|
10. LA
PAROLE, L'ECRITURE ET LA GRAMMAIRE
Introduction
Tout fait
linguistique, tout énoncé oral ou écrit est le produit d’un
jeu de répétitions et de différences. Le langage est à la fois
la source d’une création originale et le moteur d’une reproduction
conforme. Il est sans cesse soumis à un double jeu de forces
centrifuges et centripètes la nécessité de communiquer tend
à le figer dans une organisation stable, la multiplicité des
expressions individuelles tend à le faire éclater en autant
d’idiomes que d’individus. Chaque individu est divisé entre
le besoin de produire des énoncés nouveaux et la nécessité de
se servir d’un matériau préexistant il lui faut donc reprendre,
répéter, au moins partiellement, ce qui a déjà été dit.
Cette stabilité
« dynamique » du langage laisse à l’observateur
(au grammairien) le loisir d’observer des séries de faits concordants,
des lois d’organisation interne. On ne doit cependant jamais
perdre de vue le caractère relatif de cette systématique. Chaque
objet linguistique, chaque règle d’organisation interne subit
des transformations historiques dont la nécessité se fonde sur
la nature fondamentale du langage qui est de produire sans cesse
un supplément de sens. L’instantané qu’une description grammaticale
peut donner d’un état de langue est semblable à une coupe de
cellules on y distingue des cellules stables et des cellules
en voie de dissociation on perd de toute manière la dimension
réelle du processus biologique.
LA PAROLE
La parole
est un outil d’échange quotidien. La parole en naissant se définit
un espace d’application ou encore un contexte d’efficacité.
Ce contexte est restreint aussi bien spatialement que temporellement,
compte tenu des qualités physiques propres à la parole et de
sa fonction sociale précédemment esquissée on ne peut parler
ni très loin, ni très longtemps.
Le contexte
de la parole inclut plusieurs interlocuteurs (deux au moins)
qui échangent fréquemment leurs rôles respectifs de locuteur
et d’auditeur. La parole suppose une écoute et attend une réponse.
Tout individu pris dans un échange oral doit donc faire preuve
d’une double compétence : — une compétence active à produire
de la parole, — une compétence passive à déchiffrer, a comprendre
la parole de l’autre. Les énoncés oraux produits en situation
de communication familière se caractérisent par leur incohérence
formelle. De nombreuses phrases, de nombreux mots sont commencés
puis abandonnés les propos se chevauchent, se suivent sans lien
logique apparent ils sont émaillés d’expressions toutes faites
(allons donc, voyez voir, quoi, alors...) dont la fonction
est de scander le récit plutôt que d’y introduire de nouveaux
éléments d’information. Les phrases sont courtes, leur syntaxe
simple mais souvent erronée eu égard à la norme grammaticale,
les propositions subordonnées, les articulations logiques sont
peu nombreuses. Des éléments extralinguistiques (gestes, bruits,
etc.) interviennent fréquemment à l’intérieur du discours. Le
choix des mots appartient à un registre familier, la prononciation
elle-même est lâche, détendue certaines syllabes sont avalées,
certains sons sont déformés, etc., en comparaison de la prononciation
articulée d’un orateur. D’une façon générale, cette parole quotidienne
se caractérise par sa fugacité, sa friabilité, ses tendances
centrifuges. Elle se prête fort mal à la fixation, à l’analyse.
L’écoute et la transcription d’un enregistrement magnétique
de cette parole montrent particulièrement bien ces caractéristiques.
Individuelle, centrifuge, déviante, la parole familière est
le lieu où la langue se transforme dans, ses structures les
plus intimes (phonologiques, lexicales...). L’enfant, qui se
nourrit de cet univers de la parole familière et familiale,
joue bien souvent le rôle de filtre et de messager de l’expansion
du langage. Il mémorise et s’approprie les formes qui lui semblent
vivantes et efficaces sans autre retenue grammaticale.
L'ECRITURE
A l’opposé,
l’écriture, loin de n’être qu’un simple outil de transcription
de la parole, se constitue un espace d’application, assume une
fonction sociale et présente des caractères formels passablement
éloignés de ceux de la parole. Alors que l’espace d’application
de la parole est restreint à la fois temporellement et géographiquement,
l’espace de l’écriture est théoriquement infini aussi bien temporellement
que géographiquement.
Alors que
l’espace d’application de la parole présuppose un petit nombre
d’interlocuteurs qui adoptent alternativement les rôles de locuteur
et d’auditeur, l’espace de l’écriture ne suppose a priori qu’un
« écrivain », du papier et un crayon.
Si la compétence
à la lecture et la compétence à l’écriture ne sont pas indépendantes,
on constate de fait que les rôles d’« écrivain » et de
lecteur ne sont pas interchangeables. Seuls quelques rares individus
produisent de l’écriture (et ce, quelle que soit la compétence
de chacun à le faire), alors que (dans un pays industriel) la
grande majorité de la population en consomme quotidiennement.
Il existe
un déséquilibre entre la part que l’individu « accorde
» à la lecture et la part qu’il accorde à l’écriture.
On lit beaucoup plus qu’on n’écrit et ce quel que soit son statut
social. Si l’écriture n’est pas indispensable, dans les pays
industriels, à la mobilité sociale et si la plupart des gens
n’en font qu’un usage administratif ou rituel (les lettres de
famille), la lecture en revanche est une compétence indispensable.
Les livres, les journaux, les affiches, les objets de consommation,
les modes d’emploi et la télévision elle-même offrent au public
une foule de messages écrits à déchiffrer.
Alors que
la parole est un objet d’échange quotidien, actuel, individuel,
lié à des préoccupations immédiates et vécu par chacun sur un
mode actif, l’écriture n’est pas à proprement parler un objet
d’échange. Elle est plutôt le support d’une information collective
produite exclusivement par un petit groupe d’initiés. Elle s’offre
à une consommation passive. Elle se présente comme un modèle
ou comme un ordre, elle synthétise et ordonne le comportement
collectif.
L’écriture,
contrairement à la parole, ne s’apprend pas spontanément. Elle
exige un apprentissage délibéré et le recours à des techniques
plus ou moins explicites qui dans notre société sont la propriété
de l’école.
L’apprenti
« écrivain », l’enfant, n’apprend pas directement
à transcrire de la parole, mais plutôt à s’approprier un monde
de signes dont les lois pour une grande part sont différentes
de celles qui gouvernent sa propre parole.
L’écriture
se nourrit de l’écriture c’est à partir de textes proposés en
modèles que l’enfant apprend à recopier, à imiter, à construire
à argumenter, à développer la pratique de tout un métalangage
étranger à la parole.
La lettre,
le mot, la phrase, le texte possèdent en eux-mêmes un caractère
fini, une unité que la parole ne possède pas. Alors que la parole
exige un contexte de communication immédiate, l’écriture se
suffit et renvoie à elle-même. L’écriture valorise l’objet de
communication au détriment de la situation de communication.
Le message écrit est centripète, refermé sur lui même. Alors
qu’une situation de communication orale laisse intervenir à
l’intérieur du discours des éléments extralinguistiques, le
message écrit est obligé de trouver un équivalent linguistique
à chacun de ces éléments. Aux gestes, aux accents, aux intonations,
aux mimiques il est obligé (pour obtenir le même résultat) de
trouver des substituts linguistiques ou métalinguistiques. Toutes
ces raisons font que l’écriture développe des tendances formelles
spécifiques. Les subordinations multiples et variées, l’emploi
précis des temps, des modes, l’usage de la ponctuation, de l’orthographe
(ou d’une certaine orthographe) sont autant de marques formelles
caractéristiques de l’usage écrit.
LA GRAMMAIRE
Le rôle que
joue le grammairien traditionnel (ou le linguiste moderne) à
l’égard du langage n’est pas purement descriptif. En tentant
de trouver des séries, des régularités, en définissant des lois
d’organisation, il tend à renforcer l’homogénéité, à réduire les exceptions, les formes
déviantes, à produire un bilan, une mémoire du langage qui serve
de référence (ou de garde-fou) aux expressions individuelles.
La production grammaticale n’est donc pas extérieure aux faits
de langage. Elle possède une fonction interne qui est de renforcer
la cohésion ou la permanence du système.
Si le rôle
didactique de la grammaire, si sa fonction sociale sont explicites
dans la société industrielle, ils n’en sont pas pour autant
absents des sociétés rurales traditionnelles, ni même des sociétés
dites primitives.
La tradition
orale, les contes ou récits mythiques, les chants, les comptines
sont autant de mémoires collectives du langage, de réservoirs
de stéréotypes présentés à l’individu comme la norme linguistique
à laquelle il doit se conformer. Il est clair que cette tradition
mythique est moins spécialisée, moins analytique, moins formelle
que la grammaire moderne, il n’en demeure pas moins que c’est
elle qui lui donne naissance.
La grammaire,
à l’origine, ne s’attache à décrire ou à fixer qu’un certain
type de productions linguistiques les stéréotypes culturels.
Ce n’est que progressivement que les grammairiens élargissent
leur champ d’investigation à l’ensemble des productions écrites
puis à la production orale elle-même.
Si le linguiste
moderne se défend d’introduire dans sa recherche tout projet
normatif, il n’empêche que le produit de sa recherche présenté
aux élèves comme l’image de leur langue n’est qu’une réduction
et un instantané "fugitif" de l’univers réel qu’il
prétend décrire.
Le grammairien,
le linguiste ne sont pas des observateurs étrangers à leur objet
d’étude, ils sont les messagers, les réalisateurs d’une fonction
interne au langage. Le langage ne se décrit pas, il se représente.
L’espace du langage est en continuelle expansion il est le lieu
d’un jeu de dédoublement, de répétitions, de combinatoires qui
reprend et élargit perpétuellement son champ d’application.
La grammaire,
qu’elle soit normative ou descriptive, donne du langage une
image figée chaque locuteur se détermine par rapport à elle
selon son projet propre, soit en se conformant à la norme, soit
en subvertissant cette norme.
Si on peut
parler de règles du langage, il ne s’agit en tout cas que d’un
retour provisoire du langage sur lui-même et non d’une loi qui
lui préexisterait ou qui lui survivrait. La grammaire en tant
que recueil des lois du langage n’est qu’une mémoire du langage.
Si la mémoire est ce qui autorise la pensée, elle n’en limite
pas pour autant la production à venir.
CONCLUSION
Tout projet
d’enseignement linguistique doit tenir compte des remarques
précédentes.
Si l’apprentissage
de la langue orale a pour objectif de permettre à l’étranger
d’être — dans sa pratique quotidienne d’échanges familiers —
reconnu comme un interlocuteur à part entière, l’apprentissage
de l’écrit doit l’introduire à l’organisation symbolique du
système culturel. Les deux apprentissages sont fréquemment confondus
dans la pratique du cours l’enseignant ne doit cependant pas
perdre de vue qu’il a à faire à deux processus largement autonomes
qui se développent dans deux espaces spécifiques.
Alors que
ses interventions sur l’apprentissage oral ne doivent~ pas casser
la dynamique de l’échange (l’élément privilégié du cours étant
la parole échangée), le processus d’apprentissage de l’écriture
déplace en revanche le centre d’intérêt de la parole sur le
message écrit. Le support présenté à l’attention des étrangers
(qu’il s’agisse d’une affiche, d’une photo, d’un article, etc.)
est proposé à un déchiffrage, à une lecture. Il n’est pas directement
l’objet d’un échange.
L’intervention
de l’animateur sur un échange oral se fonde sur une technique
grammaticale classique il analyse les énoncés produits en les
rattachant à des séries grammaticales il révèle le processus
de genèse, renforce les schémas conformes et réduit les schémas
non conformes en favorisant l’autocorrection.
Son intervention sur les phases d’écriture vise en revanche,
à promouvoir le message écrit dans sa spécificité et son autonomie.
Si l’animateur laisse aux étrangers la liberté de l’échange
oral et n’intervient que pour en contrôler le développement,
il impose en revanche dans l’apprentissage de l’écriture la
présence d’un certain nombre de supports (même si ces supports
sont apportés par les étrangers) et dirige la lecture qui en
est faite en mettant au jour les mécanismes d’organisation interne.
Alors que la relation des étrangers à la parole est
une relation d’échange collectif, leur relation au support écrit
est une relation personnelle d’élucidation et d’appropriation
du message. La production (et non la reproduction) par les étrangers
d’un message écrit personnel (individuel ou collectif) n’intervient
que très tard dans ce processus. L’essentiel de l’apprentissage
de l’écriture est passif.
Les chapitres suivants sont divisés en deux séries qui
développent cet ensemble de points de vue :
— une première série, consacrée aux processus d’apprentissage
de la parole, entend faciliter à l’animateur la recherche et
la reconnaissance des régularités grammaticales dans la production
orale,
— une seconde série de chapitres, consacrés à l’apprentissage
de l’écriture, décrit un ensemble de supports et quelques modes
d’utilisation de ces supports qui doivent faciliter l’appropriation
de la technique de lecture-écriture.
Le
devenir de l’écriture est en tous points comparable à celui
de la grammaire. Quelle que soit son origine, elle se spécialise
très tôt dans toutes les civilisations où elle émerge dans une
fonction de mémoire collective. Elle sert en particulier à la
transcription et à la préservation des récits sacrés ou mythiques
et ce n’est que tardivement, à la suite de la découverte de
l’imprimerie et dans le cadre de l’industrialisation de la société
occidentale, qu’elle élargit son champ d’application jusqu’à
devenir l’objet d’un enseignement obligatoire, donc d’une appropriation
individuelle et d’un usage de plus en plus profane.
Il
faut cependant
noter que jusqu’à présent elle n’a jamais été véritablement
"concurrente" de la parole. Son domaine d’application
est resté très spécifique. Si elle possède actuellement quelques
usages domestiques, rien ne permet d’affirmer que sa fonction
principale est, comme l’affirment trop souvent les manuels de
linguistique, « la transcription de la parole ».
L’écriture
reste cantonnée dans le domaine de l’expression collective,
de la mémoire culturelle et, si elle est l’outil d’expression
personnelle de quelques écrivains, ce n’est souvent qu’en tant
qu’ils sont les messagers des mythes actuels au même titre que
les journalistes et les savants. Dans
la dynamique propre au langage, l’écriture apparaît donc comme
un volant d’inertie, un principe centripète facilitant la « recollection
» et la perpétuation d’une tradition linguistique collective.
Synthétique
et réductrice, l’écriture favorise l’éclosion et le développement
des grammaires formelles, Plus encore, elle est déjà elle-même
le produit d’une analyse la représentation alphabétique (par
exemple) en lettres, mots, phrases introduit dans le langage
une discontinuité qui n’est pas présente en tant que telle dans
la parole l’écriture est un métalangage.
De
fait la première tâche de tout grammairien (et de tout linguiste)
est de rassembler un corpus d’écrits (ou de transcrire un corpus
oral, quitte, si l’écriture traditionnelle se prête mal à la
transcription de la parole quotidienne, à s’inventer une nouvelle
écriture).
L’écriture
phonétique internationale est un exemple de normalisation universelle
du langage les arborescences des générativistes en sont un autre;
les métalangages logiques appliqués aux langues naturelles sont
une forme originale d’écriture où la fonction de réduction
est encore plus apparente que dans l’écriture alphabétique.
|