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Nous
avons vu précédemment que le récit peut épouser deux modes de
représentation (topique et utopique) de l’événement, modalisés
par deux types de marques énonciatives (le type pur et le type
simple).
La
représentation utopique médiatise systématiquement le jeu intersubjectif
propre à l’événement. Ainsi, les propositions relatives à l’événement
manifestent-elles, explicitement ou implicitement, le point
de vue extradiégétique du narrateur, dans sa relation ou dans
son intention par rapport au narrataire ou au spectateur.
La
représentation topique simule le jeu d’échange intersubjectif
propre aux acteurs de l’événement. Les propositions topiques
peuvent être analysées selon la triple fonction qu’elles assument
à l’intérieur de l’événement :
—
expressives, elles manifestent le sujet du regard,
—
impressives, elles révèlent l’intenté du regard, manifesté éventuellement
par son effet sur l’objet,
—
constatives, elles révèlent le regard d’un témoin intradiégétique.
Le récit pur exclut ou réduit, autant que faire se peut, les
fonctions pragmatiques propres à l’énonciation, effaçant toute
référence aux personnes du narrateur et du spectateur. Il exclut
a fortiori tout montage qui révélerait la fonction sémantique
de l’énonciation. Aucune marque narrative n’est lisible à l’intérieur
du cadre qui n’admet ni hors champ ni contrechamp. La proposition
utopique pure peut être qualifiée de proposition constative
de degré zéro.
Le
récit simple laisse place aux marques pragmatiques de l’énonciation,
expressive, impressive et sémantique. Les marques énonciatives
qui caractérisent le récit simple sont de deux types :
—
les marques narratives morphologiques révèlent l’intervention
du narrateur sur la composition du plan,
—
les marques narratives syntaxiques révèlent l’intervention du
narrateur sur la structure du récit (i.e. la composition logique
des divers plans constituant le récit).
A
strictement parler, le récit simple de type utopique n’est concevable
que sous deux conditions :
—
soit le narrateur met en scène sa représentation, c’est-à-dire
qu’il objective la scène de l’énonciation en créant une instance
narrative supplémentaire qui décale les autres instances ou
se surimprime à l’instance référentielle. C’est le cas du commentaire
de plateau, de la voix off, du sous titre, etc.,
—
soit le narrateur s’accorde la liberté de segmenter l’événement.
Il en privilégie donc certains segments au détriment des autres
et intervient sur leur organisation syntaxique. Le montage est
le lieu où se manifeste la fonction sémantique de l’énoncé.
Les
marques énonciatives propres à chaque récit manifestent l’intervention
du narrateur dans le processus de représentation de l’événement.
Les marques énonciatives propres au récit filmique sont de deux
types :
—
les marques qui s’inscrivent explicitement ou implicitement
dans l’espace du plan,
—
les marques qui s’inscrivent, explicitement ou implicitement,
dans la structure du récit.
Les
premières peuvent être dites morphologiques et les secondes
syntaxiques. Elles correspondent aux phases du découpage et
du montage filmiques, qui assurent respectivement l’analyse
de l’événement et la synthèse du récit.
Les
marques morphologiques ont pour objet de rendre explicites
les coordonnées pragmatiques de l’événement, permettant ainsi
à un spectateur étranger à la diégèse de l’événement d’en partager
la mémoire. Elles tendent à objectiver l’ensemble des éléments
pragmatiques que nous avons décrits comme :
—
l’intersubjectivité ou la distribution des fonctions je,
tu, il, par rapport au message,
— les
coordonnées spatiales,
—
les coordonnées temporelles.
Les
marques syntaxiques révèlent l’organisation logique surimprimée
par le narrateur à la description de l’événement et en révèlent
la composante sémantique. Elles se manifestent dans les relations
explicites ou implicites qu’entretiennent les plans entre eux.
On
peut dès lors chercher à caractériser chaque plan selon un certain
nombre de critères formels correspondant aux choix du réalisateur.
Le
point de vue
Le
plan est une proposition, émise par le narrateur, qui soit représente
— ou simule — une proposition émise par l’un ou l’autre des
acteurs de l’événement, soit en explicite les données pragmatiques
propres, du point de vue extradiégétique du narrateur, ou du
point de vue intradiégétique d’un acteur. En chaque cas, il
convient de distinguer la subjectivité propre au narrateur des
subjectivités simulées ou déléguées propres aux acteurs.
Il
convient donc pour chaque plan d’identifier le point de vue
(ou l’enchâssement des points de vue) et la fonction qu’il assume,
par rapport au message, rapportées à l’instance énonciative
Eo, à l’instance référentielle E1, et
éventuellement aux instances de degré n. L’image, en tant que
message, remplit deux types de fonctions :
— elle
manifeste le rapport qui s’établit entre narrateur et narrataire
à propos de l’événement représenté; elle porte donc les marques
pragmatiques de l’énonciation,
—
elle manifeste un contenu référentiel ou dénotatif qui décrit
l’événement «imaginaire» représenté.
Ces
deux fonctions sont intimement liées. C’est pourquoi chaque
image doit être analysée simultanément en référence au contexte
Eo de son énonciation et au contexte E1
de l’événement de référence.
Toute
image révèle en même temps qu’un objet (ou un contenu) un point
de vue. On peut même dire qu’elle révèle le point de vue avant
de révéler l’objet. Le point de vue, implicite, est le lieu
de l’objectif ou point d’origine du regard [1].
Le point de vue engendre — ou procède de — un regard qui met
lui-même en relation un sujet regardant et un objet regardé.
Cette relation peut être univoque ou biunivoque, selon que le
témoin fait partie du contexte de l’événement (on parlera de
tiers inclus ou de témoin intradiégétique) ou reste extérieur
au contexte de l’événement (on parlera de tiers exclu ou de
regard extradiégétique). La frontière de l’un à l’autre n’est
pas toujours claire, de même que le contexte d’application ou
d’efficacité d’un événement n’est pas toujours facile à délimiter.
La
volonté de restituer l’image de ce qu’il perçoit, conduit l’observateur
à prendre en compte, dans son choix du point de vue, du — ou
des — spectateur potentiel de son travail. Il est donc d’emblée
partagé entre deux événements : l’événement dont il veut rendre
compte et l’événement énonciatif que sera la projection de son
film. A vrai dire, qu’il y ait ou non enregistrement ne change
rien au fond du problème. Regarder un spectacle suppose toujours
un compromis entre la volonté de lui rester extérieur et celle
d’en comprendre, de l’intérieur, la logique ou la nécessité.
Deux cas de figure peuvent se produire :
Le
point de vue utopique
L’instance
de la narration est nettement dissociée de l’instance de l’événement.
L’espace pragmatique de l’énonciation est distinct de l’espace
pragmatique de l’événement. L’événement est constitué en objet
par rapport au regard d’un narrateur (et du spectateur). Le
point de vue est extradiégétique.
Deux
systèmes de référence et de coordonnées coexistent, le système
propre à l’événement, le système propre à l’énonciation. Ces
deux systèmes entretiennent entre eux un rapport que l’on peut
décrire comme l’angle de narration. C’est l’angle que forment
entre eux le plan de l’énonciation et le plan de l’événement
(voir infra).
Le
point de vue topique
L’instance
de la narration tend à se confondre avec l’instance de l’événement,
et l’espace pragmatique de l’énonciation avec l’espace pragmatique
de l’événement. Le point de vue est intradiégétique. Le narrateur
prend la place d’un acteur de l’événement. Les systèmes de référence
et de coordonnées propres à l’énonciation et à l’événement se
confondent. L’angle de narration est nul.
Fonctions
rapportées à l’instance de l’énonciation (utopique)
—
ce qui du plan renvoie au regard (hors cadre),
manifeste la fonction expressive, rapportée à l’instance de
l’énonciation : fE(Eo). On peut qualifier
de cadrage expressif tout cadre dont le point de vue n’est pas
naturel [2].
—
ce qui du plan révèle un projet sur le spectateur, manifeste
la fontion impressive rapportée à l’instance de l’énonciation
: fI(Eo). Le cadre impressif est un cadre
explicatif. Il révèle l’intenté du narrateur par rapport au
narrataire (ex : un gros plan sur la peau de banane sur laquelle
le héros va glisser).
—
ce qui du plan renvoie à l’événement (i. e. au contenu du récit,
à la diégèse) manifeste la fonction constative ou référentielle
rapportée à l’énonciation: fR(Eo). Cette
fonction est assumée par tout plan descriptif dont le point
de vue n’est pas délégué à un acteur ou à un témoin intradiégétique.
Fonctions
rapportées à l’instance de l’événement (topique)
—
ce qui du plan renvoie au sujet de l’action décrite manifeste
la fonction expressive rapportée à l’instance de l’événement
: fE(E1) révèle
la subjectivité de l’acteur médiatisée par le regard du narrateur.
—
ce qui du plan renvoie à l’objet de l’action décrite manifeste
la fonction impressive rapportée à l’instance de l’événement
: fI(E1)
manifeste l’intenté de l’acteur par rapport à l’objet de l’action.
—
ce qui du plan renvoie au contenu du message échangé manifeste
la fonction référentielle rapportée à l’instance de l’événement
: fR(E1) révèle
l’objet d’échange. C’est le plan descriptif intradiégétique,
qui simule le regard délégué, du point de vue naturel d’un acteur
ou d’un témoin.
La.
distinction fondamentale entre plans de type diégétique — ou
utopique — et plans de type mimétique — ou topique —. procède
du traitement du contrechamp. Les plans utopiques n’admettent
pas de contrechamp intradiégétique. Le point de vue n’est pas
délégué. Il est donc situé hors de la diégèse. Les plans topiques
impliquent systématiquement un contrechamp qui révèle un point
de vue intradiégétique. Mais le plus souvent, les divers points
de vue se mêlent et s’enchaînent, simulant ainsi les sautes
de registre de conscience inhérents à tout processus de communication.
Le
cadre
Peindre,
ou photographier un visage ou un objet, c’est à la fois opposer
cet objet à tout ce qui l’entoure et le soustraire à la temporalité
qui le métamorphose. Le regard, de même, fige et nomme un élément
de l’espace qui dès lors peut être mémorisé. La perception pure,
si tant est qu’elle existe, est continue, globale et non mémorisable.
Le regard, quant à lui, stoppe l’écoulement et la métamorphose
du continuum, en établissant un aller retour entre le perçu
et le nommé.
Le
cadrage est une façon de fixer un élément hors du temps et de
l’espace, en lui conférant un statut d’autonomie. Il s’agit
d’un processus qui simule ou qui saisit la permanence à travers
ou par-delà la métamorphose continue de l’espace-temps.
Il
semble bien que tout regard définisse un cadre et présuppose
une mémoire, c’est-à-dire que tout regard s’inscrit dans le
paradigme des regards précédemment mémorisés, avec lesquels
il entretient un rapport de similarité ou rapport métaphorique.
Le détail ne peut être perçu qu’en rapport
à l’ensemble [3], et l’objet lui-même ne
prouve son existence qu’en rapport au décor dont il se distingue
par la spécificité de sa temporalité (sa permanence). La signification
du regard n’existe pas hors d’une référence (volontaire ou involontaire)
à la mémoire[4].
Le
cadre total
Nous
avons vu que l’événement s’inscrit dans un décor défini comme
le lieu du parcours de l’échange. Cet espace rassemble la totalité
des points de vue des acteurs et des objets perçus. Il est le
lieu du présent de l’action rapporté à chacun des sujets. Autrement
dit, il est le lieu de coprésence des divers acteurs On peut
le représenter comme la somme des espaces perçus par chacun
des acteurs dans la dynamique de l’action. Ce qui est commun
aux divers acteurs, c’est l’espace imaginaire de leur rencontre.
La continuité de l’espace de l’événement n’est donc saisissable
que d’un point de vue externe, le point de vue du narrateur.
La segmentation de l’espace révèle donc, soit une multiplicité
de points de vue narratifs, extradiégétiques, soit l’un ou l’autre
point de vue des acteurs.
Dans
le rapport discursif, le contexte réel peut être rapporté à
un accord minimal entre les interlocuteurs. Il est en effet
l’origine d’un échange ou d’une négociation. Chaque interlocuteur
en a une perception particulière, liée à la fois à sa position
singulière dans l’événement et à sa façon propre d’identifier
le réel. En effet le rapport de chaque individu au réel est
à la fois l’objet d’une négociation entre le perçu et le mémorisé
— qui permet l’identification et l’enregistrement dans la mémoire
— et l’objet d’une négociation avec l’autre. Les choses sont
ce qu’on en voit ou ce qu’on nous en montre, ou ce qu’on reconnaît.
La réalité physique d’une situation n’est perçue, le plus souvent,
que de façon fragmentaire. Quelques détails suffisent à évoquer
l’ensemble qui dès lors qu’il est reconnu cesse d’être perçu.
La perception ne dure que le temps de comprendre. L’effort de
reconnaissance du réel est discontinu, il ne dure que l’instant
du regard. La réalité ne fait pas signe, elle ne délivre pas
de message, elle est, c’est tout. L’image fait signe, en ce
qu’elle propose au spectateur de s’inscrire dans un regard.
On
peut donc définir la réalité du contexte comme l’intersection
des identifications réalisées par chacun des acteurs. L’intersubjectivité
se fonde à la fois sur le fait que chacun reconnaît l’autre
comme son double, et que chacun attribue à l’autre une même
perception du réel [5]. Cette
perception commune, imaginaire, conventionnelle, est le seul
accès que nous possédions au réel. Elle se fonde 1) sur la perception
individuelle, 2) sur l’identification à l’autre, 3) sur l’élaboration
conjointe d’un état en soi des choses, qui ne relève ni de la
perception de l’un, ni de la perception de l’autre, mais bien
d’un tiers point de vue supposé qui est le lieu symbolique d’où
l’on peut parler.
Ainsi
le spectateur n’a-t-il pas à se demander où il est, mais à reconstituer
un univers imaginaire à l’aide des signes qu’on lui propose.
Le décor, non verbal, du film est donc construit comme un message.
Chacun de ses éléments entretient un double jeu paradigmatique
et syntagmatique avec l’ensemble des unités de même nature présentées
dans le récit. L’objet du sémiologue n’est
donc pas d’analyser le réel de l’image, mais ce qui dans l’image
fait signe, parce que voulu par le narrateur[6].
Nous
définirons un premier type de cadre correspondant au plan d’ensemble
ou plan général, comme coextensif à l’événement considéré. Ce
type de cadre n’a, à proprement parler, pas de hors champ diégétique.
Tout ce qui est signifiant pour le propos du narrateur (et pour
la nécessité de l’événement) s’y trouve inscrit. Le hors champ
s’identifie donc au hors cadre, si l’on veut bien appeler hors
cadre tout ce qui renvoie à l’espace de la narration et non
à l’espace de l’événement. Ce type de cadre
exige que l’observateur ne soit ni à l’intérieur de l’événement,
ni à l’extérieur de l’événement, ou plus précisément que le
cadre du récit coïncide avec le cadre de l’événement [7].
L’utilisation
du cadre total manifeste la volonté de l’opérateur de se situer
à l’extérieur de la diégèse et donc de s’effacer de l’événement.
Couplé avec un point de vue orthogonal, c’est le degré zéro
de la narration. C’est la position de l’arbitre dans un match
de boxe, qui cherche sans cesse à rester sur l’axe de symétrie
de l’action afin d’en voir tous les détails sans privilégier
ou effacer l’un ou l’autre partenaire.
Aussi
longtemps que l’action est homogène et met enjeu à chaque instant
l’ensemble des parties, seul le plan d’ensemble peut en rendre
compte de façon relativement objective. Toute volonté de serrer
le cadre pour privilégier un détail ou un acteur induit un hors
champ qui se trouve dans une relation de complémentarité ou
d’opposition vis à vis du cadre. Selon que ce mouvement est
la manifestation de la volonté expressive du narrateur ou d’une
transformation réelle de l’événement, on dira qu’il y a ou non
marque narrative dans le cadrage.
Expliquons-nous
: si le boxeur A s’effondre, l’événement change de sens ou du
moins de foyer. Il n’y a plus de combat entre A et B, mais un
combat entre A et A, en ce sens que l’incertitude porte désormais
sur la question de savoir si A va se relever avant que retentisse
le gong. Dès lors, le fait de continuer de cadrer l’autre boxeur,
laisse entendre qu’il pourrait bien préparer quelque mauvais
coup, ou encore que l’autre est ko, et qu’il n’y a donc plus
rien à voir. Et de fait, une fois le gong sonné, il n’y a plus
de raison de cadrer celui qui est par terre, sauf à manifester
un sentiment de pitié, etc. On voit que quelque
chose se négocie entre le narrateur et l’événement, entre la
force impressive de l’événement et la volonté expressive du
narrateur.[8]
La
dimension du cadre révèle donc à chaque instant l’équilibre
qui s’établit entre la force impressive de l’événement-spectacle
et la volonté expressive de l’observateur. Le contenu objectif
de l’événement reste identique, mais l’interprétation change.
Ce qui rend évident que tout événement propose non seulement
une information, mais manifeste également des forces à l’œuvre
qui sursignifient ou dévalorisent tel ou tel détail par rapport
à l’ensemble.
Dès
lors, l’idée d’une narration pure n’est plus
tenable, car soit elle renonce à prendre en compte les forces
impressives à l’œuvre, et elle ne rend pas compte de la totalité
de l’événement, soit elle les prend en compte mais elle ne peut
les mesurer qu’à l’aune de la subjectivité dunarrateur.[9]
Le
hors champ et le hors cadre
Le
cadre est le lieu du narrateur, délégué
ou ultime, intradiégétique ou extradiégétique. Le hors champ
intradiégétique est accessible aux acteurs. Il découle implicitement
du contenu du cadre. Il est souvent le lieu de la transition
ou du raccord imaginaire, entrée et sortie de champ manifestant
la réalité diégétique du hors champ [10].
Le hors champ extradiégétique (ou hors cadre) est le lieu de
l’énonciation. Il n’est pas accessible aux acteurs et éléments
de la diégèse, sauf effet volontaire ou involontaire de confusion
des instances [11].
Le
changement de diégèse, manifestant par exemple un changement
d’état de la conscience, se marque également par un renforcement
de la frontière du cadre. Il faut en ce domaine distinguer le
hors champ objectif du hors champ subjectif, que l’on peut assimiler
à l’opposition Umweft / Innenwelt. Le changement de diégèse
peut être assimilé à une traversée de la frontière Umwelt
/ Innenwelt. Changer de diégèse, c’est en effet introduire
un récit à l’intérieur du récit, ou encore quitter le récit
pour s’adresser directement au spectateur en l’interpellant
par l’une ou l’autre marque énonciative. Le cadre sépare l’espace
en un champ et un hors champ de vision. Le couple champ /
hors champ distingue l’objectif manifeste de l’objectif
implicite. Le champ et le hors champ s’opposent ensemble au
contrechamp. Le hors champ procède soit du contexte logique
propre à l’ensemble des propositions constituant le document
filmique, soit du contexte logique propre aux protagonistes
de l’énonciation.
Le
contrechamp
L’espace
représenté sur une image se distingue de l’espace réel en ce
qu’il n’est pas donné à percevoir, mais déjà cadré, focalisé,
tramé, étalonné... La totalité de l’effort de reconnaissance
est faite à la place du spectateur. En ce sens, la perception
de l’image se rapproche plus de la lecture du signe verbal que
de la situation de perception réelle. Il s’agit en effet non
pas d’identifier du réel, mais de reconnaître du symbolique,
d’interpréter un message. L’image est message en ce sens que
chacun de ses éléments est voulu par l’opérateur, chacun de
ses éléments est signifiant (dans le meilleur des cas). Le regard
modalise l’objet c’est-à-dire que toute image est un projet
de je sur tu.
Le
regard en creux que révèle toute image peut lui-même être objectivé.
C’est l’effet miroir ou contrechamp. Si l’on appelle point de
vue, le plan de l’objectif, et plan d’application le plan sur
lequel se fait la mise au point, ces deux plans sont l’un par
rapport à l’autre dans une situation de champ / contrechamp.
Toute image porte en elle, implicitement, son contrechamp
(homodiégétique ou hétérodiégétique).
Mais
de même que le sujet ne peut pas être contemporain de sa propre
image qu’il découvre dans le miroir (voir chap. 1), de même,
l’image en contrechamp ne peut-elle être contemporaine du regard
qui la révèle. Toute nouvelle image implique en effet un nouveau
regard, et l’identification du point de vue au contrechamp ne
peut se faire que par l’effet d’une «convention» où nous avons
noté précédemment l’émergence du sujet linguistique et du sujet
social.
Le
sujet rassemble en un même lieu et un même «instant » du regard,
l’image et le contrechamp. Il regarde, il voit et il «photographie
», c’est-à-dire qu’il perpétue son regard jusqu’à l’instant
où il se voit en train de regarder. Ce processus est fondametal
pour que le sujet puisse se situer dans l’espace. A chaque instant
le sujet porte en lui une sorte d’«extraviseur » qui lui permet
de se voir du point de vue de l’autre. Dans le je vois,
le je n’est premier que par l’effet d’un retour.
Du lieu de l’image, je me vois en train de regarder.
C’est l’image qui me reconnaît et m’identifie.
Nous
avons vu qu’à ce premier temps de la constitution du sujet,
se superpose bientôt un deuxième temps où l’autre prend la place
de l’objet et devient le miroir vivant, le contrechamp de ma
propre présence. C’est-à-dire que l’espace total (champ /
contrechamp, regard! objet) devient saisissable par l’intermédiaire
de l’autre. Je m’insère dans l’événement par le regard de l’autre,
qui me confirme mon existence, à la façon du miroir.
Mais
ce regard en contrechamp, s’il permet théoriquement de reconstituer
la totalité de l’espace de l’événement, ne peut le faire que
par l’effet d’une abstraction temporelle. Il faut que le champ
et le contrechamp soient strictement contemporains pour que
l’effet de totalité soit fiable. Le cadre virtuel qui rassemble
champ et contrechamp dans une simultanéité, est l’archétype
du cadre narratif. Il suppose un point de vue extérieur à l’événement
(au temps et à l’espace de l’événement). Il affirme que les
points de vue peuvent s’additionner à l’intérieur d’un même
système de coordonnées spatio-temporelles. La fragmentation
de l’espace qu’implique le champ/contrechamp simule ou
révèle le rapport spéculaire qu’entretient le sujet à sa propre
image. A proprement parler, le champ et le contrechamp n’appartiennent
pas, du point de vue du sujet, à la même instance le champ est
un regard réel et le contrechamp un regard imaginaire. Ce n’est
que le tiers point de vue, narratif ou constatif (lui aussi
inhérent au sujet), qui peut et doit saisir l’objet et l’image
dans leur simultanéité (d’où l’utilisation de l’amorce).
L’utilisation
du contrechamp n’est jamais stricte dans le récit. En effet,
elle manifesterait alors le dispositif narratif, c’est-à-dire
la présence de la caméra. Entendons-nous bien. Rien n’empêche
de montrer la caméra qui filme, mais il faut pour cela utiliser
une deuxième caméra, ce qui ne fait que déplacer le problème.
Le lieu de la représentation est toujours extradiégétique. Le
champ / contrechamp est donc une simulation du jeu intersubjectif
réel qui exige, soit un artifice de montage, soit un décalage
de l’axe de la caméra par rapport à l’axe des regards.Le contrechamp,
du point de vue extradiégétique, révèle la caméra.
Le
contrechamp, du point de vue intradiégétique, révèle le témoin
ou l’acteur qui porte le regard. Le couple point de vue /
objet, ou encore plan de l‘objectif /plan de la mise
au point, nourrit le découpage champ / contrechamp. Autrement
dit, toute image présuppose ou révèle, comme en creux, une image
symétrique où les fonctions expressive et impressive s’inversent.
La photographie d’un objet à partir d’un point de vue, annonce
et évoque la photographie simultanée, parallèle ou subséquente,
du point de vue à partir de l’objet.
La
valeur du plan (ou distance relative
au motif décrit)
Le
choix du point de vue, pour autant qu’il soit libre, n’est pas
innocent par rapport à ce qu’on verra de l’événement, et donc
de ce qu’on pourra en restituer. Etre trop proche de l’événement
peut amener à quitter la position de témoin pour endosser celle
d’acteur, être trop loin de l’événement peut en rendre la compréhension,
ou la lecture, difficile, voire impossible. L’objectif de la
caméra simule la vision de l’œil en allongeant ou en rétrécissant
la focale, ce qui correspond aux mouvements d’allongement ou
de rétrécissement de la lentille cornéenne. On obtient ainsi
les effets de gros plan ou de plan élargi. En jouant sur la
focale de l’objectif, on peut donc, à partir d’un même point
de vue, faire varier la valeur d’un plan en élargissant ou en
rétrécissant le cadre, tout en jouant sur la distance subjective
relative à l’objet.
La
valeur du plan s’inscrit entre deux extrêmes qu’on peut appeler
le champ maximal et le champ minimal. Il s’agit de ce qui peut
être perçu par un sujet, ou simulé par un objectif. Le rapport
existant, à un instant donné, entre champ maximal et champ minimal,
pour un regard donné, est de nature métonymique. Le champ minimal
implique toujours nécessairement le champ maximal. Le champ
minimal est dans un rapport de subordination par rapport au
champ maximal. Les différentes valeurs de plans s’inscrivent
dans un rapport de signification métonymique, liant instantanément
le plan maximal au plan minimal. La distance entre le point
de vue et l’objet est soit relative, soit absolue. Relative,
elle dépend des performances de l’objectif à focale variable,
absolue, elle dépend de la position de l’objectif par rapport
à l’objet. Il existe, pour la caméra comme pour l’œil humain,
deux façons d’explorer un objet, soit en faisant varier l’angle
de la lentille, soit en faisant varier la distance de l’objectif
à l’objet.
L’angle
de narration
Le
point de vue est le lieu d’application du regard. Le regard
est naturellement perpendiculaire au plan principal du visage
de l’observateur et il s’applique sur un objet ou un événement
qui s’inscrit également dans l’espace suivant certaines lignes
de force, symétries ou polarités diverses. Si l’on rapporte
tout événement à un prédicat de base, on dira que l’axe principal
de l’événement peut être assimilé à l’axe principal du prédicat
de base. Si l’événement est Marie embrasse Paul, l’axe
principal de l’événement sera l’axe du baiser rassemblant Paul
et Marie. Ainsi le point de vue définit-il également un angle
avec l’événement qu’il considère. Le degré
zéro de la narration doit respecter les polarités de l’événement.
Il est généralement orthogonal à l’événement. Tout écart par
rapport à cette norme manifeste un choix narratif [12].
L’angle
de prises de vues est celui que forme la direction du regard
de l’opérateur avec la direction de l’axe principal de l’objet
filmé autrement dit, il s’agit du rapport existant entre le
système de coordonnées ayant pour origine l’objectif, et le
système de coordonnées ayant pour origine l’objet visé. L’angle
de prises de vues s’analyse en deux éléments l’un se rapportant
à la projection horizontale (droite, gauche), l’autre à la projection
verticale (plongée, contre-plongée) des deux axes de référence.
Bien entendu, le choix d’un axe de référence ne s’impose pas
toujours naturellement. Les compositions complexes peuvent donner
lieu à des références multiples.
Si
le récit d’un événement se fait du point de vue extradiégétique
d’un narrateur, l’axe premier de la narration lie le point de
vue du narrateur à l’événement constitué en objet. L’axe second
de la narration lie le sujet de l’événement (assimilé à un prédicat)
à l’objet de l’événement. Autrement dit, il révèle une relation
entre deux (ou plusieurs) éléments diégétiques. L’angle intradiégétique
révèle un enchâssement d’événements ou de récits. Le point de
vue du narrateur est plus ou moins explicite. Il peut être confondu
avec le point de vue de l’un ou l’autre des acteurs. En ce cas,
l’axe de la narration et l’axe de l’événement se confondent.
Les rapports existant entre les différents acteurs de l’événement
peuvent donner lieu à autant de points de vue délégués équivalents
qu’il existe d’acteurs.
Ainsi
un événement peut-il être décrit de divers points de vue extra
ou intradiégétiques. Le changement de point de vue impose une
rupture à la continuité du récit, tout en préservant la continuité
sémantique du propos. Le changement de point de vue peut donc
indifféremment simuler l’évolution des rapports intersubjectifs,
liant les acteurs de l’événement, ou mettre en valeur l’un quelconque
des points de vue du narrateur ou des acteurs. Le choix proprement
narratif consiste à élire à chaque instant l’un des points de
vue disponibles dans un ensemble que l’on pourrait qualifier
de «polymorphe ».
La
profondeur de champ
L’objectif
détermine un axe de prises de vues par rapport auquel s’ordonnent
les objets. C’est l’axe de la caméra qui simule l’axe du regard.
Cet axe traverse un espace constitué d’une infinité de plans
sur chacun desquels peut théoriquement se faire la mise au point,
dans les limites des performances de l’objectif et des conditions
de lumière propres à la prise de vues. La portion d’espace dans
laquelle la vision des objets est nette est appelée profondeur
de champ. Elle est fonction de l’éclairage et du choix de l’objectif.
L’espace n’est donc pas perçu globalement. Le regard se porte
préférentiellement sur un plan sur lequel se fait l’accommodation,
ou la mise au point. Le point de rencontre du plan de mise au
point et de l’axe du regard est le point central autour duquel
va s’organiser l’image.
Le
narrateur peut faire varier la profondeur de champ, enjouant
sur l’éclairage et sur le type d’objectif utilisé. Une vaste
profondeur de champ lui permet de donner beaucoup à voir, et
donc de laisser une relative liberté au regard du spectateur.
Elle permet également d’utiliser le premier plan en amorce et
de mettre l’accent sur un objet ou sur un personnage. Il s’agit
en ce cas d’un message adressé directement du narrateur au
spectateur. Inversement, une faible profondeur de champ permet
d’isoler un détail à l’intérieur d’une scène complexe.
La
durée
Toute
perception a une durée. Le moment réconcilie le temps et l’espace
dans le mouvement. La durée est un cadre qui institue le plan
en unité temporelle. La durée est une caractéristique fondamentale
du plan. Elle manifeste l’accord entre
mouvement objectif et mouvement subjectif [13].
Autrement dit, elle est l’objet d’une négociation ou d’un équilibre
entre la proposition que constitue le regard et la proposition
que constitue l’objet. La durée minimale du plan est sans doute
égale à la somme des moments constituant la reconnaissance de
l’objet et l’identification de l’observateur, rapportés l’un
et l’autre à leur système propre de coordonnées. Le plan, en
tant que proposition, possède également une durée maximale caractérisée
par le changement de registre de conscience intersubjective.
C’est-à-dire que la durée du plan est tout autant déterminée
par les conditions objectives de l’action, que par les conditions
subjectives du spectateur (ou du protagoniste de l’action dont
le lieu peut se confondre avec celui du spectateur), indissolublement
liées au processus narratif.
Le
mouvement survalorise le segment temporel qu’il isole du continuum.
Continu, le mouvement a un début et une fln, périodique, il
est caractérisé par une période et une amplitude. Le mouvement
livre donc à l’analyse, l’outil d’une segmentation du temps.
Le temps est triple il est temps du référent, temps de l’énonciateur
et temps du spectateur. Temps du référent, il est caractérisé
par l’ensemble des mouvements à l’œuvre dans le cadre; temps
de l’énonciateur, il est caractérisé par la durée de la prise
de vues ou du plan monté, temps du spectateur, il est caractérisé
par le rythme et l’intensité de son attention. Le travail de
montage vise à harmoniser ces trois registres, en faisant coïncider
les temps forts et les temps faibles, ou en jouant au contraire
sur le contretemps et la rupture de rythme.
L’étude
statistique de la durée moyenne d’un plan de reportage (sept
à huit secondes [14]), révèle une remarquable
stabilité, qui correspond sans doute à la durée nécessaire à
la reconnaissance et à l’interprétation d’une image (cinq à
dix secondes). Il semble qu’il y ait là, empiriquement, la marque
du segment de conscience. Tout découpage ou tout plan de durée
supérieure, peut être analysé en plusieurs mouvements, et tout
plan de durée inférieure est soumis, dans son interprétation,
à un autre plan qui le détermine. Cette durée est à rapporter
à l’alternance du jeu intersubjectif. L’utilisation systématique
de périodes plus courtes ou plus longues marquent l’irruption
de l’énonciateur dans le spectacle (plans séquences ou flashes).
Le
mouvement
Tout
événement est constitué d’une multiplicité de mouvements dont
l’interrelation n’est pas nécessairement manifeste. L’événement
possède un rythme et une ponctuation qui surdéterminent la prise
de vues, le découpage et le montage. La durée du plan procède
d’un choix qui prend en compte les lignes de fracture propres
à l’événement considéré.
On
distingue deux types de mouvements les mouvements propres aux
objets saisis dans le cadre et les mouvements propres à la caméra.
Les mouvements qui caractérisent les objets sont de deux types
mouvements continus et mouvements périodiques. Les mouvements
continus se caractérisent par une trajectoire, les mouvements
périodiques par une phase et une amplitude.
L’identification
des périodes propres à un mouvement en facilite le montage,
soit que la durée du plan monté coïncide avec une ou plusieurs
périodes, soit que l’enchaînement des plans soit conçu suivant
un rythme, plus ou moins complexe, qui alterne temps et contretemps.
Le raccord dans le mouvement est un type de raccord qui pérennise,
d’un plan à l’autre, la phase et l’amplitude du mouvement.
Les
mouvements de caméra sont habituellement rassemblés en deux
types les mouvements panoramiques sont des mouvements de pivot
autour de l’un des axes de la caméra, les mouvements de travelling
correspondent à un déplacement de la caméra. Les mouvements
de caméra peuvent être induits par les mouvements propres aux
objets filmés (recadrages, zooms, etc.), ou manifester un projet
du narrateur sur l’objet de la prise de vues. En chaque cas,
le mouvement de caméra est le lieu où se révèle l’interaction
entre objet et sujet du regard.
Notes
[1] La recherche du point de vue est le premier
travail du réalisateur, comme de l’analyste sémiologue. Le choix
du point de vue est souvent lié à l’objet que l’on veut filmer,
mais plus on avance dans la réalisation, plus on choisit le
point de vue avant de se soucier de l’objet ! Tout ce qui concerne
le point de vue est lié à la fonction expressive de l’image.
Choisir un point de vue, que l’on ait ou non l’intention de
filmer, de photographier ou d’enregistrer de sons, oblige à
se situer dans l’espace par rapport à un objet ou plus généralement
à un événement. R
[2]
Le point de vue naturel matérialise la position
d’un observateur humain. Si le récit cinématographique n’est
pas contraint d’adopter le point de vue anthropomorphique,
il n’en reste pas moins la référence par rapport à laquelle
se marquent les écarts, et ce pour la raison simple que l’essentiel
de l’expérience sensorielle humaine reste encore liée aux perceptions
naturelles. Le point de vue naturel marque donc la position
d’un observateur humain contemplant un événement. L’axe de la
caméra est vertical, comme la posture humaine habituelle, et
la distance de l’objectif par rapport au sol simule la position
du regard. Toute dérogation à ce choix peut et doit être perçue
comme une marque narrative (ou une erreur de manipulation, ce
qui relève également du dispositif narratif). R
[3]
Le défaut de l’amateur est souvent de présenter
le détail hors contexte, en faisant l’économie de la mémorisation,
c’est-à-dire, dans le cas du récit, du rapport qu’il entretient
à la diégèse. R
[4]
D’où la difficulté d’identifier un lieu
ou un événement lorsque le rapport conscient à la mémoire
est interrompu (par exemple par le sommeil).
«Peut-être
l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il
que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour
chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout toumait
autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années.
Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait d’après la forme
de sa fatigue, àrepérer la position de ses membres pour en induire
la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire
et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la
mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait
successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis
qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place suivant
la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres.
Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps
et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances,
lui, — mon corps, — - se rappelait pour chacun le genre du lit,
la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence
d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et
que je retrouvais au réveil.» Marcel Proust, Du côté de chez
Swann, A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard,
1954, pp/ 8, 9. R
[5]
Le lieu de la perception individuelle est
radicalement disjoint du point de vue de l’autre, aussi longtemps
que le sujet ne s’est pas objectivé en se situant en un tiers
point de vue, extérieur au temps et à l’espace, d’où il peut
soudain entretenir un dialogue avec l’autre. Ce tiers point
de vue est le lieu ou le je s’identifie au tu. C’est
l’espace de rencontre où l’échange devient possible. L’un et
l’autre, dans leur forme première réelle, sont de part et d’autre
du miroir; pour pouvoir échanger, ils doivent se retrouver,
par l’effort de la conscience, en un lieu tiers, lieu symbolique
du langage.R
[6]
Ce qui fait signe, par-delà l’intention du
narrateur, manifeste soit une subjectivité historique inconsciente
(c’est ce qui du style renvoie à l’époque), soit une irruption
du réel de l’énonciation dans le récit (antennes T.V. dans une
reconstitution historique, regard caméra involontaire, micro
dans le champ, etc.).R
[7]
Notons que les divers cadres standard de
diffusion se prêtent plus ou moins bien à la représentation
de l’événement. Le choix du cadre s’inscrit à l’intérieur d’une
norme narrative, imposée par les standards commerciaux, qui
privilégie l’horizontale et les lignes droites au détriment
de la verticale et des ligues courbes. Peu importe dans le fond
les nécessités, traditions ou préjugés qui ont présidé au choix
des cadres en usage. Notons que le format T.V. (4/3) est particulièrement
bien adapté à la description en pied d’une action concernant
deux ou trois personnes, mais qu’en revanche il se prête assez
mal au portrait. L’opérateur est contraint à faire un compromis
entre l’espace qu’il souhaite donner à voir et l’espace que
lui impose le cadre. il est donc obligé soit d’élargir le cadre
pour saisir l’ensemble de son sujet, quitte à donner àvoir un
espace insignifiant, soit à serrer le cadre pour se délivrer
de l’insignifiant, au risque de mordre sur son sujet (d’où,
par exemple, le plan américain).R
[8]
«Déjà dans le toumage d’un rituel (par exemple: une danse de
possession chez les Songhay ou des funérailles chez les Dogons)
le cinéaste découvre une mise en scène complexe et spontanée
dont il ignore la plupart du temps le maître d’œuvre; est-ce
le prêtre assis dans son fauteuil, est-ce ce musicien nonchalant,
est-ce le premier danseur au fusil ? Mais il n’a pas le temps
de chercher ce guide indispensable, s’il veut enregistrer le
spectacle qui commence à se dérouler et qui ne s’arrêtera plus,
comme animé de son propre mouvement perpétuel. Alors le cinéaste
«met en scène cette réalité », improvise ses cadrages, ses
mouvements ou ses temps de toumage, choix subjectif dont la
seule clé est son inspiration personnelle. Et, sans doute, le
chef d’oeuvre est atteint quand cette inspiration de l’observateur
est à l’unisson de l’inspiration collective qu’il observe. »
Jean Rouch, op. cit. p. 31.R
[9]
Toute analyse se fonde en fait sur ce processus. Et le langage
naturel en est le premier exemple. Imaginons les deux articles
suivants :
«Les
deux boxeurs se présentent sur le ring: A salue longuement la
foule tandis que B se dirige vers son tabouret. Le gong retentit.
A se jette sur son adversaire qui recule, fuit, se protège,
reçoit un coup et s’effondre. A jubile, B souffle, crache son
dentier « Aïe ! j’ai mal... » et jette l’éponge.»
«Les
deux boxeurs rejoignent l’arbitre sur le ring. Après les salutations
d’usage, le combat commence. B observe son adversaire, évite
le combat, occupe l’espace, organise sa défense tandis que A
jette toutes ses forces dans la bataille, trouve une ouverture
heureuse, assène un direct au menton de B qui tombe ko. Tout
est déjà fini.»
Pour
un même événement, l’inévitable analyse met en relief tel ou
tel aspect, tel ou tel point de vue, privilégiant ou non telle
ou telle interprétation. R
[10
] Un très gros plan de visage peut manifester
soit un regard subjectif, et le zoom arrière marquera le recul
du personnage qui regarde, soit un regard extradiégétique, et
le zoom arrière laissera apparaître dans le champ le personnage
qui «regarde ». Dans le premier cas, le personnage est dans
le contrechamp, dans le second, le personnage est dans le hors
champ.R
[11]
La confusion des instances peut être une
ressource dramatique ou comique. Voir à ce propos : La rose
pourpre du Caire, de Woody Allen, Sherlock Junior de
Buster Keaton. Notons que dans et l’autre cas, la confusion
se produit entre deux instances diégétiques de degré E1
et E2, et non avec l’instance énonciative proprement
dite.R
[12]
Le dialogue père-fils, dans le film A
l’est d’Eden d’Elia Kazan, révèle un écart par rapport au
plan horizontal, qui met l’accent, du point de vue du narrateur,
sur l’affrontement des personnalités.R
[13]
Un des problèmes du monteur est de segmenter
de façon objective les éléments visuels du toumage. Pour que
le raccord soit invisible, il faut que la durée objective du
plan corresponde à la durée subjective de l’attention du spectateur.
Le clignement d’œil est une des marques inconscientes qui révèlent
le plus sûrement le rapport intersubjectif entre acteur et opérateur,
interviewé et interviewer. Le clignement d’œil est un temps
de silence intersujectif. R
[14]
...selon nos propres observations. André
Bazin (op. cit., p. 73) note pour sa part que le cinéma
de fiction des années trente révèle une grande stabilité du
nombre des plans montés : autour de 600 pour 90 minutes, soit,
en moyenne, neuf secondes environ par plan.R
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