pays d'origine du groupe
et la France (ou alors se servir d'un planisphère et
d'une carte routière). Bien entendu, on peut utiliser
aussi à tout autre moment la carte d'un pays d'origine.
Les étrangers sont en général peu habitués
à lire des cartes. L'animateur pourra localiser, grosso
modo, les villes principales du pays, non seulement pour ceux
qui ne savent pas lire, mais pour matérialiser une vision
d'un pays qu'habituellement les personnes voient d'une toute
autre façon. L'expérience des étrangers
distingue habituellement le haut et le bas de leur pays ou encore
des régions nettement tranchées : plaine, montagne,
savane, bord de mer, forêt.
Si les points cardinaux tels que nous les entendons sont souvent
inconnus, et si donc il ne faut pas les mentionner, sauf cas
d'espèce, les étrangers utilisent d'autres moyens
de référence par rapport à leur propre
région, ou par rapport à la capitale ou une grande
ville qu'ils connaissent ; il faut les faire apparaître.
L'animateur doit donc permettre
par ses interventions une sorte de reconnaissance et de jalonnement
de ce nouvel espace imprimé. La carte est en général
punaisée au mur. Il est opportun que l'animateur fasse
venir les étrangers près de la carte, pour qu'ils
regardent ensemble en valorisant le lieu d'origine. Cela est
une excellente façon de modifier, dès la première
séance, l'immobilité traditionnelle.
L'animateur lance une information
réciproque, sur la région de chacun, sur les voyages
à l'intérieur du pays, et enfin le voyage vers
la France. De cette façon le groupe aura, dès
la toute première séance, une somme d'informations
très importante qui a l'avantage de ne pas être
abstraite, ou scolaire. La carte n'est que le catalyseur de
l'expression du point de vue des étrangers eux-mêmes
sur leur microcosme. On saura ainsi, non seulement que telle
région produit de l'arachide ou des sardines en boîte,
mais aussi comment l'homme qui a participé à cette
production l'a vécu. D'autre part, l'animateur réunit
par la même occasion une réserve de relances qui
donneront du corps à l'enchaînement des séances.
Le berger, l'agriculteur, le fils de pêcheur, l'ouvrier
de la " fabrique ", la couturière, la bru sous
le toit de sa belle-mère sont aujourd'hui amalgamés
dans la masse des travailleurs étrangers, ils sont devenus
ouvriers ou femmes de ménage, et pourtant ils portent
en eux le vécu antérieur, toujours présent,
dans la fierté ou la réticence à en parler,
dans la nostalgie, le silence ou parfois la hargne : et il n'est
possible de répondre à cela que si on le soupçonne
quelque peu.
La première séance autour de la carte et les discussions
de la première semaine sont l'occasion, peut-être
essentielle, pour cette autoprésentation. Bien entendu,
chacun la complètera par la suite, et parfois il la modifiera.
Par ailleurs les membres du groupe découvrent souvent
" matériellement ", on pourrait dire, qu'il
existe d'autres régions que la leur dans leur pays. Ils
s'étudient alors les uns les autres, et l'animateur perçoit
bien qu'il y a là des oppositions qui pour le moment
ne surgissent pas au niveau de la parole, mais qui apparaîtront
immanquablement. Un jour quelqu'un dira : " Chez moi ce
n'est pas ainsi " en sous-entendant : "... et c'est
mieux ! "
Il peut y avoir aussi des " rencontres ", des personnes
qui découvrent une similitude dans l'expérience
antérieure : dans les deux cas le groupe commence de
fonctionner en tant que tel, il y a un vécu commun dont
la carte n'est que l'occasion.
D'un point de vue didactique, la discussion sur la carte du
pays permet à l'animateur de vérifier la bonne
utilisation des formes verbales du passé et de tester
l'utilisation des aspects de temps et de lieu :
- Quand j'étais (habitais) au Portugal, je travaillais
à la ferme de mon père. Maintenant j'habite à
Ivry et je travaille chez X.
- Je n'avais plus de travail là-bas, alors je suis venue
ici . . .
- Pour venir d'Algérie en France, j'ai pris le bateau.
. .
Si nous tenons à présenter
à la fois la carte de la France (ou le planisphère)
et la carte du pays dès la première séance,
c'est pour introduire un principe de contraste qui donne une
forme " tangible " à ici et là-bas,
avant et maintenant. . .
9.2. LES RELANCES : LA CUISINE
RGIONALE
Nous appelons relances les interventions
de l'animateur qui permettent à la discussion de se débloquer,
de repartir et qui, d'une certaine façon, en déterminent
le cours ultérieur. L'animateur sait " quoi "
toucher pour qu'une personne se sente à nouveau partie
prenante ou encore pour que le groupe retrouve un second souffle.
|
Il ne s'agit
pas de faire un cours, mais de permettre aux gens d'affirmer
leurs appartenances locales et d'entamer une discussion
qui permettra à chacun de situer - par la parole
beaucoup plus que sur la carte - les autres.
Il est clair que toute forme d'enseignement de notions
à propos de la projection utilisée pour
dessiner la carte, comme à propos des méridiens
et des parallèles, ne trouve pas son lieu dans
une telle utilisation ; elle n'a de sens que dans une
formation spécifique (stade " mobilité
sociale ", en principe).
|
Nous avons constaté que la
cuisine régionale en est un excellent exemple, car elle
est à mi-chemin entre un support extérieur et
un de ces thèmes fortement chargés d'affect auxquels
presque personne n'arrive à se soustraire. On constate
que ce thème revient souvent dans les discussions : il
est donc important. Les étrangers consolident par la
nourriture un lien essentiel avec la mère patrie et ils
parlent toujours avec plaisir de cet argument. On sait par ailleurs
que parler de nourriture est aussi une habitude bien française.
Ce thème offre donc, surtout dans les premiers temps,
une issue de secours dans laquelle les étrangers s'engouffrent
avec délectation, tant les hommes que les femmes. Les
recettes de cuisine appartiennent à la tradition familiale,
locale.
Chacun s'emploiera avec énergie à expliquer que
le couscous ou la caldeirada de son village sont uniques au
monde et que le cozido de sa mère est le seul digne de
ce nom. Malheur à l'animateur souriant qui rappellerait
qu'à Marseille le principe de réalisation de la
bouillabaisse est le même ou qu'une farine de maïs
peut rendre des services semblables, sous d'autres latitudes,
à ceux du couscous ! Justement, le groupe n'est pas au
niveau des principes formels, d'un savoir abstrait, mais au
niveau des racines d'enfance. . . Le thème peut être
repris indéfiniment avec autant de plaisir, car il ramène
le groupe au pays, à la mère, à travers
la cuisine familiale ou rituelle.
9.3. LES DIAPOSITIVES DE VOYAGE
Tout animateur peut
se procurer des diapositives concernant les pays d'origine des
étrangers, soit qu'il en ait fait lui-même, soit
que des amis puissent lui en prêter. Il va de soi que
toute diapositive n'est pas utilisable et qu'il faut sans aucun
doute faire un tri en fonction de ce que l'animateur sait du
groupe. Il suffit d'en avoir cinq ou dix au maximum que l'on
choisit dans ce qu'elles ont de plus quotidien pour le pays
considéré. Bien entendu, l'oeil du photographe
n'est pas neutre. En tout cas un marché en plein air,
ou un marché couvert, un village montagnard, des HLM
ou des grandes tours, une charrette colorée ou des gosses
regardant une voiture de sport, une femme tissant de la laine
et un chauffeur livreur. .. sont des images qui d'une certaine
façon mettent en lumière des activités
quotidiennes, des " valeurs ", même si elles
sont filtrées par divers choix. En les projetant (cf.
" Codes et rituels "), l'animateur sera presque automatiquement
sollicité par les étrangers qui lui demanderont
où cette photo a été prise, par qui. ..
S'il sait renvoyer les questions
au groupe, il sera surpris de constater qu'après ces
interrogations les membres du groupe ont tendance à s'approprier
des sujets. Il peut arriver que l'un d'eux finisse par dire
qu'il connaît cette femme derrière son étal,
que tel cousin est natif de ce village... Et même on assistera
à un étrange phénomène : bien que
les photos aient été prises par exemple dans une
France rurale, certains étrangers croient y reconnaître
leur pays... Comme toujours, ce n'est pas l'image qui compte
dans notre pratique, mais ce qu'elle suscite : accord ou désaccord
produisent toujours de la parole personnelle.
La discussion s'engage alors et
les lieux et les personnes " reconnus " deviennent
des " c'est comme… c'est pareil à... " On finit
aussi par remarquer des détails qui montrent bien que
par exemple les prétendues images du pays d'origine ne
peuvent pas en être, choses et personnes n'étant
pas pareilles.
La discussion est de même type que celle qui a lieu à
partir des agrandissements photo en noir et blanc, à
cette différence près que bien souvent les étrangers
valorisent fortement cet apport visuel qui est " comme
du cinéma " et dont la taille importante, avec les
conditions de projection dans la pénombre, favorise une
série de monologues. Par conséquent, l'utilisation
de ces diapositives est utile la première ou la deuxième
semaine, pendant le temps d'adaptation des uns aux autres et
du groupe à l'animateur. On a alors parfois intérêt
à passer par ces moyens techniquement assez élaborés
et qui donc créent une certaine distance, permettant
de parler sans se regarder dans les yeux en termes de spectacle
(télé ou cinéma).
Plus tard ces diapositives, moins
nombreuses (trois ou même deux), permettent de traiter
plus à fond un cas quelconque : une bananeraie, un chantier
important... car elles ont été choisies en fonction
d'une discussion précédente et servent ainsi à
la relancer et à l'approfondir.
9.4. LES AFFICHES TOURISTIQUES
Les affiches touristiques sont à
proposer quand le groupe commence à être soudé,
à avoir envie de parler sans écran, à aller
au fond des nombreuses dimensions d'un support.
On les utilise donc après quelque six semaines de travail
et on peut continuer à s'en servir jusqu'à la
fin du cycle tant au stade " langue parlée "
qu'au stade " langue écrite et lue 1 ". Les
services culturels des ambassades ou les bureaux de tourisme
donnent avec une relative facilité de grandes affiches
touristiques ; après avoir servi elles pourront rester
au mur pour décorer la salle.
Elles provoquent des discussions
très riches et très différentes de celles
produites par les agrandissements ou les diapositives, car elles
contiennent à travers l'image un message publicitaire
: l'image est orientée dans un sens.
Parfois ce message est renforcé non seulement par le
nom du pays imprimé en gros caractères, mais par
un slogan. Conjugaison de deux langages, photographique et publicitaire,
elles sont pour les travailleurs étrangers l'image ambiguë
de ce pays qui est le leur sans l'être, ce pays qui appelle
les riches touristes et qui ne nourrit pas ses natifs.
Au cours de la discussion, il faudra donc chercher à
approfondir ces thèmes antagonistes et apprendre à
lire l'affiche au-delà de l'adhésion " oui,
mon pays est joli " ou du rejet " ils mettent des
ânes sur les photos, comme pour nous faire honte ! "
que les étrangers manifestent dès l'abord.
Une pin-up de type scandinave pose
en maillot de bain devant un moulin à vent; un seul mot
au-dessous : PORTUGAL. (l'affiche, comme la discussion, date
d'avant le 25 avril 1974.) Des Portugais diront : " Chez
nous les filles sont belles, vous voyez ! " et c'est vrai
que les filles sont belles au Portugal comme ailleurs, mais
pourquoi le photographe a-t-il cru bon de choisir une fille
blonde pour la faire poser là, à côté
du moulin ? En procédant par approches successives, le
groupe arrivera à sa propre lecture de l'affiche et des
arguments publicitaires.
L'animateur a travaillé par
contrastes et oppositions, même si l'affiche semble n'avoir
qu'une seule " entrée " (vacances). Ce travail
se fait en introduisant un deuxième terme qui contraste
avec le sens immédiatement perceptible. Sur cette affiche,
un groupe portugais du stade " langue parlée"
a réalisé le parallèle suivant (oralement)
:
|
MOULIN
|
PIN-UP
|
|
1
|
|
vieux, temps ancien
technique primitive
femmes à la maison
pas de vacances
|
époque moderne
mode/monde technique
le sexe : les coutumes
ont changé pour les femmes
vacances : maillots
de bain
|
|
2
maintenant
|
|
moulin / musée
: on paye pour visiter
|
belle femme de type
étranger (il faut avoir de l'argent)
|
|
3
beauté
argent
Portugal pour touristes
|
La conclusion - toujours orale -
est que le Portugal est bradé avec ses moulins à
des gens qui n'ont pas l'allure portugaise, des touristes donc.
Parallèlement la constatation que, pour les femmes jeunes,
les coutumes ont changé et que les migrants aussi vont
à la plage - mais ce n'est pas la même - quand
ils sont en congé.
L'animateur a marqué au tableau
le schéma et distribué à la séance
suivante une photocopie pour un travail de reconnaissance de
mots-signaux et de lettres (cf. chapitres 13 à 15). On
pourrait également travailler sur les formes, les masses
(cf. chapitre 14) de l'affiche en y retrouvant un équilibre
semblable à celui du schéma. On trouvera un exemple
approfondi dans la description du support suivant, analyse de
l'affiche publicitaire française.
En effet le deuxième terme de référence
est toujours présent, dans l'exemple l'opposition entre
modernité et tradition. Ainsi, par exemple, une affiche
représentant un village ancien pourra être confrontée
à une ville que tout le groupe connaît ; une procession
religieuse pourra être comparée à une manifestation
(l'animateur a été surpris par le rapprochement
. . .).
C'est toujours à partir du mécanisme du contraste
que la discussion prend un sens. Contraste entre ce qui est
explicite et ce qui n'est pas explicité ; ce " non
dit " peut être expliqué rapidement si l'animateur
permet au groupe de dire " ça me fait penser à
. . . ; moi par contre. . . ".
- M. X dit que chez vous les processions étaient des
prières pour avoir une belle moisson et Mme Y a dit que
cette affiche lui a fait penser à une manifestation pour
réclamer des salaires plus élevés. Bon,
qu'est-ce que vous en pensez, où est la différence
? Où est la ressemblance ?
Avec un groupe non scolarisé, il faudra faire des synthèses
partielles, mais fréquentes, pour resituer le débat
et relancer la discussion pour l'approfondir.
Avec un groupe faiblement scolarisé il est facile de
schématiser au tableau, quitte à distribuer des
schémas par la suite, puisqu'on ne peut pas s'attendre
à ce que tout le monde copie exactement.
Les affiches devront contenir des images faisant allusion à
la vie quotidienne : statues, sculptures ou tableaux ne sont
pas adaptés car ils ne facilitent guère la discussion
d'expériences . . .
9.5. LES DIAPOSITIVES REPRODUISANT
DES AFFICHES PUBLICITAIRES
Pour des indications générales
sur la prise de vue, les sujets et les publics, se reporter
au chapitre " Codes et rituels ". Généralement,
nous présentons chaque support comme un tout, qui a des
applications particulières, mais qui n'est pas spécifique
d'une progression ; il n'est pas disposé sur une ligne
idéale allant du simple au complexe, car cela serait
fondamentalement contradictoire à la totalité
de notre démarche.
La cigarette Gallia
L'exemple qui suit, analyse de l'affiche
de la cigarette Gallia, " A nouveau pouvoir sentir l'odeur
du petit matin… ", est basé sur un travail fait
avec des Maghrébins analphabètes à la 80e
heure du stade " langue parlée " ; ils venaient
à peine d'aborder la préparation à la lecture-écriture,
plus pour répondre à leurs désirs que comme
partie intégrante du stade : nous avions obtenu pour
ce groupe 240 heures consécutives (voir p. 97).
On fera mention aussi d'un certain
nombre d'observations sur le même support issues d'un
groupe composé d'Africains noirs qui suivaient un stade
" langue écrite et lue 1 " et qui en étaient
également à la 80e heure ; ce groupe lisait donc
sans difficulté le slogan publicitaire. Ces indications
montrent bien que le même support permet un travail adapté
à des groupes différents. Pour des indications
sur l'utilisation de la composition graphique de l'affiche,
et ses implications au niveau de la préparation à
l'écriture, cf. chapitre 14.
PREMIERE SÉANCE :
Présentation d'une série
de diapositives
Pour créer l'ambiance et
commencer la discussion, on a présenté six diapositives
différentes (alimentation, habillement, tabac...) afin
que le groupe choisisse. Le groupe visionne les affiches :
- au stade " langue parlée ", l'animateur lit
à haute voix les slogans ;
- au stade " langue écrite et lue 1 ", les
étrangers liront immédiatement; ne pas s'y attarder.
Éventuellement reformuler
si une difficulté d'intonation empêche la compréhension
des autres. Pendant que défilent les diapositives :
" Regardez, qu'est-ce que vous en pensez ? " (Il ne
sert à rien de demander " qu'est-ce que c'est ?
" On attend en revanche un commentaire fait par les étrangers).
L'animateur ne donne pas son opinion car elle n'a aucun intérêt,
ce sont pour l'instant, les étrangers qui doivent choisir
: " c'est vous qui savez ce qu'il faut en penser. "
Deuxième et éventuellement troisième passage
des diapositives, pour les remettre en mémoire et choisir
celle dont on va parler.
Cela suppose que l'animateur possède suffisamment la
technique de l'analyse de l'affiche pour ne pas vouloir à
tout prix imposer la " préparation " qu'il
a réalisée à la maison pour telle affiche
particulière. C'est le groupe qui choisit. Pendant ce
choix, prêter l'oreille aux différences culturelles
qui apparaissent dans les négociations entre les membres
du groupe (il est inutile que le groupe négocie avec
l'animateur).
Ce travail de présentation
et de choix dure cinq minutes. Remarquons que la phase de présentation
est aussi une phase d'appropriation où deux systèmes
culturels sont implicitement confrontés. Le système
dominant (pour lequel par exemple les tons bruns de la forêt
et des fougères renvoient au tabac de l'affiche Gallia)
et le système dominé qui ne voit, dans le paquet
de cigarettes se détachant en premier plan sur le fond
de la forêt, qu'un rectangle clair (dans la forêt)
et qui renvoie à une pierre tombale; ou encore le ciel
clair du matin qui est réinterprété comme
un ciel blanc annonçant l'orage provoqué par la
chaleur. . .
Ce qui importe, en phase de présentation,
est que les réactions des étrangers soient les
plus spontanées possibles pour qu'apparaissent leurs
interprétations culturelles.
Pendant cette phase l'animateur :
- note les contenus (non la syntaxe) pour s'en servir pendant
la discussion qui va suivre immédiatement ;
- enregistre les discussions qui serviront, à la séance
suivante, à proposer des exercices ;
- exploite toutefois comme d'habitude sur-le-champ certaines
performances par des tours de table.
Parler à propos de l'affiche
: la différence culturelle
(La diapositive reste toujours sur
l'écran). L'animateur demande d'approfondir les observations
faites pendant la présentation.
" Dites encore une fois ce que vous pensez de l'affiche!
"
(Éventuellement relancer individuellement à partir
des notes prises pendant la présentation et les discussions
pour aboutir au choix.)
C'est à ce moment que, dans
ce groupe mixte, Mme Aït Khelifa, qui avait déjà
manifesté quelque réticence, vite éteinte
par la pression des autres, éclate (nous reformulons)
:
- Moi, cette affiche me fait peur ! cette pierre blanche, là,
elle me fait penser à une pierre tombale. Ce ciel blanc
me fait peur aussi, c'est l'orage qui vient !
Qu'est-ce à dire ? On voit
en Algérie et au Maroc de ces pierres blanches à
l'ombre rousse des chênes-lièges, isolées
parfois, elles sont la tombe d'un saint homme auquel on voue
un culte. . . Et le ciel clair du petit matin, vapeurs azurées
pour nous, n'existe pas sous ces latitudes où un ciel
pâle est menaçant et où l'air accablant,
subitement immobile, annonce l'orage.
Assaillie par les autres, les jeunes
qui savent " lire " les images culturelles, Mme Aït
Khelifa s'est excusée... Les vieux se taisaient. C'est
à ce moment que l'animateur relève la différence
culturelle et la souligne, en la considérant comme une
valeur. La considérer telle signifie simplement demander
des explications, des précisions (en excluant des déclarations
de principe du genre " vous êtes aussi intelligents
que nous "). Ainsi soutenue, Mme Aït Khelifa a dit
à nouveau que cela lui faisait peur.
|
Une hyper-valorisation
de la différence culturelle née d'une
demande très pressante de l'animateur qui a "
faim d'exotisme" aboutirait à une "
fermeture " des étrangers, car ceux-ci souvent
s'en méfient ou valorisent le modèle de
la culture dominante (en dévalorisant sciemment
celui de leur propre culture). La solution est dans
la manifestation d'un intérêt réel
et non " possessif ".
|
La valorisation se
fait donc par l'intérêt que l'animateur porte à
un des discours possibles sur l'affiche, et par un temps de
parole suffisant. Par le fait même on reconnaît
que ce discours particulier n'est pas " hors sujet ".
Les étrangers en sont les premiers surpris ; se reproduit
alors entre les jeunes d'un côté et les vieux de
l'autre le même phénomène de négociation
mentionné plus haut : ils s'expliquent entre eux, parfois
vivement, comme si certains étaient considérés
fautifs de ne pas reconnaître immédiatement et
exclusivement dans les éléments étalés
sur l'affiche les " normes " de culture françaises.
L'exemple que nous
donnons ici est loin d'être l'exception, il est au contraire
la règle : les étrangers réinterprètent
selon leurs modalités non seulement nos " messages
" (films, affiches, tracts. ..) mais surtout notre système
de relations sociales. Ainsi, par exemple, un médecin
devrait être moins considéré qu'un vétérinaire,
alors que c'est le contraire, remarquent-ils explicitement,
car ce dernier soigne et guérit des bêtes qui n'ont
pas l'usage de la parole. La tâche du médecin étant
bien plus simple, on ne voit pas pourquoi il en tire un tel
avantage social.
Ce n'est pas par un exposé basé sur une argumentation
" rationnelle " que l'on modifiera le décalage
entre la perception de l'ordre unitaire du monde de ces jeunes
Peuls et notre classification séparant ce même
monde en êtres de nature (animaux) et êtres de culture
(humains).
Avec des Portugais
naturellement, les choses ne sont pas aussi tranchées,
et encore moins avec des Yougoslaves... Mais des réinterprétations
foncièrement différentes resurgissent à
l'occasion de la relation à l'argent, du mariage, du
rôle des vieillards, de l'éducation des enfants.
. .
Le recensement
visuel
Après cette
phase approfondie, l'animateur demande qu'on observe dans le
détail l'affiche. Les étrangers énumèrent
en vrac les éléments visuels de l'affiche : "
arbres, herbes (fougères), ciel blanc, paquet, fenêtre
(soleil), marron, campagne. . . " L'animateur :
- inscrit au tableau (si le groupe peut lire),
- note sur son cahier ces éléments pour les organiser
en schéma ensuite.
Certains membres
du groupe liront ou reconnaîtront globalement des mots
comme Gallia, filtre. L'animateur suggère au groupe la
correspondance des trois plans graphiques de l'affiche :
- forêt > cadre
- paquet > centre
et dans le centre: - paquet > (fenêtre) > forêt
> soleil
Il fait remarquer que ces éléments sont l'un dans
l'autre (qu'ils convergent).
Le groupe découvre
l'articulation des niveaux de discours de l'affiche.
La conclusion, et
ce n'est pas l'animateur qui la suggère, est que ces
trois images se renvoient l'une à l'autre, le groupe
la découvre :
- Z. dit : " Herbe (fougères), tabac, marron (brun),
c'est la terre, le travail, un jardin abandonné "
(le sous-bois lui fait cet effet). Le groupe est d'accord, cela
signifie que au moins deux des trois images sont perçues,
et que l'affiche " fonctionne " : la liaison qu'elle
voulait suggérer est perçue par les étrangers
qui eux aussi sont des acheteurs potentiels.
- B. (qui ne fume pas) dit : " Fenêtre-soleil, forêt,
promenade... celui qui ne fume pas, il se mettra à fumer
s'il aime la campagne, parce que la cigarette c'est comme la
forêt. "
Cela revient à dire que les trois images sont perçues,
et que le mécanisme de l'affiche est désormais
démonté par les étrangers eux-mêmes.
- L'animateur intervient
pour résumer et formaliser à un autre niveau de
langue.
" L'affiche veut dire que cette cigarette est égale
à une promenade en forêt. "
De cette manière il n'impose pas ; il reformule l'unanimité
d'interprétation qui se dégage du groupe.
L'animateur face
aux étrangers : des références culturelles
spécifiques.
Entre temps on a parlé de la nocivité du tabac,
des impôts sur ce dernier. . . ce qui permettra de dégager
de nouveaux thèmes de discussion. L'animateur fait aussi
d'autres propositions qui ne sont pas nécessairement
aussi bien accueillies. Il a fait remarquer que les deux cigarettes
qui sortent du paquet renvoient elles aussi à l'arbre,
elles sont droites et épaisses comme des troncs. L'équation
du langage populaire est réalisée graphiquement
et sémiotiquement au sens où l'arbre plonge dans
la terre, dans ce qui est dense (les fougères...) et
accède au ciel comme la Gallia qui, par le filtre, est
une distillerie. . . Mais la suggestion n'a pas été
relevée, soit que :
- la diapositive ne mette pas assez en relief ce détail
(mauvaise prise de vue) ;
- la position oblique (lignes de fuite) nécessairement
réalisée en deux seules dimensions, ne suggère
pas aux étrangers la tridimensionnalité que nous
sommes habitués à y voir, et de ce fait les deux
cigarettes restent invisibles. Les " voir " supposerait
que les étrangers auraient intégré les
schémas de la perspective italienne (occidentale), alors
qu'il existe d'autres perspectives, dont les règles sont
tout autres ;
- la disproportion (échelle réelle non respectée
entre arbre et cigarette) soit trop évidente au niveau
de leur expérience quotidienne et que - comme manquent
les connaissances des règles associatives visuelles occidentales
(le montage) les étrangers ne soient pas préparés
à admettre que ce qui n'est pas vrai en " nature
" peut l'être en " peinture ".
Enfin il y a aussi
des propositions que l'animateur ne fait pas, bien qu'il y ait
pensé :
- image : fumer Gallia, c'est respirer le petit matin, à
laquelle répond le
- texte : la Gallia n'est pas nocive, elle n'abîme pas
l'odorat.
Le contenu antipollution est donc présent : la forêt
fabrique de l'oxygène, la Gallia-tronc aussi, on ne pollue
donc pas en la fumant, ni on ne se pollue. Le front de la culture
(le fumet de la culture) rejoint la nature.
Cette interprétation est assez tentante pour l'animateur,
mais il ne faut pas oublier que, à l'époque, le
problème de la pollution n'intéressait guère
les étrangers ; si bien que ce thème n'a pas été
proposé, même s'il était fort présent
à l'esprit des animateurs.
|
ANALYSER PLUSIEURS IMAGES
DU MÈME CHAMP SÉMANTIQUE
Il serait
intéressant d'analyser plusieurs images du même
champ sémantique :
Les cigares Campanella " pour être mieux
quand on est bien " ; la cigarette Flint qui "
n'est pas faite pour les beaux cow-boys "
Mais cela demanderait trop de temps et donnerait une
importance excessive à ce travail.
En poussant la méthode jusqu'à ses limites
naturelles, analysant donc cinq ou six variantes dans
le champ " tabac ", on pourrait sans doute
aboutir à des résultats meilleurs avec
les étrangers dans le sens d'une analyse plus
profonde des mécanismes de la société
où ils produisent. En tout cas, les étrangers
se passionnent même pour ces modestes essais,
car ils disent ce qu'ils pensent de notre rapport à
l'argent et à la mort.
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Lecture-écriture
(pour mémoire)
- Lecture de quelques-uns
des mots inscrits au tableau (ou reconnaissance de lettres,
l'animateur utilise ce que certains membres du groupe avaient
relevé) ;
- écriture
ou copie (selon le stade) d'un ou deux mots inscrits au tableau;
- utilisation des dominos (selon le stade) ;
- lecture du slogan, qui introduit.
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L'IMPACT
DE LA PUBLICITÉ ?
Il semble
que les Maghrébins âgés ne soient
pas touchés outre mesure par la publicité
; ils la ressentiraient comme couleur, décor,
sans trop la lire (d'ailleurs cela leur serait malaisé)
; en fait ils ne participent qu'imparfaitement à
cet aspect de la société de consommation.
Nous avons constaté, dans ce domaine comme dans
d'autres, une différence profonde entre jeunes
et vieux émigrés.
Il semble que les Portugais " consomment "
totalement la publicité, ils l'accepteraient
sans aucune critique, leur volonté d'identification
avec le modèle culturel dominant les pousserait
à le valoriser. Ils n'ont peut-être pas
développé ces " anticorps "
que sont l'indifférence et la passivité
opposées par les consommateurs français.
Mais ces anticorps existent-ils vraiment ?
Il semble que les Africains partagent l'acceptation
des Portugais sans pour cela vouloir ouvertement s'approprier
les valeurs culturelles qu'elle sous-entend : ils réinterprètent,
en fait, selon leur propre culture ce qu'ils regardent
attentivement.
Aucun étranger ne se soustrait, par une hypothétique
vertu d'" étrangéité ",
à l'impact de la publicité. Il en a une
compréhension en " dents de scie ",
due souvent à la T V qui est un puissant support
(la presque totalité des Maghrébins du
premier groupe la possédaient ou la regardaient).
Il y a presque autant de degrés dans la compréhension
du message publicitaire que d'individus. Dans ces conditions,
il ne reste probablement qu'à ignorer cet argument
dans les discussions ;
- le juger en bloc à partir d'une évaluation
morale;
- l'analyser dans son fonctionnement et ses constructions.
Nous choisissons le troisième parti, sans oublier
qu'il est aussi un écran. l'animateur propose
et essaie de ne pas imposer. Si on fait confiance à
la créativité du groupe il en sort des
choses étonnantes.
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L'analyse de la disposition graphique (le projecteur
est arrêté seulement maintenant). On situe les
éléments :
- GALLlA en majuscules, au centre du paquet,
- le paquet est à son tour au centre de l'affiche,
- filtre . . .
Pour l'instant on discute sur la notion : " Où voyez-vous
des filtres, il y en a dans l'usine ? Qu'est-ce que c'est ?
" Rappel de la réalité du travail.
- . . . caporal léger
- GALLlA
- à nouveau
- l'odeur.
L'expression figée "
à nouveau " (très peu productive en tant
que structure, mais relativement fréquente dans le langage
parlé) est alors expliquée en la contrastant avec
" à jamais ".
" L'Algérie est à jamais libre "
- " L'Algérie est à nouveau libre. "
Mais il n'est pas question de s'alourdir sur cet usage. . .
et on fait appel aussi à " encore une fois "
pour expliquer et éliminer rapidement cet écueil.
Analyse sémantique
d'une partie de la série centrale
Tous ces éléments lexicaux du champ sémantique
" tabac " se répartissent en deux séries
: NATION - ARMÉE
- restons Français, dans notre odeur du petit matin ;
mais
- restons Français, l'arme au pied, la virilité
signifiée par le tabac. Mais on est en période
de paix : caporal léger.
|
NATION
Française
Gauloise
Parisiennes
Royales
|
ARMEE
Fontenoy
Caporal
Troupe
Voltigeur
|
Il propose oralement les séries
mais le groupe maghrébin n'a pas du tout suivi : bien
qu'on ait suggéré que Gallia allait avec France
par le truchement de Gauloise et que Caporal allait avec armée,
la relation entre la série nation et la série
armée n'a pas paru évidente. On est donc revenu
à un :
Ébauche de formalisation
L'animateur fait remarquer tous les éléments qui
se trouvent en colonne dans la zone centrale délimitée
par le paquet : la colonne qu'il " faut " regarder,
celle vers laquelle converge toute la construction de l'affiche.
L'animateur matérialise cette colonne sur le tableau,
et indique que tout le nœud de la question est là : "
Nouveau, odeur, filtre... tout est là, c'est dans la
même colonne, le même bloc... ce qui est important
est situé dans l'espace du paquet. "
A ce moment l'approbation du groupe n'est pas franche, le "
maître " ne peut pas se tromper, mais ce qu'il dit
n'est pas évident. . .
On est en train de faire remarquer le système des coordonnées
verticales et horizontales qui guide la totalité de l'affiche.
Plus exactement, les étrangers sont introduits depuis
longtemps dans ce système, mais ce travail - comme la
préparation à l'écriture, comme les dominos.
. . - est une formalisation, une tentative de tirer au clair
des principes implicites, mais qui sont loin d'être universels.
(cf. chapitre 14
" La mise en page ").
Il n'était pas opportun d'imposer une réflexion
à laquelle ce groupe n'était visiblement pas prêt.
En revanche dans un groupe de stade " langue écrite
et lue 2 " - multinational - les étrangers ont eux-mêmes
fait allusion au
" chapeau" (casque) qui se trouve dessiné sur
certains emballages conjointement à la mention "
caporal ", et ce fut l'Algérien qui ajouta à
la série " Gauloise " l'élément
" Disque bleu ". Toutefois ce groupe non plus n'était
pas en mesure de relier Gallia à France et d'aboutir
aux deux séries.
L'élargissement du champ sémantique tabac, ayant
été refusé on a :
- dégagé l'équivalence " à
nouveau " " encore une fois " (recommencer) ;
- assuré la compréhension du syntagme " petit
matin " ;
- repris le travail sémantique à partir de "
léger" et " petit " :
" Léger " va avec " petit ", suggère
l'animateur. Le groupe accepte cette proposition : il commence
en disant que tout cela est léger, petit, donc agréable
; air pur du matin, odeur du matin, fraîcheur. .. On retrouve
donc un point de contact qui permet d'avancer car les étrangers
reprennent la parole.
Les étrangers du stade " langue 2 ", Africains,
proposaient : " petit matin " " petit déjeuner"
" cigarettes, tranquille ; quand tu ne vas pas au travail
! "
C'était la saveur de trop rares petits déjeuners.
La formule " air pur " permet de revenir à
la notion de " filtre " :
Filtre = air pur
air pur = forêt.
Mais il s'agit en fait du filtre d'une cigarette, le schéma
sera alors :
cigarette > filtre > forêt
et comme conclusion de cette phase, Z dit :
" Si tu fumes une Gallia, c'est comme si tu allais au paradis
! "
L'ironie de Z est parfaitement
perçue, mais comme parmi les participants il y a des
croyants, la discussion s'instaure car il y a des choses avec
lesquelles on ne plaisante pas. . .
On assiste à nouveau au
phénomène de la " différence culturelle
", l'échange se fait en français et l'animateur
n'intervient pas. Il se lève et reprend le travail au
tableau.
Le travail d'écriture (copie) (cf. supra)
Fin de la première séance. 90' de travail effectif.
DEUXIÈME SÉANCE
Remise en mémoire de
la discussion de la séance précédente.
La diapositive circule de main en main, on la regarde en transparence.
Contrôle-lecture de ce qui avait été écrit
sur le classeur dans les moments de fixation de la séance
précédente.
L'animateur synthétise par
un tableau en trois colonnes ; tous les éléments
sont fournis par le groupe qui répond à la question
: " Qu'est-ce qu'il y avait ? " " Qu'est-ce qu'on
avait dit ? "
Copie du tableau
Étant donné le niveau du groupe, pendant la phase
suivante de l'écriture-lecture, on ne copie pas "
fougère, promenade ". Mais chacun a dit s'il connaissait
les fougères ou pas (région d'origine), leur odeur.
En décrivant la forêt on avait demandé :
" Couleurs chaudes ou couleurs froides ? " Il n'y
avait eu aucun problème de compréhension.
Cette phase permet de visualiser
l'analyse orale et de la synthétiser; toutefois le tableau
suppose une lecture particulière. En effet :
- une phrase coiffe trois colonnes,
-les colonnes se lisent de haut en bas,
- deux flèches de sens contraire convergent
vers la colonne centrale,
- une dernière phrase (avec une éventuelle variante)
synthétise le tableau.
Le problème n'est pas de chercher un schéma plus
simple, le fait est que tout schéma met en jeu un métalangage
typiquement occidental (il existe sans doute d'autres schémas
et métalangages dans la culture d'origine des étrangers),
qui se superpose à la discussion.
Il s'ensuit que malgré la consigne ("copiez tel
quel") certains étrangers ont copié "
tout à la suite", car ils ne voyaient pas l'agencement
global, parcouru par de multiples vecteurs. Cet aspect de la
question sera repris dans le chapitre 14 ("Mise en page
").
Dans le cas concret cela peut vouloir dire :
- que certains étrangers n'avaient pas compris le rappel
du début de la deuxième séance, en vue
de remettre en mémoire le travail fait,
- que tout un sous-groupe ne maîtrisait pas assez les
" codes" et la " préparation à
la lecture-écriture" qui font pourtant partie intégrante
du cycle d'enseignement.
La vérification de ces différentes hypothèses
ne peut pas être faite à l'instant (fatigue, ennui.
. .), mais elle le sera en réemployant ce support après
une semaine d'intervalle, en choisissant naturellement une autre
diapositive. Pour que l'exercice ait sa valeur d'analyse de
notre système culturel, il doit être effectué
au moins 3 fois par cycle.
Pour mémoire : corrections-renforcement
différés
Exercices de morpho-syntaxe issus de la bande enregistrée
lors de la première séance et des notes de l'animateur.
Lecture : cf. supra.
Conclusion
Cette synthèse ne prend qu'une trentaine de minutes.
Suit une discussion sur un thème dérivé:
taxes et impôts indirects.
Ne pas introduire d'autres éléments d'écriture
et lecture mais réviser ce qui a été fait,
avec des dominos par exemple.
Deux séances paraissent nécessaires pour
ne pas limiter :
- le temps de parole sur la différence culturelle et
l'appropriation ;
- la recherche commune sur la signification ;
- la construction de l'affiche dans le pays de production ;
- la synthèse-rappel ;
- la formalisation par le schéma.
Par ailleurs, il faut garder trente minutes de fixation par
séance (lecture - écriture, en fait copie à
ce stade), et pour effectuer les correctiorns morpho-syntaxiques
immédiates et différées.
TROISIÈME SÉANCE
La troisième séance
est une séance de vérification des acquisitions
à laquelle on consacre environ quarante-cinq minutes,
en réutilisant les mêmes structures, et certains
éléments lexicaux, mais en discutant sur un thème
tout à fait différent.
L'animateur n'est pas lié
à la première et à la deuxième séances,
il entreprend une discussion sur un autre thème, mais
il propose des exercices et des tours de table en fonction des
performances des deux séances précédentes.
Cela suppose, comme on l'a vu au chapitre 7, qu'il ait noté
ces performances et qu'il en retrouve la structure sous le matériel
différent de cette troisième séance.
Naturellement, le thème
n'est pas totalement étranger au sujet, il reste dans
le même champ de préoccupations : ici, il s'est
agi de la publicité en Algérie, et plus généralement
de la consommation, achat effectué en fonction de l'argent
et du réseau de distribution.
Le but de la troisième séance
est donc de repérer tout ce qui peut reconduire, linguistiquement
parlant, au travail des deux séances précédentes,
de façon à faire ressortir la continuité
: " Tenez! il y a là quelque chose que nous avons
déjà vu..." Dans ce cas le tour de table
est fonction du renforcement des performances, essentiellement,
et non de leur correction.
Pour les groupes qui en sont, comme
c'était le cas, à une phase de préparation
à l'écriture et à un début de manipulation
des dominos, on reprendra pendant quelques minutes cette manipulation
en plus de la copie.
Une personne au tableau refera
le schéma général de synthèse, en
veillant à la qualité graphique de l'exécution.
9.6. LA CHANSON ENREGISTRÉE
L'utilisation de la chanson pendant
les séances est traversée par un grand nombre
de contradictions qui en font, si on arrive à les résoudre,
un excellent moyen d'entente, chacun ayant compris ce que l'autre
veut dire. Pour s'en rendre compte il suffit de suivre pas à
pas le processus.
L'animateur apporte un enregistrement
sur cassette et dans tous les cas il choisit une chanson parmi
celles qu'il aime lui-même, quitte à ne pas en
choisir une trop " difficile, poétique, engagée.
. . "
Cette chanson peut être nationale ou étrangère,
et elle est présentée dans l'espoir de faire plaisir
à l'autre, au groupe.
Mais l'animateur et les étrangers ne valorisent pas forcément
le même type de chansons, si bien que dans le cas d'une
chanson nationale, La Montagne, de Jean Ferrat, les étrangers
écouteront poliment en disant à la fin : "
C'est joli, mais nous, on préfère Mireille "
et dans le cas d'une monodie kabyle de Marguerite Taos Amrouche,
les étrangers diront : " Oui, c'est très
joli, deux ou trois seulement d'entre nous comprennent ce que
ça veut dire, on aime mieux Oum Kheltoum. "
La réciproque est vraie:
les étrangers stimulés par l'animateur apportent
leurs disques, et ce sera un Adamo ou un Enrico, et l'animateur
dira: " Oui, ce n'est pas mal, mais moi j'aime bien Guy
Béart ".
Ce qu'il y a d'étonnant dans ces échanges, c'est
qu'ils continuent. Le disque est suffisamment entré dans
les mœurs pour qu'à la différence des agrandissements
photo, des affiches et même des diapositives de voyage,
les étrangers puissent presque toujours offrir quelque
chose d'équivalent en échange, si bien que celui-ci
peut continuer dans le temps.
Exploitation : stade " langue parlée
La première difficulté est d'écouter une
chanson pendant une période de travail scolaire.
Les étrangers considéreront
ce support comme une bizarrerie de la part de l'animateur: "
Tiens, c'est pour danser" disait Mme A en essayant de découvrir
pourquoi l'animateur avait eu l'idée d'apporter une chanson
des îles du Cabo Verde : " Non, ce n'est pas pour
danser, c'est pour voir ce que ça dit, et le dire en
français. C'est plus agréable de travailler en
musique, non ? " Mme A interloquée attendait la
suite de la séance, pour voir. Les étrangers font
toujours confiance à l'animateur ; il est important de
leur montrer tout de suite que ce n'est pas un jeu, mais un
travail réel. La première constatation en ce sens
est la découverte des paroles : c'est une autre forme
d'écoute que celle que l'on fait à la maison,
par exemple. Il faut saisir le sens de l'histoire contenue dans
les couplets. Les étrangers en sont souvent surpris ;
tout en les fredonnant parfois ils ne les ont pas écoutés
; les commentaires fusent. On écoute deux ou trois fois
pour savoir de quoi il s'agit.
On discute ce contenu, et cela
renvoie immédiatement à d'autres chansons, à
d'autres préférences. Cela permettra aux étrangers
d'apporter leurs chansons. On écrit, à partir
du deuxième palier, un mot ou deux qui résument
la chanson. On revient, par le tour de table, sur l'une ou l'autre
phrase de la chanson : surprise, une chanson alors " sert"
à quelque chose, même " à l'école
".
C'est un support qui peut être présenté
à partir de la troisième ou quatrième semaine.
Exploitation stade " langue
écrite et lue 1 " A présent, non seulement
on écoute et on discute, mais on relève les couplets
des chansons françaises, on les écrit et on les
commente. On aboutit à des reformulations, soit que le
groupe estime qu'on peut dire mieux, soit qu'il brode sur le
thème, soit qu'il décide de faire tout autre chose
à partir du thème, en prenant le contrepied.
Exploitation stade " langue
écrite et lue 2 " Après écoute,
on dégage les grands thèmes de la chanson, on
discute et on couche sur papier le résultat de la discussion
ou les opinions personnelles.
On traduit les chansons étrangères et ce travail
est passionnant car il fait surgir les valeurs poétiques
que les étrangers attribuent au lexique français
qu'ils connaissent. Il ne s'agit pas d'un travail abstrait sur
les synonymes ou les parasynonymes, mais de quelque chose qu'ils
veulent appréhender ou transmettre.
Conclusion
Ce support peut être employé
souvent pour un total de six ou huit séances selon la
quantité d'éléments qui apparaissent dans
la discussion ou dans un travail d'écriture et de réécriture.
Pourtant la chanson est considérée comme un délassement,
certains étrangers peuvent en être dérangés
: il ne semble pas qu'on puisse l'utiliser avec plus de fréquence.
Cela pose le problème de savoir si les cours doivent
rester limités à l'utilisation. du "papier-crayon"
ou s'il n'y aurait pas des possibilités de se servir
autrement de sa voix et de son corps. Rien ne s'oppose à
l'expérimentation, mais les conditions générales
sont loin d'être favorables.
9.7. OBJETS
Remarques générales
En ouvrant ce paragraphe nous sommes
partagés entre le désir de fournir un grand nombre
d'idées aux animateurs et la crainte de favoriser une
sorte de dispersion, par la surabondance des supports possibles.
Disons en tout cas que dans le cadre des cycles uniquement centrés
sur la langue, qu'elle soit écrite ou parlée,
ce support ne peut pas prendre toute son importance, car il
fait appel beaucoup plus que les autres à la réalité
de la production extérieure au cours. Il serait par contre
à sa place, dans un enseignement portant sur l'objet-technique.
Nous allons en tout cas l'examiner d'abord dans son utilisation
didactique dans un cours de langue ; ensuite nous proposerons
une série de remarques sur les implications d'un tel
usage.
Le support renvoie à
la production
Un objet posé au milieu
de la table, qui, au cours de la discussion, passe de main en
main, est un support privilégié : il incorpore
non seulement du travail mais une série d'indications
culturelles.
La présentation de l'objet,
en général issu de la culture d'origine du groupe,
peut avoir lieu tant avec un groupe unilingue pendant les deux
premiers stades qu'avec un groupe du stade " langue écrite
et lue 2" plurilingue. Dans ce cas les expériences
des différentes nations peuvent rendre encore plus vastes
les comparaisons.
Ainsi une pièce de tissu
portugaise, un alforje (lirette, tissu dont la trame
est faite avec des chiffons découpés en bandes
; ici, bât en lirette), peut permettre une discussion
très animée et très personnelle sur :
- la fonction économique d'une bête de somme,
- la disparition de cette fonction au profit des véhicules
à moteur,
- la difficulté financière pour tous les émigrés
d'origine paysanne à se procurer ce véhicule.
. .
- la production de l'objet, travail traditionnellement féminin
et familial,
- la technique de production de l'objet,
- la modification actuelle des
circuits de production et de vente, car il semble même
qu'une partie de la matière première, de récupération,
vienne de France ! Si bien que des Portugais feraient "la
chine" dans les poubelles parisiennes et enverraient les
chiffons au Portugal. Par ailleurs les alforjes sont
actuellement un produit vendu souvent aux touristes ; leur fabrication
et leur distribution sont assurées par une classe d'intermédiaires
qui prélèvent d'importants bénéfices
en empêchant presque totalement la vente directe. Et,
enfin :
- la comparaison (présence - absence) d'une activité
équivalente dans le pays de production, où l'économie
de type artisanal traditionnelle a pratiquement disparu et où
les "artisans d'art" assument une autre fonction économique
et ont souvent une origine sociale bien différente.
Exploitation
Ce seul exemple montre la variété
des exploitations possibles sur le plan de la discussion (toujours
ponctuée de moments d'écriture et de lecture),
mais aussi le danger de dispersion :
- il est facile d'effleurer les différents aspects du
problème en aboutissant à un discours superficiel.
A l'inverse, il est tentant de vouloir "tout" traiter,
en tombant dans le notionnisme, l'animateur ayant tendance à
enseigner ce que les étrangers pourraient ne pas savoir
(la lirette, comment on prépare la trame, la construction
d'un métier. . .) ;
- il est difficile de se retenir
de donner sa propre interprétation du phénomène
dans son entier, surtout si par exemple une partie des étrangers
paraît trouver " toute naturelle" l'exploitation
économique du travail féminin " d'appoint"
. . .
En définitive, le danger
essentiel est celui du discours de l'animateur à propos
du support, qui répond plus ou moins consciemment à
la question: " Qu'est-ce que ce support représente
pour moi ? ", plutôt que : " Essayez de dire,
en français, ce que ce support représente pour
vous. "
9.8. REMARQUES FINALES SUR LES SUPPORTS
Ces remarques, tout en partant
de considérations sur les objets, renvoient à
deux ordres de considérations plus générales
:
- la référence culturelle contenue dans les objets,
mais aussi dans tout support,
- la signification que prendra le défilé rapide
et multiforme des supports.
Nous avons donné comme exemple
un objet fortement marqué par le pays d'origine, et nous
avons fait allusion - dans le pays de production - à
un mode de production artisanal qui n'existe plus, ou qui revit
dans la marginalité. En procédant ainsi nous nous
facilitons singulièrement la tâche. . Les étrangers
ont indéniablement quelque chose à dire, mais
en même temps ce " quelque chose" est, dans
le registre du passé; en poussant à l'extrême
on peut dire qu'une des composantes de la question est notre
propre désir d'exotisme. Il pourrait donc sembler nécessaire
de travailler aussi avec des objets typiques du pays de production:
pris par exemple dans une usine de composants électroniques,
là où des Africains nettoient au pistolet compresseur
des éléments que d'autres OS sertiront dans des
plaquettes qui à leur tour seront contrôlées
par d'autres OS qui passent leur journée assis derrière
une loupe.
Nous ne l'avons jamais fait parce
que ces objets sont présents continuellement dans la
discussion avec les étrangers qui en parlent à
tout propos en nou s expliquant leurs conditions de production.
Lorsque l'animateur (qui a visité les ateliers, même
si ce n'est qu'une vision très superficielle) explique
ce qu'il fait lui-même et s'informe sur ce que font les
étrangers (cf. " Mots signaux "), la discussion
tourne nécessairement autour :
- des opérations de production et leur nomenclature,
- des conditions de travail.
Cela permet de fixer les idées
et l'objet de leur production est dès le début
bien présent. Par la suite, inévitablement, les
mêmes objets et relations de travail réapparaîtront
sur un mode bien plus personnel, et la caractéristique
de ces discussions, bien que l'objet ne soit pas matériellement
présent, est tout à fait comparable à celle
que nous avons indiquée pour l'alforje. Le thème
central est: " Moi, par rapport à ma place dans
la production." Si bien que, nous semble-t-il, il n'y a
pas besoin de matérialiser par l'objet la production
spécifique (qui d'ailleurs est morcelée, on le
sait) car le phénomène de la production dans son
ensemble est constamment présent. Et il est jugé
sans aménité.
On pourrait penser que d'autres objets, un appareil photo, un
transistor... qui sont fortement valorisés par les étrangers
comme signes de " réussite sociale" pourraient
mieux faire l'affaire, et contrecarrer en quelque sorte "
les objets de la production".
En fait ces objets nous paraissent
très difficiles à proposer :
- ce sont des objets personnels,
leur utilisation est vraiment centrée sur l'acte individuel
de prendre une photo ou d'écouter (ou alors c'est la
musique de fond, bruit typique d'une société industrielle)
: cette situation et cette utilisation barrent pratiquement
l'utilisation en groupe, la réciprocité, de ces
instruments ;
- ce sont des objets qui sont le résultat de processus
de production extrêmement complexes, dont l'animateur
est loin de connaître l'enchaînement: il est facile
de tomber dans le piège technique, de rechercher et d'expliquer
comment cela est fait et fonctionne. On aura alors une leçon
de technologie, où les étrangers risquent de devenir
élèves dans le sens le plus traditionnel du terme,
en écoutant celui qui sait expliquer de quoi il s'agit.
Par contraste, les objets
artisanaux sont socialement caractéristiques de sociétés
où tout le monde peut décrire, grossièrement,
le processus de production (même si l'étranger
n'est pas lui-même potier, tisserand ou autre), car on
a vu se dérouler ce processus au niveau des gens qui
habitaient pas loin de chez soi et dont on pouvait suivre la
totalité des activités: c'est le cas de la grande
majorité des travailleurs étrangers qui produisent
en France.
Il est clair que les remarques
qui précèdent valent pour la problématique
générale des supports. Il ne nous est pas possible
d'employer des objets techniques propres à notre société
industrielle dans le cadre d'un enseignement où l'on
parle uniquement. Nous sommes prisonniers du modèle scolaire
institutionnel qui sépare l'objet de la parole. Bien
entendu il est possible de travailler à partir d'objets
techniques pour les démonter, voir comment ils sont faits,
les remonter et même en construire. Mais cela est un autre
type d'apprentissage qui jumelle langue et objet technique -
et qui ne jumelle pas objet et instrument de production.
Actuellement, cela n'a pas lieu
dans les cours dont traite cet ouvrage, et il faudrait en tout
cas démarquer ce type d'activité des enseignements
techniques traditionnels.
Cela nous incite à dire
que l'objet comme support est intéressant mais qu'il
doit être complété par d'autres, propres
à la vie quotidienne du pays de production, comme on
verra à propos de l'écrit, quand on valorisera
fortement tout ce qui est imprimé et notamment le journal.
Éviter les objets de
type ethnographique
Nous mettons en garde contre les
objets " ethnographiques" au même titre que
nous mettions en garde, dans le domaine des affiches, à
propos de celles qui sont une visualisation de détails
que met en valeur la seule culture des classes dominantes. Il
n'est guère possible d'utiliser des objets excessivement
spécifiques ; un couteau de jet touareg, un bronze du
Niger. .. sont trop particuliers et les étrangers peuvent
:
- ne pas les connaître du tout,
- n'avoir aucune envie d'en parler, car ils ne sont pas des
objets "d'exportation" mais des objets symboliques
au pouvoir encore redoutable, ou, en tout cas, des choses où
l'animateur n'a pas à mettre son nez. L'objet à
choisir est un objet banal.
Il n'est pas paradoxal, de notre
point de vue, de conclure en disant que des supports il y en
a trop ! Nous n'avons pas parlé de tous ceux que nous
avons utilisés, et il va de soi que tout animateur pourra
en inventer d'autres. Non seulement cela, mais parmi les étrangers
il se trouvera ceux qui apporteront eux-mêmes des affiches
publicitaires arrachées à des revues ou des photos.
L. a apporté les films qu'il
a pris au village, au Sénégal, pour montrer aux
autres immigrés restés en France l'avancement
des travaux de la nouvelle mosquée, payée par
leur caisse commune ; M. a apporté les films de ses vacances
en Yougoslavie.
Ce matériel, faut-il le
redire? a toujours priorité sur celui de l'animateur
et on s'y arrête naturellement pendant plusieurs séances.
Mais il faut dire qu'un cycle peut parfaitement fonctionner
et assurer l'apprentissage sans employer tous ces supports.
Nous les présentons soit parce que nous en avons constaté
l'utilité à un moment donné, soit parce
que nous avons eu plaisir à nous en servir.
Changer de support entraîne
la nécessité d'une participation accrue tant de
la part des étrangers que de la nôtre : ils doivent
comprendre ce que nous leur voulons en leur présentant
quelque chose de neuf par rapport aux séances précédentes
(et cela renvoie aux codes et aux rituels), alors que nous avons
à maîtriser nous-mêmes l'utilisation du support.
Cela est stimulant pour les uns
comme pour les autres. Mais cette attitude de changement de
stimulation ef de plaisir peut être aussi une sorte de
paravent pour effleurer toute question, pour se cacher derrière
la technique et pour rester dans le domaine du discours stéréotypé
et préconçu. On évite des affrontements
idéologiques et psychologiques, on masque les tensions
dans le groupe, en "remplissant" en définitive
les deux heures de la séance. C'est aussi une des virtualités
du défilé des supports, analogue aux pages d'un
manuel que l'on feuilleterait parce qu'il contient tout ce qu'il
faut savoir.
Il y a donc une condition fondamentale
à la pédagogie de la discussion : si le support
est dans sa variété occasion d'échange,
il n'en est pas le centre. Par conséquent ce sont les
développements qu'il permet qui sont essentiels. Grosso
modo on peut dire qu'il y a un seul support par semaine, toutes
les trois séances ; et que la deuxième et troisième
séances de la semaine se font sans support, avec référence
à " ce que nous avons dit le premier jour à
propos de... ". Le support, surtout quand il fait appel
à une technilque élaborée, ne doit pas
devenir une fin en lui-même. Car alors il devient un écran
à la relation ou encore un gadget.
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