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4.
La diégèse
Toute
analyse de l’événement le transforme de fait en récit. L’événement
réel, qui se propose à une représentation, devient virtuel
du fait même de la représentation qui lui est appliquée.
Il faut donc envisager une méta-analyse qui traite à la
fois des règles propres à l’événement et des règles propres
au récit. La réflexion sur le processus de verbalisation
ou de logification oblige à élaborer une « métalogique »
qui permette de traiter à la fois ce qui relève du contenu
réel et ce qui relève de l’univers logique du récit. La
diégèse est le produit conceptuel de cette démarche. C’est
un univers qui est à la fois origine et produit du récit.
Elle n’a — à proprement parler— de statut ni dans l’univers
réel ni dans l’univers de la représentation.
Le processus de communication
n’est pas aléatoire mais réglé, ce que l’on peut encore
exprimer en disant qu’il est soumis à des effets de redondance.
La circulation du message institue une mémoire et chaque
nouvel événement énonciatif prend place dans une série et
s’inscrit dans un modèle. La charge sémantique d’un énoncé
est fonction des liaisons — implicites ou explicites — qu’il
entretient avec les autres énoncés, constituant le discours
ou le récit de référence. A la base même de tout processus
de signification, se trouve la répétition alternée. Répéter
ce qui vient de l’autre fonde la scène de tout échange.
La répétition ordonne le temps et l’espace, en instituant
une permanence abstraite, un paradigme, où les unités, qui
viendront à se placer, partageront toutes un même système
de référence.
Le monde réel n’a ni origine ni
fin, du point de vue du sujet. Seule la répétition instaure
la scène symbolique où l’espace se constitue à partir d’une
séparation entre soi et le même. La communication est un
mouvement infini par lequel on perpétue son identité à travers
l’autre, en lui rendant le même service. Le jeu intersubjectif
est constitué d’une série de moments que l'on peut qualifier
comme des états de conscience structurés autour d’un message.
On peut appeler proposition l’unité constituante de l’événement.
Cette proposition peut prendre la forme d’un message verbal
échangé entre deux acteurs, mais elle peut également prendre
la forme d’un échange quelconque, rassemblant un ou plusieurs
acteurs.
La perception et la reconnaissance
d’un objet sont des processus analogues à la perception
et la reconnaissance d’un interlocuteur. Le sujet en effet
reconnaît l’objet comme partie manquante de son intégrité.
L’objectivation ou l’identification sépare l’objet du continuum
— de l’Umwelt
— pour l’intégrer de façon symbolique dans le champ de la
conscience du sujet. L’objet reconnu fait dès lors partie
du contexte existentiel, l’Innenwelt, du sujet.
C’est ainsi
que, hors de tout commerce avec ses semblables, le sujet
participe à un échange symbolique avec son environnement.
La mémoire du sujet garde la trace des reconnaissances et
identifications successives qui constituent le sujet. Elle
ordonne ces moments de conscience comme autant de propositions
qu’elle caractérise logiquement, les unes par rapport aux
autres, sur la base des modèles d’analyse que lui fournit
son fonds sémiotique [1].
Si la proposition
est un message que s’échangent deux acteurs d’un événement,
elle peut prendre soit la forme d’un énoncé, soit celle
d’un geste ou d’un regard. Elle est soumise à une reconnaissance,
un assentiment ou un refus, etc., et éventuellement à une
réponse. C’est dans le cycle complet question-réponse que
la proposition trouve son unité [2].
En effet, la proposition ne peut devenir objective que si
elle est reconnue par l’autre et donc renvoyée en miroir.
Elle se prête dès lors à un constat et peut prendre place
dans un récit. Ce n’est que par un effort d’abstraction
qu’on accorde à la proposition une existence en soi. En
fait une proposition est soit émise, soit reçue, soit constatée.
Le récit se nourrit donc des propositions, réelles ou fictives,
qui constituent l’événement, mais il ne les saisit qu’au
moment de leur retour, il les objective en manifestant les
conditions pragmatiques de leur énonciation première.
La série ordonnée d’éléments qui
constitue le récit institue un paradigme de base, une forme
primordiale “atomique” du récit, que l’on peut décrire comme
la manifestation élémentaire du sujet. La proposition (ou,
dans le cas du récit cinématographique, le plan) est la
représentation élémentaire de la conscience du sujet. Elle
implique un segment spatio-temporel continu — structuré
autour d’un regard — où s’établit une relation entre un
sujet et un objet (le sujet pouvant être l’objet de son
propre regard). Cette structure élémentaire est aussi bien
la source de la proposition verbale que du message analogique.
De l’analogique au digital, le message manifeste une complexité
croissante, révélant l’appropriation dudit message par le
destinataire, puis par le narrateur, etc.
Le sujet interprète sans cesse
le monde sur le registre symbolique et le langage verbal
n’est qu’une des formes, la plus élaborée, de ce traitement
logique. Le réel ne laisse de trace que s’il est tramé et
"logifié" par la conscience du sujet. En ce processus
de représentation quelque chose se perd, quelque chose se
gagne. Ce qui se perd, c’est le substrat pragmatique de
l’événement, ce qui se gagne, c’est la structure logique
qui se dépose dans le langage et qui porte en elle la possibi1ité
d’évoquer, de reconstruire le réel ou de l’identifier, de
le reconnaître, de lui donner un sens, dans la suite infinie
des événements présents successifs.
La trace, le signe, le message
ont la propriété de survivre à la clôture de l’événement.
Ils participent à la fois du réel, c’est leur face signifiante,
et de l’imaginaire, c’est leur face référentielle. Ce qui
lie le signifiant au référent, c’est la charge logique ou
symbolique du signe. La logique jette un pont entre 1’ici
maintenant et l’ailleurs. Le récit aligne une série de signes
ou de propositions dont la face signifiante appartient au
réel et dont la face signifiée révèle le travail narratif
qui le constitue, permettant par là même d’évoquer l’univers
pragmatique dont il émerge.
La représentation de l’événement
exige que soit explicité du point de vue du tiers spectateur
l’ensemble des conditions pragmatiques liées au temps, à
l’espace, aux acteurs en présence, mais également que l’événement
soit analysé ou fragmenté en une succession d’unités ou
de messages, qui mette en valeur l’évolution du jeu intersubjectif.
Un événement est une somme de propositions intersubjectives,
caractérisées chacune par un émetteur et un récepteur.
La proposition prend forme à la
fois dans le discours et dans le récit. Dans le discours,
elle manifeste un projet du locuteur. Elle est soumise à
des conditions de vérité que lui impose le contexte. Elle
s’inscrit dans un ordre où elle fait suite à une autre proposition
qu’elle reprend ou qu’elle complète, et anticipe une proposition
à venir. Dans le récit, la proposition est soumise à un
certain nombre de paramètres, qui sont le fait du narrateur.
L’ordre, le contenu et l’articulation des propositions,
dépendent du choix du narrateur, qui délègue également son
point de vue et son cadre.
Une proposition se définit un
univers de référence (ou domaine de validité, ou contexte)
un émetteur et un destinataire. Elle prend sa signification
dans une série que l’on peut aussi bien appeler récit. Le
récit propose ou impose une segmentation du réel qui prend
en compte la multiplicité des subjectivités et la multiplicité
corollaire des systèmes de coordonnées spatio-temporelles.
Autrement dit, la proposition est une simulation objective
du rapport de l’individu à son propre présent, simulation
médiatisée et intégrée par le jeu du narrateur.
La proposition naît du jeu intersubjectif,
de la ponctuation, que la communication fait subir au message.
Le récit, simulant le jeu intersubjectif aligne les propositions
comme autant de points de vue qui appartiennent à un même
paradigme. Chaque proposition a la propriété de recréer
instantanément le présent où se fonde toute signification.
La possibilité même de recommencer à chaque instant, délivre
le sujet de la nécessité de la cohérence. En effet, la dernière
proposition a toujours une valeur de vérité supplémentaire.
Les propositions se succèdent, comme autant d’approximations
ou de sollicitations à l’autre. La rupture de continuité
laisse la place à l’autre (le temps d’un assentiment, d’une
dénégation, d’une réflexion, d’un rêve), une sorte d’espace
élastique où viennent se caler et s’arrondir les contradictions.
Une proposition ne trouve sa signification que rapportée
à l’ensemble auquel elle appartient.
Le narrateur élabore a priori,
virtuellement, la référence commune aux interlocuteurs,
puis il la rend manifeste en une série de propositions qui
sont le fait de l’un, de l’autre ou du tiers. Ces propositions
peuvent être contradictoires à l’intérieur du jeu intersubjectif
représenté, mais elles ne peuvent pas être contradictoires
du point de vue du tiers (lieu du narrateur ou du lecteur),
sous peine que la communication qu’instaure l’énonciation
soit rompue. En fait, le seul critère de vérité ou de recevabilité
d’une proposition est le fait qu’elle soit acceptée en tant
que telle par son destinataire (à l’intérieur bien sûr de
l’instance de l’énonciation).
L’intersection des propositions
non contradictoires émises par les acteurs d’un discours
forme la base manifeste objective de l’histoire commune
aux interlocuteurs. Mais l’histoire personnelle de chacun
des interlocuteurs se distingue plus ou moins, de celle
des autres, de même que le récit, s’il rassemble par nature
l’ensemble des propositions des acteurs (contradictoires
ou non), y ajoute également un certain nombre de propositions
du narrateur.
Les propositions du narrateur
ont pour objet de révéler la cohérence ou la nécessité propres
à l’événement considéré. Il s'agit là du processus d’historicité
dont parle Lacan, qui permet de reconstituer les morceaux
manquants ou effacés (ou mal interprétés) du vécu, afin
d’en élaborer une logique dont la cohérence permette « la
saisie en archives », libérant ainsi l’espace du réel,
nettoyant le lieu du discours à venir des scories du passé.
Le processus logique est à l’œuvre
à la fois dans l’événement et dans le récit. Il a pour objet
de donner un sens au réel, en réduisant, en identifiant,
en homogénéisant les points de vue.
Nous avons vu que le jeu intersubjectif
— communication et échange — ne peut se réaliser que grâce
à la polyvalence expressive, impressive et constative, du
sujet. Cette polyvalence permet l’établissement d’un lieu
commun aux acteurs du jeu social. Autrement dit, chaque
manifestation du sujet peut s’interpréter comme une triple
proposition, des points de vue de l’un, de l’autre et du
tiers. Une proposition ne fait sens que lorsqu’elle est
avérée des trois points de vue.
De même que
Meltchouk [3] affirme
que le sens peut être défini comme la propriété commune
à un ensemble de propositions reçues comme équivalentes,
de même on affirmera que le sens d’un événement procède
de l’ensemble des formulations auquel il peut donner lieu.
C’est dans la multiplicité des points de vue que la représentation
de l’événement, le récit, cherche et trouve une signification.
D’une proposition à l’autre, d’un plan à l’autre, le récit
n’a de sens que si la rupture révèle une continuité implicite.
Toute proposition
s’inscrit dans une série de contextes enchâssés les uns
dans les autres, à partir d’un contexte originel qui est
le contexte de l’énonciation, E0. Les limites
du contexte énonciatif sont tracées par le parcours du message,
et implicitement reconnues par les acteurs de l’échange.
Le contexte minimal est le lieu et le moment où se caractérise
et se valide une relation {A-R-B} entre deux éléments que
l’on peut appeler les actants de l’énonciation ou les acteurs
de l’échange [4]. Relation et contexte
se présupposent réciproquement. On définit soit le contexte
comme le lieu où se valide la relation, soit la relation
comme la loi de composition des éléments partageant un même
contexte.
Si la proposition, en tant qu’acte
performatif, présuppose un contexte d’énonciation, elle
révèle également, en tant qu’énoncé constatif une autre
scène E1 qui est régie par une logique propre,
indépendante de la logique de l’énonciation. C’est pourquoi
l’affirmation « je mens sans cesse » n’est qu’apparemment
paradoxale. Elle renvoie en effet à deux univers logiques,
que l’on peut traiter de façon indépendante : l’univers
de l’énonciation E0, où s’établit une relation
{R} entre les interlocuteurs, et l’univers du constat où
s’établit une autre relation {P}, caractérisant le sujet.
Il est ainsi recevable que le
je constatif est menteur alors que le je performatif
dit la vérité. Ce n’est que si l’on établit a posteriori
une confusion entre l’univers énonciatif et l’univers constatif
que la proposition devient paradoxale. Chaque instance énonciative
se caractérise donc un univers logique, un domaine de validité
autonome qui possède sa propre loi de composition interne.
Toute proposition se détermine explicitement ou implicitement
un contexte pragmatique spatio-temporel d’énonciation.
Nous avons vu par ailleurs que
les acteurs de l’événement partagent le même contexte pragmatique,
en se distribuant alternativement les fonctions caractéristiques
de l’échange. Autrement dit le même événement se manifeste
toujours de trois points de vue : le point de vue de
l’émetteur du message, le point de vue du récepteur du message
et le point de vue du tiers (qui est également le lieu où
l’émetteur constate que son message est reçu).
Cette caractéristique de l’échange
autonomise le message par rapport au contexte et lui confère
une pérennité indépendante des fonctions assumées par les
acteurs. Ainsi la proposition qui inaugure l’échange, constitue-t-elle
par là même un paradigme ouvert où viennent à se ranger
l’ensemble des propositions successives émises dans le même
contexte pragmatique.
Le contexte E0, contexte
pragmatique originel, reste donc disponible à l’énonciation
aussi longtemps que la communication n’est pas interrompue.
C’est dire que l'ensemble des propositions constituant l’événement
relèvent toutes du même contexte pragmatique. La temporalité
et l’espace propres à ce contexte sont homogènes et partagés
par l’ensemble des acteurs de l’événement. Autrement dit,
le rapport du sujet au temps et à l’espace est médiatisé
par l’autre ; la perception et la reconnaissance de l’événement
en tant que tel, se font simultanément voire indifféremment
du point de vue de l’un, de l’autre ou du tiers ; la conscience
du sujet s’inscrit en trois points de vue simultanés ou
alternatifs.
Il n'y a d’échange que parce que
les acteurs partagent à la fois l’espace, le moment et les
points de vue caractéristiques de l’événement. La proposition
n’est donc pas un objet qui va de l’un à l’autre, mais un
objet qui propose, à l’un et à l’autre, de s’inscrire librement
dans un espace commun. Dés lors l’unité propre à l’événement
doit être caractérisée à partir de l’ensemble des propositions
qui le constituent, chaque proposition n’étant qu’une variable
à l’intérieur d’un même paradigme. Le contexte pragmatique
de l’événement est le domaine de validité consensuel des
propos échangés.
La signification pragmatique d’une
proposition doit être rapportée à l’univers logique de l’événement.
La proposition prend sens de l’univers logique consensuel
de l’événement. Le sens (sous contexte E0) d’une
proposition est caractérisé par le rapport que cette proposition
entretien avec ensemble des autres propositions qui constituent
l’événement. Chaque acteur, pour son propre compte, tient
une comptabilité logique des propositions émises, rapportées
au contexte pragmatique de l’événement. Chaque proposition
est rapportée dans ses caractéristiques formelles aux propositions
qui la précèdent. La relation établie par le sujet entre
les diverses propositions constitue, à proprement parler,
la logique du propos. Cette logique est à la fois une logique
subjective, en ce sens qu’elle procède d’une activité de
reconnaissance et de mise en ordre du sujet, et une logique
objective, en ce sens que les acteurs ne cessent de mettre
en commun leurs conclusions.
Cette structure ordonnée des propositions
constituant l’événement dans le cadre d’un contexte pragmatique
donné, peut être appelée logique propre à l’événement. Elle
manifeste une activité symbolique, logique, du sujet, dont
l’essence est narrative. En ce processus de "logification",
le sujet surajoute au réel une structure, un cadre symbolique
interprétatif. A strictement parler, ce cadre logique n’appartient
pas à l’événement réel, et pourtant il est indissociable
du processus de communication. La complexité de l’analyse
du récit est enclose dans ce paradoxe. Représenter, objectiver,
reconnaître, exigent une activité symbolique qui ne procède
pas du réel, mais du fonds sémiologique propre au sujet.
La validité d’une représentation sera donc toujours oblitérée
par la marque du sujet narrateur.
La question « Que s’est-il
passé ? » n’a pas de réponse en soi. Toute restitution
objective de l’événement exige l’intervention du narrateur.
Et pourtant, le rapport entre récit et événement n’est pas
aléatoire : l’intervention du narrateur peut être évaluée
à partir de modèles logiques ou sémiologiques externes à
l’événement.
L'analyse du récit nous amènera
donc à tenter de dissocier l’univers spécifique de l’événement
décrit de l’univers propre à l’énonciation narrative. Ou
encore à distinguer l’univers logique propre à l’événement
de l’univers logique propre à la narration.
Le message
peut être analysé en éléments se référant au réel du discours,
en éléments se référant au hors champ infracontextuel du
discours et en éléments se référant au
hors champ transcontextuel du discours. La signification
en soi du message est actualisée par son usage [5]
avant de s'inscrire à nouveau dans l'univers du récit
ou de la mémoire, univers abstrait de la langue.
Le contexte réel
est l'espace commun, le lieu d'échange où
se développe le processus intersubjectif. C'est un
univers "instable" que le message assimile progressivement
au fur et à mesure que se déroule le discours.
Le mouvement du discours est de métamorphoser le
réel et de l'épuiser en récit. Le sujet,
saisi par le message, transforme progressivement le discours
en récit. A chaque instant, il mémorise sa
participation à l'échange sous la forme d'un
récit, ou encore d'un ensemble de propositions logiques
qui procèdent à la fois de ce qu'il perçoit
de la situation (rapporté au fonds logique sémiotique,
référentiel qui est le sien) et
de ce qu'il interprète de ce qui s'y joue.
La fin du discours marque
l'épuisement du contexte réel, métamorphosé
par chacun des acteurs en un récit multiple, hétérogène,
plus ou moins implicite et plus ou moins cohérent.
On peut appeler diégèse de l'événement
discursif ainsi considéré, la somme, logiquement
réduite, des "récits" propres à
chacun des acteurs.
La diégèse
est donc un univers qui se constitue progressivement dans
le jeu intersubjectif. En effet, l'appréhension du
réel ne relève pas uniquement de la perception
subjective de l'événement, mais, d'une part
de la confrontation de ce qui est perçu avec le ou
les modèles sémiotiques que chacun possède
en mémoire, et d'autre part de l'assimilation "critique"
des propositions reçues de l'autre. Le discours,
l'échange, sont des processus de mise en commun.
La circulation du message rassemblenles divers acteurs en
un lieu symbolique où s'élabore le récit
de leur discours commun. Les éléments du hors
champ, verbalisés par la parole de l'un ou de l'autre,
zsont capitalisés collectivement. La mémoire
de chacun des acteurs apporte sa contribution à l'élaboration
d'une mémoire commune.
Le processus même du
discours vise donc à unifier le je et le tu
en une même personne symbolique, il, qui est
le narrateur potentiel de l'échange auquel ils participent.
Les hors champs disjoints de chacun des acteurs s'unifient
également en un champ symbolique du discours commun
aux deux personnages. Nous voyons ainsi s’élaborer la personne
d’un narrateur potentiel, il, et le matériau
du récit latent de l’histoire commune aux interlocuteurs.
Ce matériau est constitué du contenu
intersubjectif de l’événement, où se côtoient propositions
de l’un et propositions de l’autre, rapportées à un même
axe. Le jeu spéculaire entre le moi et l’autre y est réduit
à une même instance. Le vécu intersubjectif y est rapporté
en une série de propositions non historisées, qui attendent
pour ainsi dire l’intervention d’un narrateur. Ce matériau
peut être comparé aux rushes d’un film. Il rassemble à la
fois ce qui du réel de l’échange a été mémorisé (i.e. enregistré)
et ce qui des hors champ respectifs des acteurs a été mis
en commun [6].
Il s’agit donc de l’histoire commune
aux acteurs, révélée et complétée par l’échange. Cette histoire
est un récit potentiel qui pourra être énoncé à l’intérieur
d’un nouveau discours. Le récit est l’avatar symbolique
du discours. Il représente et interprète symboliquement
un événement dont la réalité ne peut être vécue que sur
le mode de l'intersubjectivité ou du spectacle. Le récit
est constitué d’un ensemble de propositions qui, d’une part
font référence à l’événement qu’elles décrivent, d’aube
part entretiennent entre elles des rapports logiques. L’univers
logique du récit a deux sources distinctes. Il procède à
la fois de la logique propre au jeu intersubjectif, qui
caractérise l’événement, et de la logique a posteriori que
produit le travail de narration.
La logique qui est à l'oeuvre
dans l’événement est une logique de l’échange. Elle lie
une série de propositions émises, reçues, ou formulées tacitement,
qui s’ordonnent et se valident ou se contredisent dans le
cours de l’événement, du point de vue des acteurs. Ce processus
logique n’appartient pas au réel de l’événement mais à la
conscience des acteurs. Si l’événement est constitué de
propositions de l'un et de l’autre, ces propositions ne
sont validées que dans le jeu intersubjectif. Le contexte
de l’événement lui-même ne prend forme que dans une représentation
commune aux acteurs.
La diégèse est donc l’univers
logique immanent de l’événement, tel qu’il est perçu ou
construit par ses acteurs. Cet univers, on le voit, est
purement virtuel. Il fait référence à une totalité logique
en soi de l’événement qui, soit reste potentielle, soit
se voit révélée et réduite par l’intermédiaire d’un narrateur.
Un des moteurs du jeu intersubjectif
et de tout échange, est la confrontation des univers logiques
propres à chacun des acteurs. La validation de la proposition
de l’autre, comme son identification ou sa reconnaissance,
sont des opérations logiques élémentaires qui déterminent
l’évolution de l’événement. Du point de vue des acteurs
de l’événement, est logique la relation qui s’établit progressivement
entre propositions de l’un et propositions de l’autre, entre
ce qui est perçu et ce qui est reconnu comme vrai. Le fait
de participer à un événement contraint à chaque instant
d’en donner une représentation logique plus ou moins élaborée.
Le travail de narration n’est qu’une ultime réduction subjective
de ce processus intersubjectif.
La diégèse est virtuelle et implicite.
Chaque acteur la constitue progressivement à partir des
indices que sont les propositions émises ou reçues. Le narrateur
lui-même la manifeste ou l’interprète à partir de son fonds
logique. Et elle n’est recevable par le narrataire que si
ce dernier est, de même, en mesure de la reconnaître, selon
son fonds logique. Cet héritage logique n’est rien d’autre
qu’un capital de récits préconstitué, le capital sémiotique
dont nous avons parlé précédemment.
L’énoncé implique à la fois un
référent pragmatique et un référent logique. Nous avons
appelé fonction sémantique la fonction logique propre à
la proposition. Cette fonction manifeste l’implicite logique
qui lie chaque proposition au discours ou au récit. L’énoncé
présuppose ou participe à un événement, dont l’unité procède
du partage, assumé délibérément par les acteurs d’un cadre
ou d’une scène. Le hors cadre de l’événement est délimité
de l’intérieur par le regard consensuel des acteurs vis
à vis de l’objet d’échange. Le message en tant que tel est
provisoirement garant de l’homogénéité et de la cohérence
de l’espace et du moment où le sujet s’identifie dans la
possession imaginaire et partagée du message.
Le message se métamorphose tout
au long de l’événement, ou plus précisément il tend à intérioriser.
en une série de propositions logiques, l’ensemble des données
pragmatiques de l’événement. Cette objectivation du contexte
est relative. On peut la décrire comme une mémorisation
subjective. Chacun des acteurs mémorise l’événement comme
une suite de messages ou de propositions verbalisés ou verbalisables.
Ces propositions n’ont pas toutes le même statut. Elles
se distinguent en particulier par leur caractère plus ou
moins analogique par rapport au contexte de l’événement.
(Le message analogique est un message dont la valeur pragmatique
est forte. Il demande à être interprété. Le message digital
est un message dont la valeur sémiotique est forte : il
est monosémique).
Chaque proposition,
chaque message échangé est caractérisé par son degré d’élaboration
logique, qui va de l’analogique vers le symbolique. Toute
perception est reçue et mémorisée comme un message analogique,
dès lors qu’elle est reconnue et identifiée. L’identification
du message est une reconnaissance de sa valeur référentielle
et (ou) sémiotique, et par conséquent des relations logiques
implicites qu’il porte en lui [7].
C’est dire que l’univers logique propre à un événement particulier,
se constitue de l’intersection de la valeur logique en soi,
sémiotique, de la proposition et de sa valeur pragmatique.
Les propositions qui s’enchaînent doivent construire progressivement
un univers non contradictoire. L’univers diégétique d’un
événement procède donc d'une actualisation partielle du
fonds logique propre aux acteurs, et produit une transformation
relative de ce fonds logique.
Toute proposition formulée dans
un jeu intersubjectif (et il s’agit également des propositions
qu’on se formule à soi-même) a donc une dimension pragmatique,
réelle, signifiante, une valeur en soi rapportée au système
logique référentiel du sujet, et une valeur sémantique,
sous contexte, interprétative.
La diégèse d’un événement ou d’une
histoire est formée de l’ensemble des propositions mémorisées
par le sujet au cours de l’événement. Elle procède d’une
confrontation et d’une interprétation logique des propositions
reçues. Autrement dit, la diégèse sépare le vrai du faux,
non pas au niveau de la réalité, parce que rien n’est faux
dans le réel, mais du point de vue de la logique propre
à l’action.
Le système logique propre à tout
sujet, le fonds sémiotique, n’est pas un univers clos mais
un univers qui s’élargit et se transforme peu à peu. Chaque
nouvelle expérience remodèle l’univers logique du sujet
comme chaque proposition remodèle l’univers logique de la
langue. L’événement partagé l’échange — révèle et exige
une mise en commun interprétative. Le processus
du récit trouve sa source dans cette mise en
commun relative et partielle de ce qui est vécu. La diégèse
de l’événement n’est unique que si les acteurs sont d’accord
sur le récit de l’événement. Sinon, il existe autant de
diégèses que d’acteurs. La diégèse n’est donc pas la réalité
de l’événement mais la métamorphose logique de l’événement,
rapportée à l’univers logique des acteurs.
Le fonds logique, sémiotique,
propre à chaque sujet diverge. En effet, on peut dire que
le fonds logique propre à un sujet est égal à la somme des
récits qu’il a mémorisés de chacun des événements auquel
il a participé. Bien entendu, il n’y a pas deux sujets qui
aient le même fonds logique. Mais il n’y a pas non plus
deux sujets qui aient des fonds logiques radicalement disjoints,
puisque le récit se constitue toujours par la réduction
des subjectivités à l’œuvre dans l’événement. Autrement
dit, chaque événement, en se transformant en récit, constitue
une communauté logique de sujets qui partagent dorénavant,
peu ou prou, un même modèle de comportement ou d’analyse.
Ce qui fait sens, ce qui est neuf
ce qui n’a jamais été logifié, c’est la part pragmatique
de l’événement. C’est là que le récit trouve sa substance
et sa nécessité. Ce qui s’échange, c’est ce qui a besoin
d’être explicité, constaté, reconnu collectivement. Ce que
le récit mémorise, c’est la nouveauté des arguments et de
la syntaxe logique, la relation entre la proposition /n/
et la proposition /n+1/, ce que nous avons appelé la part
sémantique de la proposition et du propos.
Le narrateur est le lieu et le
moment où se réduisent les propositions. On sera donc amené
à distinguer le processus de “narration intradiégétique"
du processus de “narration extradiégétique". En effet,
la réduction logique instantanée du discours est déterminante
dans la suite de l’événement, alors que par définition,
la réduction logique postérieure à l’achèvement de l’événement
ne peut pas avoir d’influence sur son devenir. Il est donc
important de distinguer la valeur logique pragmatique, intradiégétique,
de la proposition narrative, de sa valeur logique extradiégétique.
Le travail de narration, l’élaboration
logique du propos, est soit une proposition soumise à l’autre
dans le jeu intersubjectif de l’événement décrit, soit une
proposition soumise au narrataire, dans le jeu de l’énonciation
narrative. La logique narrative est à l’œuvre dans l'événement
mais elle ne se déploie complètement que dans le récit.
La narration, à l’œuvre dans l’événement, est une confrontation
et une réduction plus ou moins achevée, des univers diégétiques
propres aux acteurs. Elle ne produit un récit achevé, à
partir d’une diégèse cohérente, que par une ultime réduction
à la subjectivité du narrateur. Le récit, dont la caractéristique
essentielle est d’être cohérent, ou logique, a dès lors
vocation à prendre place dans le fonds sémiotique de la
communauté. Le récit est la mémoire de l’événement. A strictement
parler, il n’y a d’histoire que s’il y a constat, rassemblant
une suite ordonnée de propositions dont la vérité est confirmée
par les acteurs de l’événement. Chaque sujet est dépositaire
du récit commun à l’événement de référence. Chaque sujet
est dépositaire de l’ensemble des propositions constitutives
des événements auxquels il a participé.
Le contexte
d’une situation de communication peut être décrit comme
l’ensemble des éléments auquel le message fait référence,
de façon explicite ou implicite [8].
Le contexte logique de l’événement est constitué de l’intersection
des univers logiques des acteurs participant à l’événement.
Le déroulement de l’événement consiste en une succession
de propositions ou d’énoncés isomorphes (en ce sens qu’ils
relèvent tous des mêmes conditions pragmatiques d’énonciation),
métamorphiques (en ce sens que chacun d’eux procède du ou
des précédents), hétérogènes, pour ce qui de chacun d’eux
renvoie à la disjonction des univers logiques et non à leur
intersection, et enfin homogènes pour la part de ces propositions
qui sera reconnue comme mémoire ou récit de la communauté
logique en voie de constitution.
A chaque instant de l’événement,
le narrateur, implicite ou virtuel, — collectif
— opère un choix et un réarrangement des énoncés produits
(chaque acteur effectuant ce travail pour son propre compte)
suivant une synergie réductrice. A la fin de l’événement,
chacun des acteurs peut s’approprier l’événement sous la
forme d’un récit commun. L’événement n’est clos à proprement
parler que s’il a trouvé une forme consensuelle et donc
une seule voix énonciative.
La complexité de tout processus
de communication tient à la difficulté qu’éprouvent les
acteurs à se mettre d’accord sur le récit de l’événement.
Si chaque événement peut se représenter — dans le processus
même de constitution du sujet — comme un jeu de parenthèses,
on imagine que la difficulté à être, tient d’abord à la
gestion de l’ouvertur et de la fermeture des
dites parenthèses (voire aux interférences et courants d’air
provoqués d’un événement à l’autre par les parenthèses mal
fermées).
Le degré d’élaboration du récit
d’une communauté logique est variable et peut être caractérisé
par l’importance relative des facteurs pragmatiques explicités.
On opposera le “Veni, vidi, vici..." de Jules César,
à l’intégrale de la Guerre des Gaules, ou le "J’ai
vieilli" de Zazie à l’ensemble du récit de Raymond
Queneau.
Les réflexions
précédentes sur la composante logique de l’événement nous
conduisent à une situation inconfortable. Toute analyse
comparée de l’événement et du récit nous oblige à isoler
les éléments logiques propres à l’événement, des éléments
logiques inhérents au récit. Mais comment analyser l’événement
sans en donner une représentation ? Et comment le représenter
sans le constituer en récit ?
On se heurte là à un problème
analogue à celui rencontré par les linguistes dans l’analyse
de la parole [9].
La volonté d’être au plus près du réel se heurte à la “paroir
du miroir”, à la nécessaire constitution du réel en objet
par une médiation imaginaire. De même que toute analyse
de la parole produit une écriture, de même toute analyse
ou représentation de l’événement le constitue en récit.
L’objectivation, qui est la démarche inaugurale de toute
logique, est à la fois le fondement même de toute analyse
et de tout récit.
En ce moment
où l’événement est déplacé, cadré et représenté sur une
scène imaginaire, se perd la nécessité du rapport entre
le récit et le réel. En effet, si le récit présuppose logiquement
— ou renvoie à — un “événement représenté”, il ne permet
en rien de juger si cet événement appartient ou non au réel.
Le récit fait indifféremment référence à des événements
réels ou fictifs. sans que ,rien permette a priori de décider
de leur nature. Source ou produit du récit, la diégèse [10]
que nous avons définie comme l’univers logique propre à
l’événement raconté, caractérise indifféremment un événement
réel ou un événement fictif.
Toute histoire procède d’un événement
ou l’implique. Si l’événement appartient au réel, il ne
peut cependant être représenté que sous la forme d’un récit,
ce qui implique un cadre, spatial ou temporel, et un point
de vue tiers, c’est à dire extérieur au cadre. L’événement
est l'im plicite du récit, mais comment conceptualiser logiquement
ce qui ne peut être saisi que par la représentation? Comment
symboliser l’objet de la représentation dans sa nature qui
est justement d’être a-logique ou pré-logique ? La diégèse
c’est l’événement, vu du point de vue du récit, un pur concept
qui échappe à toute formulation. Alors que l’histoire, en
tant qu’événement, n’a pas de clôture, elle en trouve une
en tant que récit. La diégèse trace la clôture de l’histoire.
La diégèse est la métamorphose logique de l’événement une
liste de données et de relations, une grammaire de l’événement.
C’est ainsi qu’une série d’indices
permet de reconstituer un univers imaginaire qui redouble
le réel sans jamais le prouver. Le récit permet d’évoquer,
à l’aide de signes, un univers imaginaire qui pourrait être
le double d’un univers réel,
Le concept
de diégèse est d’abord opératoire. Il procède de la nécessité
d’élaborer un métalangage qui traite simultanément de l’événement
et de la représentation. Le récit implique un univers inexplorable,
réel ou imaginaire. Tout se passe comme si le rapport du
sujet, à travers la langue, au réel, permettait une virtualisation
logique du réel qui non seulement garantit la vérité de
la représentation, mais, de plus, laisse place à la création
de nouveaux univers [11]. Le processus
de narration naît d’une représentation négociée de l’expérience
du réel puis donne naissance à des systèmes logiques qui
deviennent eux-mêmes la source d’univers virtuels pseudo-réels.
La diégèse n’est pas l’événement ni le récit, mais l’univers
logifié que projette le récit sur l’événement, ce que l’on
peut encore appeler l'historisation de l’événement.
On appellera donc diégèse l’univers
implicite de référence du récit, l’"histoire"
réelle ou imaginaire dont il procède (ou qu’il évoque) logiquement.
Cet univers est évidemment insaisissable : réel, il est
définitivement passé; imaginaire, il est par nature inexistant.
Le récit permet donc de représenter quelque chose qui n’existe
pas et n’a jamais existé, et dont l’effet sur le présent
est pourtant tout aussi réel que celui produit par la représentation
ou la description d’événements réels.
On voit bien comment l’événement
se produit en discours et se représente en récit tout en
s’effaçant totalement de la réalité. Tout le réel se propose
à être représenté dans le symbolique, mais le champ du
symbolique est plus large que le champ du réel;
ainsi ce qui du champ symbolique ne renvoie pas au réel
permet cependant de simuler du réel.
La diégèse, c’est la totalité
du contexte réel d’un événement qui serait tramée et logifiée
par un regard radicalement extérieur — ou totalement immanent
? — à son objet. Cette totalité est présupposée ou impliquée
par le récit. Le récit présuppose la diégèse.
L’événement de référence du récit
n’est clos que du point de vue de l’énonciation narrative.
L’objectivité est le privilège du spectateur ou du narrateur,
elle n’existe pas en elle-même. La diégèse s’identifie donc
à l’univers qu’on vient de clore. La cohérence de la diégèse,
liée aux procédures narratives (logiques) relève de l'intersubjectivité
du narrateur et du lecteur. Un univers logique, en effet,
n’est rien d’autre qu’un univers reconnu comme tel par au
moins deux personnes.
Un discours se transforme en récit
lorsque l'intersubjectivité et la discontinuité des points
de vue qui le caractérisent sont réduites, unifiées et objectivées
par l’intervention d’un tiers (ce tiers n’est tiers que
par sa fonction les protagonistes du discours sont sans
cesse amenés à faire fonction de tiers dans le processus
même de la communication, aussi longtemps qu’elle fonctionne
comme telle). La nécessité du concept de diégèse tient au
mouvement même du discours qui tend à la clôture. La capacité
de raconter permet de s’extraire de l’échange. D’en capitaliser
le récit qui sert alors de référent au discours à venir.
La narrativité à l’œuvre dans
tout discours tend à substituer à la perception multiple
des personnes présentes, le récit collectif d’un narrateur
unique. Le processus même du discours est un processus d’unification
ou de fusion progressive, de production d’un récit unique
partir d’une suite de propositions fragmentaires, chaque
interlocuteur assumant à la fin de l’échange la propriété
du récit commun, un peu comme dans ces palabres africaines
où la parole continue de s’échanger aussi longtemps que
l’accord ne s’est pas fait sur une proposition commune reprise
par chacun des participants. Le discours est donc la mise
en oeuvre d’un espace symbolique commun où le sujet se fortifie
en s’identifiant à l’autre par une sorte de mimétisme réciproque.
Je, tu, il sont
ainsi, plus encore que les représentants de trois personnalités
distinctes, les diverses formes ou manifestations, les phénotypes
d’un sujet unique énonciateur d’un discours commun restituant
une expérience commune. Il y a là une propriété remarquable
du langage, qui est d’unifier sur la scène symbolique les
expériences radicalement fragmentaires et disjointes des
individus [12].
Ce processus est à la fois un
processus réducteur en ce qu’il substitue à la somme des
expériences individuelles le produit de l’expérience commune
et un processus multiplicateur en ce sens qu’il permet à
l’individu de faire sienne l’expérience d’autres individus,
non pas simplement par l’acquit d’un savoir, mais plus fondamentalement
comme la possibilité de vivre chaque événement en son foyer
intersubjectif.
Nous avons vu que le récit est
la forme achevée de cette “transsubstantiation”, en ce qu’il
peut rassembler en un même lieu du narrateur, des individualités
multiples, et aussi, et surtout, en ce qu’il laisse ouverte
la place à de nouvelles identifications. Le message tend
à saisir dans son attraction les différents locuteurs du
discours, et à les confondre en une même personne qui rassemble
en une seule instance, la fonction d’émetteur, celle de
récepteur et celle de spectateur-narrateur de l’événement.
Le récit, en
tant que mémoire de l’événement, est idéalement la réduction
de propositions multiples en une seule proposition commune,
ou mieux encore la réduction de propositions multiples hétérogènes
en une série de propositions homogènes ou reconnues comme
telles [13].
Si chacun
s’accorde généralement à croire que le monde a une existence
et une histoire objectives, nous n’en possédons, à vrai
dire, pas d’autre preuve qu'une accumulation de récits.
Le récit ne révèle du réel que ce qui est signifiant pour
son propos, de même que le sujet ne verbalise du perçu que
ce qui est signifiant à l’intérieur du discours [14].
Le récit est interprétable, compréhensible, ou incompréhensible,
cohérent ou incohérent. La diégèse n’est pas interprétable,
elle ne signifie rien d’autre qu’elle-même. L’ensemble du
processus narratif permet de valider et d’accroître un univers
virtuel, imaginaire, délocalisé et atemporel.; le récit
contourne, embrasse, figure la diégèse qui est la substance
du signifié. Le cadre, bien sûr, n’appartient pas à la diégèse,
pas plus que le narrateur et son vis à vis; mais
il n’est pas d’autre façon d’objectiver la substance que
de lui donner un cadre. Le cadre n'appartient pas à l’image
mais il n’y a pas d’image sans cadre. C’est pourquoi, lorsqu’on
parle d’éléments diégétiques et d’éléments narratifs, on
ne peut que définir une tendance. On peut dire “tel élément
est fortement narratif" ou “tel élément est fortement
diégétique”. Le rapport entre l’espace
diégétique virtuel, et le récit filmique constitué de segments
entretenant des rapports de discontinuité spatiale ou temporelle,
est un rapport de présupposition réciproque. L’univers “objectif"
est virtuel en ce sens qu’il ne peut être conçu et représenté
qu’à partir d’un ou de plusieurs points de vue. Le récit
filmique (le récit en général) n’a de signification que
rapporté à un univers virtuel où il trouve sa cohérence
[15].
Notes
[1] "Moments”
ou “prédicats”, ces unités sont à rapprocher du concept
de lexis proposé par Antoine Culioli :
"La relation primitive est
symbolisée par la flèche et confère une orientation au couple
de notions : a est la source de a relation et b
son but. [...] La relation primitive d’agentivité
(agent-agi) entre Jean et sa voiture, par exemple, est
impliquée aussi bien par conduire que par acheter,
nettoyer, etc. Tout terme constituant d’une relation prédicative
appartient à un domaine notionnel; ainsi, toute relation
prédicative présuppose une relation entre domaines, c’est-à-dire.
en dernier ressort, entre les faisceaux de propriétés constitutifs
des notions. On appellera relation primitive une telle relation.
[...] Une lexis est donc à la fois ce qu’on appelle souvent
un contenu propositionnel [...] et une forme génératrice
d’autres formes dérivées (famille de relations prédicatives,
d’où constitution éventuelle d’une famille paraphrastique
d’énoncés)
Antoine Culioli, “Sur le concept
de notion”, in Bulletin de Linguistique Appliquée et Générale,
n° 8, Besançon, 1981. p. 63-64. R
[2] "Prise
dans le discours interlocutif, la moindre assertion est
comme une réponse dont la question serait omise, toute énonciation
est virtuellement engagée dans un cycle d’échange. Bien
compris par le philosophe, ce changement de perspective
enveloppe que l’unité de compte pour l’analyse n’est plus
l’énoncé ni même l’énonciation, entendue comme l’instance
de phrase où s’expriment tant l’acte de parole que son contenu.
Dés lors que le discours est le langage mis en action entre
des partenaires, l’énonciation doit être elle-même prise
dans sa valeur allocutive l’unité de compte de l’analyse
devient pour le moins ce que nous appellerons désormais
l’allocution. L’allocution, c’est l’énonciation en tant qu’elle
est de quelque manière dictée au locuteur par son allocutaire,
c’est-à-dire autant par les présomptions de celui qui entend
l’énonciation que par les présomptions de celui qui l’émet.
Il faut aller jusqu’à dire — parodiant Aristote —
que l‘allocution est l’acte commun du locuteur et de l’auditeur.
"
Francis Jacques, Dialogiques.
Paris, Presses Universitaires de France, 1979, pp. 95-96.
R
[3] Voir infra,
note 9. R
[4] Cette
relation peut également être réflexive ainsi que nous l’avons
vu plus tôt (cf. chap. 1).R
[5] « Une même
phrase peut être considérée comme token ou type.
La phrase l’eau bout à cent degrés (1), comme token,
c’est cette séquence sonore-ci que vient d’émettre Jules
et qui, comme tout événement singulier, est unique et ne
se reproduira plus, La phrase (1) comme type, c’est
aussi la phrase que vient de prononcer Jules, mais indépendamment
du fait qu’il l’ait énoncée à tel moment; c’est également
la phrase qu’énonce Marcel quatre mois plus tard, abstraction
faite de cette énonciation singulière par Marcel à cette
date. La phrase-type, c’est donc la phrase débarrassée des
contingences événementielles de son énonciation concrète,
c’est la phrase en général, in abstracto. comme classe de
ses occurrences singulières. [...] Un énoncé étant
à la fois type (par la phrase énoncée) et token
(par l’énonciation de la phrase), il peut évoluer à la fois
dans les deux dimensions, radicalement hétérogènes, de l’événementialité
et de la signification. »
François Récanati, op.
cit. p. 155. R
[6] On peut
rapprocher cette définition de celle de la diégèse proposée
par Dominique Chateau
«J’appelle ‘diégèse’ l’ensemble
spécifique et structuré de propositions implicites caractérisant
des personnages des lieux, des actions [...]. [Cet
ensemble] n’est considéré comme le cadre de référence de
la macrostructure propositionnelle d’un récit donné qu’à
la condition stricte que ce récit le postule, au moins tacitement;
en outre, il n’est efficient dans la relation de lecture
du même récit que si le lecteur accorde au système qu’il
forme son assentiment tacite". Dominique Chateau,
ibidem, p. 126. R
[7] Le
bruit que fait un chien qui aboie doit être identifié, isolé
de l’univers sonore dont il émane, reconnu comme un aboiement,
puis logiquement associé au signifié sémiotique du chien
et à toutes les relations logiques qu’il implique, par le
sujet concerné :danger de morsure, présence d’un inconnu,
etc. La signification propre à l’aboiement précis, soit
la valeur pragmatique de l’aboiement, sera, elle, fonction
du contexte, c’est-à-dire des propositions qui voont
suivre. Tel aboiement ou telle morsure oblitérera
plus ou moins la signification en soi de l’aboiement
telle qu’elle reste disponible à la mémoire.
R
[8] La langue a le pouvoir de faciliter l’assimilation des contextes de
référence par un pur jeu de représentation et de définition
métalinguistiques des éléments référentiels inconnus. Il
s’agit là, sans doute, du processus primaire de production
du sens :
«Il est évident que la possession
du sens se manifeste chez le sujet parlant en premier lieu
par la faculté d’exprimer de différentes façons une même
idée et chez l’auditeur par la compréhension de l’identité
sémantique et de la convergence de divers énoncés. L’expression
sens d’un texte est prise ici comme tout ce qui est équivalent
a tous les textes intuitivement reconnus comme équivalents.
»
I. A. Meltchouk, Sur la synthèse
sémantique, Moscou 1967, traduction : Centre d'Etudes
de la Traduction Automatique, CETA, Université de Grenoble.
«Si le «sens» de la phrase est
l’idée qu’elle exprime, la «référence » de la phrase est
l’état de choses qui la provoque, la situation de discours
ou de fait à laquelle elle se rapporte et que nous ne pouvons
jamais, ni prévoir, ni deviner. Dans la plupart des cas,
la situation est une condition unique, à la connaissance
de laquelle rien ne peut suppléer. La phrase est donc chaque
fois un événement différent; elle n’existe que dans l’instant
où elle est proférée et s’efface aussitôt ; c’est un événement
évanouissant. Elle ne peut sans contradiction dans les termes,
comporter d’emploi au contraire, les mots qui sont disposés
en chaîne dans la phrase et dont le sens résulte précisément
de la manière dont ils sont combinés n’ont que des emplois.
Le sens d’un mot consistera dans sa capacité d’être l’intégrant
d’un syntagme particulier et de remplir une fonction propositionnelle.
Ce qu’on appelle la polysémie n’est que la somme institutionnalisée,
si l’on peut dire, de ces valeurs contextuelles, toujours
instantanées, aptes continuellement à s’enrichir, à disparaître,
bref, sans permanence, sans valeur constante. »
E. Benveniste, op. cit., TII. p. 226-227.
R
[9] Comment
analyser la parole sans la transcrire ? Et comment transcrire
la parole de façon objective ? Le problème de la reconnaissance
automatique de la parole est tout à fait analogue au problème
de l’objectivité dans le récit. Il s’agit d’inventer une
procédure de cadrage automatique des unités, ou encore de
fragmentation logique du continuum, qui juge de ce qui est
signifiant et de ce qui ne l’est pas, tout en faisant l’économie
de l’intervention du sujet. La méthode retenue ne fait à
vrai dire que déplacer le problème, la machine étant appelée
à reconnaître et à identifier les formes, en référence à
un stock sémiotique préconstitué. R
[10] Le concept
de “diégèse” propre à l’analyse filmique a été introduit
par Etienne Souriau :
"Diégèse
: tout ce qui appartient "dans l'intelligibilité"
à l'histoire racontée, au monde supposé ou
proposé par la fiction du film." R
Etienne Souriau, L’univers
filmique, Flammarion, Paris, 1953.
[11] L’utilisation
de décor en cinéma procède de cette loi et permet d’évoquer
un univers diégétique qui a "l’odeur, la couleur et
le goût" du réel mais n’est pas réel. Un gros plan
de visage implique un corps, un gros plan de fenêtre implique
une maison. Cette implication ne fonctionne que dans un
système logique dont l’univers réel de référence est tel
que les têtes y ont toujours un corps et les fenêtres une
façade où s’accrocher... R
[12] Cette unification partielle
et progressive se concrétise sous la forme de communautés
logiques que sont bien sûr non seulement les communautés
linguistiques définies par les langues naturelles, mais
plus généralement toute communauté de vie fondée sur le
partage d’une expérience commune. R
[13] Ce qui
fonde l’unité de la multiplicité même des propositions,
est le changement de point de vue ou encore de locuteur.
S’il y a plusieurs propositions, c’est que chacun des locuteurs
prend la parole à son tour. Toute proposition qui n’est
pas explicitement niée, entre dans le fonds commun des interlocuteurs,
elle peut donc être indiciée "il" (narrateur).
A chaque instant, l'interlocuteur est amené soit à
faire sienne la proposition de l’autre, soit à la
refuser, soit à la négocier. S’il la refuse radicalement,
il interrompt l’échange; sinon il le négocie même en le
niant ! Laisser parler l’autre, c’est donc déjà partager
une place commune avec lui dans l’événement. R
[14] Il resterait
à préciser le statut de ce qui se mémorise du perçu ou du
vécu. Toute trace mnésique a-t-elle un statut symbolique
? La mémoire passe-t-elle par le défilé radical du langage
ou existe-t-il des formes de mémorisation infra linguistiques?
Voir à ce propos J. Lacan , op.
cit. pp. 237 et sq. R
[15] On sent
bien que toute réflexion sur les rapports entre récit et
diégèse renvoie directement au fonctionnement de la mémoire.
Peut-être la conscience opère-t-elle sur le réel et la mémoire
sur le récit ? La conscience verbalisant le réel sur le
mode du discours, intersubjectif, ou du récit monosubjectif
et la mémoire métamorphosant le récit en diégèse, en interprétant
les procédures narratives non pas en termes réels mais en
ternes logiques et symboliques.
La première contrainte de la conscience
et de la mémoire procède du fait qu’elle ne peut redoubler
strictement l’objet perçu, lorsqu’elle le représente, sans
quoi chaque remémoration serait une répétition en temps
réel de l’événement. Elle symbolise donc le réel, au sens
où elle établît une relation d’équivalence — ou d’identité
— entre la partie et le tout. Ce système fonctionne très
probablement sur la capacité de la mémoire actualiser plusieurs
plans simultanés d’information, un peu comme le film autorise
des surimpressions multiples. On peut la concevoir
comme un système d'enchâssements ou de parenthèses,
chaque parenthèse ouverte impliquant une modalité
ou une information qui reste active jusqu'à la fermeture.
R
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