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Annexe 1
LA CONSTITUTION DES GROUPES PAR L'USAGE DES TESTS
Face à la nécessité
de constituer des groupes les plus homogènes possibles
quant au niveau de langue, l'animateur va se trouver dans l'obligation,
inconfortable, de sélectionner les étrangers qui
suivront un cycle.
Remarquons que, préalablement à la constitution
des groupes, il est nécessaire de s'entendre avec l'entreprise
pour que celle-ci propose le cycle au plus grand nombre possible
d'étrangers de même langue maternelle de façon
à éventuellement homogénéiser deux
groupes ou plus. Bien évidemment il y aura une préselection
basée sur les critères internes à l'entreprise
et le budget aura probablement été prévu
pour un seul groupe. . .
LE MATERIEL DE SELECTION
Renvoyant à une publication
éventuelle l'analyse de nos pratiques d'homogénéisation
des groupes, nous allons donner quelques aperçus de l'utilisation
du matériel le plus couramment employé : celui
de l'A. E. E. (Amicale pour l'Enseignement des Étrangers).
Les premières pages (renseignements signalétiques)
peuvent servir de support de discussion avec l'étranger,
les photos également. Cette première prise de
contact entre l'étranger et l'animateur est enregistrée
sur magnétophone (cf. chapitre 7).
DEROULEMENT
D'entrée, l'animateur explique
à l'étranger ce qui va se passer pendant l'entretien
et quel en est le but (souvent ceux qui sont "convoqués"
ne le savent guère) ; ceci afin de rassurer dans la mesure
du possible et de provoquer un dialogue. Il explique que le
magnétophone sert à repérer les erreurs
de prononciation. Souvent l'étranger commencera par dire
"je ne sais pas" (je ne sais pas signer, je ne sais
pas marquer ma nationalité. . .) ; c'est à l'animateur
de créer les conditions d'un échange verbal qui
permettra à l'étranger de se dire à partir
des supports proposés (on est très loin de l'attitude
dite neutre du psychotechnicien, qui est en fait souvent menaçante
dans son mutisme courtois).
Dans cette optique le livret de test est un argument, un support
de la relation verbale; le but recherché n'est pas de
Je remplir de A à Z. Ces entretiens demandent beaucoup
de présence de la part de l'animateur, même s'il
voit défiler pour la centième fois les mêmes
images et les mêmes phrases. Il ne s'agit pas de faire
passer des tests en série mais de permettre à
un individu, dans un temps relativement court (25 à30
minutes), de s'adapter à une situation nouvelle, de la
dominer et de s'exprimer, enfin.
Si l'étranger ne peut pas remplir les deux premières
pages signalétiques, l'animateur le fait à sa
place ; mais alors il met le livret entre eux deux, de façon
à ce que l'étranger voie l'imprimé, et
il indique ce qu'il fait en écrivant : "marié"
"arrivé en France" (on demande l'année,
et non la date précise).
Il ne faudrait pas dépasser deux entretiens par heure
: il n'est pas souhaitable de voir plus d'une quinzaine de personnes
par jour en période de test.
Il est opportun de ne jamais assurer à un étranger
qu'il sera intégré dans le groupe, "c'est
un essai pour voir, mais ce n'est pas sûr".
Il s'agit d'homogénéiser
des groupes, non de tester au véritable sens technique
du mot ; or homogénéiser signifie prendre une
certaine moyenne à l'intérieur d'une population
spécifique sans en faire - même inconsciemment
un critère de référence général,
sans trop se fier aux classifications des livres. Il faut, en
écoutant les bandes de l'entretien, constituer un groupe
"moyen" en tenant compte des performances orales et
écrites. C'est ici que nous abandonnons les tests qui
ne servent qu'à recueillir un matériel sonore
généralisable seulement à l'intérieur
de l'entreprise (matériel qui permet comparaisons et
généralisations). D'où notre souci de former
deux groupes quand cela est possible.
Prévoir quinze inscrits
environ, car il y aura immanquablement des défections
: un groupe optimal est constitué, dans notre cas, de
dix ou douze personnes.
Au cours de l'entretien, l'animateur
peut se faire une idée toute intuitive des aptitudes
de la personne: il aura repéré ceux qui sont "
bloqués", l'âge aidant; d'autres n'arrivent
pas à surmonter leur gêne dans cette situation
de sélection, d'autres encore diminuent leurs performances,
pensant ainsi avoir plus de chances d'être inscrits. Il
n'est en aucun cas question de communiquer ces observations
à qui que ce soit.
En revanche, une fois les groupes
constitués, il est toujours nécessaire de signaler
les personnes qui sont déjà redevables d'une formation
professionnelle pour une meilleure qualification. . .
Il pourra arriver que les instances
de direction remettent en cause ces jugements: ce sera une excellente
occasion de s'expliquer par rapport aux objectifs "d'efficacité".
Annexe
2
POURQUOI DES GROUPES HOMOGENES ?
Tout cet ouvrage est basé
sur l'organisation de groupes
- de même langue maternelle,
- relativement homogènes quant aux connaissances en français.
Ces groupes sont en général
constitués par le personnel d'une même entreprise,
et les locaux sont fournis par celle-ci. Cela soulève
deux ordres de difficultés par rapport à la pratique
habituelle :
- en règle générale jusqu'ici les groupes
d'étrangers étaient composés de personnes
qui venaient de plusieurs pays et de langue maternelles différentes,
non apparentées entre elles ;
- chercher à constituer des groupes homogènes
par rapport à la langue seconde signifie, grosso modo,
ne prendre dans un groupe que les personnes ayant certaines
connaissances. C'est par là même refuser ceux qui
n'ont pas acquis, ou qui ont perdu, ces connaissances. Dans
les deux cas ces personnes écartées du groupe
sont renvoyées à d'autres cycles hypothétiques.
Il en résulte que certains groupes de moniteurs, surtout
bénévoles, refusent cet "écrémage",
qui valorise les niveaux moyens, mais qui est indispensable
dans les 120 heures de la formation continue.
Cette difficulté est réelle, mais la solution
ne se trouve pas dans l'abandon des deux exigences fondamentales
ci-dessus.
D'un point de vue méthodologique
et pédagogique, pendant les deux premiers stades, 120
heures d'enseignement peuvent ouvrir la possibilité d'un
acquis réel seulement si ces deux conditions sont remplies
: différemment, le temps de travail effectif de chaque
ethnie est à diviser par le nombre total d'ethnies qui
composent le groupe. Le temps passé à travailler
avec des Espagnols est perdu non seulement pour les Algériens
mais aussi pour les Portugais si d'aventure le groupe est composé
de personnes qui parlent ces trois langues. Les performances
en langue seconde, sans être uniquement fonction de la
langue maternelle, en sont toutefois influencées et l'on
constate dans tous les groupes, lors des deux premiers stades,
que le temps passé à travailler les difficultés
spécifiques des uns est perdu pour les autres. Le cas
est différent pour les deux stades suivants, on l'a vu.
Dans le cadre des cours bénévoles
à durée indéterminée, rien ne s'oppose
en théorie à une autre organisation - basée
sur une coordination des différents cours de quartier
organisant des cycles spécifiques - mais cela suppose
une structuration des diverses associations qui modifierait
leur actuel recrutement d'enseignants) .
Le travail avec des groupes
multiniveaux et multinationaux
Cela étant dit, il reste
que nombre d'animateurs, surtout salariés, devront travailler
avec des groupes fort composites. Quels conseils leur donner
? On peut réunir des Maghrébins, même si
leurs langues maternelles diffèrent sensiblement et s'ils
viennent de trois pays différents; de même pour
les Espagnols et les Portugais; on peut aussi faire un seul
groupe d'Africains noirs parlant des langues différentes.
L'animateur constatera la nécessité de fractionner
ses interventions selon les difficultés spécifiques
(langue orale), ce qui provoque une perte de temps, mais il
constatera aussi que nombre de difficultés sont communes
dans le domaine de la syntaxe. Il convient naturellement de
traiter les difficultés qui sont communes à la
majorité des membres du groupe. Si ces groupes sont,
au moins relativement, homogènes quant aux connaissances
en langue seconde (il n'y a donc pas d'analphabètes ni
de personnes qui ont fréquentél'Alliance Française),
l'animateur pourra se servir de la démarche que nous
proposons sans la modifier outre mesure.
Il existe toutefois des cas où
non seulement les langues sont différentes, mais également
les. connaissances. On est reconduit à la situation de
l'instituteur de campagne qui avait dans sa classe tous les
enfants du village, de six à quatorze ans. Si une telle
situation tend aujourd 'hui à disparaître pour
les enfants français, elle est encore la règle
pour les travailleurs étrangers ; cela est une nouvelle
marque de leur condition marginale. Dans ce cas cet ouvrage
peut être utile pour les choix pédagogiques et
de la description des supports, mais pour la pratique didactique,
notamment de l'écrit, l'animateur devra inventer lui-même.
Il est possible d'organiser la
discussion comme il est conseillé au chapitre 8 et il
est possible avec quelques aménagements d'utiliser de
la même manière la bande-reformulation (cf. chapitre
11). Mais il faut constater qu'aux moments d'écriture
le groupe se scinde en deux ou même trois sous-groupes,
et l'animateur est contraint de "donner un travail"
spécifique aux uns et aux autres.
Nous lui conseillons de lire les
ouvrages de Célestin Freinet pour s'imprégner
fondamentalement de cette pédagogie. Les activités
proposées ne peuvent évidemment pas être
transposées, mais la façon d'organiser les groupes
de travail et l'attitude de l'animateur ont une valeur encore
inégalée, trop souvent partiellement adoptée
sans la même richesse de vues et, le plus souvent, en
taisant les sources. Le principe fondamental à appliquer
est :
- essayer de séparer quand même le groupe en deux,
en confiant les analphabètes et les très faiblement
scolarisés à un animateur, alors qu'un autre animateur
travaille avec le reste du groupe.
Si cela est impossible :
- viser constamment un travail de groupe en partant d'un support
commun à tout le groupe et choisi en fonction de ceux
qui ont le plus de connaissances.
Articuler la séance à
partir d'un support complexe
Prenons un exemple : dans un groupe
multilingue et multiniveaux la seule solution est de tabler
sur leur relative habitude de la France, c'est-à-dire
sur le vécu, la capacité de discussion. La séance
est articulée sur deux types d'activité très
distincts :
- présentation d'un support
imprimé et discussion de groupe ;
- travaux écrits et lecture
pratiquement individuels.
Somme toute, on retrouve ici ce
qui est exposé en détail dans le chapitre consacré
au Stade Langue écrite et lue 2", avec les modifications
suivantes :
Le support imprimé
(en général un récent article de journal)
est divisé (deux photocopies séparées)
en titre et sous-titre d'un côté et corps de l'article
de l'autre. En début de séance, l'animateur demande
aux plus avancés de lire le titre et les sous-titres
et la discussion s'engagera avec tout le groupe (les plus avancés
ont eu de fait un travail à leur niveau). Pendant cette
lecture les autres écoutent et suivent tant bien que
mal sur leur propre photocopie : ils reconnaissent des graphèmes.
La technique d'animation est celle qui est exposée tout
au long de cet ouvrage.
Après la discussion
(et sans préjuger de quelques très courts
moments d'écriture, cf. "Le contrôle systématique"),
confiés à l'un ou l'autre des plus avancés,
le groupe est nettement divisé. Les analphabètes
ou faiblement scolarisés commencent à travailler
à partir des dominos et des mots-signaux extraits du
titre et que l'animateur a préparés chez lui.
Les autres lisent le corps de l'article et rédigent un
texte libre à partir de la discussion.
Remarquons que :
- de cette manière, il est pratiquement exclu d'exploiter
sur l'heure les supports apportés par les étrangers,
car l'animateur doit préparer chez lui au moins deux
travaux correspondant à des paliers fort différents.
Bien entendu, il sera toujours possible de travailler ce matériel
à la séance suivante, l'animateur ayant ainsi
eu le temps de le préparer.
- Pendant la deuxième période, la lecture ne se
fait qu'à voix basse, en général, car l'autre
demi-groupe serait dérangé dans son travail. C'est
pour cette raison que pendant la première période
les plus avancés lisent à voix haute le titre
et les sous-titres afin de faciliter le déchiffrage individuel
des autres. L'animateur contrôle à voix basse.
- La séance se termine toujours
par un retour à la discussion de groupe, sorte de reprise
en main, commune, du thème entier. Affirmation de la
capacité de l'ensemble à dire des choses au niveau
adulte même si tout le monde n'est pas capable d'en écrire.
Malgré cette dernière
précaution, ce type de séance est très
proche des activités scolaires traditionnelles et de
leur distribution dans le temps. Il faut alors constamment aligner,
autant que possible, le groupe sur les activités les
plus complexes, et non le niveler par le bas: il est toujours
possible de simplifier, pour certains, une tâche complexe
proposée à tous, alors qu'il est difficile de
soutenir l'intérêt de personnes qui objectivement
piétinent.
Les publics uniquement féminins
Cet ouvrage ne fait pas mention, spécifiquement, de l'enseignement
aux femmes étrangères ; plus généralement,
on y parle "des étrangers" plutôt que
des étrangères. On emploie une langue où
les termes, qui indiquent la totalité, sont formellement
marqués par les éléments du masculin, qui
devient de la sorte "inclusif", si on peut dire. La
remarque est justifiée, toutefois :
L'équipe de rédaction
ne considère pas que le public féminin soit
fondamentalement différent du public masculin.
L'expérience relatée
est limitée aux cours ouverts dans le cadre de la Formation
Continue. Ces cours sont pratiquement toujours mixtes et dans
tous les cas, ce qui caractérise les gens présents,
c'est leur condition de producteurs en France, non leur sexe.
- A l'inverse l'équipe,
qui a d'ailleurs des expériences d'animation en milieu
exclusivement féminin (cours ménagers, par exemple,
ou cours de personnel de service) ne considère pas ces
derniers comme une formule souhaitable, tout en sachant qu'elle
durera longtemps ; cela parce que les cours sont, sauf exception,
basés sur une séparation sexuelle et culturelle
des rôles artificiellement entretenue. Une autre séparation
nous paraît aussi artificielle: celle qui institutionnellement
réserve dans certains centres un jour aux femmes françaises
et un jour aux autres, de diverses nationalités, sous
prétexte qu'il y a eu des disputes quand les séances
de couture étaient communes.
Il existe bien entendu des difficultés
spécifiques à des femmes ou à des groupes
de femmes immigrées ; mais nous ne croyons guère
qu'il existe, à cause de cela, des arguments et des apprentissages
typiquement féminins qui justifient une qualification
particulière des enseignantes. Nous pensons en revanche
que certaines situations culturelle justifient pour un temps
des groupes féminins par nationalité ou même
par ethnie, mais non la constitution d'un corps professoral
spécialisé, enième avatar des limitations
culturellement imposées aux femmes françaises
(un nouveau " métier féminin" peu qualifié,
comme la plupart des autres).
Dans la pratique il n'y a aujourd'hui guère de présence
des femmes étrangères en tant que telles dans
les cours de langue quand ceux-ci sont liés à
l'entreprise. Celle-ci considère les femmes uniquement
sous l'angle de leur participation à la production; c'est
comme productrices, et non comme femmes, qu'elles participent
aux cycles mixtes.
Annexe
3
LA FONCTION DE L'ANIMATEUR ET LE CADRE INSTITUTIONNEL
Cet ouvrage ne traite pas spécifiquement
de la figure de l'animateur (qu'il soit bénévole
ou salarié) ni du cadre institutionnel des cours ni,
plus largement, de l'opportunité de la scolarisation
en tant que telle. Ces questions, restent ouvertes pour les
lecteurs ; nous présentons donc dans cette annexe l'ouvrage
de Maurice CATANI L'alphabétisation des travailleurs
étrangers: une relation dominant / dominé,
qui traite de la question.
L'analyse qu'en fait Jean Léonce DONEUX tend à
montrer que cet ouvrage est un préalable à la
recherche et aux pratiques exposées ici. C'est à
la question : "Et s'il fallait faire quelque chose quand
même ?" que notre équipe a essayé de
répondre à l'issue de l'analyse sur la domination
dans le lieu scolaire et dans la Formation permanente. Comme
nous souhaitons des animateurs autre chose qu'une adhésion
de surface à un certain nombre de choix pédagogiques,
nous les engageons à entamer une réelle analyse
critique de leur profession et donc de leurs fonctions sociales
et politiques. La lecture de cette note ne peut que les inciter
à se situer pour ou contre cette problématique.
L'ALPHABETISATION DES TRAVAILLEURS ETRANGERS, UNE RELATION
DOMINANT-DOMINE (éd. TEMA, PARIS, 1973)
L'ouvrier étranger analphabète
est exploité, et l'ouvrier étranger alphabétisé
reste tout aussi exploité. Décidément,
les vérités les plus simples ne sont pas les plus
faciles à faire accepter. Car comment expliquer que des
milliers d'alphabétiseurs bénévoles se
soient depuis dix ans portés au secours des immigrants
pour leur apprendre le français, sinon parce qu'ils avaient
en eux l'espoir confus ou avoué de leur donner par là
les moyens de la promotion sociale? Passe encore que se soient
livrés à cette foi des chrétiens idéalistes
ou ces militants rationalistes pour lesquels l'École
est le temple initiatique de la réussite sociale. Mais
comment expliquer alors l'entrée en lice, dès
les retombées de 1968, de nombreux militants gauchistes,
et aussi l'action continue du P. C. F. dès les premières
heures de l'alphabétisation ? Car cette alphabétisation,
comme structure, a commencé un jour très récent
: cinq cent mille Algériens avaient passé en France
avant 1954, et la plupart d'entre eux avaient bel et bien appris
le français - ce qu'il leur en fallait avant que l'alphabétisation
existe ; c'est précisément avec l'insurrection
algérienne que. l'alphabétisation prend corps.
Maurizio Catani émigre en
France en 1960. Italien-qui-a-fait-des-études, il va
très vite participer à ce courant des bonnes volontés
mises au service - croient-elles - des ouvriers migrants ; mais
Italien tout court vivant en France, il mesure en même
temps tout ce que ce champ explicite de l'alphabétisation
cache d'inexploré sur les motivations de ses volontaires,
les structures économiques qui poussent à l'émigration,
des motivations inconscientes ou affirmées des migrants,
la situation sociale qui leur est faite dans le pays dit d'accueil,
le rôle économique qui leur y est attribué,
la lente transformation des désirs et des espoirs des
émigrés à mesure que passe le temps de
leur séjour, leurs réactions devant la violence
culturelle qui leur est imposée, leurs difficiles rapports
avec la classe ouvrière européenne, locale en
tout cas. Il faut alors interroger, écouter, faire des
expériences de vie, étudier, voyager dans plusieurs
des pays fournisseurs d'émigration. . .
Pourquoi face à cette énorme déportation
(vingt millions d'hommes en Europe occidentale), a-t-on dit
: "Il faut les alphabétiser" ?
La réponse vient par étapes : d'abord il décrit
minutieusement ce qui existe en France comme structures d'alphabétisation,
presque toutes privées, presque toutes subventionnées,
presque toutes utilisant des bénévoles ; ensuite,
il fait parler quelques uns de ces enseignants, pour en tirer
un certain nombre de premières remarques sur l'idéologie
sous-jacente qui les animait dans leur travail (et dont certains,
c'est visible dans les interviews, ont pris conscience en partie
en cours de route) ; puis il analyse un cours-type d'alphabétisation
à travers ses éléments, le local comme
territoire de la France-qui-accueille, le modèle scolaire
indiscutable et indiscuté, le pouvoir toujours - amical
mais extrêmement prégnant - de l'enseignant, dépositaire
du savoir et de son signe qu'est l'écriture. Enfin, clôture
de l'analyse dans les éléments qui permettront
de démasquer le sens de l'alphabétisation: interroger
la représentation que se font les Français intéressés
(et, bien évidemment, ils ne le sont pas tous) des besoins
scolaires qu'auraient les étrangers.
La conclusion proposée,
imposée en fait car il est difficile de nier l'analyse,
est alors que l'alphabétisation est une relation de domination.
Mais laquelle et dans quel cadre plus large qui lui fournit
sa justification ? Dans son contenu, Maurice Catani voit volontiers
l'alphabétisation comme un rite où le dominant
se donne un rôle sacrificiel, le dominé quant à
lui passant par les étapes initiatiques ("Dis-moi,
puisque c'est toi qui sais") qui le mèneront au
savoir; lequel est illusoire, parce que toujours décalé
par rapport à la fois aux savoirs supérieurs que
se réserve une frange de la population d'accueil, et
aux pouvoirs politiques et économiques sur lesquels les
migrants n'auront pas prise, jamais ou en tout cas pas collectivement.
Le savoir est décalé: quand dira-t-on en effet
aux immigrés qu'ils ont gagné le droit à
participer aux décisions dans la société
capitaliste qui les utilise ? Lorsqu'ils sauront lire, écrire
et faire les quatre opérations, on leur demandera une
aisance suffisante pour exprimer leurs idées en français
; quand ils auront cette aisance, on exigera l'orthographe ;
après, on leur demandera de faire reconnaître tout
cela par des diplômes. Travail de Pénélope,
travail sans fin pour des hommes qui travaillent quarante cinq
heures par semaine. Le rôle de l'alphabétisation
serait donc d'entretenir cette illusion qu'il y aura un jour
une fin, un jour où on sera parvenu au terme de l'initiation,
sinon en soi-même, du moins dans ses enfants (et il y
aurait beaucoup à dire, sur la projection dans leur descendance
des travailleurs immigrés). Mais l'analyse va encore
plus loin. Dans une étude qui n'avait jamais été
faite, on démontre comment le couple de dominant-dominé
qu'on trouve dans les cours d'alphabétisation n'est que
la réplique locale et appliquée du grand mythe
de la scolarisation que propagent depuis vingt-cinq ans toutes
les instances internationales et nationales, ce mythe selon
lequel écrire est nécessairement savoir, et être
analphabète, c'est être "condamné aux
ténèbres de l'ignorance". Par quoi on rejoint
les critiques de l'école, de toute école, récemment
venues au jour à la fois dans les écrits de chercheurs
et dans la pratique des populations étudiantes.
On les rejoint, mais sans y noyer la spécificité
de la situation du travailleur étranger; car même
si on le traite dans les cours d'alphabétisation comme
un enfant, c'est un adulte ; il n'est pas un national mais un
élément extérieur ; et encore, il n'est
pas Français, mais Soninké ou Turc... Et c'est
à travers cette réalité, et les impératifs
de survie, et les désirs collectifs qu'ils portent, que
les ouvriers migrants ont le droit de poser leurs problèmes,
s'ils le veulent, à ceux qui peuvent y répondre
durant leur séjour dans ces pays-ci. L'auteur ne cache
pas d'ailleurs qu'à son avis ils en posent bien moins
que ne le voudraient ceux qui ne demandent qu'à se porter
à leur secours : la plus grande part de leur avenir est
en eux, et échappe à l'intervention extérieure,
même si cette dernière se veut gauchiste. Même,
pour l'alphabétisation, une partie de son mythe est de
faire croire que tous les ouvriers étrangers en veulent,
alors qu'elle n'atteint et probablement, n'intéresse
profondément qu'une minorité d'entre eux, minorité
bien restreinte (toutes choses égales d'ailleurs).
Et s'il fallait faire quelque chose quand même?
Ici, le livre ne trace en pointillé qu'une partie des
réponses. Pour l'alphabétisation, en tout cas,
la démystifier, selon la ligne suivante : il est exact
que travaillant dans un pays différent du sien, avec
une langue différente de la sienne, pour un certain nombre
d'années, l'ouvrier étranger a souvent (mais pas
toujours) besoin de parler cette langue nouvelle ; cette langue,
comme toute langue, ne s'apprend pas dans des cours, mais sur
le tas, au gré des nécessités ; et tout
ce que peut faire une séance plus formelle consacrée
à la langue française (ou allemande, ou néerlandaise)
consiste à livrer quelques raccourcis, à démonter
quelques pièges du langage, à mieux révéler
son usage social. Le tout en supprimant autant que faire se
peut chez l'animateur de ces séances toute idée
d'apostolat, tout tentation de se voir comme un grand initiateur,
peut-être toute croyance profonde dans les vertus du savoir
écrit; ce qui implique en fait un remaniement complet
des structures, atteignant le lieu de la séance, sa disposition
interne, son économie, ses soubassements pédagogiques
et la relation même entre le ou les ouvriers étrangers
présents et l'animateur.
Il est piquant de constater qu'au moment même où
le livre se rédigeait le contexte dans lequel les structures
d'alphabétisation étaient inscrites se modifiait
d'une manière notable.
On a vu de fait qu'une des caractéristiques du phénomène,
soigneusement examinée par l'auteur, était le
bénévolat des moniteurs. Cette situation, vue
avec le recul, paraît bien correspondre à un moment
durant lequel la production et la vente industrielle de produits
de culture n'a pas encore dans nos pays atteint son plein développement.
On sait qu'il en va désormais autrement. Avec la loi
sur l'éducation permanente en France et celle sur les
crédits d 'heure en Belgique, un marché nouveau
est ouvert pour écouler ces biens culturels, et on peut
dès lors parier que très vite le bénévolat
reculera au profit d'un salariat organisé.
Si un des traits pertinents de l'alphabétisation décrite
est donc destiné à s'atténuer, mais non
à disparaître, car il est "économique",
il n'en va pas de même de tous les autres. Relation du
Savoir à l'Ignorance, culte scolaire, laminage culturel
de l'étranger, trompe-l'œil du bon maître européen
sont destinés, eux, à reprendre dans l'alphabétisation
salariée la place qu'ils avaient dans l'alphabétisation
bénévole. S'il est donc une lutte à mener
aujourd'hui sur ce front, c'est peut-être celle qui consistera
à profiter du flottement actuel pour prévoir d'autres
structures de fonctionnement quand des groupes d'ouvriers étrangers
font une demande pour un soutien dans leur apprentissage du
français. Si ce n'est pas fait maintenant, si des expériences
ouvertes sur des réflexions menées par les animateurs
et les immigrés, ensemble, n'ont pas lieu, les Institutions
vendeuses de cours de français prendront le marché
avec un modèle d'enseignement qui reproduira, salaire
excepté, tout ce qui est dénoncé dans le
livre.
J. L. DONEUX
(1973)
Annexe
4
LA FORMATION PERMANENTE :
UN NOUVEAU SECTEUR DE CONSOMMATION
Il est dans l'ordre des choses
que les travailleurs étrangers, dès maintenant
ou à terme, bénéficient des avantages de
la Formation permanente. Dans cette perspective on peut prévoir
que des cours de français (ou de toute autre langue dans
les pays d'immigration) seront la première étape
qui leur sera proposée ou qu'ils demanderont. En effet,
tout perfectionnement professionnel, dans nos pays, ne peut
s'articuler que sur une connaissance préalable de la
langue et de son écriture.
Dans les faits la notion de "cours
de langue à des travailleurs étrangers" a
un ancêtre, qui est l'alphabétisation ! L'alphabétisation
reposait sur un certain nombre de croyances non critiquées,
dont les plus apparentes sont les suivantes :
- croyance à la possession
de l'écriture comme seul mode d'accès au savoir
et au pouvoir; pour les alphabétiseurs: l'analphabète
n'est quand même pas tout à fait un homme ;
- croyance à l'école
comme seul lieu de transmismission de ce savoir qu'est l'écriture
;
- croyance au français comme
seule expression possible de la culture, de l'apprentissage
de la rationalité scientifique, la suite logique étant
que les langues des ouvriers migrants "ne peuvent porter
les valeurs nécessaires à leur intégration
dans les sociétés où ils travaillent",
comme on a souvent prétendu pour sauvegarder le rôle
des langues des anciennes puissances coloniales.
Du fait que l'alphabétisation était fortement
enracinée dans des croyances quasi-religieuses, son mode
de fonctionnement habituel a été le bénévolat,
qui porte effectivement tout cet aspect de don de soi, de sacrifice
qu'implique une Foi.
Il faut ajouter un dernier aspect venu des milieux syndicaux,
qui est une croyance à la nécessité d'alphabétiser
les ouvriers étrangers pour qu'ils deviennent plus tard
le fer de lance de la lutte ouvrière dans leur propre
pays.
Tous les éléments de cette idéologie sont
discutables. Il est nécessaire, même brièvement,
de dire pourquoi, point par point :
- Si la possession de l'écriture
peut être un mode d'accès au savoir dans nos sociétés
postindustrielles, la situation des ouvriers étrangers
est telle que cet espoir qui leur est donné est purement
illusoire. Ici, car notre société mettra toujours
plus haut la barre à franchir par eux pour être
"reconnus", et dans leur pays, car la possession de
l'écriture du français n 'y sert absolument à
rien. La seule chose qu'ait permis le français aux ouvriers
algériens rentrés en Kabylie a été,
pour quelques uns, de leur ouvrir la profession d'écrivains
publics, ce qui est assez dérisoire comme promotion sociale
!
- L'école, n'est pas le
meilleur lieu pour apprendre une langue étrangère,
mais probablement le plus mauvais, en tout cas pour une population
adulte. En recréant le système scolaire, l'alphabétiseur
se procure souvent le plaisir d'être le maître (ce
terme de "maître d'école" dit d'ailleurs
très bien ce qu'il veut dire).
- Le français n'est une
expression de la culture française et de la rationalité
scientifique que s'il est utilisé par les détenteurs
de cette culture et de cette rationalité scientifique,
donc ceux qui ont fait des études poussées. Pour
les autres, même nationaux, le français, comme
toute langue au monde, ne véhicule que leurs messages
et leurs désirs quotidiens. C'est donc une naïveté
que de prétendre qu'on donne à l'ouvrier étranger
des armes pour se défendre et l'accès à
la culture : le français qu'on lui offre ne va jamais
plus loin (et souvent moins) que l'arabe, le portugais, le croate
ou le wolof qu'il parle.
Enfin, l'alphabétisation
conçue comme formation des cadres ouvriers dans le pays
d'origine repose sur un manque total d'analyse sociologique.
Il suffit d'avoir un peu analysé sur place, dans ces
pays, le phénomène migratoire, pour s'apercevoir
que les ouvriers migrants, à leur retour, ne deviennent
pas ouvriers sur place; s'ils ont réussi ils deviennent
commerçants ou propriétaires terriens et s'ils
ont échoué ils deviennent bricoleurs ;
- dans les pays d'origine où se crée un noyau
de classe ouvrière (comme au Maroc), celle-ci est faite
d'ouvriers qui n'ont jamais quitté le pays, tout simplement
parce que ceux qui reviennent de l'étranger ont des exigences
salariales beaucoup trop fortes.
De l'alphabétisation aux
cours de français dans le cadre de la formation permanente.
L'alphabétisation a été une réponse
fonctionnelle de la société industrielle à
une situation historique de l'immigration ouvrière dans
nos pays ; situation dans laqueJle il suffisait que l'État
et le patronat se déchargent sur des institutions ou
des groupes à vocation caritative, non pas de l'obligation
d'intégrer les ouvriers étrangers à la
société industrielle - car il n'y avait aucune
nécessité à le faire, le métier
de balayeur de rues ou de manœuvre ne requérant pratiquement
rien comme intégration dans un pays mais de l'obligation
de se dire à soi-même, en tant que dominants, qu'on
n'était pas des esclavagistes. C'est ce qui explique
qu'en France, les organisations qui "faisaient de l'alpha"
recevaient des subsides, toujours plus ou moins "honteux".
En fait, on peut résumer
la situation de cette époque de la manière suivante:
ce n'étaient pas les ouvriers étrangers qui avaient
besoin de la langue française, ni le patronat qui avait
besoin que les ouvriers étrangers parlent français:
c'était l'idéologie occidentale qui avait besoin
de faire croire qu'on "s'occupait" des ouvriers étrangers
en leur donnant des cours de français. Il se fait que
depuis moins de dix ans, la situation a évolué
très rapidement sur un point qui remet complètement
en cause cet équilibre obtenu à l'époque
des "cours d'alpha". Il s'agit de l'entrée
massive des biens de culture dans le marché international
des biens. Non seulement cette entrée est désormais
accomplie en Europe, où tout objet culturel est devenu
marchandise (tableaux de maîtres, firmes de disques, grands
trusts français d'édition, production à
la chaîne pour la TV, minicassettes, etc.), mais elle
s'accomplit sous nos yeux en Afrique. En 1900, l'Afrique était
un marché pour la verroterie, les cotonnades et les casseroles
; elle est désormais un marché pour l'automobile
et pour la télévision.
Automobile et télévision
sont en effet les deux symboles qui rendent compte du calcul
- pertinent de leur point de vue - qu'ont fait les responsables
de la machine capitaliste délégués à
l'étude des marchés. Ils se sont aperçus
que la masse, toujours grandissante, d'ouvriers étrangers
présents en Europe de l'Ouest, constituait un marché
très négligé pour une consommation possible.
Il faut donc désormais que l'étranger consomme
ici, sur place : finis les bidonvilles et les dormoirs, il paiera
du logement propre, sain, fonctionnel (et donc il paiera plus)
; terminé le temps où il pouvait envoyer au pays
jusqu'à 80% de son salaire : il est soumis à la
prospection systématique pour l'achat de postes-radios,
de TV, de voiture, d'appareils ménagers; insupportable
désormais l'analphabétisme, car dès maintenant,
il faut qu'il parle français et qu'il l'écrive,
et qu'il l'écoute et qu'il le lise, sur son petit écran,
comme dans le journal qu'il achète pour préparer
son tiercé.
Voilà pour la période
durant laquelle l'ouvrier étranger se trouve dans nos
pays. Mais l'opération de séduction à la
consommation vise aussi le pays de son retour, car - et le calcul
reste ici encore pertinent - l'ouvrier étranger est vu
comme le meilleur propagandiste de besoins de consommation issus
de son séjour en Europe et peu connus ou totalement ignorés
jusqu'à présent en Turquie ou au Sénégal.
Dès qu'on pense à
l'application des lois sur l'éducation permanente au
profit des ouvriers étrangers, on voit donc immédiatement
la valeur fonctionnelle qu'elle prendra nécessairement:
celle de servir de lieu où l'incitation à la consommation
des biens de culture (payants) fournis par le capitalisme sous
le masque d'une incitation à culture tout court.
Et ceci exige, bien entendu, qu'on sorte du bricolage des temps
de l'alphabétisation bénévole. L'alphabétisation
elle-même devra être industrialisée s'imposera
sous le l'acquisition de la L'alphabétisation sera donc
rapidement priée de vider les lieux au profit des "Cours
de français pour les ouvriers étrangers",
et probablement d'autres trouvailles aussi géniales visant
à intégrer toujours mieux l'ouvrier étranger
à sa fonction de consommateur.
L'heure est donc venue pour
- les institutions nées au temps de l'alphabétisation,
de tenter de s'imposer comme instances légitimes de distribution
des fonds gouvernementaux destinés à l'éducation
permanente des ouvriers étrangers ;
- des boutiques spécialisées dans les "Cours
de langue pour adultes étrangers", de chercher à
vendre aux gouvernements ou directement aux instances signalées
ci-dessus, une marchandise pédagogique rhabillée
pour la circonstance en "Cours spécialisés
pour ouvriers étrangers" ;
- les groupes idéologiques, de tenter de prendre le pouvoir
à travers les cours ainsi organisés, de façon
à donner aux étrangers les "bonnes"
images culturelles.
Qu'on le veuille ou non, tout ceci se passera, car tout ceci
est fonctionnel à court terme pour la partie dominante
de notre société.
Cependant, l'origine des fonds qui passeront ainsi à
l'éducation permanente des ouvriers étrangers
étant gouvernementale, il est permis d'introduire une
suite de réflexions qui s'articulent autour de cette
idée que ce qui est bon pour le fonctionnement du capital
n'est pas toujours bon pour l'État et que ce qui paraît
fonctionnel à court terme à l'État pourrait
bien à moyen terme se révéler très
dysfonctionnel (on se sent mieux fondé à formuler
ces évidences premières à un moment où
nous sentons que nous allons commencer à payer notre
mépris politique pour le monde arabe depuis 1945, lequel
nous revient sous forme d'assèchement des cuves à
pétrole).
Une suite de contre-propositions culturelle :
Seuls les ouvriers étrangers, individuellement et collectivement,
ont le droit de définir s'ils veulent consommer ici ou
non ; on dira que de toute façon ils ont déjà
commencé à le faire ; peu importe, ils ont commencé
forcés (il n'y a pas besoin de coups de poing pour forcer
les gens), et tout ce qui est résultat d'un rapport de
force est. susceptible de s'inverser quand ce rapport change.
Donc, dire que seuls les ouvriers étrangers ont le droit
de définir leurs "besoins" (qui sont en fait
des désirs) est une proposition entièrement utopique,
c'est-à-dire la seule qui réserve la possibilité
de voir clair, et dans ce cas, de dialoguer avec le monde des
ouvriers étrangers.
Seuls les ouvriers étrangers ont le droit de décider
s'ils veulent, ou doivent, apprendre le français. Et
le droit, qui précède celui-là, de manifester
s'ils veulent ou non apprendre à écrire leur propre
langue (arabe ou autre), s'ils veulent pouvoir bénéficier
d'organes d'expression dans cette langue, s'ils veulent pour
leurs enfants une éducation dans cette langue. Ce qui
signifie, à tout le moins, qu'une part de l'éducation
permanente à eux destinée devra passer par des
subsides allant à des activités (ou des personnes)
qui n'ont rien à voir avec la langue française.
S'ils veulent apprendre le français, les ouvners étrangers
ont droit :
- à ne pas être traités comme des enfants
donc à ne pas "aller à l'école"
apprendre le français ;
- à ne pas être traités comme des sous-hommes,
donc à retrouver là où il font du français
(si c'est en dehors du chantier ou de l'usine) route la possibilité
d'exprimer leur culture, comme leur condition ouvrière
;
- à ne pas être traités comme des cobayes,
donc à ne pas voir déferler sur eux toutes les
expériences dites audio-visuelles de n'importe quelle
boîte-à-soupe qui prétend avoir mis au point
la dernière méthode pour apprendre le français
sans se faire mal.
Enfin, s'ils veulent apprendre
le français, les ouvriers étrangers ont le droit
d'exiger qu'à la fin de leur passage en institution où-l'-on-enseigne,
ils ne se retrouvent pas déformés par des idéologies
occidentales distillées dans les "cours" sous
prétexte d'apprentissage de la langue. Ceci dit à
destination aussi bien des bonnes âmes assimilationnistes,
que des militants syndicaux qui veulent former le prolétariat
marocain de demain, ou encore des gauchistes qui préfèrent
écrire au tableau une phrase de Mao plutôt que
"Ali lave sa chemise", ce qui ne vaut guère
mieux.
J. L. DONEUX, 1976
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