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3.
La communication
La réflexion
sur les fondements du processus narratif nous conduit à envisager
une théorie de l’événement énonciatif et de son contexte, qui
prenne à la fois en compte l’énoncé linguistique comme partie
intégrante de l’événement et l’énoncé linguistique comme représentation
de l’événement.
L’opposition
entre ce qui de l’énoncé participe à — ou crée — l’événement
et ce qui de l’énoncé représente — ou constate — l’événement,
peut être rapportée à l’opposition proposée par Émile Benveniste
entre la propriété qu’a un énoncé d’être “unique” ou d’être
“reproduit”.
«
Un verbe quelconque de parole, même le plus
commun de tous, le verbe dire, est apte à former un énoncé performatif
si la formule « Je dis que... » émise dans les conditions
appropriées, crée une situation nouvelle. Telle est la règle
du jeu. […]L’énoncé performatif étant un acte, a cette propriété
d’être unique. Il ne peut être effectué que dans des circonstances
particulières, une fois et une seule, à une date et on un lieu
définis. Il n’a pas valeur de description ni de prescription,
mais, encore une fois d’accomplissement. C’est pourquoi il est
souvent accompagné d’indications de date, de lieu, de noms de
personnes, témoins, etc., bref, il est événement parce qu’il
crée l’événement. Étant acte individuel et historique, un énoncé
performatif ne peut être répété. Toute reproduction est un nouvel
acte qu’accomplit celui qui a qualité. Autrement, la reproduction
de l’énoncé performatif par un autre le transforme nécessairement
on énoncé constatif [1].»
Cette distinction
entre l’énoncé performatif, partie prenante de l’action, et
l’énoncé constatif, partie constituante du récit, recoupe une
distinction plus générale entre ce qui de l’énoncé participe
à l’événement et ce qui de l’énoncé renvoie à une autre scène.
Autrement dit, c’est à l’intérieur de chaque énoncé que l’on
peut tenter de révéler une fonction performative et une fonction
constative. En tant que signe, l’énoncé est transparent, il
dénote, à l’intérieur du contexte de l’énonciation, un autre
événement, une autre scène. En tant qu’objet, l’énoncé est opaque,
performatif, illocutionnaire, indissolublement lié aux conditions
pragmatiques de son énonciation.
En
deçà même de l’énoncé, chaque occurrence d’un mot de la langue,
en tant que phénotype [2] est
un fait unique. Il participe pleinement a l’événement énonciatif.
D’autre part, le même mot, en tant que génotype fait référence
à un état abstrait de la langue. La valeur pragmatique du mot,
rapportée au contexte de l’énonciation, peut être appelée, suivant
Benveniste, valeur sémantique, la valeur hors contexte ou dénotative
étant appelée valeur sémiotique [3].
On peut donc dire de chaque mot d’un énoncé qu’il a simultanément
une valeur performative ou pragmatique, idiosyncrasique (non
reproductible), et une valeur sémiotique ou valeur “hors contexte”.
Le supplément
de sens que produit tout énoncé est lié à sa fonction performative,
c’est-à-dire à son inscription dans l’événement de son énonciation,
mais aucun énoncé n’est libre du capital sémiotique qui on charge
les éléments constituants. Tout énoncé est à la fois reproduction
ou répétition, en ce sens qu’il répète, en tout ou en partie,
des énoncés préexistants, et producteur de sens, dans la mesure
où il s’inscrit dans le réel d’un événement. Son inscription
dans le réel, sa fonction pragmatique, n’est pas sans influence
sur le devenir sémiotique des éléments qui le constituent.
Si
l’énoncé verbal, on tant qu’événement, est déterminé par la
langue où il s’actualise, il produit sur cette même langue un
effet de retour que l’on peut caractériser comme le dépôt sémiotique,
le supplément de sens, que produit tout événement on tant qu’il
est réifié, représenté, verbalisé, logifié, digitalisé [4].
L’étude attentive
des transformations subies par l’énoncé du fait de sa reproduction
nous introduit à l’analyse des procédures narratives : tout
énoncé, dès qu’il est repris, devient constatif ou narratif.
On le verra, ces transformations peuvent être plus ou moins
sensibles, plus ou moins explicites, et porter sur l’un ou l’autre
des éléments constituants de l’énoncé, ou du contexte de l’énonciation.
S’il y a reproduction, copie, constat ou récit, les conditions
pragmatiques des générations successives diffèrent, non sans
laisser quelque trace de l’histoire même de l’engendrement.
Ces traces ou marques doivent permettre de reconstituer la
“généalogie” de l’énoncé en rendant explicites lesdites conditions
pragmatiques de chacune des énonciations successives.
On peut dire
d’une façon générale que le contexte d’énonciation d’un message
— qui, par définition, est extérieur à la forme du message —
dépose une marque formelle plus ou moins identifiable lors de
toute reproduction ou réactualisation du message. Disons plus
précisément qu’un message ne reste interprétable, donc ne conserve
sa signification, qu’aussi longtemps que l’histoire de son énonciation
est disponible.
La restitution,
sous forme de récit, d’un énoncé verbal exige, par exemple,
l’élucidation du référent des pronoms personnels. Il en est
de même lors d’un constat ou d’une citation. En effet les interlocuteurs
qui font partie du contexte de l’énonciation originelle, disparaissent
en tant que tels du contexte de l’énonciation dérivée. La conservation
du sens du message exige donc que soient rendus explicites (i.e.
marqués formellement) les rapports qu’entretiennent les conditions
pragmatiques de l’énonciation originelle et les conditions pragmatiques
de l’énonciation dérivée.
“Je déclare
la séance ouverte”, énoncé performatif prononcé tel jour par
telle personne on tel endroit ne peut être repris sous forme
narrative, comme on vient de le faire, qu’en utilisant des guillemets
et en explicitant les conditions de son énonciation première.
On peut également imaginer le propos constatif d’un participant
à la séance “le président vient de déclarer la séance ouverte”.
En ce cas, la transformation des conditions de 1’énonciation
est rendue explicite par la substitution d’un lexème au pronom
personnel je et par l’utilisation du passé proche, manifestant
le décalage temporel entre l’événement énonciatif originel (ou
de référence) et l’événement énonciatif dérivé ou actuel. L’analyse
des procédures narratives à l’œuvre dans tout événement exige
donc que soient distingués l’énoncé, du contexte de son énonciation,
et, à l’intérieur même de l’énoncé, les marques ou les signes
qui renvoient à une ou plusieurs énonciations hétérogènes.
Chaque énoncé
présuppose un contexte d’énonciation implicite, dont il porte
la marque comme on creux dans sa propre forme, et révèle simultanément
un ensemble de lieux d’énonciation hétérogènes où prennent source
les signes qui le constituent. La question qui nous préoccupe
est donc de trouver un système de repérage ou de coordonnées
qui permette, pour chaque énoncé, d’analyser et de décrire l’histoire
énonciative de chacun de ses éléments.
*
Dans la distinction
entre récit et discours se manifeste la propriété des énoncés
linguistiques (et des messages on général) à virtualiser le
réel ou autrement dit à pérenniser sur une autre scène les objets,
les faits et les événements. L’énoncé linguistique participe
du réel et de l’imaginaire. Sa face réelle renvoie à l’univers
de son énonciation et sa face imaginaire à un univers dérivé
ou second, disjoint du premier.
L’énoncé présente
donc une double fonction : une fonction pragmatique qui manifeste
tout ce qui renvoie directement au champ de son énonciation
et une fonction référentielle ou dénotative qui évoque un ailleurs,
une autre scène, un hors champ de l’énonciation.
Le champ et
le hors champ de l’énonciation se présupposent mutuellement
ou se constituent simultanément. Autrement dit, le couple je/tu,
qui fonde le discours, ne peut se concevoir qu’en rapport à
un tiers exclu ou absent. Le discours fait toujours déjà référence
à un ailleurs. C’est dire que la fonction pragmatique présuppose
toujours déjà une fonction dénotative. Le message fait signe.
Le message est toujours déjà le signe d’une autre scène. C’est
le message qui distribue aux acteurs de l’événement leurs rôles
d’émetteur et de récepteur.
Dans cette
perspective, il nous faudra déterminer une situation canonique
de l’échange qui traite de la métamorphose de l’objet en message
et du message en signe, élucidant pour ce faire les rapports
de présupposition réciproque qu’entretient l’objet — en tant
que message — avec le contexte pragmatique de l’échange d’une
part, avec le contexte référentiel d’autre part, et enfin avec
le contexte symbolique où se dépose le surplus de signification
consécutif à l’échange.
Situation
canonique de l’échange et du discours
Le point de
départ de toute analyse est l’énonciation actuelle, ou de degré
zéro, de l’énoncé considéré, E0. Le contexte de cette
énonciation implique un destinateur et un destinataire du message,
inscrits dans un espace et dans une durée, qui sont à l’origine
même de tout espace et de toute durée. Le degré zéro de l’énonciation
est le présent subjectif, c’est-à-dire le lieu et le moment
indéfinissables où se situe d’emblée tout locuteur, destinateur
ou destinataire du message (voir supra chap.l).
En fait, nous
assimilerons cette origine qui est à proprement parler l’origine
de tout langage, à la condition même d’existence de tout message.
E0, situation canonique de tout échange, est, comme
chacun de ses éléments, libre de toute référence et de toute
description. C’est le moment et le lieu sans cesse répétés et
toujours nouveaux, d’où le sujet contemple le monde. Il ne peut
être décrit que dans un mouvement de représentation, qui, en
le réifiant, le déplace et le vide de son caractère d’origine.
Ce mouvement sans cesse à l’œuvre dans la vie de tout sujet
est le mouvement même de la narration.
Si seule l’énonciation
présente peut être considérée comme origine, cela ne lui confère
paradoxalement aucune autre antériorité qu’heuristique. L’événement
est premier dans la réalité mais second dans l’analyse en ce
sens que seul le regard peut servir de lieu d’origine. Ainsi
le passé, s’il est par définition antérieur au présent, n’est
saisissable que dans un retour qui prend le présent pour origine.
Toute réflexion sur le langage doit prendre en compte ce paradoxe
que le verbe ou l’énoncé ne peuvent être analysés qu’à partir
de formes actuelles, dérivées. La recherche d’une forme première
est une démarche archéologique qui s’inscrit dans le présent.
Tout
message en tant qu’il est énoncé se constitue en origine du
langage. Il révèle simultanément un destinateur et un destinataire
qui sont les pôles de sa trajectoire, instituant, par là même,
un champ de signification intersubjectif, où s’enracine la conscience
des interlocuteurs, chaque sujet confirmant sans cesse son identité
à travers l’image de soi que lui renvoie l’autre [5].
Ce jeu de
miroir qui est proprement constitutif du sens, cesse d’être
un vertige atemporel lorsque l’image de l’autre se dédouble,
ou plus précisément lorsque l’autre révèle la présence d’un
tiers, traçant ainsi la clôture spatiale et temporelle de l’échange,
tout on historisant le sujet en position de narrateur. La révélation
du tiers est pour le sujet la révélation d’un hors champ, ou
d’une autre scène, où quelque chose s’échange hors de sa présence.
Cette scène, radicalement inexplorable, peut cependant être
circonscrite, ou représentée symboliquement, sur le mode du
récit, grâce à la propriété que possède tout message de survivre
à sa propre énonciation, en pérennisant de façon virtuelle l’ensemble
des conditions pragmatiques réelles de son énonciation. Cette
autre scène, aussi bien, est souvenir, ou fiction, dès lors
que la rupture du jeu spéculaire, intersubjectif, précipite
le sujet hors de son propre présent. L’autre scène est le lieu
du tiers, mais c’est aussi le passé, le futur ou toute forme,
réelle ou imaginaire, de l’ailleurs. Le message, dans sa forme
canonique, relie toujours déjà, le présent à l’ailleurs. Il
est premier, c’est lui qui initie le sujet à la conscience,
qui est séparation de l’Innenwelt et de l’Umwelt,
du champ et du hors champ (voir supra, chap. 1). La capacité
qu’a le message de se reproduire, en intériorisant les marques
de son énonciation originelle, permet l’interprétation par son
destinataire de scènes radicalement étrangères.
Le sujet interroge
donc le message pour qu’il lui révèle ce qu’il en est de l’ailleurs.
Ce faisant, il entretient un rapport symbolique avec la scène
dont il est exclu. Il participe également en chacun de ses engagernents
intersubjectifs réels, à l’enrichissement de cette scène, par
l’élaboration de nouveaux messages.
L’événement
Nous appellerons
événement la scène canonique du discours. L’événement est singulier.
Il a un commencement et une fin ; il s’inscrit dans un espace.
L’événement et la conscience se présupposent réciproquement.
Il n’y a pas d’événement sans conscience et la conscience est
toujours conscience d’un événement. L’événement inaugural de
toute conscience est la reconnaissance de l’image de soi, à
la fois radicalement extérieure et garante de l’intégrité du
sujet.
L’image de
soi n’est identifiable que comme substitut de l’image de l’autre.
C’est l’image de l’autre, en tant que message, qui trace la
place où s’inscrit l’image de soi. Nous avons vu que cette situation
inaugurale est le moule même où va s’inscrire toute communication
ultérieure, l’image de l’autre étant perçue à la fois comme
lieu de l’autre, et comme message procédant de l’autre. L’image
de l’autre, on tant que message, donne lieu à l’autre et à soi.
L’autre devient le passage obligé vers soi-même. Chaque événement
reproduit le trajet du message qui vient de l’autre, comme une
reconnaissance, et me confirme donc comme sujet du langage ou
de l’histoire.
Le deuxième
temps de la conscience est le regard qu’on porte sur soi-même
à travers l’autre. Ce regard est décentré. Celui qui se sait
regardé se constitue par là même en objet du regard de l’autre,
et objet de la conscience qu’il a du regard de l’autre.
Le
message en tant qu’objet appartient à la fois au hic et nunc
de celui qui le reçoit et au hic et nunc de celui qui
l’adresse. Il réalise en lui et autour de lui le présent et
le lieu de l’énonciation qui est une structure étrange où coexistent
et se fondent littéralement deux temporalités et deux points
de vue radicalement disjoints sur l’univers [6].
Il institue une permanence de l’instant et une simultanéité
des points constituant l’espace (une coexistence des objets),
qui n’est point donnée par la réalité. Le message comme source
de la communication intersubjective, institue un univers transitoire
singulier, où sujet et objet, locuteur et interlocuteur, entretiennent
des rapports de coexistence spatio-temporelle, imaginaires et
provisoires.
Le message
délimite par sa trajectoire un segment spatio-temporel, un contexte
pragmatique où il réalise sa virtualité de signe. C’est le message
qui institue l’espace, où la communication se fait possible,
dans un jeu imaginaire où le sujet reçoit de l’extérieur son
identité. Le sujet est une formation transitoire, sans cesse
reprise, où le réel prend sens. L’objet n’est interprétable
qu’à partir du moment où le sujet “accepte” de lui faire place
on soi, c’est-à-dire de le reconnaître comme partie manquante
de son intégrité. Par là même, il se reconnaît étranger au monde
d’où procède le signe. Le désir — ou la nécessité — de s’élargir,
impose au sujet la reconnaissance préalable de sa limite.
Le
jeu
Les
situations d’échange ou de communication peuvent être caractérisées
par le plus ou moins grand degré d’autonomie du message par
rapport au contexte où il se déplace. Plus le message intériorise
les éléments contextuels, plus il est autonome par rapport à
son contexte. Au bas de la chaîne, on trouve le jeu dans sa
forme la plus pure — un objet qui tasse de main on main. L’objet
lui-même ne signifie quasiment rien [7].
Le jeu est le prototype symbolique de toute communication.
Dans sa forme la plus simple, il met en scène un objet — ou
un message — qui circule entre deux ou plusieurs acteurs, définissant
ainsi un mouvement, une trajectoire, une durée et un contexte
d’efficacité. La durée manifeste l’achèvement consensuel du
mouvement, qu’elle soit ou non prédéterminée.
Ce qui fonde
le jeu, c’est la soumission d’un certain nombre d’acteurs au
déplacement d’un objet signifiant parce que reconnu par chacun
d’entre eux comme partie manquante de son intégrité imaginaire.
La signification procède “toujours déjà” de l’autre.
Chaque acteur
de l’échange est soumis à la circulation de l’objet qui lui
assigne une fonction transitoire. C’est la trajectoire de l’objet
qui porte l’essentiel de la signification en ce qu’elle révèle
les changements de point de vue ou de rôles des acteurs. L’ensemble
de l’événement peut alors être décrit comme l’enchaînement des
rôles assumés.
Les trois
fonctions distribuées par l’objet, tout au long de sa trajectoire,
peuvent être dénommées, par analogie avec le discours, fonction
je, fonction tu et fonction il :
— la
fonction je, ou fonction expressive, marque la coïncidence
entre l’acteur et l’objet ; elle manifeste l’origine ou la propriété
du message,
— la fonction
tu, ou fonction impressive, manifeste le projet de l’émetteur
qui constitue son destinataire comme double [8],
— la fonction
il, ou fonction “cadre”, révèle le contenu du message.
C’est une fonction relais ou une fonction pivot, elle renvoie
soit à un en-deçà référentiel, soit à un au-delà narratif de
l’événement.
La fonction
il est liée à la double clôture de l’événement, clôture
interne qui sépare le contexte pragmatique de l’événement de
la scène référentielle qu’évoque le message, clôture externe
ou cadre, qui anticipe la fin de l’événement et le sépare de
sa propre représentation, ou de son propre récit. C’est en ce
lieu, lieu du cadre, que le sujet peut quitter, délibérément
ou non, la scène du jeu pour l’instance du spectacle ou de la
narration [9].
La fonction
il manifeste donc soit le tiers inclus, comme objet (dans
le territoire de l’échange), soit le tiers exclu, qui est renvoyé
à l’instance de la narration ou du spectacle. La liberté relative
de chacun des acteurs s’exprime d’abord dans la façon dont ils
s’inscrivent dans les registres qui leur sont proposés, c’est-à-dire
dans le choix du tu à venir, ou dans la rétention du
message, tous comportements modalisables. Ces trois fonctions
ne sont pas exclusives mais cumulatives. Le sujet achevé, celui
qui s’affirme je, porte en lui les trois topiques de
l’acteur, de l’interlocuteur (image spéculaire), et de l’objet
(ou du spectateur-narrateur). Toute personne parle, s’écoute
parler du point de vue de la cible et s’écoute parler du point
de vue du tiers. Ce troisième point de vue est le point de vue
de la mémoire.
L’objet du
jeu est l’élaboration d’une règle, ou la soumission à une règle,
qui fonde la communauté. Au fur et à mesure que la situation
d’échange devient plus complexe, le message absorbe de plus
en plus d’éléments de la situation de référence. La règle du
jeu s’élabore, peu à peu, comme la mémoire des déplacements,
et se définit, a posteriori, comme la somme des déplacements
passés. Ce qui justifie le jeu, c’est le souvenir de la partie,
où les acteurs se confondent dans un même récit de l’événement.
*
L’homme est
toujours déjà soumis au triple registre du symbolique, de l’imaginaire
et du réel, et s’il en vient à penser cette “trinité”, ce n’est
que par l’effet d’un retour. L’homme ne va pas du réel vers
le symbolique, mais c’est son accession au symbolique qui lui
révèle sa dimension réelle. C’est le message qui révèle peu
à peu au sujet le monde d’objets qui l’entourent, les décrit,
les nomme et lui propose d’en conserver en mémoire une image,
qui n’est rien d’autre que le nom pour une fois confondu avec
le référent. Ainsi l’élaboration d’une problématique de la communication
ne doit-elle pas se fonder prioritairement sur le sens de ce
qui s’échange mais sur ce qui du message détermine les interlocuteurs.
De même que c’est dans l’identification symbolique à une image
qui le reflète au passé que l’homme se constitue on sujet, de
même, c’est dans l’anticipation symbolique du retour de son
message qu’il s’initie au jeu social. C’est le message qui ordonne
l’échange en distribuant les rôles. Le je et le tu
sont donnés simultanément. Ils se présupposent l’un l’autre
comme les deux points extrêmes d’une trajectoire ou d’un vecteur.
Le message institue l’échange duel, en donnant simultanément
naissance à je et à tu, ce que masque la terminologie
classique de l’émetteur et du récepteur. L’homo ne devient
loquens que par l’effet d’un message dont la charge symbolique
l’initie à l’histoire.
La
communication verbale
Revenons
donc à la communication verbale dont la fonction symbolique
règle toutes les situations d’échange [10].
Nous avons appelé événement la situation canonique du discours.
Le prototype de toute situation de communication verbale rassemble
deux personnes au moins qui échangent des propos dans un présent
commun, défini par un décor et une durée.
Le sens de
l’événement procède du consensus intersubjectif qui lie ses
acteurs. Ce consensus se manifeste 1) par l’établissement d’un
contact pragmatique dont la permanence est nécessaire à toute
manifestation sémantique, 2) par l’utilisation d’un code commun
qui permet d’évoquer un ailleurs, 3) par l’élaboration d’une
stratégie commune d’interprétation des énoncés successifs.
Le processus
de communication peut être décrit comme le parcours d’un message
qui traverse l’espace en sursignifiant successivement et alternativement
chacun des acteurs. L’unité propre à l’événement tient à la
permanence des conditions pragmatiques de l’échange. C’est pourquoi
le sens de chacun des énoncés proférés peut et doit être rapporté
à l’ensemble des propos échangés. L’énoncé ou la proposition
renvoie à la fois à un contenu dénotatif, ou sémiotique, extracontextuel
et à l’ensemble des énoncés sous contexte participant à l’événement.
Appelons propos
d’un événement ou d’un discours, l’ensemble des énoncés échangés
par les interlocuteurs, entre le moment où le contact est établi
et le moment où le contact est rompu. Le propos est constitué
d’une série ordonnée d’énoncés, plus ou moins redondants, qui
entretiennent entre eux des relations logiques et formelles
implicites. On peut appeler sens de l’événement la description
systématique des rapports formels, logiques, qu’entretiennent
les énoncés constituant l’événement, rapportés à la fois au
contexte de l’échange et au code utilisé. La procédure métalinguistique
qui vise à révéler une organisation logique, par-delà la concaténation
des propositions, ou encore à produire un modèle de fonctionnement
propre à l’événement, est la procédure même qui est l’oeuvre
dans le travail de remémoration ou encore dans le travail de
récit. Cette structuration logique du propos est bien entendu
déjà à l’oeuvre dans le discours même, chaque énoncé prenant
en compte les énoncés précédents et anticipant sur les énoncés
à venir (le sens d’une proposition n’est pas clos tant que l’événement
se poursuit).
Fonctions
Essayons
donc d’établir une grille de lecture de l’énoncé à partir des
fonctions ainsi déterminées [11] :
— on appellera
fonction sémiotique de l’énoncé, le rapport objectif
qu’entretient l’énoncé avec la scène imaginaire qu’il représente
ou donne à voir. Cette fonction révèle donc le sens dénotatif
de l’énoncé,
— on appellera
fonction pragmatique de l’énoncé le rapport qu’entretient
l’énoncé avec le contexte de son énonciation,
— on appellera
fonction sémantique de l’énoncé le rapport logique qui lie
les propositions d’un même événement les unes aux autres. C’est
le rapport de l’énoncé au propos.
Suivant cette
grille d’analyse, le sens d’un énoncé peut être caractérisé
comme la somme des significations partielles assumées par chacune
des fonctions décrites. L’importance relative de chacune de
ces fonctions varie suivant la nature du message considéré.
On peut donc esquisser une typologie de la communication, qui
prenne on compte le degré de polarisation de l’énoncé vers l’une
ou l’autre de ces fonctions.
Énoncé
à fonction sémiotique dominante : d’une façon générale,
toutes les descriptions objectives, l’énoncé narratif pur, historique
ou non, l’énoncé scientifique, les récits de voyage, descriptions,
reportages divers, etc.
Énoncé
à fonction pragmatique dominante : d’une façon générale
l’ensemble des énoncés produits en situation de discours. On
peut établir une subdivision caractérisant les divers types
de discours, de la forme extrême du délire jusqu’à l’exposé
magistral scientifique, on passant par les confidences amoureuses
et les banalités quotidiennes consacrées au temps ou à la santé:
— énoncé
à fonction pragmatique expressive dominante : le délire,
qui, dans sa forme extrême, se caractérise à la fois par l’absence
de projet sur l’autre, l’indifférence à la recevabilité du message,
la rupture de contact avec le réel, l’incohérence apparente
du propos et son absence de contenu référentiel. Il s’agit bien
d’une forme expressive pure,
— énoncé
à fonction pragmatique impressive dominante : le message
publicitaire (ou plus généralement de séduction ou de propagande),
qui a pour fonction unique d’induire un comportement du destinataire.
Les autres fonctions qu’il peut manifester sont soumises à l’objet
principal.
Énoncé
à fonction sémantique dominante : les énoncés dont
l’objet est d’élucider les rapports logiques à l’œuvre dans
l’événement (ex: “nous venons de passer une heure à aligner
des banalités... Tout cela est sans intérêt et j’augure mal
de la suite”). Ces énoncés se caractérisent par le rôle central
qu’y jouent les éléments anaphoriques et cataphoriques.
Un énoncé
à dominante sémantique tend à placer le locuteur en position
de tiers par rapport à l’événement. La dimension sémantique
du discours manifeste le surplus de sens consécutif au déroulement
de l’événement. La connotation sémantique de l’énoncé révèle
la structuration interne du propos telle qu’elle s’établit progressivement
dans le jeu intersubjectif. Elle est la matière première de
tout récit, si l’on définit le récit comme représentation «ordonnée
et logique» de l’événement. La composante sémantique du discours
est le lieu du consensus ou de la réduction des subjectivités.
La composante sémantique du récit est le lieu spécifique de
l’intervention du narrateur. Elle manifeste donc l’intenté du
narrateur sur son narrataire. Une des principales questions
de l’analyse du récit est d’évaluer la légitimité de la composante
narrative sémantique par rapport à la composante sémantique
de l’événement de référence. Autrement dit, quel rapport existe-t-il
entre l’interprétation de l’événement par le narrateur et l’interprétation
de l’événement par ses acteurs ?
Le sens d’un
énoncé est égal à la somme de sa signification sémiotique (infracontextuelle),
qui renvoie aux présupposés de la situation d’échange, de sa
signification pragmatique (intracontextuelle), qui renvoie directement
au contexte de son énonciation, et de sa signification sémantique
(transcontextuelle), qui préfigure le récit potentiel propre
à l’événement.
Résumons-nous
:
La parole
fragmente l’espace en un champ du discours et un hors champ
du discours, définissant ainsi un contexte spatio-temporel pragmatique
que nous pouvons appeler référent réel du discours, un en-deçà
du discours ou référent imaginaire, et un au-delà du discours
ou référent symbolique. En tant qu’objet d’énonciation, la parole
se délimite un espace continu, concret, pragmatique d’application,
et s’inscrit également dans un segment chronologique réel, continu.
Le hors champ spatial et temporel, lieu du tiers, en deçà et
au-delà du discours, n’est accessible que de façon symbolique
par l’intermédiaire de la mémoire et du langage. C’est d’une
part le lieu du contenu ou du signifié du message, d’autre part
le lieu du récit potentiel. Le message renvoie donc à la fois
au contexte réel, c’est sa fonction pragmatique, au contexte
imaginaire, c’est sa fonction référentielle et au contexte sémantique,
c’est sa fonction narrative. Ce qui est donné à identifier appartient
au contexte imaginaire, ce qui est donné à comprendre appartient
au contexte réel, ce qui est donné à mémoriser au contexte sémantique.
La parole
instaure l’intersubjectivité, en assignant simultanément et
alternativement aux acteurs les fonctions je et tu,
expressive et impressive. Le hors champ du discours n’est accessible
que par le récit. La fonction narrative permet le passage du
champ au hors champ, c’est le cadre, lieu de transit obligatoire
pour le “tiers exclu”.
On voit donc
se dessiner une partition, où le réel serait le substrat non
verbal du discours, l’imaginaire, le lieu de toute médiation
intersubjective, et le symbolique, le hors cadre de l’échange
où s’inscrit on particulier la mémoire. Ces trois instances
sont intimement liées dans tout acte de langage. Chaque message
les mêle et les enchaîne, tout en se laissant cependant caractériser
par son degré d’autonomie par rapport à son contexte d’émergence
ou encore par la prédominance de l’une ou l’autre des fonctions
du message.
Le “discours
pur” manifeste la prédominance de l’intersubjectivité sur la
fonction narrative, valorisant par là même la fonction pragmatique,
alors que le “récit pur” tend à effacer l’instance de son énonciation
au profit du référent imaginaire, autonomisant ainsi le message
par rapport à son contexte d’énonciation. Le discours met en
scène l’alternance et se fonde sur une discontinuité des points
de vue. Le discours est une concaténation de points de vue présents
et réels, progressifs, ouverts.
Le récit anticipe
sa fin dès son origine. Son unité est donnée d’emblée. Le récit
est une forme accomplie dont la progression est imaginaire.
Le narrateur en tant que tel n’est pas saisi dans l’intersubjectivité
des discours qui parsèment le récit. Il est spectateur ou tiers
exclu. Il n’appartient ni à l’histoire, ni à la scène où elle
se déroule. Ce qui ne l’empêche pas de participer à un discours
de deuxième niveau qui le lie à ses lecteurs ou auditeurs dans
un autre univers réel ouvert et progressif, qui est l’univers
de l’énonciation.
Il
existe un cadre ou une frontière du discours, considéré en tant
qu’événement. Paradoxalement, le contexte d’un événement ne
peut être clos que par un récit, de même que le décor est clos
par un cadre. Le cadre est le lieu du narrateur.
Je
(acteur) --> Tu (acteur)
(E1)
scène de l'événement
accompli
|
Je (narrateur)
--> Tu (lecteur)
(E0)
scène de l’énonciation progressive
|
On distinguera
le niveau de l’événement accompli, ou niveau du discours de
référence, du niveau de la représentation de l’événement,
ou scène de l’énonciation.
Tout événement,
tout discours, tend à produire son propre récit. Le récit est
à l’oeuvre dans le discours. C’est-à-dire qu’à chaque instant,
chacun des acteurs du discours narrativise ou historise l’événement
auquel il participe. Il tend donc à se retrouver avec son interlocuteur
en une position de tiers. Il tend à reconnaître et à partager
le contexte réel et le contexte symbolique de la scène. Le récit
est le mouvement même par lequel l’événement se transforme “toujours
déjà” en histoire. C’est dire que le processus
de communication organise la circularité des fonctions. La parole
actualise le sémiotique [12], c’est sa
fonction pragmatique et le récit “sémantise” la parole [13],
c’est-à-dire qu’il la restitue à l’univers de la signification
logique, in abstracto.
L’historisation
de l’événement n’est achevée que lorsque l’événement est totalement
verbalisé, lorsque la part obscure ou inconsciente du discours
est réassumée dans la narration d’une parole pleine. Cet effort
vers le récit caractérise l’évolution du sujet en tant que sujet
de l’histoire. Le récit achevé ne répète pas le réel, mais il
le métamorphose en une instance où il peut être échangé, sur
le mode logique ou symbolique [14].
Au-delà du
processus de narration se révèle donc la vocation du symbolique
à réduire, à absorber et à restituer le vécu, en un message
qui est à nouveau renvoyé sous la forme d’objet dans de nouveaux
processus de communication. On peut penser que la complexité
de tous les codes procède de ce jeu sans cesse répété où la
mémoire collective, l’histoire, se réinjecte sans cesse dans
le réel, pour l’ordonner au monde symbolique atemporel et aspatial.
La fonction symbolique de toute situation de communication est
de réduire les antagonismes des acteurs, dans l’utopie d’une
troisième personne, c’est-à-dire d’assimiler progressivement
le sujet à la communauté d’une mémoire collective, lieu hors
du temps et de l’espace. Cette place du tiers est la place du
narrateur, même si le narrateur s’identifie à l’un ou l’autre
des interlocuteurs, ou si l’un ou l’autre des interlocuteurs
s’institue, à un moment ou à un autre, comme narrateur de la
situation.
Le
vécu ne pourra se transformer en récit qu’une fois achevé. Et
c’est là sans doute le travail de la mémoire de produire à chaque
instant du récit à partir du vécu.
Notes
[1]
Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale,
Tome 1, Paris, Editions du Seuil, 1966, p. 273. ®
[2]
Nous rapportons la distinction génotype/phénotype à l’opposition
type/token introduite par Peirce : «Une façon usuelle d’estimer
le volume d’un manuscrit ou d’un livre imprimé est de compter
le nombre des mots. Il y aura ordinairement à peu près vingt
“le” par page, et bien sûr ils comptent comme vingt mots. Dans
un autre sens du mot “mot”, cependant, il n’y a qu’un seul mot
“le” en français ; et il est impossible que ce mot soit visible
sur une page, ou audible dans une séquence sonore, pour la raison
qu’il n’est pas une chose singulière ou un événement singulier.
Il n’existe pas ; il détermine seulement des choses qui, elles,
existent. [...] Je propose de l’appeler un “type”. Un événement
singulier qui n’a lieu qu’une fois et dont l’identité est limitée
à cette occurrence, ou un objet singulier (une chose singulière)
qui est en un certain point singulier à un moment déterminé
[...] comme ce mot-ci ou celui-là, figurant à telle ligne, telle
page de tel exemplaire particulier d’un livre recevra le nom
de “token”. » C.S. Peirce, Collected papers, vol. IV,
§ 537. (Cambridge, Mass. 1931-1960), cité par Récanati, op.
cit., p. 72. ®
[3]
Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale,
Tome 2, Paris, Editions du Seuil, 1966, p. 225. ®
[4] Voir à ce propos
Allain-Dupré, Catani, Desgoutte, Doneux, La Parole de l’autre,
éditions Hachette, Paris 1977, p. 104. ®
[5]
«Une bonne part de l’activité symbolique de la conversation
a pour fonction de reconstituer sans cesse la réalité du moi,
de l’offrir aux autres pour ratification, d’accepter ou de rejeter
les offres que font les autres de leur image d’eux-mêmes. Chacun
est persuadé que la réalité de soi doit perpétuellement être
reconstruite, et reconstruite pour l’essentiel dans une activité
dialogique.» Francis Jacques, Dialogiques, Paris, Presses
Universitaires de France, 1979, p.41. ®
[6]
«Avant la parole, il y a l’écart dans l’espace : l’autre vient
de plus loin, il est ailleurs ou étranger. il y a le décalage
dans le temps : il semble que je ne sois contemporain que de
moi-même, qu’en moi seul coïncident l’ici et le maintenant.
» Francis Jacques, Dialogiques, Paris, Presses Universitaires
de France, 1979, p. 61. ®
[7] La forme et la matière
de l’objet ne sont cependant pas sans intérioriser déjà quelque
chose de la règle du jeu. ®
[8]
Notons qu’on est saisi comme Tu dans le discours avant
de s’assumer comme Je. ®
[9]
C’est ce mouvement que nous avons décelé dans la phase ultime
du stade du miroir. L’exclusion éventuelle du sujet de la scène
de l’échange, au profit d’un autre, l’incite à rechercher dans
la narration une compensation ou une réparation. ®
[10]
La parole peut être assimilée à un objet en déplacement et relancé
par les acteurs de l’échange. Elle possède une trajectoire qui
n’est pas sans significtion quant à l’interprétation du débat.
Sa forme manifeste les contraintes du jeu d’échange. Elle a
vocation à intérioriser les éléments de la situation du discours
et à s’autonomiser. La langue, elle-même, en ce qu’elle s’oppose
à la parole, peut être considérée comme le code qui s’est peu
à peu dégagé des paroles successives, tout autant que comme
le lieu d’où émerge la parole. ®
[11]
Rappelons le schéma de Jakobson qui inspire notre réflexion
:
«
Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être
opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie
(c’est ce qu’on appelle aussi dans une terminologie quelque
peu ambigué le “référent”), contexte saisissable par le destinataire
et qui est soit verbal soit susceptible d’être verbalisé ; ensuite
le message requiert un code commun, en tout ou au moins en partie,
au destinateur et au destinataire (ou en d’autres termes à l’encodeur
et au décodeur du message) ; enfin le message requiert un contact,
un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur
et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de
maintenir la communication. Ces différents facteurs inaliénables
de la communication verbale peuvent être schématiquement représentés
comme suit :
| |
CONTEXTE
|
|
| DESTINATEUR........ |
MESSAGE
|
........DESTINATAIRE
|
| |
CONTACT
|
|
| |
CODE
|
|
Chacun de
ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique
différente. Disons tout de suite que, si nous distinguons ainsi
six aspects fondamentaux dans le langage, il serait difficile
de trouver des messages qui rempliraient seulement une fonction.
La diversité des messages réside non dans le monopole de l’une
ou l’autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie
entre celles-ci. La structure verbale d’un message dépend avant
tout de la fonction prédominante.[...]». Roman Jakobson, Essais
de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris, 1963,
pp. 213-216. ®
[12]
« Contrairement
à l’idée que la phrase puisse constituer un signe au sens saussurien,
ou qu’on puisse par simple addition ou extension du signe, passer
à la proposition, puis aux types divers de construction syntaxique,
nous pensons que le signe et la phrase sont deux mondes distincts
et qu’ils appellent des descriptions distinctes. Nous instaurons
dans la langue une division fondamentale, toute différente de
celle que Saussure a tentée entre langue et parole. il nous
semble qu’on doit tracer à travers la langue entière une ligne
qui départage deux espèces et deux domaines du sens et de la
forme, bien que, voilà encore un des paradoxes du langage, ce
soient les mêmes éléments qu’on trouve de part et d’autre, dotés
cependant d’un statut différent, il y a pour la langue deux
manières d’être langue dans le sens et dans la forme. Nous venons
d’en définir une ; la langue comme sémiotique; il faut justifier
la seconde, que nous appelons la langue comme sémantique. [...]
Les deux modalités fondamentales de la fonction linguistique
[sont] celle de signifier, pour la sémiotique, celle de communiquer,
pour la sémantique. La notion de sémantique nous introduit au
domaine de la langue en emploi et an action ; nous voyons cette
fois dans la langue sa fonction de médiatrice entre l’homme
et l’homme, entre l’homme et le monde, entre l’esprit et les
choses, transmettant l’information, communiquant l’expérience,
imposant l’adhésion, suscitant la réponse, implorant, contraignant
; bref organisant toute la vie des hommes. C’est la langue comme
instrument de la description et du raisonnement. Seul le fonctionnement
sémantique de la langue permet l’intégration de la société et
l’adéquation au monde, par conséquent la régulation de la pensée
et le développement de la conscience. Or l’expression sémantique
par excellence est la phrase. Nous disons : la phrase en général,
sans même en distinguer la proposition, pour nous en tenir à
l’essentiel, la production du discours, il ne s’agit plus cette
fois du signifié du signe, mais de ce qu’on peut appeler l’intenté,
de ce que le locuteur veut dire, de l’actualisation linguistique
de sa pensée. Du sémiotique au sémantique, il y a changement
radical de perspective [...]. Le sémiotique se caractérise comme
une propriété de la langue, le sémantique résulte d’une activité
du locuteur qui met an action la langue. Le signe existe en
soi, fonde la réalité de la langue, mais il ne comporte pas
d’applications particulières; la phrase, expression du sémantique,
n’est que particulière. Avec le signe, on atteint la réalité
intrinsèque de la langue ; avec la phrase on est relié
aux choses hors de la langue ; et tandis que le signe a pour
partie constituante le signifié qui lui est inhérent, le sens
de la phrase implique référence à la situation de discours,
et à l’attitude du locuteur. » E. Benveniste, op. cit.,
Tome 2, pp. 224-225. ®
[13]
A strictement parler, les fonctions sémantique et pragmatique
sont de même nature: «Il est important pour le logicien de distinguer
d’un côté le rapport entre la langue et les choses, c’est l’ordre
sémantique ; et de l’autre, le rapport antre la langue et ceux
que la langue implique dans son jeu, ceux qui se servent de
la langue, c’est l’ordre pragmatique. Mais pour un linguiste,
s’il peut être utile de recourir à cette division à tel moment
de l’étude, en principe, une pareille distinction de principe
n’est pas nécessaire. A partir du moment où la langue est considérée
comme action, comme réalisation, elle suppose nécessairement
un locuteur et elle suppose la situation de ce locuteur dans
le monde. Ces relations sont données ensemble dans ce que je
définis comme le sémantique. » E. Benveniste, op. cit., T. II, p. 234. ®
[14]
On pourrait dire encore que le récit saisit le réel, au sens
où l’on parle de saisir une donnée en informatique, c’est-à-dire
de l’intégrer dans un système d’opérations logiques. ®
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