LA PAROLE DE L'AUTRE

 

12. Quelques fiches linguistiques à l’intention des animateurs


Les fiches suivantes sont autant d’études grammaticales développées en fonction des points de vue précédemment exposés sur l’apprentissage du français. Elles indiquent les modes de réflexion que nous conseillons à l’animateur pour examiner à tête reposée les faits de langue auxquels il se trouve confronté pendant les discussions. Elles supposent donc que l’animateur enregistre les séances, ou prenne des notes.

Conçues comme un matériau d’étude, elles peuvent inciter à rassembler et organiser soi-même des collections d’énoncés représentatifs des difficultés de tel groupe. Les sujets choisis dans ces exemples ne relèvent ni d’une progression ni d’un ordre de priorités, Ils ne sont que des exemples d’une exploration pragmatique, mais systématique, du langage.


Fiche n° 1 : Prédictibilité externe

Etude de quelques mots empruntés par le bambara au français (J.-P. Desgoutte)

Fiche n° 2 : Prédictibilité interne 

La liaison dans les adjectifs (Jean L. Doneux)

Fiche n° 3 : Prédictibilité interne

Le genre des noms (Jean L. Doneux)

Fiche n° 4 : Prédictibilité interne

Le système des pronoms en français (Jean L. Doneux)

Fiche n° 5 : Mémorisation (Jean L. Doneux)

Une série aléatoire dans la troncation : les numéraux


Fiche n°1 : Prédictibilité externe 

Etude de quelques mots empruntés par le bambara au français

Nous avons défini la prédiction externe comme un processus poussant le locuteur à calquer ses énoncés sur les formes correspondantes de sa langue maternelle. Ce processus permet dans certains cas la production d’énoncés grammaticalement conformes et dans d’autres cas la production d’énoncés grammaticalement erronés.

La fiche suivante est une étude d’un cas particulier d’interférences entre deux systèmes linguistiques : le système du bambara et le système du français. L’étude porte uniquement sur les interférences phonétiques et phonologiques.

L’étude des interférences linguistiques se fait généralement à partir d’un relevé d’erreurs ; nous travaillerons quant à nous sur une liste d’emprunts lexicaux du bambara au français. L’avantage d’une telle démarche est qu’elle réduit la part de subjectivité liée à la production de l’erreur comme à son relevé ; elle exclut en outre la couleur péjorative attachée fréquemment à la « faute de prononciation ». Pour le reste, le processus est le même. De même que le locuteur bambara qui apprend le français a tendance à utiliser son système phonétique et phonologique maternel et à transformer ainsi la configuration sonore des mots qu’il prononce, de même (et plus encore) la communauté bambara applique-t-elle aux mots qu’elle emprunte au français son propre moule linguistique. Dans chacun des cas, les transformations subies sont de même origine.

 
LES VOYELLES 
Mots d’origine
Mots d’emprunt
français
bambara
ex 1 :
allumette [alymet]
[alimeti]
ex 2 :
bascule [baskyl]
[basikili]
ex 3 :
culotte [kylot]
[kiloti]
ex 4 :
pneu [pnø]
[pine]
ex 5 :
docteur [doktœR]
[doktoro]
ex 6 :
moteur [motœR]
[motere]
ex 7 :
chauffeur [-ofœR]
[sofere]

 

Sans même connaître le système phonologique des voyelles du bambara, on constate immédiatement, à la lecture des exemples précédents, que ce système ne possède pas de voyelles labiales antérieures ; à la voyelle labiale antérieure d’origine est substituée soit la voyelle antérieure non labialisée soit la voyelle postérieure de même ouverture :

 

[y]        ®        [i]         (ex. 1, 2, 3)

[ø]        ®        [e]        (ex. 4)

[œ]       ®        [o]        (ex. 5)

[œ]       ®        [e]        (ex. 6, 7)

 

LES CONSONNES

Mots d’origine

français

Mots d’emprunt

bambara

 
gouvernement [guveRnmã]
[gofernamã]
velours [vluR]
[weluru]
volant [volã]
[walã]
verre [veR]

[were]

fourchette [fuRSet] [furseti]
chaland [Salã] [salã]
charrue [SaRy] [sari]
cuisinier [kWizinje] [tusunje]
ciseaux [sizo] [siso]
gendarme [ZãdaRm] [sãtarama]

En limitant notre étude aux consonnes constrictives, on voit assez clairement à travers les exemples précédents les problèmes d’interférence qui peuvent se poser au locuteur bambara apprenant le français. Ces problèmes sont liés à l’existence en bambara d’une série restreinte de constrictives (f, s, h)

 
1. [v] = [f] 
(à l’intervocalique)
1. [v] = [w]  
(à l’initiale)
2. [S] = [s]
 
3. [z] = [s]
 
4. [Z] = [s]
 

                         

Chaque fois qu’une constrictive étrangère au système du bambara apparaît dans un mot d’emprunt, il s’y substitue une constrictive (ou une semi-voyelle) appartenant au système.

Une étude systématique des exemples présentés nous renforcerait dans l’idée précédemment émise que les mécanismes d’interférence ne sont pas purement mécaniques. On ne peut pas en tirer de lois simples systématiquement applicables. La transformation du [k] de cuisinier en [t], par exemple dans [tusunje] ne relève pas d’une loi de transfert générale ; elle est probablement liée à la présence après l’occlusive d’une semi-voyelle labialisée qui avance le point d’articulation de l’occlusive.

 

LES CONSONNES FINALES

Mots d’origine

français

Mots d’emprunt

bambara

allumette [alymet] [alimeti]
enveloppe [ãvlop] [ãglopu]
robe [Rob] [robu]

Le processus à l’œuvre dans les exemples précédents n’est pas proprement phonématique. L’adjonction d’une voyelle finale aux mots empruntés est liée à la structure syllabique du bambara qui n’admet que des finales vocaliques.

De même la tendance du bambara à exclure les suites consonantiques autres que nasale + consonne est-elle à l’origine des exemples suivants 

(C = consonne ; V = voyelle) :

1
C + C
 
C + V + C
ex :
pneu [pnø]
 
[pine]
2
R + C
 
R + V + C
ex :
marché [maRSe] 
 
[marase]
3
C + R
 
C + V + R
ex :
drap [dRa] 
 
[dara]
 
écrou [ekRu] 
 
[ekuru]
 
montre [mõtR]
 
[mõturu]
4
L + C
 
L + V + C
ex :
table [tabl] 
 
[tabali]

                 

Les exemples étudiés ne représentent que quelques déformations fréquentes et significatives. L’animateur pourra chercher lui-même dans d’autres exemples d’autres déformations caractéristiques.


Fiche n°2 : Prédictibilité interne 

LA LIAISON DANS LES ADJECTIFS

Nous avons défini la prédictibilité interne comme un processus poussant inconsciemment le locuteur à induire une loi « grammaticale » d’une série de faits linguistiques concordants. Ce qu’on appelle habituellement la liaison et l’élision en français constituent en fait un seul phénomène présentant une certaine régularité.

Ce phénomène peut donc être le lieu d’une prédiction interne.Il peut être décrit de la façon suivante: la finale (vocalique ou consonantique) d’un mot disparaît, dans certaines conditions, de la prononciation. Lorsqu’un jeu suffisant de conditions est ainsi réalisé, on a des séries très régulières obéissant à cette règle. La fiche suivante expose le cas des adjectifs placés devant le nom.En français les adjectifs peuvent intervenir dans plusieurs positions avant un nom, après un nom, seuls comme attributs, etc. L’apparition des adjectifs avant le nom est la seule position où ils sont joints au nom qui suit dans toutes les autres positions, ils sont disjoints de ce qui suit.

A/ Jonction

un petit_enfant, un bel_effort, un gros_animal, etc.

B/ Disjonctions diverses

le pardessus gris // appartient à mon frère

il est vert // en dessous et blanc // au-dessus

j’ai un pain entier // à moi

il est affectueux // aussi, etc.

L’apparition des adjectifs devant le nom n’est pas grammaticale pour toutes les catégories d’adjectifs : ainsi, les adjectifs de couleur ne peuvent intervenir à cette place, on ne dit pas « des brunes lunettes ». Par contre, d’autres adjectifs interviennent très couramment dans cette position. Une liste de ceux qui sont recensés dans le français fondamental est reprise ici, et c’est pour cette liste que sera étudié le fonctionnement de la troncation :

ancien, beau, bête, bon, court, faux, fin, gentil, grand, gros, heureux, jeune, joli, laid, léger, long, lourd, mauvais, meilleur, nouveau, pauvre, petit, prochain, riche, sale, seul, simple, triste, vieux, vrai.

Chacun des adjectifs a quatre formes : masculin singulier, féminin singulier, pluriel de masculin, pluriel de féminin.

Le féminin : il se termine par un e muet au moins latent (= présent dans la forme de base), qui préserve la forme pleine en toute position, et donc aussi devant le nom.

Exemples

une ancienne amie, une belle crapule, une bonne affaire, une fausse idée, etc.

Il ne se pose donc pas de problème de troncation pour le féminin.

Le masculin : c’est la forme nue du radical (ou du thème) adjectival. Le thème se termine soit par une consonne soit par une voyelle et la forme de base n’est pas toujours celle qu’on donne d’habitude dans le dictionnaire (lorsque c’est le cas, ces formes seront marquées d’une astérisque).

A/ finales à consonnes

ancien, *bel, bon, court, *faus, fin, *gentill, grand, gros, *heureus, laid, léger, long, lourd, mauvais, meilleur, *nouvel, *pauvr, petit, prochain, seul, *simpl, vieil.

B/ finales à voyelle

jeune, joli,  sale, triste, vrai

Maintien et troncation dans le masculin

La règle générale est qu’une voyelle ne se tronque pas en finale de lexème : on peut prédire que toute finale à voyelle sera maintenue, si elle n’est pas un e muet. Pour les finales à consonne, il y a dans la liste quatre cas phoniques :

   la finale à nasale (ancien, prochain, etc.)

   la finale en Cr, Cl (*pauvr *simpl) ;

   la finale alternante (bel / beau, nouvel  / nouveau, vieil / vieux) ;

  la finale avec toute autre consonne.

Les trois premiers cas phoniques sont réguliers

   une finale à nasale est pleine devant une voyelle, tronquée d’une manière spéciale (effacement de la nasale, mais transformation nasale de la voyelle précédente) devant une consonne ;

  une finale en Cr, Cl n’est jamais tronquée (consonne + liquide) ;

une finale alternante prend la forme de base à consonne finale devant voyelle, et la forme de substitution à voyelle finale devant consonne.

Exemples

— devant voyelle :

un ancien_ami, un bon_apprenti, un pauvre_imbécile, un simple_avertissement, un bel_homme, un nouvel_arrivage, un veil_habit.

— devant consonne :

un ancien militaire, un bon salaire, un pauvre gars, un simple bonjour, un beau soleil, un nouveau barême, un vieux manteau.

Les autres finales consonantiques sont traitées différemment selon les thèmes :

· Réaction régulière : maintien devant voyelle, troncation devant consonne. C’est le cas des adjectifs suivants

— devant voyelle : un faux_horaire, un gros_effort, un heureux_événement, un léger_ennui, un mauvais_orage, un petit_enfant.

— devant consonne : un fau(x) renseignement, un gro(s) progrès, un heureu(x) père, un lége(r) mieux, un mauvai(s) rhume, un peti(t) truc.

· Réaction irrégulière devant voyelle il n’y a pas maintien de la forme de base. Les cas sont les suivants :

un cour(t) instant, un lour(d) horaire

Ces adjectifs sont réguliers devant consonne :

un cour(t) moment, un lour(d) travail, un genti(ll) garçon.

· Réaction spéciale devant la voyelle : la consonne finale est transformée. C’est le cas de « grand » :un grand (t)_enfant

· Evitement de l’emploi devant voyelle : c’est le cas de « laid » et « long » qui s’emploient volontiers devant consonne (un lai(d) chapeau, un lon(g) chemin, mais qu’on utilise rarement devant une voyelle (néanmoins : un long_entretien (à la radio, pas dans le langage courant…).

· Enfin, deux des adjectifs ne font pas de troncation devant la consonne :un seul gesteun meilleur boulot .

Le pluriel

Qu’il s’agisse de masculin ou de féminin, le pluriel a une marque ( s — z ) laquelle se tronque devant une consonne, et se maintient devant une voyelle :

« des anciens_amis, des ancienne(s) connaissances ».

Cette marque — s de pluriel s’ajoute après que le féminin a été formé sur le masculin (en forme de base). Donc :

*heureus+e+s

Une caractéristique particulière des adjectifs à forme alternante est que le masculin pluriel se forme à partir, non de la forme de base, mais de la forme dérivée :

*bel beau → beaux

*nouvel → nouveau → nouveaux

*Vieil → vieux → vieux

Note pratique concernant l’apprentissage du maintien et de la troncation de l’adjectif devant le nom :

Au niveau de surface, c’est toujours la forme du féminin qui préservée par son e muet donne la forme de base de référence. Dans tout exercice sur les adjectifs, il faut donc partir du féminin singulier.

Par la suite, on peut soit introduire le féminin pluriel en position de jonction, pour révéler le s de pluriel (et donc n’utiliser que des exemples adjectif + nom commençant par une voyelle), soit passer plutôt du féminin au masculin, en regroupant les cas : adjectifs sans troncation, à finale nasale, à finale alternante, à autre consonne. Puis passer au masculin pluriel, avec exercice spécial pour les formes à alternance.

Une préparation importante consistera donc à opérer ces regroupements, non seulement avec les adjectifs ici étudiés, mais avec d’autres adjectifs courants. L’animateur doit avoir sur papier ou en tête les différentes séries d’adjectifs selon leur variation phonique.


Fiche n° 3 : Prédictibilité interne

LE GENRE DES NOMS : UN CAS DE PREDICTIBILITÉ STATISTIQUE

Il n’y a pas de prédictibilité mécanique du genre des noms en français. Le sous-ensemble sémantique de sexe, masculin et féminin, n’est évidemment pas applicable aux réalités non sexuées, ni même à la plupart des animaux, qu’on dénomme par l’espèce, et non par le sexe : une souris (mâle ou femelle), un moustique (mâle ou femelle). Même lorsqu’il s’agit d’humains, des surprises sont possibles : on dit une victime, homme ou femme. Le contour phonique des noms ne paraît pas non plus déterminant à première vue. Avec une finale -ain, « pain »est masculin et « main » est féminin avec -ail (au niveau auditif), « travail » est masculin et « paille » féminin.

Cependant, si la distribution du masculin et du féminin entre les noms était purement aléatoire, on devrait constater chez les étrangers beaucoup plus d’erreurs qu’ils n’en commettent :  chaque nom devrait être appris par cœur avec son genre, et, avant d’être mémorisée, la caractérisation du genre devrait être erronée une fois sur deux environ. Or, ce n’est pas le cas. Après quelques semaines d’apprentissage du français, les erreurs sur le genre sont loin d’atteindre cette proportion. Si l’animateur a une impression contraire, c’est qu’il relève surtout quelques erreurs tenaces, particulièrement chez les locuteurs d’une langue qui a aussi des genres. Dans ce contexte, il s’agit toujours d’interférence : l’Espagnol qui a « el diente » traduit longtemps « le dent » l’Allemand qui dit  « der Mond » éprouve beaucoup de résistance à énoncer la lune (face à l’interférence). Donnons une fois de plus un exemple de transfert réussi. En espagnol, on a « la mano » avec une finale phonique inhabituelle dans cette langue pour un nom féminin en français, un Espagnol traduit toujours « la main » malgré une finale phonique aussi curieuse en français.

En fait, si la prédictibilité du genre n’est pas mécanique et automatique, elle est au moins statistique. Et cette prédictibilité s’opère par la convergence de deux réalités d’ordre différent : la finale phonique des mots et le phénomène morphologique de la dérivation. Quand un étranger effectue des prédictions de genre à partir de ces deux recours, il n’est sans doute pas loin d’obtenir 90% de performances exactes.

On peut donner les raisons qui expliquent pourquoi, dans l’état actuel de la langue française, certaines finales phoniques des noms sont senties comme appelant le masculin, d’autres comme liées au féminin, tandis que d’autres encore constituent ce qu’on peut appeler une « zone d’incertitude ».

Une grande partie des noms masculins sont des radicaux (le port, le lac, le bond, le chant, le vin). Ces radicaux ont comme finale soit une voyelle (le pli), soit une consonne (le lit). Mais la finale consonantique est souvent tronquée, c’est-à-dire qu’elle n’est pas prononcée, et qu’on la retrouve seulement dans des dérivés (la lit-erie). Le résultat en est que la majorité des noms masculins ont, à l’audition, une finale vocalique. Même les mots masculins qui ne sont pas des radicaux, ceux qui ont un suffixe de dérivation, voient souvent le suffixe suivre les mêmes règles que le radical : sa consonne finale se tronque également (pâtiss-ier, mais « une crème pâtissière, où le r du suffixe réapparaît paris-ien, mais parisienne).

A l’inverse, la majorité des noms féminins ne sont pas des radicaux, mais des radicaux suivis d’un dérivationnel —e, dont la présence préserve la prononciation de la consonne finale du radical. Quand un nom se termine par une consonne, il est donc plutôt senti comme étant de genre féminin.

La zone d’incertitude est délimitée par les faits suivants :

Certaines finales consonantiques ne se tronquent pas, ou ne se tronquent que partiellement au masculin, ou encore se tronquent pour certains mots et non pour d’autres. Ainsi une finale constituée par une consonne + une liquide (l ou r) ne se tronque pas. Noms masculins et noms féminins sont donc concurrents pour cette structure phonique : un livre, une livre, un lièvre, une lèvre, un câble, une table, etc.

Une finale constituée par — rC ne tronque que la consonne (et pas toujours) et laisse le — r : apport, abord, four (cf. fourneau), bourg. Comme des mots féminins peuvent aussi se présenter avec — r, il y a également concurrence : un regard, une gare, le bourg, la bourre, etc.

Un — r final ne se tronque que dans certains cas, par exemple après e  (dernier, cf. dernière). Mais souvent il se maintient, et rencontre ainsi une fois de plus des — r de féminin : le malheur, une heure, le mur, une cure, le bar, la barre, etc. Une finale vélaire — k ou — g d’un mot masculin est généralement résistante à la troncation. D’où les rencontres : un dogue, une dague ; un lac, une loque, etc.

Plutôt que de subir la troncation, certaines finales manifestent simplement une alternance consonantique. Ainsi, v / f, du féminin au masculin (veuve, veuf, brève, bref), ou encore ch / k (sèche, sec). Si — f se présente normalement comme masculin, alors que — v est féminin, il n’en va pas de même pour ch / k puisqu’on a : le lac, la laque, le roc, la loque (mais — ch est normalement féminin ; la bouche, la bâche, la mouche, la flèche, la mèche, etc.).

Une finale [j] est tronquée dans certains mots : un outil (cf. outillage), mais non dans le suffixe — ail. D’où le travail, mais la mitraille, un attirail, une muraille, etc.

Le phénomène morphologique de la dérivation joue également un rôle important dans l’attribution du genre en français. On ne vise plus ici le suffixe — e constitutif du féminin, mais des suffixes qui ajoutent aux radicaux une valence sémantique particulière, suffixes auxquels un genre définitif est affecté. Quand on dérive le substantif « pauvreté » de l’adjectif « pauvre » une règle permet de dire que ce substantif doit être du féminin parce que le suffixe — (V)té est un suffixe de genre féminin. Si on examine ces suffixes quant à leur forme phonique et aux altérations que cette dernière peut subir, on rencontre à nouveau les faits et tendances signalés pour les substantifs simples ou munis du — e féminin :

Un suffixe peut se terminer par une consonne ou une voyelle.

— Si un suffixe se termine par une voyelle et s’il est du genre masculin, le schème phonique renvoie à une structure masculine habituelle. C’est le cas des substantifs pris parmi des participes passés : un compos—é, un condens—é, un reç—u. Ce type de suffixe ne fait que renforcer le nombre des substantifs masculins à finale vocalique.

— Si un suffixe se termine par une consonne et s’il est du genre masculin, cette consonne se tronque dans un grand nombre de cas : cruch—on, franç—ais, prétend—ant, jeun—ot. On est encore renvoyé au schème phonique dominant du masculin.

— Certains suffixes masculins, cependant, n’ont pas de troncation de la consonne. C’est le cas du suffixe —age (chôm—age, lav—age, pas—age) ce suffixe très productif fait baisser le pourcentage des mots masculins à finale vocalique. Ici, la connaissance du genre du suffixe complète, mais en la remodelant, la prédictibilité sur le genre des noms. La règle implicite que se donne l’étranger est du type suivant : un nom masculin est habituellement terminé par une voyelle (argument phonique), ou alors il comporte le suffixe masculin —age.

Un suffixe féminin peut se terminer par une consonne. Il rejoint alors le schéma féminin phonique dominant. Que l’étranger ait donc appris ou non la valeur féminine d’une formation avec un suffixe comme —(V)tude (habitude, altitude), il sentira probablement les mots comme féminins. Une même réaction est à prévoir pour —ise (bêt—ise, vantard—ise).

Enfin, quand un suffixe féminin se termine par une voyelle, ce qui est la majorité des cas pour les suffixes les plus productifs, la règle phonique tendancielle que l’apprenti de la langue a pu se donner est vigoureusement contrecarrée. Les suffixes — ie (épicer—ie, crèmer—ie), —(V)té : (facil—ité, bon—té, propre—té), —sion / çon (pension, façon) —ée : (cuiller—ée, pinc—ée), —tié (pi—tié, moi—tié, ami—tié) donnent tous une impression de finale masculine. De plus, certains d’entre eux coïncident avec des suffixes masculins : —ée / é (une cuiller—ée, un comprim—é), —on (une façon, un garçon). C’est ici que la prédictibilité morphologique doit intervenir, et celle-ci se fait nécessairement à partir d’une connaissance de la valence sémantique du suffixe, liée à une connaissance de son genre féminin.

En résumé, on peut dire que la suffixation ou bien se coule dans les schèmes phoniques dominants pour les mots masculins ou féminins, ou bien contrecarre ces schèmes. Dans le premier cas, il importe peu que l’étranger apprenne très tôt le genre qui affecte le suffixe. Mais dans le second cas, l’ignorance de la valence sémantique habituelle du suffixe et de son genre peut l’empêcher de faire beaucoup de prédictions correctes : la maîtrise de ces deux conditions, par contre, l’aide notablement à augmenter ses performances exactes. Il doit alors acquérir des règles du genre : « Un nom que j’entends avec une finale soit vocalique soit consonantique est normalement soit masculin soit féminin, sauf s’il est affecté d’un suffixe X qui a une valence sémantique Y ». Evidemment, ces règles restent le plus souvent dans le domaine de l’implicite, de l’informulé. Nous croyons qu’elles n’en existent pas moins.

Cette analyse de la formation des substantifs (et des nominaux dépendants) en français serait cependant contestable si elle n’était appuyée par une vérification statistique. Cette dernière nous semble devoir être utilisée avec une certaine prudence. On a encore écrit récemment que la majeure partie des adjectifs du français n’avaient pas de formes différentes au masculin et au féminin ; c’est sans doute exact, mais nous devons aussi poser la question suivante : s’agissant d’apprentissage, ce qui frappe l’apprenant, ce qui est susceptible de lui donner des règles de comportement, est-ce le sous-ensemble des formes qui sont invariables, ou le sous-ensemble des formes variables et dont les variations se manifestent rapidement comme répétitives ? On peut affirmer que ce n’est jamais de l’invariant que naissent les idées, mais au contraire du contraste de la distorsion, de la différence.

Quoi qu’il en soit, une étude statistique montre que dans le français fondamental :

O Les trois quarts des substantifs qui ont une finale vocalique à l’audition sont masculins. Cette proportion suffit largement pour qu'un étranger tende à prédire un genre masculin pour tout substantif de ce type qu’il vient de mémoriser.

O Dans un second temps, le décompte des mots à finale vocalique qui sont néanmoins du féminin montre que la grande majorité d’entre eux est constituée par des substantifs dérivés par — ie (fol — ie), —sion (pension) ou —(V)té (san — té). Si un étranger « corrige » son impression d’un lien entre la finale vocalique et le genre masculin par une connaissance de la valeur féminine de ces trois suffixes, il doit arriver à près de 90 pour cent de performances justes.

Un peu moins de 60 % des substantifs à finale consonantique sont féminins. Cette proportion paraît trop faible pour décider un auditeur à attribuer le féminin à tout substantif se terminant par une consonne. Mais si l’on soustrait les mots qui ont une finale en —(C)r, —(C)l, alors on s’aperçoit que 70 % des noms à finale consonantique sont féminins. Un étranger qui aurait en outre retiré de la liste les mots en — age (pour les attribuer au masculin), se trouverait devant un ensemble de mots dont les trois quarts sont au féminin. S’il transforme son impression en prédiction, et attribue le genre féminin aux noms terminés par une consonne il obtiendra également environ 75 % de résultats corrects. La vraie question semble de savoir s’il isolera les finales constituées par une liquide (et peut-être aussi la finale vélaire — k, — g). Si c’est le cas, alors :

La distribution des noms terminés par une liquide ou un complexe — CI, — Cr se fait de la manière suivante :

— r

— l

Cl / r

total

%

Masculin

67

15

19

101

61

Féminin

38

14

13

65

39

Il résulte de ces chiffres que ce que nous avions nommé « zone d’incertitude » sur la base d’une analyse morphophonologique de la langue se révèle être statistiquement une zone de prédominance masculine (plus accusée d’ailleurs pour une finale — r). Celle-ci ne paraît cependant pas suffisante pour qu’un étranger se risque à prédire le masculin dans tous les cas. Il est plus probable qu’il restera dans l’indécision, et qu’il préférera dégager peu à peu ses prédictions à partir de suffixes reconnus :

— ure (peint—ure, confit—ure) pour le féminin, — eur (coiff —eur, balay —eur, tract —eur) pour le masculin s’il perçoit la notion d’agent, et —eur (pâl —eur, roug —eur) pour le féminin, s’il perçoit la notion de qualité. Ici, il paraît donc hasardeux de prédire (à notre tour) quel pourcentage de résultats justes il obtiendra.

Il   est possible de tirer quelques conclusions pédagogiques de cette analyse.

Un animateur a peu de prises sur les impressions, largement inconscientes, qui se développent chez les étrangers quant à un lien possible entre la finale phonique d’un substantif et son genre. Les substantifs sont produits dans les phrases au gré des besoins de la communication, et on voit mal comment instaurer là une progression systématique, sans sortir du contexte réel des conversations, ce qui est contraire à tous les principes mis en avant dans ce livre.

Il existe cependant des « lieux grammaticaux » qui favorisent la répartition des finales phoniques, et par conséquent du genre (en partie du moins).

Il y a l’accord. Ce dernier met progressivement en relief le phénomène de la troncation pour les mots masculins, et du — e de dérivation pour les mots féminins. Certes, on n’a pas toujours le contraste maximal qui se manifeste entre « un bon Français moyen » et « une bonne Française moyenne » car on peut rencontrer « l’artiste modèle » (masculin) et « l’artiste modèle » (féminin). Mais l’animateur peut privilégier les accords contrastants, il devrait lui suffire, pour en prendre l’habitude, d’avoir un minimum de connaissances sur les formes qui se tronquent et celles qui ne se tronquent pas au masculin. Des phénomènes comme l’alternance f / v (neuf, neuve ; sauf, sauve) et l’alternance k / ch (sec, sèche) ne devraient pas non plus lui échapper.

Il   y a la dérivation nominale. On a vu qu’on peut attribuer à la plupart des suffixes un genre définitif. Le travail ici semble devoir consister à faire â la fois reconnaître ce genre et la valence sémantique habituelle du suffixe, car sans une intuition de cette dernière, l’apprenant ne pourra guère démarquer les substantifs suffixiels de ceux qui ont une finale phonique identique (val -eur face à malheur). Si nos remarques sur les finales phoniques des noms ne sont pas fausses, on peut même ici préciser la pédagogie a suivre. Il faudra utiliser de manière différente les suffixes qui vont dans le sens de la tendance dominante (par ex. —on comme suffixe masculin) et ceux qui la contrecarrent (—ité, —sion comme suffixes féminins). Les premiers peuvent servir â conforter une prédiction du genre, en s’ajoutant à d’autres mots connus. Les seconds, au contraire, demandent un apprentissage explicite, parce qu’ils troublent l’envie qu’a l’étranger de prédire le genre des noms.

 


Fiche n° 4 : Prédictibilité interne 

LE SYSTÈME DES PRONOMS EN FRANÇAIS

Le français assure à toutes les fonctions syntaxiques une différence de forme pour les six personnes fondamentales, à savoir le locuteur (moi), le locuteur s’adjoignant d’autres (nous), l’allocuté (toi), les allocutés (vous), le tiers (lui), les tiers (eux).

Pour le ou les tiers, le français introduit, dans certaines fonctions syntaxiques seulement, une distinction de genre, masculin et féminin, ajoutant ainsi (elle) et (elles) à (lui) et (eux). Au singulier, cette distinction n’est pas possible dans la fonction d’objet indirect. « Offre-lui des fleurs » peut indiquer un destinataire homme ou femme. Au pluriel, elle n’est assurée ni pour l’objet indirect, ni pour l’objet direct : « Donne-leur à boire » (aux oiseaux, aux bêtes ?) ; « Je les mangerai » (les harengs ? les saucisses ? ).

Le français a en outre cette particularité d’avoir un pronom on qui gouverne une troisième personne verbale, mais dont la valence sémantique atteint plusieurs des personnes : « Alors, on se couche ? » (toi, nous, vous sont possibles). Ce pronom ne fonctionne qu’en tant que sujet, mais du même coup il est assez remarquable qu’il est complémentaire à une forme dite réfléchie soi qui, elle, fait fonction de complément : ex. : « on ne travaille que pour soi, ici !»

Dans l’état actuel de la langue, on peut reconnaître également un pronom neutre de troisième personne qui est un ça : « ça marche ? », « c’est beau » ; mais il n’est pas sûr qu’on puisse ranger ce terme exactement dans le paradigme des personnes ; en effet, comme démonstratif par valence, il peut apparaître devant un des pronoms déjà recensés, ce qui est le cas dans « celui (ce - lui) ».

L’examen des pages suivantes portera essentiellement sur le jeu des pronoms donnés ci-dessous ; on se rappellera cependant que on et soi doivent également être repérés.


PREDICTIBILITÉ MORPHOLOGIQUE DANS LES PRONOMS PERSONNELS

Il y a six séries morphologiques distinctes pour les personnes, chacune d’elles liée à une ou plusieurs fonctions syntaxiques, et à des positions par rapport au verbe ou à d’autres éléments.

 
Substitutif
Sujet
Objet direct
Objet indirect

1 ps

2 ps

3 ps

3 psf

1 pp

2 pp

3 pp

3 ppf

moi

toi

lui

elle

nous

vous

eux

elles

je

tu

Il

elle

nous

vous

Ils

elles

me

te

le

la

nous

vous

les

les

moi

toi

le

la

nous

vous

les

les

me

te

lui

lui

nous

vous

leur

leur

moi

moi

lui

lui

nous

vous

leur

leur

Le substitutif est un terme générique pour une série qui prend place dans les fonctions suivantes :

     avec la copule dans la phrase identificative : c’est eux ;

     en objet indirect prépositionnel marqué : avec lui, pour eux, contre moi

     comme emphatiseur du pronom sujet correspondant : eux, ils disent . . . remarquer que dans ce cas, nous semble le seul emphatiseur de on : nous on attend).

je te demande (= je demande à toi), mais je me fie à toi, et non je me te fie. S’il y a préposition, la série utilisée est celle du substitutif.

· Une première réalité de la morphologie des pronoms est proprement morphophonologique, c’est-à-dire constituée par des changements phoniques liés à des positions dans la phrase. En fait, comme cela se passe pour certains verbes, des pronoms apparaissent selon les cas soit avec un radical accentué, soit avec un radical inaccentué.

La règle est alors la suivante un pronom devant le verbe apparaît sous une forme radicale inaccentuée, un pronom placé après le verbe apparaît sous une forme radicale accentuée.

Cette règle, qui est liée à une position du pronom dans la phrase, renvoie évidemment à une règle syntaxique. Il faut savoir que dans l’impératif affirmatif, le pronom objet — direct ou indirect — vient après le verbe pour lui choisir une forme à radical accentué. Les deux prédictibilités vont de pair.

A remarquer en passant : pour des raisons pro­bablement sémantiques, le report du pronom objet indirect derrière le verbe est grammatical avec certains verbes même à l’indicatif: je pense à toi et non je te pense. La règle de position vaut donc aussi dans leur cas.

· Quels sont les pronoms pour lesquels la prédictibilité se limite à connaître qu’ils ont une forme inaccentuée et une forme accentuée ? Uniquement ceux des 1ère et 2e personnes du singulier.

me / moi

je / toi

Pour ces pronoms, ailleurs qu’en fonction sujet, et une fois qu’on connaît la forme inaccentuée et la forme accentuée, la règle de position syntaxique intervient : 

Après le verbe (et ailleurs)

Avant le verbe

regarde-moi    


rendez-moi      (indir.)


je pense à toi (indir. marqué)


toi, tu le sais (emphatique)

il me regarde (direct)


ils me sont rendus (indir.)



· Les pronoms de 3e personne fonctionnent autrement. Non pas selon la fonction syn­taxique : le complément d’objet direct a une forme inaccentuée, l’objet indirect une forme accentuée :

le / lui

les / leur

Avant le verbe

Après le verbe

je le vois (direct)        


je lui parle (indirect)   


il les regarde (direct)

il leur donne (indirect)

regarde-le (direct)


parle-lui (indirect)


regarde-les (direct)

Rappel : pour la 3e personne du pluriel, ceci ne vaut qu’aux compléments indirects sans préposition. Avec préposition, on a la forme de sub­stitutif : c’est pour eux, et non *c’est pour leur.

· Il y a un rapport direct entre la forme inaccentuée ou accentuée des pronoms me / moi et te/ toi d’une part, et la forme de certains verbes d’autre part :

Forme accentuée

Forme inaccentuée

je re-ç-ois

tais t-oi

cache m-oi

Nous re-ce-vons

si tu te tais

l’arbre me cache

La possibilité de prédictibilité est cependant lointaine, ces éléments fonctionnant dans des contextes syntaxiques et sémantiques différents.

· Une deuxième réalité de la morphologie des pronoms n’est plus phonique mais d’alternance. C’est celle qui distingue la série des pronoms sujets des autres séries. Il y a bien un rapport entre tu et toi, il et lui, elle et la (la consonne est semblable) mais la voyelle et sa place dans le pronom sujet ne paraissent pas prédictibles. Pour la 1ère personne du singulier, rien de phonique ne rapproche je de moi.

Il en résulte que la série des pronoms sujets et toutes les autres séries doivent s’apprendre comme des groupes distincts, sauf pour les 1re et 2e personnes du pluriel, partout identiques à elles-mêmes.

·  Une même imprédictibilité frappe la 3e personne du pluriel du substitutîf eux, face à ils/ les / leur. Cet élément doit également s’apprendre de mémoire, et ce dans les diffé­rentes fonctions où il se manifeste (cf. plus haut).

· Une prédictibilité morphologique par adjonction d’un élément connu ailleurs, le — s du pluriel, existe également entre il et ils, elle et elles, dans la série du sujet, et le, les dans les séries d’objet direct.

Cette prédictibilité est évidemment à relier (dans les exercices de mémorisation ou de correction) au — s du pluriel pour les substantifs, les adjectifs et quelques autres éléments.

Quand la série du pronom personnel objet direct est connue, l’article défini du substantif est virtuellement acquis, et réciproquement.

L’article défini est en effet identique à l’objet pronominal direct de la 3e personne (on remar­quera que si l’article présente cette forme inaccentuée, c’est qu’il se trouve lui aussi avant le lexème, c’est-à-dire avant le groupe nominal).

 

Pronom

 

Article

 

je le vois
je la regarde
je les connais

 

je vois le livre
je regarde la photo
je connais les heures de bus

Il  résulte de   ceci qu’une bonne série pour l’apprentissage est constituée par la constellation suivante :

Il voit le bus / Il le voit

Il me voit / Il te voit

Il voit les bus / Il les voit

— la prédictibilité d’un pluriel à — s pour passer de la 3e du singulier à la 3e du pluriel (il est bon dans ce cas d’utiliser aussi des substantifs à initiale vocalique pour dévoiler le — s : il voit les affiches, les annonces les outils, etc.)

— la prédictibilité des formes inaccentuées à e muet pour les trois pronoms du singulier : le / te / me. En outre, la consonne t de 2e personne du singulier est disponible pour toi et tu, la consonne m de 1re personne du singulier est disponible pour moi.


FICHE N° 5 : Mémorisation

UNE SÉRIE ALÉATOIRE DANS LA TRONCATION : LES NUMÉRAUX

Voici l'exemple d'une série – limitée par son nombre d'éléments mais très courante – où la diversité des faits obligera sans doute l'étranger à apprendre de mémoire les formes reçues et à abandonner du même coup toute tentative de prédiction.

On trouve généralement la forme pleine (de base) des numéraux cardinaux dans leur dérivation ordinale. C'est cette même forme qu'on trouve « en liaison », devant une voyelle, quand les numéraux se terminent par une consonne.

Ordinaux

 

Consonne finale

 

Devant voyelle

 

deux-ième

trois-ième

quatr-ième

cinqu-ième

six-ième

sept-ième

huit-ième

neuv-ième

dix-ième

onz-ième

douzième, treizième,

quatorzième, quinzième,

seizième (comme onzième)

vingtième

trentième, etc.

cent-ième

mill-ième

z

z

r

k

z

t

t

v / f

z

z

 

 

 

t

t

t

l

 

Deux -- enfants

Trois -- enfants

Quatr(e) enfants

Cinq -- enfants

Six -- enfants

Sept -- enfants

Huit -- enfants

Neuf -- enfants

dix -- enfants

Onze -- enfants

 

 

 

vingt -- enfants

trente -- enfants

cent -- enfants

mille -- enfants

 



N.B.

« Quatre » n'a probablement pas de e muet final autre que graphique, mis là parce qu'on écrit toujours un e final après C+R et C+l (cf. arbre, peuple, meuble, oncle, ogre, etc., tous termes masculins qui n'ont aucune raison d'avoir une voyelle e, marque de féminin). Mais « onze » et la suite ont plus proba­blement cette voyelle dans leur forme pleine, ce qui explique qu'il n'y aura pas troncation du /z/, habi­tuellement tronqué ailleurs.

« Sept » a un / p / dans le radical de base, qui réapparaît dans « septembre », mais qui n'est jamais articulé dans le système numéral. « Vingt» a un graphe + g, dont on n'a guère l'usage dans la langue orale, sauf à invoquer « vigésimal » et autres termes rares.

« Neuv- » et « neuf » marquent une alternance habituelle en français (veuve / veuf ; vive / vif, etc.), mais la forme de base est plus probablement avec -v, et la liaison fait aussi bien apparaître un [nœv ãfã] que [nœf ãfã].

RÈGLE DE TRONCATION

Il n 'y a pas de règle générale de troncation pour les numéraux ; et il n'y a même pas de règle particulière permettant de prédire qu'on pourra tronquer certaines consonnes et pas d'autres. Il suffit de parcourir le tableau pour voir que les numéraux à partir de « deux », sémantiquement pluriels, n'ont pas de marque de pluriel morphologique –s. La finale en [z] de deux, trois, six, dix donne cependant cette impression et fait comprendre pourquoi on entend, même chez des Français " cultivés ", quatre-z-enfants.

Voici les diverses représentations devant un mot :

Maintien de la consonne

sept gars (– t est maintenu)

neuf gars

Troncation

deux gars

trois gars

six gars

huit gars (– t est tronqué !)

dix gars

vingt gars

cent gars

A variation

Cinq types ou cin(q) types

Règle spéciale

quatr(e) types ou quat'types

A interprétation difficile

onze (douze, etc.) types // onze enfants

mille kilomètres // mille ans

Note : la difficulté d'interprétation porte sur le point suivant : y a-t-il ou non une voyelle finale au radical ? Si oui, alors ces termes sont réguliers. Si non, il faut les considérer comme ne tronquant pas leur consonne finale.

Et voici maintenant les représentations, par contraste, en finale de phrase :

Devant un mot

 

En finale

 

Deu(x) gars

Troi(s) gars

quatre gars

cin(q), cinq types

si(x) types

sept gars

hui(t) gars

neuf gars

di(x) gars

cen(t) francs

mille francs

 

il y en a deu(x)

il y en a troi(s)

il y en a quatre

il y en a cinq

il y en a six

il y en a sept

il y en a huit

il y en a neuf

il y en a dix

il y en a cen(t)

il y en a mille

 

 

Conclusions pratiques :

Vu la fréquence des numéraux, et vu également qu'il n'est pas possible à leur sujet d'énoncer des règles de troncation (ou de maintien) autres que cas par cas, il faut :

– vérifier que les participants connaissent pour chacun la forme pleine et la forme tronquée ;

– vérifier qu'ils appliquent la bonne forme selon que le numéral se trouve devant un mot ou en finale de phrase.