9. Le raccord
Le
récit audiovisuel, quelles qu’en soient la nature et la
durée, est constitué d’un assemblage ou d’une concaténation
d’éléments qui entretiennent entre eux des relations logiques
implicites ou explicites. Ces relations logiques manifestent
à la fois la structure logique propre à l’événement représenté,
et la structure logique propre au récit. Les relations logiques
intradiégétiques révèlent ou simulent la dynamique intersubjective,
propre à l’événement de référence; les relations logiques
narratives, extradiégétiques, révèlent la dynamique intersubjective
propre à l’énonciation.
Le
récit
Le récit audiovisuel en lui-même forme une unité dont la
raison est énonciative. Il est événement en ce sens qu’il
rassemble deux acteurs (le réalisateur et le spectateur)
autour d’un message. L’oscillation entre l’instance énonciative
pragmatique (utopique), et l’instance diégétique référentielle
(topique), donne naissance à une fragmentation (ou à un
découpage) d’où procèdent deux types de constituants que
l’on peut appeler les syntagmes utopiques (ou constituants
du premier degré) et les propositions topiques (ou constituants
du second degré).
Les
syntagmes utopiques sont autant
de propositions, parfois constituées en séquence de plans,
que le réalisateur échange avec le spectateur. C’est-à-dire
que la logique qui lie entre elles ces propositions ne relève
pas de l’univers diégétique représenté, mais bien de la
structure d’échange que constitue l’énonciation. Les raccords
qui lient entre elles les propositions utopiques sont de
nature énonciative. Autrement dit, la continuité du propos
est préservée par la permanence du narrateur.
Les propositions
topiques sont autant de propositions parfois constituées
en séquences, dont la fonction implicite fait référence
à l’univers représenté. Autrement dit, elles manifestent
le point de vue d’un acteur ou d’un narrateur intradiégétiques.
Les raccords, qui lient entre elles les propositions topiques,
sont de nature intradiégétique. La continuité du propos
est donc assurée soit par la continuité spatiotemporelle
de l’événement, soit par la permanence du point de vue subjectif
intradiégétique. La proposition topique ne peut faire fonction
de constituant immédiat du récit. Pour s’inscrire dans l’instance
énonciative, elle doit être prise en charge par l’énonciateur.
Les séquences topiques se composent alors en syntagmes utopiques.
Le récit filmique
est donc constitué d’un ensemble de constituants du premier
degré que l’on peut appeler syntagmes utopiques. Ces syntagmes
sont eux-mêmes constitués de propositions ou de séquences
de propositions, topiques ou utopiques.
Le syntagme utopique
se caractérise par l’unicité et la permanence du point de
vue narratif. Il constitue en lui-même une proposition adressée
par le narrateur au spectateur. La proposition topique se
caractérise par l’unicité et la permanence du point de vue
intradiégétique. Elle constitue en elle-même une proposition
échangée à l’intérieur de l’univers diégétique. Autrement
dit, toute rupture du signifiant révèle soit un message
implicite adressé par le narrateur au narrataire, soit un
message implicite échangé entre les acteurs de la diégèse.
La partition,
que nous venons de proposer, du récit
cinématographique en deux niveaux de constituants, est à
rapprocher de la typologie établie par Christian Metz, qui
distingue les constituants du récit audiovisuel selon deux
niveaux caractérisés par leur autonomie relative à l’intérieur
du récit: le syntagme autonome est un constituant immédiat
du récit, et le plan est un élément constituant immédiat
du syntagme autonome. La classification, propre à Christian
Metz [1], des syntagmes autonomes selon
six grands types nous semble pouvoir être affinée suivant
la nature topique ou utopique des séquences constituantes.
Les syntagmes
à constituants topiques révèlent un jeu de découpage
et de raccords dont la nécessité procède de la logique intradiégétique.
Nous proposons de rassembler dans cette catégorie les types
suivants isolés par Christian Metz :
— la scène
est constituée d’un ensemble de plans dont l’assemblage
s’inscrit dans une continuité temporelle On pourrait encore
dire qu’elle fait correspondre une série de plans image
à un seul plan sonore. “Les hiatus [...] à l’intérieur
de la scène sont des hiatus de caméra, non des hiatus diégétiques
”[2]. La scène est caractérisée par
la multiplicité des points de vue successifs, révélant les
changements d’aspect, à l’intérieur d’un même segment temporel
(temps filmique = temps diégétique),
— le plan-séquence
est une scène constituée d’un seul plan, les changements
de point de vue et de fonction y sont pris en charge par
les mouvements de caméra,
— la séquence
est constituée d’un ensemble de plans
dont l’assemblage procède de la logique intersubjective
propre à la diégèse [3] :
“La séquence construit une unité plus inédite, plus spécifiquement
filmique encore, celle d’une action complexe (bien qu’unique)
se déroulant à travers plusieurs lieux et “sautant” les
moments inutiles ”[4].
Il y a donc permanence d’un jeu intersubjectif, libéré des
contraintes spatio-temporelles.
Les syntagmes
à constituants utopiques révèlent un jeu de fragmentation
et de découpage dont la logique implicite est liée à la
dynamique intersubjective énonciative : le syntagme alternant,
le syntagme fréquentatif et le syntagme descriptif se
manifestent comme autant de commentaires narratifs extradiégétiques.
La structure
en constituants du récit peut donc être formulée
de la façon suivante :
R = {...[(...)(...)(...)][...][...]}
où {...}
se lit récit, [...] se lit syntagme utopique, (...)
se lit proposition topique et (...)(...)(...) se lit séquence
topique. En chaque point de la chaîne peut s'inscrire
un nouveau récit enchâssé de degré
n+1 :
R = {n...[(...)(n+1...)(...)]...}
Le plan
est un constituant de deuxième degré du récit audiovisuel.
Le récit filmique est constitué d’une double chaîne sonore
et visuelle. Chacune d’elle peut être analysée comme une
séquence ordonnée d’unités que l’on appelle parfois plans
visuels et plans sonores. Il arrive fréquemment, mais ce
n’est pas une règle, que les plans sonores et visuels se
correspondent deux à deux. On rassemble donc parfois, sous
la dénomination de plan, l’ensemble constitué d’un plan
visuel et du plan sonore correspondant. Nous préférons quant
à nous parler de plans visuels d’une part, et d’objets sonores
(ou de propositions sonores) d’autre part, en prenant en
compte le fait que le son se caractérise d’abord par sa
source et que plusieurs objets sonores peuvent se mêler
en un même plan.
Le plan
visuel ou plan image peut être caractérisé par la
continuité spatiale et temporelle du point de vue qu’il
implique ou qu’il révèle. Toute rupture spatiale ou temporelle
du point de vue provoque une rupture du signifiant. Les
changements de point de vue intradiégétiques révèlent ou
simulent les diverses fonctions à l’œuvre dans le jeu d’échange
représenté; les changements de point de vue extradiégétiques
révèlent ou simulent les fonctions à l’œuvre dans le processus
énonciatif. Tout plan peut donc être caractérisé comme topique
ou utopique, selon qu’il manifeste une proposition diégétique
ou énonciative. Les plans utopiques peuvent faire fonction
de constituants immédiats, alors que les plans topiques
sont nécessairement des constituants de second degré du
récit. C’est ainsi que la nature des raccords de plan à
plan différera selon que la liaison s’établira entre deux
plans topiques, deux plans utopiques ou un plan topique
et un plan utopique (voir plus loin).
L'objet
sonore peut être caractérisé par
la continuité spatiale et temporelle du point d’écoute qu’il
implique ou qu’il révèle. A vrai dire, il serait préférable
de parler de permanence de la source sonore plutôt que de
continuité du point d’écoute [5].
C’est ainsi que
les statuts propres aux objets visuels et sonores ne sont
pas strictement comparables. A vrai dire, le son concourt
le plus souvent à un renforcement, à une illustration, à
un rééquilibrage ou à une modalisation des effets visuels,
et ce pour des raisons multiples qui vont de la prédominance
du sens visuel dans l’interprétation du réel, à la suprématie
de la fonction dénotative de la parole, en passant par l’histoire
du cinéma et de ses contraintes technologiques [6].
Les objets
sonores sont habituellement rassemblés, pour les
besoins du mixage, en quatre types : la parole, l’ambiance,
les bruits ponctuels et la musique. Chacun de ces types
d’unités peut se mêler librement aux autres. Si nous rapportons
l’analyse du son aux constituants du récit précédemment
décrits, nous noterons que la musique, pour autant qu’elle
soit extradiégétique, caractérise souvent la séquence utopique,
alors que l’ambiance manifeste dans sa continuité, l’unité
d’une séquence topique. La proposition verbale, quant à
elle, se pose en concurrent du plan visuel en ce qu’elle
manifeste la permanence d’une subjectivité, et le bruit
ponctuel a souvent valeur de ponctuation dans le jeu intersubjectif
topique.
S’il est difficile
d’appliquer aux objets sonores la même
analyse qu’aux objets visuels, on peut cependant affirmer
qu’ils participent pleinement au jeu énonciatif, soit en
renforçant les marques visuelles, soit en les modalisant,
voire en les contredisant [7].
L’utilisation du son permet souvent de lever l’incertitude
sur la nature intradiégétique ou extradiégétique du point
de vue visuel. La musique en particulier manifeste l’intervention
de l’énonciateur et le glissement d’une logique intradiégétique
à une logique énonciative. L’unité d’une séquence est souvent
liée à l’unité du plan sonore qui la constitue, soit qu’à
un enchaînement de points de vue visuels ne corresponde
qu’un plan sonore intradiégétique (c’est le cas de la scène),
soit qu’une même ambiance recouvre une succession de plans
chronologiquement disjoints (c’est le cas des descriptions
accélérées ou sommaires), soit qu’une musique extradiégétique
prenne en charge la continuité de la séquence.
Le son a ainsi
une fonction essentielle dans la délimitation des unités
constituantes du récit, soit qu’il masque les ruptures de
plan à plan, soit qu’il tende au contraire à en renforcer
la ponctuation. Le son structure et hiérarchise les unités
constituantes du récit en établissant des relations syntagmatiques
ou sémantiques tranversales, qui tracent les clôtures intradiégétique
et extradiégétique de l’événement.
Le sens implicite
du récit procède de sa double continuité,
liée 1) au processus d’oscillation entre l’instance
diégétique et l’instance énonciative, 2) aux ruptures de
point de vue à l’intérieur de l’une ou l’autre instance.
Il importe donc de distinguer les raccords intradiégétiques
(ou topiques) des raccords énonciatifs (ou utopiques). Les
premiers révèlent un changement de point de vue à l’intérieur
de l’événement représenté, les seconds révèlent un changement
de point de vue énonciatif.
En effet la fonction
sémantique du plan renvoie au jeu intersubjectif intradiégétique,
ou au jeu intersubjectif énonciatif, alors que la fonction
sémantique du syntagme renvoie exclusivement au jeu intersubjectif
énonciatif. Autrement dit, la gestion du raccord permet
à l’énonciateur de moduler la présence du spectateur entre
une identification pseudo-réelle (topique) à l’événement,
et une identification symbolique (ou utopique) au jeu narratif.
La dimension
implicite propre à l’événement ne peut être révélée que
dans le récit. L’implicite d’une proposition discursive
ne peut être révélée que sur le mode du constat. Le narrateur
est donc contraint soit d’expliciter les éléments pragmatiques
propres à l’événement, soit de confondre la scène énonciative
et la scène référentielle, sur le mode mimétique
L’implicite inhérent
à toute proposition règle l’équilibre des fonctions à l’œuvre
dans le jeu intersubjectif. Une proposition totalement
explicite, pour autant qu’elle soit concevable, est purement
constative. Elle ne laisse aucune place
au destinataire et n’attend pas de réponse [8].
Le hors champ et le hors temps sont implicites dans le plan.
Cet implicite n’est levé que par l’intervention du spectateur.
L’implicite est donc une sollicitation à l'autre qui est
amené à rétablir la continuité du propos en l’explicitant.
La communication ne fonctionne qu’aussi longtemps que l’interlocuteur
remplit les cases vides, c’est-à-dire explicite les relations
syntagmatiques reliant les unités entre elles. Autrement
dit, l’élucidation du récit ou du discours exige une interprétation
des raccords. Ainsi, du plan /n/
au plan /n + 1/ le spectateur produit-il une analyse qui l’amène à identifier
le manque et à lui proposer un contenu.
Les unités constituantes du récit peuvent être comparées
une à une. En identifiant formellement ce qui distingue
deux éléments contigus — le plan /n/
du plan /n+1/ —,
on mettra en évidence les rapports logiques diégétiques et narratifs propres
à l’histoire et au récit. Si chaque plan peut être assimilé
à une proposition, analysable, comme nous l’avons vu précédemment,
suivant un certain nombre de caractéristiques, l’étude des
raccords d’un film est tout à fait comparable à l’analyse
logique d’une phrase. Il s’agit en effet de rendre explicites
les rapports logiques qu’entretiennent les éléments constituants
du récit que sont les plans ou les séquences de plans. L’étude
du raccord se ramène à la mise en évidence de ce qui a été
effacé entre la dernière image du /n/ et la plan première image du plan /n+1/, pour rétablir la continuité, objective ou subjective,
de l’événement de référence. Le raccord masque un double
vide qu’y a-t-il avant le début du plan 2 d’autre que la
fin du plan 1 ? et, symétriquement, qu’y a-t-il d’autre
après la fin du plan 1 que le début du plan 2 ?
Le raccord peut également être caractérisé,
de façon positive, comme l’élément — ou l’ensemble d’éléments
— qui préserve la continuité du propos, par-delà la rupture
du signifiant (un jeu de redondances morphologiques manifestant
l’unité fonctionnelle de certains éléments de la chaîne).
Si on appelle raccord la somme des différences formelles
identifiables entre deux plans contigus, une description
exhaustive des raccords tendra à nous fournir une image
de la logique propre à l’histoire et au récit. Tout changement
de marque morphologique révèle simultanément ou alternativement,
la double évolution diégétique et énonciative (topique et
utopique) caractéristique du récit de référence. On peut
donc décrire le récit comme une suite ordonnée de faisceaux
de traits morphologiques distinctifs, caractérisant un à
un les plans qui le constituent [9].
L’analyse du
raccord met en relation la double description morphologique
des deux plans contigus qui le constituent. Chacune des
deux descriptions doit distinguer les marques morphologiques
propres à la diégèse des marques morphologiques propres
à l’énonciation. D’un point de vue opérationnel, l’analyse
d’un raccord particulier doit être rapportée à l’analyse
ordonnée de l’ensemble des raccords qui le précèdent à l’intérieur
de l’œuvre considérée.
Les
traits distinctifs
L’ensemble des
caractères morphologiques du plan que nous avons décrits
précédemment, se manifeste par une variation d’intensité
entre deux positions polaires d’un même continuum [10].
C’est pourquoi les caractères morphologiques du plan ne
se définissent pas de façon absolue mais de façon relative.
C’est dans l’enchaînement de plan à plan que se révèle la
marque comme rupture franche [11]. Les
lois d’usage propres au découpage et au montage procèdent
largement de cette caractéristique. Pour que la marque morphologique
fasse sens, elle doit être perçue en opposition à la marque
précédente, ou à une absence de marque dite position standard
ou degré zéro du caractère.
Nous nous proposons
donc de décrire une série (non limitative) de traits distinctifs
caractéristiques de la morphologie du plan :
Le mode:
utopique/topique [12]
Le mode utopique
(standard, non marqué) caractérise le point de vue extradiégétique.
Le mode topique (marqué) caractérise le point de vue intradiégétique.
Le choix du mode prédétermine le type de fonction à l’œuvre.
En effet, les fonctions expressive, impressive et constative
renvoient respectivement aux co-énonciateurs ou aux co-acteurs
de l’événement, selon le mode utilisé.
Le type:
pur/simple:
Le type pur exclut
toute manifestation explicite de l’énonciation. Le type
simple manifeste les fonctions pragmatiques propres à l’énonciation.
Les fonctions
(ou aspects) : constative / personnelle
(expressive ou impressive)
La
fonction constative manifeste le tiers point de vue
(topique ou utopique). La fonction expressive manifeste
le rapport réflexif du sujet à lui-même ; elle révèle l’origine
ou la propriété du message. La fonction impressive
manifeste le projet de l’émetteur, révélé par son impact
sur 1’«objet» destinataire. Notons que le plan d’un visage
peut révéler soit le regard, soit la «face[13]»,
et que d’une façon générale la fonction d’une image est
largement déterminée par le contexte où elle s’inscrit (d’où
l’importance de la valeur du plan, de l’angle de narration,
etc.
La valeur
du plan : plan général/plan moyen/plan serré
Le changement
de valeur de plan est souvent lié à l’évolution des aspects
dans le jeu intersubjectif. Si le plan général est souvent
constatif pur, le plan serré révèle généralement un regard
(fonction impressive) ou une «face» (fonction expressive).
Le plan moyen fonctionne comme plan de transition, en jouant
alternativement l’un ou l’autre rôle.
L’angle de
narration : orthogonal/medium /zéro degré
Le point de vue
orthogonal est neutre par rapport à l’action de référence.
Le point de vue zéro épouse la ligne des regards ; il implique
un contrechamp. Le point de vue medium est souvent utilisé
comme point de vue de transition.
Le mouvement :
diégétique/énonciatif
Le
mouvement diégétique appartient
à l’événement rapporté, le mouvement énonciatif appartient
à la procédure narrative. La distinction mouvement
diégétique / mouvement énonciatif ne recouvre pas
nécessairement l’opposition entre mouvement interne au
cadre et mouvement de caméra [14].
Le mouvement énonciatif qui recouvre une partie des mouvements
de caméra (mécaniques ou optiques) peut donner lieu à
une transformation des marques morphologiques caractéristiques
du plan. On est alors confronté à une forme de découpage
et de montage internes à la prise de vues. Dans sa forme
la plus simple, cette figure narrative manifeste la métamorphose
du cadre A en cadre B (travellings, panoramiques; dans
sa forme la plus élaborée elle peut constituer un récit
à l’intérieur du récit (plan séquence), voire recouvrir
la totalité du récit (cf. la corde, d’Alfred Hitchcock).
La
durée : objective / subjective
La
durée objective correspond à la durée d’un mouvement intradiégétique.
La durée subjective correspond soit à la durée supposée
nécessaire au spectateur pour lire le plan (durée énonciative
impressive), soit à une durée supérieure ou inférieure
(durée énonciative expressive), qui manifeste alors une
intervention stylistique (accélération ou ralentissement
du rythme, etc.).
Typologie
des raccords
Chacun
des traits distinctifs précédemment décrits caractérise,
par sa présence relative, la morphologie du plan. Le changement
de marque distinctive peut prendre la forme d’une rupture
franche du signifiant — on a alors affaire
à un changement de plan — ou d’une variation progressive
— on a alors affaire à une métamorphose
interne au plan.
La
description systématique des changements de marque nous
permet d’établir un cadre théorique introduisant à une
typologie des raccords. Les exemples illustrant chaque
type de raccord renvoient à une analyse des premières
minutes du film de Jean Renoir, Partie de campagne,
présentée en conclusion de ce chapitre.
Le
raccord de mode
Ut —
To
To —
Ut
Le
raccord de mode révèle le changement d’instance, il est
l’équivalent filmique du passage du discours direct au
discours indirect, ou vice versa. Le raccord de mode se
caractérise par la constitution ou la disparition d’un
contrechamp intradiégétique implicite, ou autrement dit,
par la confusion ou la séparation des instances diégétique
et énonciative (voir infra les raccords 4-5, 5-6, 16-17).
Le
raccord de type
Si
Pu
Pu
Si
Le
raccord de type manifeste ou efface la présence d’un narrateur,
infra- ou extra-uit un hors champ implicite, expressif
ou impressif (voir infra les raccords 4-5, 5-6).diégétique.
Il accompagne souvent la transformation d’un point de
vue naturel en point de vue anomal, ou vice versa (voir
infra les raccords 1-2, 4-5).
Le
raccord de fonction
Le
changement de fonction est sans doute le plus productif
des raccords. Il permet tout d’abord de passer d’un point
de vue constatif à un point de vue personnel intersubjectif,
et vice versa.
Co
Pe [Im(pressif) ou Ex(pressif)]
Pe
[Ex(pressif) ou Im(pressif)] Co
Autrement
dit, il autorise une fragmentation subjective du champ,
qui induit un hors champ implicite, expressif ou impressif
(voir infra les raccords 4-5, 5-6).
Il
permet ensuite d’alterner soit les points de vue intersubjectifs
des divers acteurs, soit les registres de conscience d’un
même sujet, étant entendu (voir chapitres 1 et 3) que
les fonctions expressive et impressive d’une proposition
entretiennent entre elles un rapport de symétrie analogue
à celui qui lie les produits de la transformation grammaticale
actif/passif.
Im
Ex
Ex
Im
Ce
changement de fonction est caractéristique du champ/contrechamp
dialogué ou non (voir infra les raccords 7-8, 8-9,
9-10, etc.).
Le
changement d’angle
Or Zé
Or Me
Me Or
Me Zé
Zé
Me
Zé
Or
Le
raccord de valeur
Le
raccord de valeur peut révéler la volonté impressive du
narrateur (mise en valeur d’un détail, cf. infra 13-14)
ou le passage d’une fonction expressive à une fonction
impressive (raccord dans l’axe Mo Se, cf. infra
9-10, ou vice versa).
Le
raccord de valeur est métonymique, il introduit ou révèle
un hors champ.
Gé
Mo
Gé
Se
Mo
Gé
Mo
Se
Se
Mo
Se
Gé
Le
raccord de mouvement
(à
ne pas confondre avec le raccord dans le mouvement qui
manifeste le plus souvent un changement d’angle ou de
valeur de plan).
En
Di
Di
En
Le
raccord de mouvement révèle le passage du mode utopique
au mode topique (17-18), ou vice versa (16-17). Le plan
fixe doit être considéré comme un cas limite de mouvement.
Le
raccord de durée
Su
Ob
Ob
Su
Le
plus souvent, le raccord de durée fait
couple avec le raccord de mouvement pour manifester le
changement de mode (16-17). Le changement de marques,
constitutif du raccord, peut s’appliquer à un ou plusieurs
traits distinctifs. Plus le raccord est complexe (manifestant
la transformation simultanée de plusieurs traits distinctifs),
plus le degré de cohésion syntaxique est faible [15].
Les
opérateurs logiques
Il
ne faut pas confondre les raccords et
les opérateurs logiques. Explicite ou implicite, le raccord
manifeste la relation logique existant entre deux plans.
L’opérateur logique, quant à lui, est une marque énonciative
(ou un signe de ponctuation) qui se surimprirne au raccord.
L’absence d’opérateur entre deux plans ne préjuge en rien
des relations logiques implicites [16]
qui les lient.
L’ensemble
des opérateurs logiques que nous mentionnons pour mémoire,
peut être ramené à trois grands types :
—
la coupe franche
(cut) : c’est l’opérateur zéro puisqu’il se caractérise
par l’absence de marque,
—
le volet : naturel
ou énonciatif, le volet est aujourd’hui le lieu privilégié
des effets spéciaux,
—
le fondu : simple, au noir ou au blanc, il fait
couple avec l’ouverture, enchaîné, il fonctionne
comme un volet.
«Partie de campagne»
Le
tableau suivant présente une caractérisation
systématique des plans constituant les premières minutes
du film de Jean Renoir, Partie de campagne. Il
révèle ainsi la nature, simple ou complexe. des raccords
de plan à plan dont nous analyserons plus loin la fonction
narrative [17] [18].
Il peut se lire de deux façons :
—
on opposera les traits marqués (caractères gras)
aux traits non marqués, comme manifestant la volonté expressive
spécifique du narrateur sur la morphologie du plan,
—
on identifiera l’évolution progressive des marques comme
caractérisant la logique stylistique énonciative propre
au narrateur.
|
Plan
|
Mode
|
Type
|
Fonction
|
Angle
|
Valeur
|
Mouvement
|
Durée
|
|
1
|
To
|
Pu
|
Im
|
Zé
|
Se
|
Di
|
Su
|
|
2
|
To
|
Si
|
Im-Co
|
Zé-Me
|
Ge
|
En
|
Su
|
|
3
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Me-Zé-Or
|
Ge-Mo
|
En-Di
|
Su-Ob
|
|
4
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Zé-Or
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
5
|
To
|
Pu
|
Im
|
Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
6
|
Ut
|
Si-Pu
|
Co
|
Me-Or
|
Ge
|
Di
|
Ob
|
|
7
|
Ut
|
Si
|
Ex
|
Me
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
8
|
Ut
|
Si
|
Im
|
Me
|
Se-Mo
|
Di
|
Ob
|
|
9
|
Ut
|
Si
|
Ex
|
Me
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
10
|
Ut
|
Si
|
Im
|
Me
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
11
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Me
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
12
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Or-Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
13
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Me
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
14
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Zé
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
15
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Or
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
16
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Zé
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
17
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Or
|
Mo
|
En
|
Su
|
|
18
|
Ut-To
|
Si-Pu
|
Co-Im
|
Or-Zé
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
19
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Me-Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
20
|
To
|
Pu
|
Im
|
Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
21
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Zé
|
Se
|
Di
|
Ob
|
|
22
|
To
|
Pu
|
Co
|
Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
23
|
To
|
Pu
|
Ex
|
Zé
|
Se
|
Di
|
Ob
|
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24
|
Ut
|
Si
|
Co
|
Me
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
|
25
|
To
|
Pu
|
Im
|
Zé
|
Mo
|
Di
|
Ob
|
Tableau
n° 1 : «Partie de campagne » Analyse comparée
des plans 1 à25.
Ainsi
l’exemple choisi est-il caractérisé par le jeu d’anticipation
énonciative des mouvements propres à la logique diégétique
(plans 2, 3, 4, 6, 8, 12, 18, 19), qui révèle une sorte
de découpage interne au film, confiant alternativement
les effets de transition aux mouvements de caméra et
aux raccords de montage.
A
vrai dire mouvements de caméra et
coupes franches jouent souvent le même rôle d’opérateurs
de changement de marques, le mouvement de caméra étant
le plus souvent utilisé à contretemps de l’action, alors
que la coupe franche s’inscrit en phase avec l’action
[19].
L’analyse
qui suit interprète pas à pas l’image «radiographique»
de l’énonciation, en mettant en évidence le jeu de balance
entre la dynamique diégétique et la dynamique énonciative,
les phases proprement diégétiques étant marquées par
une prédominance du temps objectif et des mouvements
diégétiques, alors que les phases énonciatives sont
marquées par des mouvements de caméra, des ellipses
et la manifestation du point de vue du narrateur. La
première séquence du film renvoie au huitième paragraphe
de la nouvelle de Maupassant :
«Enfin,
on avait traversé la Seine une seconde fois, et,
sur le pont, ç’avait été un ravissement. La rivière
éclatait de lumière ; une buée s’en élevait,
pompée par le soleil, et l’on éprouvait une quiétude
douce, un rafraîchissement bienfaisant à respirer
enfin un air plus pur qui n’avait point balayé la
fumée noire des usines ou les miasmes des dépotoirs.
»
Notons
que le point de vue subjectif, collectif, «on », (qui
rassemble en une même personne les héros de l’histoire
et son narrateur) est renforcé par l’utilisation de
l’adverbe «enfin », et que le substantif «ravissement»
annonce un «raccord dans le regard» (champ/contrechamp) :
« La rivière éclatait de lumière ». La proposition
expressive (rapport réflexif du sujet à lui-même) :
«C’avait été un ravissement» est suivie d’une proposition
impressive (impact du spectacle sur le destinataire)
: «La rivière éclatait de lumière». Toute la séquence
est par ailleurs construite sur le mode mimétique ou
topique. L’enchaînement des plans du film garde les
mêmes ingrédients, tout en bouleversant le jeu des fonctions.
Le premier plan en effet introduit la dimension impressive
mimétique, qui est rapportée au deuxième plan, 1) à
la présence d’un pêcheur, puis 2) — par un mouvement
de caméra impliquant la présence d’un narrateur extradiégétique
— à l’arrivée de la voiture des héros
du récit.
Plan 3 : /Ut, Si, Co,
Me —
Zé
— Or, Gé
—
Mo, En —
Di, Su —
Ob/
|
Plan
4 : /Ut, Si, Co, Or/
|
Plan 5
: /To, Pu, Im, Zé/
|
Le
changement d’angle 3 — 4 nous place dans
l’angle de la conversation entre le pêcheur et les occupants
de la voiture, avant que le raccord 4 — 5 nous introduise
enfin dans la diégèse (et dans la voiture) pour un travelling
subjectif qui nous conduit dans la cour de l’auberge.
«La
voiture s’arrêta, et M. Dufour se mit à lire l’enseigne
engageante d’une gargote : restaurant Poulin,
matelotes et fritures, cabinets de société bosquets
et balançoires . «Eh bien, madame Dufour,
cela te va-t-il ? Te décideras-tu à la fin ?»
Plan
1.
/To,
Pu, Im, Zé, Se, Di, Su/
Plan
fixe en plongée sur le cours d’eau. Déroulement du générique.
Fondu au noir. La durée du plan correspond au défilement
du générique.
Plan
2.
/To
Ut, Si, Im Co, Zé Me, Gé, En, Su/
Plan
d’ensemble sur la rivière; panoramique basculant de
haut en bas et découvrant en amorce le pêcheur à la
ligne.
Le
raccord (1—2) peut s’écrire : /Pu, Se, Di/
/Si, Gé, En/. Il révèle le glissement de l’instance
topique à l’instance énonciative. Le passage du cadre
mimétique au cadre énonciatif, renforcé par un fondu
au noir, prend la forme d’un mouvement de caméra qui
manifeste simultanément l’origine du regard subjectif
(le pêcheur) et la présence d’un narrateur extradiégétique.
La dissociation entre le regard du narrateur et le regard
de l’acteur se révèle également par le changement, interne
au plan, du mode narratif (To Ut), de l’angle
de narration (Zé Me) et de la fonction du regard
(Im Co).
Plan
3.
/Ut,
Si, Co, Me Zé Or, Gé Mo, En Di,
Su Ob/
Raccord
dans le mouvement. Panoramique droite, gauche jusqu’au
plan moyen du pont cadrant l’arrivée de la voiture.
L’évolution morphologique (interne) du plan /Me, Gé,
En, Su/ /Zé Or, Mo, Di, Ob/ manifeste
un nouveau glissement de l’instance énonciative vers
l’instance diégétique. En effet, l’angle de narration
tend à se confondre avec l’axe de déplacement de la
carriole, tandis que le mouvement de caméra (énonciatif)
laisse place au mouvement diégétique de la voiture.
Le mouvement de caméra permet donc de passer d’un angle
de narration zéro, relatif à l’activité du pêcheur,
à un angle de narration zéro, relatif au mouvement de
la voiture. La fonction spécifique de la narration est
alors de faciliter l’introduction d’un nouvel argument
(ou d’un nouveau prédicat) dans le récit.
Le
raccord (2 3), qui ne porte pas de marque distinctive
(absence de rupture franche des marques morphologiques),
peut être caractérisé comme faux-raccord. Il est effectivement
ressenti comme une saute d’image.
Plan 4.
/Ut, Si, Co, Zé Or, Mo, Di, Ob/
Plan
moyen, en contreplongée, du pêcheur révélant en arrière-plan
la carriole qui s’arrête. Après un échange de propos,
le pêcheur sort du champ, puis la voiture se remet en
route. Le point de vue de la caméra reste fixe, perpendiculaire
au pont que traverse le chemin. L’axe de l’action passe
du mouvement de la voiture à la ligne des regards reliant
le pêcheur aux voyageurs, avant de se confondre à nouveau
avec le mouvement de la voiture.
Le
raccord (3 4) /Or/ /Zé/ installe
le spectateur en position de contrechamp par rapport
au plan 1. L’angle de narration évolue en cours de plan,
du fait de la disparition du pêcheur. Le changement
d’angle de la caméra permet d’anticiper le changement
de mouvement diégétique (du mouvement de la voiture
à l’échange de propos).
Plan 5.
/To, Pu, Zé, Im, Mo, Di, Ob/
Travelling
subjectif Arrivée de la carriole dans la cour de l’auberge.
Le raccord (4 5) /Ut, Si, Co, Or/ /To,
Pu, Im, Zé/ nous installe dans la voiture parmi ses
occupants. Il manifeste à nouveau un passage du cadre
énonciatif au cadre topique.
Plan
6.
/Ut,
Si Pu, Co, Me Or, Gé, Di, Ob/
Plan
d’ensemble. La descente de la carriole. La scène est
présentée du point de vue extradiégétique du narrateur.
L’axe de l’action se déplace de la voiture vers l’axe
des regards de ses occupants, une fois qu’ils l’ont
quittée. D’où l’évolution interne /Si, Me/ /Pu,
Or/ qui efface toute présence narrative.
Le
raccord (5 6) /To, Pu, Im, Zé, Mo/ /Ut,
Si, Co, Me, Gé/ propose à nouveau au spectateur de traverser
le cadre narratif. offrant ainsi une vision d’ensemble
de l’espace diégétique.
Plan 7.
/Ut,
Si, Ex, Me, Mo, Di, Ob/
“Contrechamp”
de l’intérieur de l’auberge, épousant comme en amorce
le regard de l’un des canotiers, dirigé vers les nouveaux
arrivants. Recadrage, puis panoramique accompagnant
l’entrée du même personnage dans l’auberge.
Le
raccord (6 7) /Pu, Co, Or, Gé, Di/
/Si, Ex, Me, Mo, En/ est un faux contrechamp.
Il s’inscrit dans l’axe du regard reliant les habitants
de l’auberge et les occupants de la voiture. Le mouvement
de caméra interne au plan révèle un point de vue semi-subjectif
qui accompagne le personnage central de la scène à venir.
Plan
8
/Ut,
Si, Im, Me, Se Mo, Di, Ob/
Contrechamp.
Plan serré du patron dialoguant avec le précédent. La
fonction impressive est avérée par le regard du canotier
clôturant le plan précédent.
Le
raccord (7 8) /Ex, Mo//Im, Se/ est caractéristique
du contrechamp dialogué. Il maintient l’intérêt focalisé
sur le même personnage (hors champ).
Plan 9.
/Ut,
Si, Ex, Me, Mo, Di, Ob/
Champ
des deux canotiers, puis recadrage accompagnant l’installation
à table du personnage principal.
Le
raccord (8 9) /Im Ex/ maintient l’intérêt
focalisé sur le même personnage.
Plan
10.
/Ut,
Si, Im, Me, Se, Di, Ob/
Plan
serré sur Henri de trois quarts ; l’autre canotier
est en légère amorce. La fonction impressive est avérée
par l’amorce. Le cadre narratif se resserre.
Le
raccord (9 10) /Ex,Mo/ /Im, Se/ annonce
le changement de mode.
Plan 11.
/To,
Pu, Ex, Me, Se, Di, Ob/
Contrechamp,
sans amorce. Le rôle central du personnage s’affirme.
Le
raccord (10 11) /Ut, Si, Im/ /To, Pu,
Ex/ identifie le narrateur au héros.
Plan 12.
/Ut, Si, Co, Or / / Zé, Mo, Di,
Ob/
Plan
moyen orthogonal des deux canotiers. Ouverture des volets,
la balançoire en arrière plan. La ligne des regards
se déplace dans l’axe de la caméra.
La
réapparition du point de vue narratif constatif annonce
l’ouverture d’une nouvelle scène.
Le
raccord (11 12) /To, Pu, Ex, Me, Se/ /Ut,
Si, Co, Or, Mo/ prépare le changement de séquence.
Plan 13.
/Ut, Si, Co, Me, Mo, Di, Ob/
Plan
moyen sur la balançoire de trois quarts avant droit.
Le
raccord (12 13) /Zé Me/ manifeste
un déplacement du narrateur, de l’intérieur à l’extérieur
de l’auberge. L’action principale se déplace de la balançoire
vers la conversation entre M. Dufour et l’aubergiste.
Plan
14.
/To,
Pu, Ex, Zé, Se, Di, Ob/
Plan
serré sur la jeune fille. Pano de la caméra accompagnant
le mouvement de balancement. Ce plan fait couple avec
le plan 11 en ce qu’il révèle le comportement expressif
du deuxième personnage-clé de l’histoire.
Le
raccord (13 14) /Ut, Si, Co, Me, Mo/ /To,
Pu, Ex, Zé, Se/ manifeste la métamorphose narrative
radicale, du point de vue externe au point de vue subjectif
de l’héroïne.
Plan 15 :
/Ut, Si, Co, Or, Mo, Di, Ob/
Plan
moyen de la balançoire vue de côté. Conversation en
premier plan de M. Dufour et de la grand-mère. Ce plan
est la suite, légèrement recadrée, du plan 13.
Plan
16.
/To,
Pu, Ex, Zé, Se, Di, Ob/
Plan
serré sur la jeune fille. Cf. plan 14.
Plan
17.
/Ut,
Si, Co, Or, Mo, En, Su/
Pano,
droite-gauche. Le panoramique descriptif va chercher
dans la campagne le groupe de curés qui se promènent.
Le
raccord (16 17) /To, Pu, Ex, Zé, Se, Di, Ob/
/Ut, Si, Co, Or, Mo, En, Su/ est le plus
radical qui se puisse concevoir. Il révèle le passage
de la dynamique intradiégétique à la dynamique énonciative.
Le narrateur reprend à son compte le mouvement du récit.
Plan
18.
/Ut
To, Si Pu, Co Im, Or Zé, Se,
Di, Ob/
Raccord
dans l’axe. Le panoramique énonciatif droite gauche
s’inverse en un panoramique diégétique gauche droite,
qui accompagne le mouvement du groupe des curés. Le
changement interne de la ligne des regards (Or Zé)
révèle l’intérêt porté soudain par l’un des jeunes curés
à la scène de la balançoire. Il annonce le raccord suivant.
Le
raccord (17 18) /Mo, En, Su/ /Se, Di, Ob/
révèle la traversée du cadre diégétique et la métamorphose
progressive de la subjectivité énonciative en subjectivité
diégétique.
Plan 19.
/To,
Pu, Ex, Me Zé, Mo, Di, Ob/
Contrechamp
la balançoire cadrée de trois quarts arrière.
Le
raccord (18 19) /Im, Zé, Se/ /Ex, Me, Mo/
est un raccord dans le regard typique. Il introduit
la vision du personnage présenté dans le plan précédent,
d’où le changement de fonction et d’angle par rapport
à l’action..
Plan 20.
/To, Pu, Im, Zé, Mo, Di, Ob/
Suite
du plan 17. Les curés s’éloignent.
Le
raccord (19 20) /Ex Im/ manifeste
le changement de focalisation du sujet vers l’objet
du regard.
Plan
21.
/To,
Pu, Ex, Zé, Se, Di, Ob/
Plan
fixe serré; la jeune fille, de face, continuant de se
balancer. On revient au sujet du regard. A vrai dire,
il n’y a plus de regard, mais la pure manifestation
expressive des sensations éprouvées par la jeune fille
à se balancer.
Le
raccord (20 21) /Im, Mo/ /Ex, Se/ manifeste
le changement de fonction. Notons que le changement
de valeur de plan renforce la valeur expressive du plan.
«Cramponnée
aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne
point rencontrer le sol, et elle jouissait d’être
étourdie par le va-et-vient de la machine. [..] A
chaque descente, elle poussait un cri perçant qui
faisait accourir tous les gamins du pays ; et, là-bas,
devant elle, au-dessus de la haie du jardin, elle
apercevait vaguement une garniture de têtes polissonnes
que des rires faisaient grimacer diversement.»
Plan 22.
/To, Pu, Co, Zé, Mo, Di, Ob/
Plan
moyen : les gamins sur le mur. Contrechamp du précédent.
Plan
23.
/To,
Pu, Ex, Zé, Se, Di, Ob/
Gros
plan expressif de la jeune fille. Cf. plan 14.
Plan
24.
/Ut,
Si, Co, Me, Mo, Di, Ob/
Plan
moyen de la fenêtre de l’auberge où apparaissent les
deux canotiers. L’un d’eux observe attentivement la
jeune fille qui se balance.
Notes
[1]
Cf. Christian Metz, «La grande syntagmatique du film»,
in Communications n° 8, Paris, Seuil,
1966. R
[2]
lbidem.R
[3]
La séquence correspond, semble-t-il,
à ce que Eisenstein nomme «complexes de plans» ou
« unités de montage» :
«Le
découpage fragmente la mise en scène fixée pour une
scène ou un événement en une série d’unités événementielles
— en fragments soumis à une logique d’ensemble. Ces
unités déterminent chacune une position de la
caméra, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur de la
mise en scène en question ».
Serguei
Mikkhaïlovitch Eisenstein, Vladimir Nijny, Leçons
de mise en scène, Paris, FEMIS, 1989, p 94. R
[4]
Christian Metz, ibidem. R
[5]
En effet un sujet ou un objet peut
émettre un son, mais il ne fait le plus souvent que
réfléchir une lumière. C’est pourquoi l’enregistrement
s’intéresse à ce que l’objet reflète de la lumière et
à ce qu’il produit comme son. Le sens d’une image est
lié à la forme que la lumière révèle ; le sens d’un
son est lié à la source qui le produit. La proposition
que constitue l’image procède du regard, la proposition
que constitue le son procède de sa source. C’est ainsi
que la proximité relative à une source sonore en augmente
ou en diminue l’intensité sans influer sur son contenu,
alors que la proximité relative à un objet en augmente
ou en réduit la surface observable. De même, le changement
d’angle d’écoute influe sur la qualité de la perception
mais non sur son contenu, alors que le changement de
point de vue transforme ce qui est donné à voir. R
[6]
Le cinéma sonore, c’est avant tout
— qu’on le regrette ou non — du cinéma parlant
et la première fonction de l’ingénieur du son est de
restituer une parole pure facilement interprétable.
C’est ainsi que la tradition de l’enregistrement et
du montage sonore en est venue à analyser et à isoler
les multiples sources constituant l’environnement sonore,
afin d’en recomposer au montage un mixage ad hoc,
qui sert de liant ou de faire valoir à la procédure
narrative. R
[7]
Rien n’empêche a priori que le plan
sonore soit l’unité de base autour de laquelle se structure
le film, et, à vrai dire, de nombreux téléfilms de consommation
courante, sans parler des documentaires et reportages
d’actualités, ne sont que des illustrations de dialogues
ou de commentaires, la structure narrative filmique
transposant mécaniquement le jeu narratif verbal. C’est
ainsi que le champ / contrechamp ponctue le changement
d’interlocuteur ou que les images viennent confirmer
le sens du propos. R
[8]
Le récit utopique dans sa forme
extrême réduit toute forme d’implicite diégétique en
renonçant à fragmenter l’événement référentiel.
R
[9]
Notons dès à présent que la métamorphose
des marques morphologiques ne se localise pas exclusivement
sur le changement de plan, mais peut également se manifester
à l’intérieur du plan (voir infra). R
[10]
«[...] en vertu du conditionnement
textuel de la mise en cadre, le filin effectue
des choix dans la représentation des traits iconiques,
selon des procédés morphologiques non systématiques,
puisqu’ils ne ressortissent à aucun système semblable
à celui qui organise les catégories grammaticales de
la phrase : le gros plan, le plan moyen, le plan
d’ensemble et toutes les formes intermédiaires ne sont
que des degrés dans un continuum, indéterminé
avant le texte qui les choisit. »
Dominique
Chateau, op. cit., p. 131. R
[11]
«Le changement de point de vue ou
de valeur de plan ne fonctionne que comme opposition
de marque à l’intérieur d’un système préalablement contitué.
Si la rupture doit être franche, c’est pour éviter la
confusion des marques. » Dominique Chateau, op. cit,
p. 131. R
[12]
Comme annoncé précédemment, nous
renonçons à l’utilisation de l’opposition diégétique
/ mimétique pour éviter les confusions
liées aux multiples usages du terme diégétique. R
[13]
La notion de «face» est empruntée
à l’analyse conversationnelle : « La face ou
le soi constituent le lieu de la mise en scène
d’un rôle particulier qui convoque inévitablement l’autre
dans un rôle corrélatif. […] Jouer un rôle implique
donc la gestion de deux positions, symétriques ou complémentaires,
constitutives d’un rapport de place ». Robert Vion,
La communicaeion verbale, Paris, Hachette, 1992,
p.35. R
[14]
Ex : le travelling
subjectif appartient à l’événement; il peut être indicié
/ To, Pu, Pe, Zé, Di/ alors que le travelling
descriptif, extradiégétique est indicié /Ut, Si, Co,
Zé, En/. R
[15]
Pour une analyse des contraintes
portant sur les enchaînements intradiégétiques, voir
Daniel Arijon, Grammaire du langage filmé, /pp.
19-21, 175, Paris, Dujarric, 1986. R
[16]
On lit parfois que le récit audiovisuel,
contrairement au récit verbal, est pauvre en relations
syntaxiques parce qu’il ne révèle que peu d’opérateurs
logiques entre les plans. Mais dans la langue naturelle
non plus, les opérateurs logiques ne sont pas nécessaires
(ex : il est tombé, il s’est cassé la jambe…).
Ils n’apparaissent que tardivement en français, à la
Renaissance, sous l’influence de la langue latine. Beaucoup
de langues ne manifestent d’ailleurs les relations entre
les propositions que par une vague copule polyvalente
(cf. l’utilisation de la copule que en ancien
français, en espagnol, ou encore en français populaire).
R
[17]
Guy de Maupassant, Une partie
de campagne, Paris, Flammarion, 1980. R
[18]
Le tableau qui suit prend et compte
l’évolution éventuelle des marques à l’intérieur du
plan, d’où la division de ces cases. R
[19]
L’équivalence relative ente coupes
franches et mouvements de caméra peut conduire à distinguer
les films dont la rhétorique est implicite des films
dont la rhétorique est explicite. L’utilisation du plan-séquence,
souvent revendiquée comme l’expression d’une plus grande
soumission à la dynamique diégétique, révèle une rhétorique
explicite dans la complexité corollaire du mouvement
de la caméra. L’utilisation systématique de plans fixes
impose inversement un découpage dense, qui déplace l’intervention
du amateur de l’instance diégétique explicite vers l’instance
énonciative implicite. Cette démarche peut également
être revendiquée comme l’expression d’une volonté «documentariste»
d’effacer toute rhétorique démonstrative (cf., à ce
propos, Alain Cavalier, «Propos sur Libera me »
recueillis par Michel Frodon, in Le Monde du
18 novembre 1993.) R
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