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Tout procès de communication a deux fonctions intrinsèques
1) une fonction d’intégration des sujets à une ou plusieurs
communautés, 2) une fonction de redoublement ou de digitalisation
des procès analogiques qui permet au réel de se pérenniser dans
un mode logique atemporel et aspatial. Ce processus qu’on peut
appeler verbalisation ou narration tend à déplacer ou à représenter
sur la scène symbolique tout ou partie des événements intersubjectifs
réels. La narration est inhérente à tout acte de langage, elle
participe, sous une forme plus ou moins élaborée, à tout discours,
et, parallèlement, la signification de toute proposition narrative,
de tout récit, est inéluctablement tributaire du contexte de
son énonciation. La poursuite de notre réflexion nous conduit
donc à établir une typologie des récits qui permette de mettre
en valeur les choix narratifs rapportés au projet du narrateur.
Nous avons décrit l’événement comme une structure élémentaire
de communication, organisée autour d’un « message ».
Tout événement est le lieu ou le moment d’une relation établie
entre un émetteur et un destinataire par l’intermédiaire d’un
«objet». L’objet d’échange manifeste concrètement le rapport
intersubjectif constituant l’échange ; c’est sa fonction
pragmatique. L’objet d’échange est signe ou message ; c’est
dire qu’en plus de son appartenance concrète à la scène de l’événement,
il est porteur d’un contenu : c’est sa fonction sémiotique.
L’objet d’échange est également proposition, c’est-à-dire qu’à
chaque instant il synthétise ou manifeste «l’état des choses
», c’est ce que nous avons appelé sa fonction sémantique ou
logique.
Ces
trois fonctions (performative, sémiotique et sémantique) à l’œuvre
dans l’événement, manifestent l’imbrication des registres réel,
imaginaire et symbolique dans tout processus d’échange. Cette
imbrication est liée à la dynamique même de l’échange, le jeu
de représentation (ou d’analyse imaginaire) et de mise en ordre
(ou de synthèse symbolique) étant respectivement source et produit
de l’échange.
L’échange
prend naissance dans la référence à un ailleurs qui devient
prétexte au jeu intersubjectif et délivre un sens, qui est source
de récit ou de mémoire. Le produit de l’échange dont la nature
est symbolique, peut être réintroduit comme objet, à fonction
imaginaire, dans un nouveau processus de communication. Le récit
est représentation d’un événement, au sens le plus large. Le
récit évoque ou simule l’événement sans l’épuiser. Il reste
donc toujours une part de l’événement irréductible au récit :
nous l’appellerons substrat pragmatique de l’événement. Inversement
et parallèlement, il existe des éléments propres au récit qui
n’ont pas de correspondants manifestes dans l’événement. On
appellera dispositif narratif ou éléments de
narration, ce qui du récit se surajoute à l’événement. Il
reste enfin un tronc commun à l’événement et au récit que l’on
peut appeler, provisoirement, le contenu propre à l’événement
et au récit.
L’énoncé
se montre concrètement et signifie abstraitement.
L’énoncé est à la fois partie prenante du contexte d’échange
et élément transparent faisant référence à un ailleurs, à une
autre scène [1]. Le sens global d’un énoncé
est la somme du rapport qu’il entretient concrètement avec le
contexte de son énonciation et de celui qu’il entretient avec
ce qu’il représente [2].
L’énoncé
appartenant au discours est une proposition au sens fort. Il
sollicite une validation immédiate et concrète. Il prend donc
sens dans le jeu intersubjectif où il s’énonce. C’est dire que
la fonction première de l’énoncé discursif est performative.
La parole agit et transforme le lieu même où elle s’énonce.
La fonction constative de l’énoncé discursif est seconde par
rapport à sa fonction pragmatique. L’énoncé appartenant au récit,
quant à lui, prend sens premièrement des relations qu’il entretient
avec l’événement auquel il fait référence. L’énoncé narratif
est référentiel. Sa fonction constative est première par rapport
à sa fonction performative.
Si
on peut caractériser globalement le récit et le discours, on
note cependant que le récit est toujours à l’œuvre dans le discours
et le discours dans le récit. Autrement dit, une analyse fine
de l’une ou l’autre forme exige que l’on prenne en compte d’un
seul mouvement les éléments performatifs et constatifs de l’un
et l’autre événements énonciatifs. La proposition verbale, àl’intérieur
d’un discours, n’est interprétable que si le contexte de son
énonciation est explicité. Parallèlement, l’énoncé narratif
ne prend tout son sens que s’il est rapporté à l’instance qui
le constitue.
Le
récit en tant qu’événement énonciatif présuppose à la fois une
scène pragmatique où se joue le rapport entre narrateur et narrataire
et une scène référentielle où l’événement lui-même se dédouble
(à la façon des boîtes de fromage de la Vache qui rit)
en deux composantes pragmatique et référentielle, etc. La
dimension pragmatique de l’événement de référence est par définition
forclose. Elle ne peut être évoquée dans le récit que par l’approximation
d’une métamorphose descriptive. Tout événement représenté perd
quelque chose de sa substance. Le pragmatique soumis aux nécessités
du récit, se transforme en référentiel. Seule la part déjà référentielle
de l’événement peut franchir sans interprétation la barre du
récit. Il existe donc dans tout récit deux sortes de référentiels :
le référentiel qui est passé tel quel de l’événement au récit
et le référentiel qui a exigé un travail de narration. Ce qui
franchit la barre du récit, c’est ce qui dans l’événement a
déjà statut de signe, ou de proposition, et révèle donc simultanément
un ailleurs de l’événement et un regard subjectif.
Le
récit fait subir une métamorphose aux marques énonciatives
du discours de référence en tendant à effacer toute référence
directe au contexte de l’événement décrit. D’une façon générale,
les éléments de référence pragmatique sont explicités à l’aide
de métaphrases, ou rapportés au contexte de l’énonciation présente.
D’une énonciation à l’autre, il y a rupture de continuité et
chaque élément de l’énoncé peut d’abord être rapporté à l’instance
d’énonciation qui le constitue. Le récit, comme le discours,
peuvent être analysés en une série d’instances d’énonciation
qui s’enchâssent les unes dans les autres. Si l’on appelle instance
E0 le lieu de l’énonciation au présent, on pourra
indicier E1, E2, E3 etc. les
instances qui en dérivent et qui sont comme autant de parenthèses
à l’intérieur du discours. La parenthèse est constative ; elle
fait référence à un univers logique, c’est-à-dire constitué
d’une série de propositions dont la cohérence est reconnue par
une certaine communauté de sujets linguistiques. L’univers du
discours n’est pas nécessairement logique, il est dialectique.
Les propositions successives du discours sont hétérogènes, contradictoires
ou hétéromorphes aussi longtemps qu’elles n’ont pas été réduites
en récit par la subjectivité d’un narrateur. L’événement de
degré zéro s’inscrit dans un univers dont la cohérence n’est
pas donnée a priori mais se constitue progressivement
dans le jeu intersubjectif. Le processus intersubjectif (i.e.
le discours dans sa nécessité narrative) est un processus de
réduction de propositions hétérogènes à un même système de référence.
Le sujet soumet une proposition à l’interlocuteur
qui en valide une partie qu’il restitue éventuellement sous
la forme d’une autre proposition. Chaque proposition se veut
caractéristique, et l’évolution de la conversation tend, dans
le meilleur des cas, à une recomposition de l’événement. L’expérience
intersubjective produit un consensus mémorisé sous la forme
d’un constat [3].
Le
constat, ou le récit, valide, ordonne et mémorise les propositions
du réel. Il se présente comme une série ordonnée de propositions
non contradictoires du point de vue de son énonciation. Les
propositions reçues comme vraies constituent l’univers logique
de la communauté d’échange. Chacun ne saisit qu’une partie de
la proposition de l’autre, c’est pourquoi le récit ne répète
jamais le réel. Le récit ne conserve du message que ce qui est
reconnu par l’ensemble des acteurs — ou par le plus perspicace
des acteurs [4]. L’ensemble des constats
effectués est toujours disponible au sujet, il sert de trame,
de structure ou de modèle à la communication (et à la perception).
La
proposition narrative assume simultanément une fonction référentielle
(ou sémiotique), qui manifeste la relation qu’elle entretient
avec l’événement qui est l’objet du récit, une fonction pragmatique
qui manifeste la relation qu’elle entretient avec le contexte
de son énonciation (et singulièrement le rapport entre narrateur
et narrataire) et une fonction sémantique qui manifeste sa relation
à l’ensemble du récit dont elle fait partie.
La
fonction sémantique révèle le sens ou la logique du récit, tels
qu’ils apparaissent aux yeux du narrataire, au travers ou par
delà le cadre narratif. Le narrateur est l’écran incontournable
entre l’événement et le narrataire. C’est donc la place, l’importance
et la transparence relative du narrateur, tout autant que la
qualité des éléments objectifs, qui permettront l’établissement
d’une typologie du récit.
Typologie
du récit
Le
travail du narrateur est triple : d’une part, il assume,
valide ou s’approprie les signes et propositions présents dans
l’événement, d’autre part il rend signifiants, en leur donnant
un représentant verbal ou analogique, un certain nombre d’éléments
pragmatiques de l’événement, enfin il révèle de façon plus ou
moins explicite la logique à l’œuvre dans l’événement.
Ces
interventions ne sont pas indépendantes. En effet, plus les
éléments pragmatiques sont objectivés, plus le narrataire possède
d’éléments pour construire lui-même la logique de l’événement.
Moins les éléments pragmatiques sont objectivés, plus la compréhension
exige une interprétation du narrateur [5].
En chaque cas, l’ensemble des propositions caractérisant
le récit ont en fin de compte statut de signes ou de messages
adressés par le narrateur à son narrataire.
Ce
qui distingue les divers types de récit, est donc déterminé
par le projet du narrateur sur le narrataire. Le narrateur peut
tendre à s’effacer en limitant son intervention à l’exposé d’éléments
objectifs ou au contraire élaborer tout un ensemble de propositions
et d’interventions personnelles (en ce sens la démarche d’un
historien ou d’un journaliste n’est pas la même que celle d’un
chroniqueur ou d’un romancier). Il peut également et simultanément
tendre à masquer ou à révéler ce qui se joue sur la scène de
l’événement, rendre visibles ou invisibles le jeu intersubjectif
et la polysémie propres à l’événement.
La
discussion sur la présence ou l’absence du narrateur (en tant
que subjectivité agissante) dans le récit ne doit pas masquer
le fait que les subjectivités à l’œuvre dans l’événement raconté
ont été réduites. S’il reste une subjectivité (et il en reste
toujours une), c’est celle du narrateur, qui influe non pas
sur l’événement mais bien sur le narrataire.
Les
modes du récit
Deux
tendances opposées président donc aux choix narratifs :
—
simuler l’événement dans l’ensemble de ses fonctions, en conservant
au jeu intersubjectif diégétique sa dimension implicite,
—
expliciter le sens de l’événement, c’est-à-dire interpréter
sur le mode énonciatif la logique latente à l’événement.
Ces
deux tendances contradictoires nous conduisent à distinguer,
suivant une tradition qui remonte à la philosophie grecque (Platon,
République, livre III) les récits qui montrent ou imitent
de ceux qui disent ou racontent. Platon distingue à l’intérieur
de la lexis, ou façon de représenter, deux modes principaux
la mimesis ou imitation (la représentation dramatique)
et la diegesis ou récit simple (la représentation narrative).
La différence entre ces deux modes de récit peut être rapportée
au traitement formel que fait subir le narrateur au contexte
pragmatique de l’événement de référence. Dans le cas du récit
mimétique, le contexte pragmatique de l’événement de référence
est représenté de façon analogique et vient en quelque sorte
concurrencer le contexte pragmatique de l’énonciation. La forme
traditionnelle du récit mimétique est le drame où les éléments
pragmatiques de l’événement représenté (décor, temporalité,
personnages, etc.) sont mis en scène. Dans le cas du récit diégétique,
l’intelligence de l’événement procède d’une réduction systématique
des éléments discursifs. La diegesis est un type de récit
qui dans sa forme la plus pure exclut toute manifestation directe
de I’intersubjectivité des acteurs. La mimesis simule
l’événement dans l’ensemble de ses fonctions. Elle ne
se distingue, à la limite, de l’événement réel que dans le dédoublement
de l’instance d’énonciation ou scène de l’événement [6].
En effet, la mimesis, en tant que procès d’énonciation,
renvoie à deux contextes co-occurents et concurrents :
—
le contexte réel (de degré zéro) qui confronte un narrateur
(absent) à des spectateurs (dissimulés) dans une durée et un
espace « présents » et dans un jeu intersubjectif (le rapport
sans cesse original de la scène au public),
—
le contexte de la représentation, la scène au sens théâtral,
qui confronte des acteurs dans un jeu faussement intersubjectif
puisque l’ensemble des répliques est préétabli de fait par le
« narrateur », dans un décor « imaginaire » et selon des coordonnées
temporelles artificielles.
L’ensemble
des fils qui relient la scène réelle, E0, et la scène
imaginaire, E1, passent par le narrateur qui est
de fait I’énonciateur du drame dont l’ensemble des données verbales
et non verbales constituent le message adressé au spectateur.
Le
je/tu de la mimesis se distingue de I’intersubjectivité
du discours en l’absence d’interactivité réelle. La signification
de l’échange est donnée d’entrée. L’acteur, semblable au signe,
confond en sa personne un sujet réel présent et un sujet virtuel
qui est le narrateur de l’échange. Il représente quelqu’un d’autre.
Finalement rien ne distingue un drame d’un discours sinon la
présence assumée par les acteurs d’un tiers exclu, spectateur
ou narrateur [7]. Dans la diegesis ou
récit simple « le poète parle en son nom et ne cherche pas à
tourner notre pensée dans un autre sens, comme si l’auteur de
ces paroles était un autre que lui-même ». Platon assimile
donc ce qu’on appellerait aujourd’hui l’objectivité du récit
à la subjectivité assumée du narrateur ou du témoin : «Voilà
ce que je sais ou ce que j’ai vu…». Inversement, le report direct
des paroles de l’un ou l’autre des acteurs est une manifestation
de feinte, d’artifice ou de dissimulation :
«
Mais lorsqu’il prononce un discours sous le nom d’un autre,
ne pouvons-nous pas dire qu’il conforme alors autant que possible
son langage à celui de chaque personnage auquel il nous avertit
qu’il va donner la parole ? — Nous
le pouvons, je ne vois pas d’autre réponse. —
Or,
se conformer à un autre, soit par la parole, soit par le geste,
n’est-ce pas imiter celui auquel on se rend conforme ? —
Sans
doute. —
Mais
en ce cas, ce me semble, Homère et les autres poètes ont recours
à l’imitation dans leurs récits ? —
Assurément.
—
Au
contraire, si le poète ne se cachait jamais,
l’imitation serait absente de toute sa poésie et de tous ses
récits. » [8]
Ce
que le poète tente de simuler dans la mimesis, c’est
la procédure narrative, ou encore la séparation radicale entre
l’instance de l’événement et l’instance du spectacle ou de la
représentation [9]. Le poète
est donc confronté à la nécessité soit de respecter l’apparence
de l’événement en restituant les paroles telles qu’elles ont
été prononcées (c’est l’effet de réel), mais il dissimule alors
la séparation radicale qui existe entre l’instance où il énonce
son récit et l’instance où se sont énoncées les paroles rapportées,
soit il marque la séparation entre les deux instances d’énonciation,
et il est alors obligé de faire subir au propos des acteurs
une métamorphose radicale (qui consiste formellement à remplacer
les éléments performatifs par leurs équivalents constatifs,
ou encore à rendre explicites l’ensemble des éléments signifiants
propres au contexte de l’événement). On voit bien que le choix
n’est pas aisé et qu’en chaque cas quelque chose se perd de
l’événement originel ou se masque du processus de narration.
La
différence entre récit diégétique et récit mimétique tient au
traitement des marques narratives, soit que le narrateur tende
à s’effacer du récit, en se fondant dans l’événement qu’il représente,
soit qu’il assume son extériorité en rendant systématiquement
explicite son interprétation de l’événement qu’il représente.
Il s’agit dans l’un et l’autre cas de se délivrer de la séparation
entre univers réel et univers représenté, en rapportant tout
au réel de l’énonciation (démarche diégétique) ou tout à l’imaginaire
de l’événement évoqué (démarche mimétique). La mimesis tend
à élargir l’univers imaginaire à la totalité du réel. La diegesis
tend à objectiver la totalité des éléments imaginaires.
Ce qui s’échange dans un événement fait à la fois référence
à un extérieur de la situation, le sens en soi du message, et
référence au contexte pragmatique de la situation, le sens sous
contexte de ce qui s’échange.
Le
récit de l’événement quant à lui fait état à la fois de la signification
hors contexte et de la signification sous contexte, de ce qui
se partage et de ce qui ne se partage pas. Mais l’interprétation
de ce qui fait sens ne peut être validée que par les acteurs
(et/ou les co-énonciateurs). Le récit est un constat de ce qui
est validé et de ce qui n’est pas validé. Un sourire ironique
donne lieu à une interprétation. Il ne devient message que s’il
est reçu comme tel, mieux, que si un accord s’établit entre
l’émetteur et le récepteur (ou si le narrateur l’assume comme
message). De même un mensonge révèle-t-il une
contradiction entre son sens référentiel et son sens pragmatique
[10]. La signification implicite d’un énoncé
d’instance E n, ne peut être avérée que par un énoncé
constatif d’instance E n-1.
Si
un accord a minimo peut être établi sur les éléments
référentiels d’un événement, il en est autrement des éléments
pragmatiques, dont la nature est implicite. Or, de toute évidence,
ce qui fait sens, c’est le pragmatique. Le supplément de sens
qu’apporte tout événement est lié à sa fonction pragmatique.
Le récit ne peut donc pas faire l’impasse sur le dimension pragmatique
d’un événement sous peine de le vider de toute substance. D’un
autre côté, le narrateur n’est pas toujours en mesure de décider
du sens d’un élément pragmatique. La démarche mimétique permet
de réintroduire l’incertitude pragmatique de l’événement dans
l’incertitude pragmatique du récit en représentant de façon
analogique les éléments propres au contexte pragmatique de l’événement.
Le narrateur confie ainsi au narrataire le soin d’interpréter
le sens de l’échange.
On
en arrive à l’idée que le récit diégétique tend à réduire les
ambiguïtés propres au réel de l’événement, alors que le récit
mimétique tend à perpétuer l’incertitude de l’événement en laissant
au spectateur le soin de trancher, mêlant ainsi de façon quelque
peu artificielle le pragmatique de l’événement et le pragmatique
du récit.
On
voit bien que les dimensions pragmatiques du discours et du
récit n’ont pas la même fonction dans le processus d’échange.
Dans le premier cas, les acteurs de l’échange élaborent ensemble
le sens de ce qu’il advient, dans une soumission réelle aux
données concrètes de l’événement ; la dimension pragmatique
du contexte de l’événement influe à chaque instant sur son devenir.
Dans le second cas, la rupture est radicale entre la logique
propre à l’événement décrit et les conditions pragmatiques de
l’énonciation. L’énonciation ne peut en aucun cas influer sur
la réalité de l’événement. En revanche, elle peut influer directement
sur le sens que narrateur et lecteur attribuent à l’événement.
Ainsi la réalité et le sens d’un événement sont-ils choses distinctes.
Le seul accès qu’on puisse avoir à la réalité d’un événement
passe par l’engagement pragmatique dans l’événement. Le seul
accès qu’on puisse avoir au sens d’un événement passe par le
récit de l’événement. C’est dire que le sens d’un événement
est lié, indépendamment de sa réalité, aux conditions pragmatiques
du récit qu’on en fait.
Les
énoncés discursif et narratif se distinguent donc selon le rôle
que joue leur contexte pragmatique dans l’élaboration du sens
global de leur propos. Le sens d’une parole doit être rapporté
à la totalité de l’événement dans lequel elle s’inscrit. Le
sens d’un récit doit être rapporté à l’ensemble des propositions
qui le constituent.
La subjectivité du narrateur
Comment
s’inscrit la subjectivité du narrateur dans le récit verbal
et dans le récit dramatique ? La nécessité de verbaliser
le contexte pragmatique impose au narrateur des choix qui relèvent
de l’interprétation de l’événement et non de la simple représentation
(c’est d’ailleurs la caractéristique essentielle du verbal d’interpréter
le réel), mais la mise en scène analogique du réel relève également
de l’interprétation. A vrai dire, pas un détail de la mise en
scène n’a pu franchir innocemment le fossé qui sépare le réel
du représenté. Il faut donc que chaque élément du décor ait
été reconnu signifiant, pour qu’on le retrouve dans le contexte
de la représentation. Si le narrateur masque les traces de son
intervention dans la représentation dramatique et brouille les
pistes jusqu’à confondre scène et salle, acteurs et spectateurs,
il n’en reste pas moins le seul maître à bord. Sa subjectivité
peut être masquée, cela n’en réduit ni la présence, ni l’efficace.
Parallèlement,
la volonté d’objectivité qui s’affiche dans
le récit « pur » ne se manifeste que dans l’absence apparente
d’interpellation du lecteur, c’est-à-dire dans la volonté de
réduire, d’effacer ou de nier la dimension pragmatique de l’énonciation.
L’énoncé historique [11] se veut transparent
donc libre de toute force illocutionnaire, de toute fonction
performative, de tout effet impressif. Cet effort, dont on a
noté précédemment les limites, n’a en vérité aucune influence
sur l’essentiel du travail narratif qui est l’interprétation
verbale des éléments pragmatiques [12].
Résumons
ces quelques réflexions :
Tout
événement, constitué d’un échange intersubjectif, verbalisé
ou verbalisable, s’inscrit dans un contexte pragmatique réel,
unique, qui lui donne corps. Ce contexte ne peut être représenté,
sans perdre son statut de réalité. Toute représentation verbale
ou analogique du contexte pragmatique exige une interprétation
du narrateur, qui manifeste ce faisant sa subjectivité ou mieux
encore son projet impressif vis à vis du narrataire potentiel.
Les
propositions narratives font toujours référence à deux instances
:
—
l’instance de l’énonciation du récit, E0,
—
l’instance où se déroule l’événement représenté, E1,
instance diégétique. A strictement parler, les seuls éléments
performatifs du récit sont ceux qui renvoient à l’instance de
l’énonciation, E0, toute référence à l’instance diégétique,
E1, de l’événement ne pouvant prendre que la forme
d’un constat. Nous avons vu cependant qu’il existe un mode de
récit, le mode mimétique, qui permet de simuler la dimension
performative, implicite, progressive, de l’événement et d’en
reconstituer ou d’en mettre en scène le contexte pragmatique
E1. On peut donc décrire deux grandes catégories
de récits, se subdivisant chacune en deux sous catégories.
Le
récit diégétique (ou utopique [13])
pur
Le
récit pur, mode de l’histoire selon Benveniste [14]
exclut les marques formelles du discours, c’est-à-dire l’ensemble
des formes déictiques qui renvoient aux contextes pragmatiques
de l’événement évoqué ou de l’énonciation. Le récit pur exclut
donc toute manifestation de subjectivité des acteurs de l’événement
et du narrateur. Le narrateur est le témoin extradiégétique
de l’histoire (la « vision du dehors » selon Todorov et Genette).
Contradictions, non dits, ambiguïtés sont écartés, non pas que
ce mode de récit permette d’accéder à l’objectivité des faits,
mais parce que la position formelle de l’image du narrateur
exclut de fait toute interprétation alternative au lecteur.
Le
récit pur se veut purement dénotatif. Il exclut toute marque
formelle pragmatique, qu’elle renvoie à l’instance de l’énonciation
ou à l’instance de l’événement. Le récit pur est un récit à
la troisième personne. Sa seule fonction est sémiotique. Le
récit pur est explicite. Il se limite donc strictement aux fonctions
que nous avons appelées référentielles 1) fonction référentielle
de l’événement, 2) fonction référentielle de l’énonciation.
Le récit pur n’admet que des énoncés constatifs explicites.
L’objet du récit pur est donc de se délivrer de toute subjectivité,
qu’elle relève d’une nécessité propre à l’événement ou qu’elle
relève du jeu qui lie narrateur et narrataire.
Le
récit diégétique (on utopique) simple
Par
opposition au récit pur, on définira un récit qui laisse apparaître
le narrateur ou son image. Le récit simple, la diegesis selon
Platon, exclut toute simulation de I’intersubjectivité propre
à l’événement. En revanche, il n’interdit pas au narrateur d’être
présent dans son récit. Bien au contraire, il impose au narrateur
d’assumer sa subjectivité et son rôle didactique par rapport
au narrataire. Le récit simple est donc constatif quant à l’événement
relaté, et performatif dans la manifestation de l’intenté du
narrateur par rapport au narrataire.
Le
récit imitatif (ou topique)
Le
récit imitatif tend à mettre en scène 1’intersubjectivité propre
à l’événement de référence et donc à utiliser autant que faire
se peut les marques formelles propres au discours, à l’intérieur
même de l’instance de l’événement représenté. Le récit imitatif
tend donc à simuler l’événement dans sa dimension pragmatique.
Pour ce faire, le narrateur est amené à mettre en scène l’événement,
c’est-à-dire à rendre manifeste le contexte pragmatique implicite
à l’événement. C’est pourquoi le récit imitatif peut également
être qualifié de récit analogique.
On
peut appeler récit topique pur, par analogie avec récit utopique
pur, la forme de récit qui simule l’intersubjectivité des acteurs,
tout en effaçant l’instance de l’énonciation, c’est-à-dire les
marques propres au contexte de la narration.
On
peut appeler récit topique simple la forme de récit qui utilise
à la fois les marques formelles du discours à l’intérieur du
contexte de l’événement représenté et à l’intérieur du contexte
de l’énonciation. Le récit imitatif simple tend à rendre manifestes
la présence et l’intention du narrateur.
On
note que la limite du récit, quel que soit le mode utilisé,
tient d’une part à l’impossibilité de rendre totalement explicites
les données pragmatiques de l’événement, d’autre part à l’impossibilité
de rendre totalement implicite le dispositif narratif propre
à l’énonciation. La représentation totale se heurte de part
et d’autre au mur du réel ou à la paroi du miroir (i. e. à l’impossibilité
d’effacer le cadre).
Tout
effet narratif est une proposition que le narrateur soumet au
lecteur. Cette proposition n’est validée que dans le moment
de l’énonciation. L’analyse d’une procédure narrative donne
lieu à un récit de second degré, à un commentaire interprétatif,
qui n’a ni plus ni moins de relation au récit que le récit n’a
de relation à l’histoire. Révéler la structure narrative d’un
récit (ou sa fonction sémantique, cf. chap. 3), c’est simuler
le rapport intersubjectif réel entre narrateur et lecteur et
donc donner une forme logique au processus énonciatif. Ce travail
méta-narratif, qui révèle le jeu intersubjectif entre auteur
et lecteur (ou spectateur), traite non pas de l’événement mais
bien du style propre à l’auteur. Il marque un degré de plus
dans le processus de modélisation et d’abstraction.
Notes
[1]
«Un énoncé est, par son énonciation, quelque chose, à savoir
un certain acte de discours (speech act) l’énoncé « le
chat est sur le paillasson » est une affirmation, l’énoncé «
je te promets de venir » est une promesse, l’énoncé « ferme
la porte » est un ordre. Mais si un énoncé est un événement,
ou un acte de discours, il a aussi un contenu représentatif
: on distingue, dans un énoncé, ce qui est dit et le
fait de le dire, comme on a distingué, dans une pensée,
ce qui est pensé et le fait de penser.» François Récanati, La
transparence et !’énonciation, Seuil, Paris, 1979, p. 26.
R
[2]
Rappelons que la fonction sémantique est,
à strictement parler, une sous catégorie de la fonction pragmatique
(cf. supra, chap. 3). R
[3]
Voir à ce propos Raymond Devos, « Tête à
queue ou chacun son témoignage » in Sens dessus dessous,
Paris. Stock, 1976. R
[4]
Pour que l’événement se transforme en récit,
il y faut un minimum de consensus, ne serait-ce que l’écoute
approbative d’au moins un lecteur... R
[5]
Un ton ironique peut 1) être représenté de
façon analogique (joué par un acteur), 2) être verbalisé («
il dit avec ironie... »), 3) être commenté (« il se moque de
son vis à vis... »). R
[6]
Notons que la part proprement verbale de l’événement
quant à elle, est soit restituée directement, dans le drame,
le contexte dramatique rendant explicites les éléments déictiques
propres aux unités verbales, soit rapportée et réduite à la
voix du narrateur dans le récit pur, soit soumise au traitement
intermédiaire de la citation plus ou moins agrémentée de commentaires
ou de marques diacritiques en facilitant l’interprétation, dans
le cas du récit mixte. R
[7]
Le cas limite est constitué par le happening
ou la mystification de la caméra cachée. Les acteurs y multiplient
leurs points de vue en se faisant à la fois acteurs, spectateurs
et narrateurs de l’événement (cf. la scène du bus dans La
Salamandre d’Alain Tanner). R
[8]
Platon, La République, livre III,
393 (b, c), traduction: Emile Chambry, Les belles lettres, Paris,
1989. R
[9]
Notons que le projet platonicien est didactique.
Il s’agit de savoir comment le poète peut et doit édifier les
citoyens. La fonction performative, impressive du propos platonicien
est explicite. R
[10]
Si je dis à quelqu’un « ferme la fenêtre »,
je lui adresse à la fois un signe et un ordre ou un acte. Le
fait qu’il ferme la fenêtre manifeste à la fois qu’il a compris
mon signe, en faisant référence à une mémoire ou à un code communs,
et qu’il valide mon ordre. S’il ne ferme pas la fenêtre, cela
peut signifier qu’il n’a pas compris mon signe, ou qu’il ne
veut pas valider mon ordre. S’il
refuse de valider mon ordre, il met en péril la situation pragmatique
de communication que nous partageons. Il nie ma proposition
dans sa valeur pragmatique. Il refuse de lui accorder un sens.
R
[11]
On note que le travail d’historien se légitime
de ne traiter que des documents, c’est-à-dire des éléments qui
ont déjà un statut de signes. La part interprétative se fonde
sur les rapports logiques que sont supposés entretenir entre
eux lesdits documents. R
[12]
Mais comment traiter l’intenté propre à
un geste, un sourire, par exemple ? A la question Vous présenterez-vous
aux élections ? le ministre répondit par un sourire
énigmatique. Aucun choix n’est proposé à l’historien
pour rendre compte de ce qui s’est passé. Quelle est en effet
la différence entre un sourire, une grimace, un rictus, etc.
? Comment rendre compte de façon objective de l’intenté pragmatique
propre et essentiel à tout événement ? La représentation dramatique,
quant â elle, replace le problème sur le terrain analogique
et laisse au spectateur une pseudo-liberté de jugement. R
[13]
Le risque de confusion terminologique nous
conduit à utiliser dorénavant de préférence la formulation récit
utopique / récit topique à celle de récit diégétique
/ récit mimétique (ou imitatif). R
[14]
Émile Benveniste, op. cit. tome
1, p. 238. R
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