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8.
Syntaxe du récit filmique
Le rapport du sujet au temps et à l’espace se vit sur trois
modes distincts :
—
le mode réel est celui de la présence à soi, c’est l’instant
pur où l’espace et le temps se confondent,
—
le mode imaginaire est celui de l’identification à l’autre,
c’est un mode discontinu où les événements sont ordonnés par
la pulsion du désir et du manque (il y a l’espace que l’on partage
et l’espace de l’absence, le temps du partage et le temps de
l’absence),
—
le mode symbolique est celui du spectacle, de l’écoute ou de
l’attention — ou encore
du récit. Le temps et l’espace y sont perçus comme extérieurs
au sujet. Le tiers, l’autre, n’y est ni objet du manque, ni
objet du désir ; c’est le temps de l’histoire dont le sujet,
de quelque façon, se pose comme exclu (même s’il n’est pas indifférent).
Nous
définirons donc trois grands niveaux de manifestation, trois
scènes où l’homme se joue :
—
la scène autiste, de pure intériorité, où l’Innenwelt tend
à absorber l’Umwelt. C’est le lieu du silence et de la
contemplation, de la fusion mystique et de l’in-fans,
—
la scène progressive où la conscience de soi, médiatisée par
le désir de l’autre, engage à l’action. C’est le lieu du discours,
dans le sens où l’entend Benveniste, lieu d’un échange entre
deux partenaires où chacun accepte d’être l’objet de l’autre.
L’événement qui se déroule transcende chacune des volontés propres.
il existe un temps et un espace du discours dont la clôture
est négociée par les acteurs. Ce temps et cet espace sont radicalement
disjoints de l’histoire collective. Tout s’y joue hic et
nunc, dans une durée où le passé n’est jamais que du passé
immédiat et le futur du futur proche,
—
la scène symbolique. C’est le lieu de la représentation ou du
spectacle, du récit et de la mémoire. L’événement qui y est
représenté, est rapporté à des coordonnées transcendantes. La
logique de la mémoire, la logique du récit, la logique même
de l’histoire (si l’on entend par là la mémoire collective)
sont du même ordre que la logique de la langue, transcendantes
parce que nul n’en peut a priori établir la nécessité.
Chacun
traverse ces trois ordres selon une logique qui lui est propre
en ce sens qu’il a, semble-t-il, toujours la possibilité de
glisser d’un espace à l’autre. Tout se passe comme si les trois
façons d’être au monde s’offraient sans cesse comme alternatives,
sans pouvoir être jamais complètement dissociées, ni parfaitement
mêlées.
Le
langage est le lieu de cette alchimie étrange et c’est à la
façon dont l’enfant entre dans le langage que l’on peut observer
avec le plus de précision, à l’état natif, l’imbrication des
registres (cf. chap. 1).
Tout
sujet participe de trois ordres, réel, imaginaire et symbolique.
C’est sur cette triple instance constitutive du sujet que se
fondent à la fois la possibilité de l’échange et de la communication,
et la nécessité corollaire de la fragmentation symbolique du
réel, comme préalable à la constitution de tout message. La
fragmentation symbolique du temps et de l’espace relève de la
même nécessité que la reconnaissance de soi ou de l’autre. Il
n’existe pas de procédure objective de fragmentation du réel,
c’est pourquoi la logique ne relève pas du réel, mais de son
interprétation symbolique. Le réel n’obéit à aucune logique.
La logique procède d’un accord intersubjectif sur la représentation
et l’interprétation du réel. Elle se propose en modèle de comportement.
Le
récit n’est pas l’enregistrement lacunaire d’une expérience
perceptive, mais l’objectivation de la triple expérience métonymique
(présence à soi), métaphorique (rapport à l’autre) et référentielle
(rapport au contexte) du ou des acteurs de l’événement. Le travail
de narration cinématographique opère ou révèle un découpage
et un montage de l’événement, qui ordonnent la réalité à la
façon, sans doute, dont la mémoire ordonne le passé.
On
peut donc décrire l’événement en une série de propositions (ou
de moments) plus ou moins redondants, appréhendés par chacun
des acteurs selon une triple modalité expressive, impressive
et constative. La mémoire de l’événement se constitue progressivement
en une négociation implicite ou explicite de ces propositions
entre ses divers acteurs. Cette négociation qui est constitutive
de tout processus de conimunication fait subir auxdites propositions
une métamorphose qui les délivre des conditions pragmatiques
de leur manifestation. Elles peuvent désormais être réassumées
par un tiers qui acquiert ainsi la possibilité de partager la
«mémoire» d’un événement auquel il est étranger.
La
mémoire d’un événement est semblable aux rushes d’un film. Elle
rassemble une sédimentation plus ou moins aléatoire de moments
enregistrés. Le récit choisit et réordonne les propositions
mémorisées pour en révéler la logique, ou plus exactement, il
propose une logique de l’événement en en réordonnant les mouvements.
L’ensemble du processus peut donc être analysé en trois temps:
—
un premier temps simule le travail de la conscience en fragmentant
l’espace perceptible suivant un triple point de vue, et en segmentant
le continuum spatio-temporel en une série de moments rapportés
aux points de vue précédemment choisis,
—
un deuxième temps simule le travail de la mémoire qui choisit
les propositions «significatives» selon des critères subjectifs
et objectifs,
—
un troisième temps proprement narratif réordonne le corpus des
propositions hétérogènes ainsi constitué de telle façon qu’il
soit interprétable par au moins un spectateur dans le cadre
de l’énonciation du récit.
La
logique narrative — si logique il y a — ou le sens du récit,
procèdent uniquement de l’accord implicite ou explicite de la
communauté des spectateurs (de même que la granimaticalité d’un
énoncé n’est légitimée en dernier recours que par l’approbation
de l’interlocuteur).
Nous
formulons donc l’hypothèse que l’alternance des points de vue,
simulée par le découpage, redouble la dynamique même de l’échange
qui se constitue d’une chaîne de questions-réponses-constats,
où chacun des acteurs se soumet aux fonctions que lui «impose»
l’événement. L’acteur de l’événement est alternativement sujet,
objet et témoin du message autour duquel se structure l’échange.
La simulation narrative de l’événement révèle la synergie de
l’échange en manifestant la logique à l’oeuvre, ou plus exactement
en proposant une logique comme modèle ou mémoire de ce qui s’y
joue.
Si
l’univers du récit renvoie à l’univers du discours ou de l’événement,
il en est radicalement disjoint, car le rapport du narrateur
à l’événement est de l’ordre du constat, alors que l’intervention
du sujet dans le discours est de l’ordre de l’action. Le récit
permet au sujet d’échapper à la dialectique de la présence et
de l’absence et de reconstituer, sur le mode symbolique, l’unité
de l’événement.
Le
paradoxe du discours veut que l’événement vécu ne prenne sens
que dans la parole de l’autre ; le paradoxe du récit veut que
la cohérence de l’événement raconté procède d’une fragmentation
et d’un réordonnancement de l’événement vécu [1].
La narration est une forme de projection sur un axe d’une figure
à plusieurs dimensions. Cette projection simule l’engagement
existentiel de chaque sujet dans la communauté. On ne finit
par appartenir à l’histoire ou au récit que si l’on accepte
de s’effacer ou de se voir effacé du réel. Le sujet a conscience
d’appartenir à une histoire collective dont la signification
est non contradictoire avec la signification de son existence
propre. L’histoire du monde, qui est acquise sur le mode du
récit englobe les histoires que vivent les individus sur le
mode de la conscience et de la mémoire. La mémoire de l’individu
est rapportée à l’histoire globale qui se dépose dans le langage.
L’histoire collective fait preuve contre l’histoire individuelle.
C’est toujours la mémoire qui se trompe et jamais l’histoire...[2]
La
narration d’un événement fait appel d’une part à la mémoire
individuelle, d’autre part au langage. Le récit simule l’événement
en le segmentant, en variant les points de vue et en nommant
les regards et les moments. Le récit permet au narrateur de
changer de point de vue à l’intérieur de sa propre mémoire.
Peut-être existe-t-il même une façon d’être à l’événement qui
n’est pas exclusivement subjective [3].
Le récit cinématographique, plus encore que le récit littéraire,
manifeste concrètement ce point virtuel d’où la collectivité
perçoit et mémorise l’événement. La difficulté du narrateur
débutant est souvent de définir ce point de vue et de s’y situer,
sans le confondre avec son propre point de vue subjectif fondamentalement
inutilisable pour le récit.
La
fonction sémantique
Le
récit est constitué d’une série de propositions dont le sens
doit être rapporté à l’ensemble du propos dont elles font partie.
L’étude systématique des relations qu’entretiennent entre elles
les unités du récit permet de mettre à jour la logique sémantique
de leur arrangement. Toute analyse logique du récit doit mettre
en évidence la double nécessité diégétique et narrative de la
segmentation du propos. Le récit audiovisuel est constitué d’une
série ordonnée de propositions ou de plans caractérisés par
leur histoire énonciative, c’est-à-dire par le jeu des enchâssements
énonciatifs qu’ils masquent ou révèlent. Chaque plan peut ainsi
être analysé selon les fonctions qu’il assume, de l’instance
énonciative de degré zéro, qui le constitue, jusqu’à l’ultime
instance énonciative, de degré n, qu’il manifeste.
La
fonction sémantique de degré zéro révèle le jeu intersubjectif
propre à l’énonciation, et donc les rapports implicites ou explicites
qui se lient entre narrateur et narrataire. C’est le lieu où
se manifeste l’intenté du narrateur, son projet sur le narrataire.
La fonction sémantique de degré un, révèle la logique diégétique,
c’est-à-dire la logique, implicite ou explicite, immanente à
l’événement évoqué. En chaque plan, il convient
de distinguer les deux fonctions à l’oeuvre, en prenant garde
que l’accès à la logique diégétique ne peut se faire que par
le défilé radical de la subjectivité du narrateur. La logique
de l’événement est médiatisée par la logique du récit [4].
La
fragmentation propre au récit audiovisuel tient donc à une double
nécessité :
—
une nécessité topique, inhérente à l’histoire racontée,
—
une nécessité utopique, externe, propre à l’énonciation.
La
nécessité diégétique (ou topique)
La
logique diégétique, imitative, ou topique, manifeste les rapports
qui lient les unités constituantes de l’événement. Les unités
propres à l’événement, unités diégétiques, ne peuvent être objectivées
que dans le récit ou le constat. La logique n’appartient pas
au réel de l’événement, mais au regard des acteurs. L’événement
en tant que tel, ne prend sens que d’être le lieu commun aux
acteurs. La logique propre à l’événement est une structure qui
se construit progressivement dans le jeu intersubjectif. C’est
ce que nous avons appelé la fonction narrative historisante.
Cette fonction se manifeste a posteriori dans la
mémoire ou dans le récit. D’une parole à l’autre, d’un regard
à l’autre, d’un moment à l’autre, se révèle une relation intersubjective
qui met en rapport des objets distincts. A chaque instant se
dépose une mémoire discrète des instants ou des propositions
constituant l’événement. Il existe un lieu commun, abstrait,
où se constitue cette mémoire collective.
La
fragmentation subjective de l’espace-temps, que présuppose toute
identification, préalable à tout échange (voir cbap. 1), constitue
le réel en objet. La fragmentation isole l’objet du décor, et
le mouvement du temps. L’objet devient le lieu commun au regard
de l’un et de l’autre. Si le cadre fait sens, c’est qu’il dénote
un même signjfié pour le narrateur et pour le narrataire,
pour l’opérateur et pour le spectateur. La fragmentation de
l’événement est liée à la discontinuité de la conscience, ou
encore à la multiplicité des registres de conscience propres
aux acteurs de l’événement. La possibilité même d’échanger procède
de cette caractéristique du sujet.
La
nécessité énonciative (ou utopique)
Le
narrateur surajoute la logique du récit à la logique propre
àl’événement. Autrement dit, il peut donner une représentation
de l’événement, qui procède d’un découpage et d’une mise en
ordre des unités, révélant son point de vue de narrateur, à
l’exclusion des points de vue propres aux acteurs. Mieux encore,
la logique proprement énonciative, ou utopique, révèle la forme
et la nature des rapports qui se lient entre narrateur et narrataire.
Le découpage énonciatif surimpose une fragmentation de deuxième
degré à la fragmentation diégétique propre à l’événement. Le
découpage du narrateur propose une interprétation seconde, surajoutée,
à la signification diégétique (de même que l’analyse du récit
propose une fragmentation tierce, une interprétation dérivée
de la logique du récit, que l’on pourrait qualifier d’analyse
de degré moins un). En chaque cas, le sens procède du découpage
et du réordonnancement implicite ou explicite des unités.
Le
découpage et le montage simulent ou manifestent soit la
logique intersubjective propre à l’univers diégétique, soit
la logique narrative propre à l’univers énonciatif.
On
distingue parfois les films de découpage des films de montage,
c’est-à-dire les films dont la structure syntaxique est établie
avant le tournage, de ceux dont l’organisation syntaxique est
établie après le tournage. Le montage est strictement narratif.
Il ne peut a fortiori, avoir d’influence rétrospective
sur les événements enregistrés. La catégorie des films de découpage
correspond plus ou moins aux films de fiction et la seconde
aux films documentaires. En effet, le documentaire laisse peu
de place au découpage, pour autant que la logique de l’événement
prédomine sur la logique de la narration. Le documentariste
et plus encore l’opérateur d’actualités sont tenus d’analyser
l’événement en temps réel et de le découper "à chaud",
ce qui limite grandement les effets proprement narratifs.
C’est pourquoi le réalisateur de documentaires fait le plus
souvent porter l’essentiel de la narration sur le montage des
rushes. Le réalisateur d’une fiction a la possibilité d’élargir
le champ de son intervention à la totalité du processus de production,
et d’introduire une logique énonciative au coeur même de la
diégèse.
Le
spectateur est sensible à ces deux modes de
traitement. Il a tendance à accorder plus de véracité à un film
peu ou mal découpé (voire mal éclairé, mal filmé) en imputant
ces caractères, à tort ou à raison, aux contraintes spécifiques
du réel. En revanche, il décèlera dans un film très découpé,
la mise en scène, c’est-à-dire la primauté de la logique énonciative
sur la logique de l’événement. C’est ainsi que pour renforcer
l’effet de réel, certains cinéastes peuvent en venir à mettre
en scène l’improvisation, voire à simuler des imperfections
techniques ou comportements d’amateur [5].
On peut parler à ce propos de mise en scène au troisième degré.
La marque énonciative (flou, bougé, etc.) révèle l’intenté du
narrateur, intenté qui se résume à faire croire au spectateur
qu’il est en face d’un document brut (i.e. sans projet énonciatif).
D’une façon générale la réalisation en direct contraint le narrateur
à soumettre son dispositif à la logique de l’événement, alors
que la fiction — ou le différé — permet au narrateur d’introduire
l’événement dans le dispositif narratif.
Notes
[1]
Il y a ainsi un chaos de l’événement et du
réel où s’affrontent les subjectivités suivant l’ordre immuable
du temps chronologique et de l’espace euclidien, opposé à une
harmonie du récit où choses et gens trouvent un ordre symbolique
libéré du temps et de l’espace. Le vrai s’oppose au réel, comme
le récit s’oppose à l’événement. R
[2]
Il s'agit bien sûr de l’histoire comme matériau
vivant du langage, et non de l’histoire comme récit du passé.R
[3]
La dissociation des registres de conscience
est particulièrement manifeste dans le rêve, auquel le sujet
participe sur le mode mixte de l’événement et du récit. Le rêveur
vit son rêve sur le mode du morcellement. Simultanément sujet,
objet et spectateur, il se laisse surprendre par son propre
récit...R
[4]
D’où la tentative historienne de
rendre transparente l’énonciation, afin d’accéder directement
à la logique de l’événement.R
[5]
Cf. Woody Allen, Husbands and Wifes, et Jean-Luc Godart, Masculin, Féminin.R
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