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LA
PAROLE
11.
Les processus d’apprentissage de la parole
11.1
LANGUE MATERNELLE/
LANGUE SECONDE
Langue
maternelle
Chacun apprend dans sa famille,
spontanément, dès les premières années de son existence, à parler
une langue : la langue de sa mère. Cet apprentissage se
fait de façon spontanée et progressive, sans que les adultes
qui entourent l’enfant aient recours pour cela, délibérément,
à aucune technique d’enseignement.
Cela ne signifie pas pour autant que l’apprentissage
se fasse de façon « naturelle ». Chaque culture en
effet propose à l’enfant des jeux, des contes, des chansons
et d’autres activités qui font partie de la mémoire traditionnelle
collective et qui ont pour effet d’introduire l’enfant aux règles
sociales de la communication – aussi bien verbale que non verbale.
On ne sait que peu de chose sur la façon dont l’enfant
s’approprie la parole de sa mère, mais il est certain que plus
encore qu’une simple compétence à « produire des phrases »,
c’est toute une compétence symbolique, une certaine façon de
percevoir le temps, l’espace, une intériorisation des règles
présidant à l’échange, à la communication qu’il acquiert simultanément.
C’est cette compétence symbolique dans son ensemble qui lui
autorisera par la suite aussi bien l’acquisition de langues
étrangères que celle des techniques de représentation graphique,
dont l’écriture.
Langue
seconde
Sans préjuger pour l’instant des mécanismes réels d’apprentissage
d’une langue seconde, on peut constater qu’un individu plongé
dans une société étrangère a tôt fait de s’y constituer des
repères verbaux, de glaner ici et là des mots, des phrases,
d’apprendre à se débrouiller avec ce qu’il comprend et ce qu’il
articule. Le simple contact prolongé avec une société étrangère,
le fait de vivre avec des étrangers, lui permet de (ou le contraint
à) acquérir — plus ou moins bien, plus ou moins vite — cette
autre langue.
Cette acquisition spontanée d’une langue étrangère ne
fait appel, elle non plus, à aucun enseignement particulier.
On notera même que, pour autant que l’apprenti soit adulte,
les comptines et autres jeux enfantins n’y participent plus.
Que cette acquisition soit plus longue, plus difficile, moins
stable, toutes les observations le confirment que le locuteur
conserve dans l’immense majorité des cas un «accent », ou quelques
difficultés dans le maniement de cette nouvelle langue, est
tout aussi évident. Il n’empêche, et c’est une réalité souvent
déconcertante pour le public scolarisé que nous sommes, que
des millions d’individus n’ayant jamais suivi quelque cours
que ce soit parlent couramment deux, trois, quatre langues étrangères
à leur langue maternelle.
Les travailleurs étrangers en France présentent par
rapport à ce processus général une position particulière. Nous
avons vu que leur acquisition spontanée du français se limite
généralement à un état de langue sommaire (chapitre 1); cette
observation, qui semble contradictoire à nos remarques précédentes,
est essentiellement liée au fait qu’ils sont largement exclus
de la communauté sociale du pays de production.
Le rôle de l’animateur est donc, comme nous l’avons
déjà vu, tout d’abord de débloquer le processus normal d’acquisition
spontanée de la langue (en offrant aux étrangers la possibilité
d’une expression réelle), et ensuite de faciliter ou d’accélérer
ce processus en favorisant l’auto-correction et la reformulation.
Une connaissance, même partielle, des processus d’apprentissage
spontané, lui permettra d’augmenter l’efficacité de son intervention.
11.2. MÉMORISATION, RÉFÉRENCE ET PRÉDICTION
Quand un adulte apprend une langue étrangère, il se
trouve devant un système à la fois différent de celui de sa
propre langue, et analogue à celui-ci. Les différences sont
telles que la communication n’est pas immédiatement possible,
mais les analogies profondes sont la condition même de la possibilité
d’un apprentissage. Il existe entre les diverses langues naturelles
des analogies profondes, des structures et mécanismes communs,
qui autorisent le bilinguisme tout comme la traduction. L’apprentissage
d’une langue étrangère se fonde sur un triple processus de mémorisation,
de référence à la langue maternelle et de prédiction interne
à la langue étrangère.
La mémorisation permet l’acquisition des formes idiomatiques,
la référence permet le transfert des formes ou structures analogues
d’une langue à l’autre, et la prédiction permet l’acquisition
à partir d’un petit nombre de formes de la langue étrangère,
d’une série complète soumise aux mêmes lois.
Ces processus ne sont pas autonomes mais liés entre
eux. En outre, ils ne sont pas parfaitement fiables la référence
et la prédiction entraînent fréquemment la production d’énoncés
erronés.
LA
MEMORISATION
La mémorisation est sans doute le premier des processus
à l’œuvre dans l’apprentissage d’une langue étrangère. Définie
strictement, la mémorisation ne s’applique qu’à des formes totalement
étrangères à la compétence linguistique maternelle de l’apprenti.
Le lexique en est le premier lieu d’application le locuteur
doit apprendre toute une série de mots dont la forme (la configuration
sonore) ne manque pas de lui apparaître a priori arbitraire.
La mémorisation porte ensuite sur les catégories grammaticales,
les rapports syntaxiques, le champ sémantique, etc.
La place de l’adjectif, de l’article, la morphologie
du verbe, l’usage des mots, etc., sont autant d’éléments qui
peuvent être soumis à mémorisation. Il semble bien que dans
ces cas-là cependant la mémorisation ne s’applique qu’après
les processus de référence et de prédiction interne.
LA
REFERENCE (PREDICTION EXTERNE)
Si l’adulte apprenant une langue étrangère commence
par mémoriser, un par un, un certain nombre de mots, il en vient
très vite à tenter d’organiser son acquis. Deux possibilités
s’offrent alors à lui, soit il cherche, a l’intérieur même du
matériau qu’il vient d’acquérir, des ressemblances, des séries,
des lois provisoires qui lui permettent d’avancer de nouveaux
énoncés, soit il se sert de sa compétence en langue maternelle
et il transfère ses outils métalinguistiques d’une langue sur
l’autre.
Les deux processus ne sont pas contradictoires et ils
se mélangent souvent l’un avec l’autre. Si le locuteur étranger
découvre des séries et des règles à l’intérieur de la langue
qu’il apprend, c’est bien parce qu’il existe dans sa propre
langue des séries et des règles analogues.
Nous pouvons appeler prédiction interne l’organisation
du matériau acquis en vue de la production de nouveaux énoncés
et prédiction externe la référence à sa propre langue comme
modèle.
La prédiction externe intervient tout de suite après
la mémorisation pour une raison simple le stock d’éléments linguistiques
acquis par mémorisation n’est pas assez important pour donner
lieu à une organisation autonome.
Le locuteur tente donc de l’organiser et de l’étoffer
à partir de sa compétence linguistique maternelle. S’il est
conscient qu’en faisant cela il risque de produire des énoncés
non conformes, il pourra du moins juger de la valeur relative
de ces énoncés et les corriger progressivement en fonction
de la réaction de ses interlocuteurs. De toute manière une
part au moins de ses énoncés sera sinon juste, du moins compréhensible.
La prédiction externe est donc une proposition soumise
à l’interlocuteur. Par tâtonnements successifs, l’étranger élargit
son champ linguistique ; il formule peu à peu des énoncés
plus conformes il en arrive à posséder suffisamment d’éléments
pour induire des règles propres à la langue qu’il apprend, à
tenter d’en construire la systématique propre.
LA PREDICTION INTERNE
Construire
une systématique propre à une langue, c’est, à partir d’un petit
nombre de faits, établir une loi qui permette de réaliser un
grand nombre d’énoncés.
La
prédiction peut s’appliquer à tous les niveaux de la grammaire.
Si elle est la source de nombreuses erreurs, c’est que le langage
n’est pas un système logique homogène et clos. Les régularités
qui s’y rencontrent sont le résultat de multiples facteurs la
dynamique perpétuelle du langage déplace et contredit sans cesse
les régularités.
En affirmant que la prédiction est un processus fondamental
de l’apprentissage, nous posons que l’étranger applique (inconsciemment)
à la langue qu’il apprend une démarche d’analyse et de synthèse
tout à fait comparable à celle du grammairien.
A partir de quelques énoncés, il induit une loi grammaticale
qu’il vérifie ensuite en produisant (ou en prédisant) de nouveaux
énoncés. Si ces énoncés s’avèrent étrangers au système de la
langue, il cherche une autre règle plus fine ou mémorise les
exceptions.
Ce qui distingue fondamentalement les processus que
nous venons de décrire de la démarche descriptive du grammairien
est que ces processus sont sinon inconscients, du moins informulés
chez le locuteur.
Nous avons admis cependant que l’analyse grammaticale
(ou la description linguistique) pouvait servir d’outil à l’apprentissage
d’une langue. Cette affirmation se fonde sur le rôle que doit
jouer l’animateur. A l’écoute des énoncés des étrangers, il
doit faire la part des processus à l’œuvre dans les productions
conformes comme dans les productions non conformes, intervenir
pour rompre les fausses régularités et présenter les véritables
régularités.
Le métalangage grammatical qu’il emploie dans ses interventions
doit toujours être limité au minimum. La répétition et la mise
en série doivent être ses principaux outils.
Nous
ne revenons pas en détail sur les procédures, car on les a illustrées
dans le chapitre consacré à la bande-témoin on en trouve d’ailleurs
des exemples dans pratiquement tous les autres chapitres.
Rappelons
seulement que :
— la mise au jour des régularités
(mais aussi des sous-séries dites « irrégulières »)
fait toujours suite à une production des étrangers (cela exclut
la « progression mais non les « seuils de sortie »)
—
le critère de choix est la fréquence d’apparition, chez la
plupart des membres du groupe, de la performance non conforme
(correction) et de la performance conforme (renforcement)
—
didactiquement, l’animateur aura toujours à procéder par séries
d’exemples (tours de table) et à « dénouer » les composantes
de la production non conforme.
Si
l’animateur peut et doit favoriser le caractère systématique
de l’apprentissage, il ne doit jamais oublier que toutes les
règles utilisées n’épuisent pas la matière et qu’en dernier
recours ce sont les mécanismes implicites, spontanés, personnels
qui favorisent le plus l’apprentissage. L’apprentissage d’une
langue ne se limite en effet pas à l’application d’une suite
de recettes, pour fines et élaborées qu’elles soient.
La
mémorisation lexicale porte sur la séquence des sons
bien plus que sur les sons eux-mêmes.
D’une
part le nombre d’unités phoniques fonctionnelles (phonèmes) entrant dans la constitution des mots d’une langue est limité, d’autre part
le stock de phonèmes ne se renouvelle pas totalement
d’une langue à l’autre. Il existe trente-cinq phonèmes
environ en français et trente-sept en bambara vingt-trois
de ces phonèmes sont « immédiatement » transférables
d’une langue à l’autre. L’effort de mémorisation phonématique
est donc relativement faible. Ce qui est le plus nouveau,
ce qui est arbitraire pour le locuteur étranger, c’est
que telle séquence de sons, telle
configuration sonore et prosodique corresponde à telie signification.
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Si le locuteur étranger a mémorisé les mots suivants :
TOI/MOI/MANGER/VENIR/ICI/POISSON
il pourra, selon son système linguistique d’origine,
tenter par exemple les énoncés suivants
MOI /POISSON/ MANGER ou MOI/MANGER/POISSON
TOI/ VENIR/ ICI ou TOI/ICI/VENIR
Dans tous les cas il se fera comprendre et aura tôt
fait de mémoriser qu’en français le complément d’objet
et le complément de lieu se placent (généralement)
après le verbe.
Un locuteur qui a
mémorisé les formes suivantes
POIRIER I
POMMIER I BANANIER ...
et
ORANGE / CITRON
/ MANGUE
peut produire par
induction les mots
MANGUIER/CITRONNIER/ORANGIER
de même à
partir de
CHAUFFEUR I
LIVREUR I CHANTEUR ...
et
DANSER I
JOUER I PLANTER I MENDIER...
il peut prédire
DANSEUR I
JOUEUR I PLANTEUR I MENDIEUR
On le voit, la prédiction simple ne permet pas toujours
des réalisations conformes. Le système laisse place
à des sous-séries et à des exceptions génératrices
d’erreurs.
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