LA PAROLE DE L'AUTRE

Editions de l'Harmattan

1977

 

10. LA PAROLE, L'ECRITURE ET LA GRAMMAIRE


Introduction

Tout fait linguistique, tout énoncé oral ou écrit est le produit d’un jeu de répétitions et de différences. Le langage est à la fois la source d’une création originale et le moteur d’une reproduction conforme. Il est sans cesse soumis à un double jeu de forces centrifuges et centripètes la nécessité de communiquer tend à le figer dans une organisation stable, la multiplicité des expressions individuelles tend à le faire éclater en autant d’idiomes que d’individus. Chaque individu est divisé entre le besoin de produire des énoncés nouveaux et la nécessité de se servir d’un matériau préexistant il lui faut donc reprendre, répéter, au moins partiellement, ce qui a déjà été dit.

Cette stabilité « dynamique » du langage laisse à l’observateur (au grammairien) le loisir d’observer des séries de faits concordants, des lois d’organisation interne. On ne doit cependant jamais perdre de vue le caractère relatif de cette systématique. Chaque objet linguistique, chaque règle d’organisation interne subit des transformations historiques dont la nécessité se fonde sur la nature fondamentale du langage qui est de produire sans cesse un supplément de sens. L’instantané qu’une description grammaticale peut donner d’un état de langue est semblable à une coupe de cellules on y distingue des cellules stables et des cellules en voie de dissociation on perd de toute manière la dimension réelle du processus biologique.


LA PAROLE

La parole est un outil d’échange quotidien. La parole en naissant se définit un espace d’application ou encore un contexte d’efficacité. Ce contexte est restreint aussi bien spatialement que temporellement, compte tenu des qualités physiques propres à la parole et de sa fonction sociale précédemment esquissée on ne peut parler ni très loin, ni très longtemps.

Le contexte de la parole inclut plusieurs inter­locuteurs (deux au moins) qui échangent fréquemment leurs rôles respectifs de locuteur et d’auditeur. La parole suppose une écoute et attend une réponse. Tout individu pris dans un échange oral doit donc faire preuve d’une double compétence : — une compétence active à produire de la parole, — une compétence passive à déchiffrer, a comprendre la parole de l’autre. Les énoncés oraux produits en situation de communication familière se caractérisent par leur incohérence formelle. De nombreuses phrases, de nombreux mots sont commencés puis abandonnés les propos se chevauchent, se suivent sans lien logique apparent ils sont émaillés d’expressions toutes faites (allons donc, voyez voir, quoi, alors...) dont la fonction est de scander le récit plutôt que d’y introduire de nouveaux éléments d’information. Les phrases sont courtes, leur syntaxe simple mais souvent erronée eu égard à la norme grammaticale, les propositions subordonnées, les articulations logiques sont peu nombreuses. Des éléments extralinguistiques (gestes, bruits, etc.) interviennent fréquemment à l’intérieur du discours. Le choix des mots appartient à un registre familier, la prononciation elle-même est lâche, détendue certaines syllabes sont avalées, certains sons sont déformés, etc., en comparaison de la prononciation articulée d’un orateur. D’une façon générale, cette parole quotidienne se caractérise par sa fugacité, sa friabilité, ses tendances centrifuges. Elle se prête fort mal à la fixation, à l’analyse. L’écoute et la transcription d’un enregistrement magnétique de cette parole montrent particulièrement bien ces caractéristiques. Individuelle, centrifuge, déviante, la parole familière est le lieu où la langue se transforme dans, ses structures les plus intimes (phonologiques, lexicales...). L’enfant, qui se nourrit de cet univers de la parole familière et familiale, joue bien souvent le rôle de filtre et de messager de l’expansion du langage. Il mémorise et s’approprie les formes qui lui semblent vivantes et efficaces sans autre retenue grammaticale.


L'ECRITURE

A l’opposé, l’écriture, loin de n’être qu’un simple outil de transcription de la parole, se constitue un espace d’application, assume une fonction sociale et présente des caractères formels passablement éloignés de ceux de la parole. Alors que l’espace d’application de la parole est restreint à la fois temporellement et géographiquement, l’espace de l’écriture est théoriquement infini aussi bien temporellement que géographiquement.

Alors que l’espace d’application de la parole présuppose un petit nombre d’interlocuteurs qui adoptent alternativement les rôles de locuteur et d’auditeur, l’espace de l’écriture ne suppose a priori qu’un « écrivain », du papier et un crayon.

Si la compétence à la lecture et la compétence à l’écriture ne sont pas indépendantes, on constate de fait que les rôles d’« écrivain » et de lecteur ne sont pas interchangeables. Seuls quelques rares individus produisent de l’écriture (et ce, quelle que soit la compétence de chacun à le faire), alors que (dans un pays industriel) la grande majorité de la population en consomme quotidiennement.

Il existe un déséquilibre entre la part que l’individu « accorde » à la lecture et la part qu’il accorde à l’écriture. On lit beaucoup plus qu’on n’écrit et ce quel que soit son statut social. Si l’écriture n’est pas indispensable, dans les pays industriels, à la mobilité sociale et si la plupart des gens n’en font qu’un usage administratif ou rituel (les lettres de famille), la lecture en revanche est une compétence indispensable. Les livres, les journaux, les affiches, les objets de consommation, les modes d’emploi et la télé­vision elle-même offrent au public une foule de messages écrits à déchiffrer.

Alors que la parole est un objet d’échange quotidien, actuel, individuel, lié à des préoccupations immédiates et vécu par chacun sur un mode actif, l’écriture n’est pas à proprement parler un objet d’échange. Elle est plutôt le support d’une information collective produite exclusivement par un petit groupe d’initiés. Elle s’offre à une consommation passive. Elle se présente comme un modèle ou comme un ordre, elle synthétise et ordonne le comportement collectif.

L’écriture, contrairement à la parole, ne s’apprend pas spontanément. Elle exige un apprentissage délibéré et le recours à des techniques plus ou moins explicites qui dans notre société sont la propriété de l’école.

L’apprenti « écrivain », l’enfant, n’apprend pas directement à transcrire de la parole, mais plutôt à s’approprier un monde de signes dont les lois pour une grande part sont différentes de celles qui gouvernent sa propre parole.

L’écriture se nourrit de l’écriture c’est à partir de textes proposés en modèles que l’enfant apprend à recopier, à imiter, à construire à argumenter, à développer la pratique de tout un métalangage étranger à la parole.

La lettre, le mot, la phrase, le texte possèdent en eux-mêmes un caractère fini, une unité que la parole ne possède pas. Alors que la parole exige un contexte de communication immédiate, l’écriture se suffit et renvoie à elle-même. L’écriture valorise l’objet de communication au détriment de la situation de communication. Le message écrit est centripète, refermé sur lui­ même. Alors qu’une situation de communication orale laisse intervenir à l’intérieur du discours des éléments extralinguistiques, le message écrit est obligé de trouver un équivalent linguistique à chacun de ces éléments. Aux gestes, aux accents, aux intonations, aux mimiques il est obligé (pour obtenir le même résultat) de trouver des substituts linguistiques ou métalinguistiques. Toutes ces raisons font que l’écriture développe des tendances formelles spécifiques. Les subordinations multiples et variées, l’emploi précis des temps, des modes, l’usage de la ponctuation, de l’orthographe (ou d’une certaine orthographe) sont autant de marques formelles caractéristiques de l’usage écrit.


LA GRAMMAIRE

Le rôle que joue le grammairien traditionnel (ou le linguiste moderne) à l’égard du langage n’est pas purement descriptif. En tentant de trouver des séries, des régularités, en définissant des lois d’organisation, il tend à renforcer l’homogénéité, à réduire les exceptions, les formes déviantes, à produire un bilan, une mémoire du langage qui serve de référence (ou de garde-fou) aux expressions individuelles. La production grammaticale n’est donc pas extérieure aux faits de langage. Elle possède une fonction interne qui est de renforcer la cohésion ou la permanence du système.

Si le rôle didactique de la grammaire, si sa fonction sociale sont explicites dans la société industrielle, ils n’en sont pas pour autant absents des sociétés rurales traditionnelles, ni même des sociétés dites primitives.

La tradition orale, les contes ou récits mythiques, les chants, les comptines sont autant de mémoires collectives du langage, de réservoirs de stéréotypes présentés à l’individu comme la norme linguistique à laquelle il doit se conformer. Il est clair que cette tradition mythique est moins spécialisée, moins analytique, moins formelle que la grammaire moderne, il n’en demeure pas moins que c’est elle qui lui donne naissance.

La grammaire, à l’origine, ne s’attache à décrire ou à fixer qu’un certain type de productions linguistiques les stéréotypes culturels. Ce n’est que progressivement que les grammairiens élar­gissent leur champ d’investigation à l’ensemble des productions écrites puis à la production orale elle-même.

Si le linguiste moderne se défend d’introduire dans sa recherche tout projet normatif, il n’empêche que le produit de sa recherche présenté aux élèves comme l’image de leur langue n’est qu’une réduction et un instantané "fugitif" de l’univers réel qu’il prétend décrire.

Le grammairien, le linguiste ne sont pas des observateurs étrangers à leur objet d’étude, ils sont les messagers, les réalisateurs d’une fonction interne au langage. Le langage ne se décrit pas, il se représente. L’espace du langage est en continuelle expansion il est le lieu d’un jeu de dédoublement, de répétitions, de combinatoires qui reprend et élargit perpétuellement son champ d’application.

La grammaire, qu’elle soit normative ou descriptive, donne du langage une image figée chaque locuteur se détermine par rapport à elle selon son projet propre, soit en se conformant à la norme, soit en subvertissant cette norme.

Si on peut parler de règles du langage, il ne s’agit en tout cas que d’un retour provisoire du langage sur lui-même et non d’une loi qui lui préexisterait ou qui lui survivrait. La grammaire en tant que recueil des lois du langage n’est qu’une mémoire du langage. Si la mémoire est ce qui autorise la pensée, elle n’en limite pas pour autant la production à venir.


CONCLUSION

Tout projet d’enseignement linguistique doit tenir compte des remarques précédentes.

Si l’apprentissage de la langue orale a pour objectif de permettre à l’étranger d’être — dans sa pratique quotidienne d’échanges familiers — reconnu comme un interlocuteur à part entière, l’apprentissage de l’écrit doit l’introduire à l’organisation symbolique du système culturel. Les deux apprentissages sont fréquemment confondus dans la pratique du cours l’enseignant ne doit cependant pas perdre de vue qu’il a à faire à deux processus largement autonomes qui se développent dans deux espaces spécifiques.

Alors que ses interventions sur l’apprentissage oral ne doivent~ pas casser la dynamique de l’échange (l’élément privilégié du cours étant la parole échangée), le processus d’apprentissage de l’écriture déplace en revanche le centre d’intérêt de la parole sur le message écrit. Le support présenté à l’attention des étrangers (qu’il s’agisse d’une affiche, d’une photo, d’un article, etc.) est proposé à un déchiffrage, à une lecture. Il n’est pas directement l’objet d’un échange.

L’intervention de l’animateur sur un échange oral se fonde sur une technique grammaticale classique il analyse les énoncés produits en les rattachant à des séries grammaticales il révèle le processus de genèse, renforce les schémas conformes et réduit les schémas non conformes en favorisant l’autocorrection.

Son intervention sur les phases d’écriture vise en revanche, à promouvoir le message écrit dans sa spécificité et son autonomie. Si l’animateur laisse aux étrangers la liberté de l’échange oral et n’intervient que pour en contrôler le développement, il impose en revanche dans l’apprentissage de l’écriture la présence d’un certain nombre de supports (même si ces supports sont apportés par les étrangers) et dirige la lecture qui en est faite en mettant au jour les mécanismes d’organisation interne.

Alors que la relation des étrangers à la parole est une relation d’échange collectif, leur relation au support écrit est une relation personnelle d’élucidation et d’appropriation du message. La production (et non la reproduction) par les étrangers d’un message écrit personnel (indi­viduel ou collectif) n’intervient que très tard dans ce processus. L’essentiel de l’apprentissage de l’écriture est passif.

Les chapitres suivants sont divisés en deux séries qui développent cet ensemble de points de vue :

— une première série, consacrée aux processus d’apprentissage de la parole, entend faciliter à l’animateur la recherche et la reconnaissance des régularités grammaticales dans la production orale,

— une seconde série de chapitres, consacrés à l’apprentissage de l’écriture, décrit un ensemble de supports et quelques modes d’utilisation de ces supports qui doivent faciliter l’appropriation de la technique de lecture-écriture.

 


Le devenir de l’écriture est en tous points comparable à celui de la grammaire. Quelle que soit son origine, elle se spécialise très tôt dans toutes les civilisations où elle émerge dans une fonction de mémoire collective. Elle sert en particulier à la transcription et à la préservation des récits sacrés ou mythiques et ce n’est que tardivement, à la suite de la découverte de l’imprimerie et dans le cadre de l’industrialisation de la société occidentale, qu’elle élargit son champ d’application jusqu’à devenir l’objet d’un enseignement obligatoire, donc d’une appropriation individuelle et d’un usage de plus en plus profane.

Il faut cependant noter que jusqu’à présent elle n’a jamais été véritablement "concurrente" de la parole. Son domaine d’application est resté très spécifique. Si elle possède actuellement quelques usages domestiques, rien ne permet d’affirmer que sa fonction principale est, comme l’affirment trop souvent les manuels de linguistique, « la transcription de la parole ».

L’écriture reste cantonnée dans le domaine de l’expression collective, de la mémoire culturelle et, si elle est l’outil d’expression personnelle de quelques écrivains, ce n’est souvent qu’en tant qu’ils sont les messagers des mythes actuels au même titre que les journalistes et les savants. Dans la dynamique propre au langage, l’écriture apparaît donc comme un volant d’inertie, un principe centripète facilitant la « recollection » et la perpétuation d’une tradition linguistique collective.

Synthétique et réductrice, l’écriture favorise l’éclosion et le développement des grammaires formelles, Plus encore, elle est déjà elle-même le produit d’une analyse la représentation alphabétique (par exemple) en lettres, mots, phrases introduit dans le langage une discontinuité qui n’est pas présente en tant que telle dans la parole l’écriture est un métalangage.

De fait la première tâche de tout grammairien (et de tout linguiste) est de rassembler un corpus d’écrits (ou de transcrire un corpus oral, quitte, si l’écriture traditionnelle se prête mal à la transcription de la parole quotidienne, à s’inventer une nouvelle écriture).

L’écriture phonétique internationale est un exemple de normalisation universelle du langage les arborescences des générativistes en sont un autre; les métalangages logiques appliqués aux langues naturelles sont une forme originale d’écriture où la fonction de réduction est encore plus apparente que dans l’écriture alphabétique.