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La sémiologie
en médecine est l’art du diagnostic, la science de l’interprétation
des symptômes. Pour les linguistes, il s’agit de l’attention
apportée aux configurations du signifiant, [1]
autrement dit une sorte d’art divinatoire proche de celui des
sorciers indiens qui lisent l’avenir dans les feuilles de coca
ou encore de celui des mandarins de l’Empire céleste attaché
à l’interprétation des kouas mantiques du Yi
King.
Ainsi l’idée
qui soutient notre travail est-elle que le sens n’appartient
pas à l’objet mais bien au regard qui le saisit et au geste
qui le prolonge : « C’est donc vers une théorie du
support matériel des connaissances comme processus de constitution
des connaissances »[2]
que nous avons choisi de diriger nos recherches.
I.
L’énonciation audiovisuelle
Comment coordonner les outils qui permettent d’analyser
le verbe et ceux qui permettent d’analyser l’image ? Et
favoriser le développement, à côté de la linguistique de l’énonciation
verbale, d’une sémiologie de l’énonciation audiovisuelle ?
Les cyber-noces
du texte, du son et de l’image
L’avènement du multimédia célèbre la rencontre du texte
et de la parole, du son et de l’image sur un même territoire
numérique. C’est ainsi que deux traditions indépendantes de
la représentation et du récit se rejoignent désormais dans une
même forme — encore balbutiante — de narration « interactive
virtuelle », où se mêlent signes verbaux (dont la signification
est de nature symbolique) représentations analogiques — visuelles
et sonores — du réel et créations de synthèse.
La numérisation
des sons, des images et de la parole, et la multiplication corollaire
des multimédias ouvrent un champ de recherche et d’application
où vont se rejoindre linguistes, informaticiens, sémiologues,
concepteurs et réalisateurs audiovisuels, théoriciens et praticiens
de l’analyse du discours et du récit, verbaux ou filmiques.
L’enjeu de cette rencontre est la formalisation de procédures
d’analyse et de reconnaissance — ou de production — de nouvelles
formes syntaxiques ou narratives qui vont régir ces compositions
hétérogènes.[3]
Le développement
de l’interactivité « assistée » permet en effet de
poser en des termes nouveaux le problème du récit et plus généralement
le problème de l’argumentation et de la pensée. Le lecteur de
multimédia interactif est en effet appelé à choisir son propre
cheminement à l’intérieur d’un cadre qui lui est proposé par
le concepteur, à s’immiscer dans la narration — voire dans le
mouvement de la pensée — pour participer au processus créatif,
producteur de sens, propre à tout énonciation.
*
L’élaboration d’un langage commun à une analyse sémiologique
du verbe et de l’image oblige à revisiter ou à réévaluer les
concepts fondateurs de la sémiologie — dont les notions de signe,
de sens, d’énoncé et de message.
1. Du
sens
Lors de sa conférence au Collège de France, en 1972,
Roman Jakobson engagea son propos en déclarant : « Ceux
qui prétendent faire de la linguistique sans faire de philosophie
font à la fois de la mauvaise linguistique et de la mauvaise
philosophie ». Il s’inscrivait ainsi en opposition à un
certain héritage de la linguistique américaine qui entendait
se passer du sens dans l’analyse linguistique, à défaut de pouvoir
en donner une description satisfaisante. Peut-être ce propos
marquait-il également un certain essoufflement de la conquête
structuraliste — engagée par la pensée saussurienne — et le
retour consécutif à une forme de « psycho-idéologisme »
dans les sciences humaines — et singulièrement dans celles qui
devaient s’intéresser bientôt à la communication.
1.1. Saussure
et la question du sens
De fait,
le mauvais exemple venait de loin, qui tendait à congédier
la question du sens de la réflexion sur le langage. On peut
même soutenir que ce qui rassemble Saussure et Peirce, tout
en constituant leur nouveauté radicale et leur contribution
essentielle au développement des sciences de l’homme, tient
à leur façon de soumettre étroitement l’étude du sens à celle
de la forme.
Chez Saussure, cette
option se manifeste en plusieurs temps. Tout d’abord sans doute
dans le fait qu’il fonde la sémiologie en amont même de la linguistique,
avant d’en différer sine die l’avènement…
« On
peut […] concevoir une science qui étudie la vie des signes
au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie
de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie
générale ; nous la nommerons sémiologie. […] Elle
nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois
les régissent. Puisqu’elle n’existe pas encore, on ne peut
dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit à l’existence,
sa place est déterminée d’avance. » F. de Saussure (1969
p. 33)
S’il affirme
ainsi que les principes fondamentaux de toute linguistique sont
de nature sémiologique, Saussure juge cependant nécessaire
de construire la linguistique avant même de pouvoir s’interroger
sur les fondements de la sémiologie. Ce paradoxe méthodologique,
qui rappelle à sa façon le pari de Pascal, peut se résumer
de la façon suivante : « Faites de la linguistique
et vous finirez par comprendre ce que doit être la sémiologie… ».
Voire.
La mise sous
tutelle du sens est inhérente à la théorie de Saussure pour
qui chaque signe verbal est réputé associer intimement une figure
sonore et un concept, mais n’a de valeur qu’à l’intérieur du
système qu’il constitue avec ses semblables. Les mots ne renvoient
pas aux choses, ni même aux concepts. Les mots — en tant qu’éléments
du système de la langue — portent en eux, consubstantiellement,
leur sens.[4]
« Pour
certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel,
est une nomenclature, c’est-à-dire une liste de termes correspondant
à autant de choses. […] Cette conception est critiquable à bien
des égards. Elle suppose des idées toutes faites préexistant
aux mots. » F. de Saussure (1969 p. 97)
Ce qui, formulé de la main même de Saussure, dans les notes de préparations
du cours s’exprime ainsi :
« Toute
l’étude d’une langue comme système, c’est-à-dire d’une morphologie,
revient, comme on voudra, à l’étude de l’emploi des
formes, ou à celle de la représentation des idées.
Ce qui est faux, c’est de penser qu’il y ait quelque part
des formes (existant par elles-mêmes hors de leur emploi)
ou quelque part des idées (existant par elles-mêmes
hors de leur représentation). » F. de Saussure (2002
p. 31)
1.2. L’arbitraire
du signe
Le sens du
mot est inséparable de sa forme et inaccessible autrement que
par sa forme, même si la relation entre forme et contenu est
immotivée, conventionnelle, arbitraire[5].
Par-delà le signe verbal la nature arbitraire ou immotivée des
relations de signification caractérise l’activité symbolique,
autrement dit l’activité humaine ou culturelle en général.
« Le
principal objet [de la sémiologie] est l’ensemble des systèmes
fondés sur l’arbitraire du signe. En effet tout moyen d’expression
reçu dans une société repose en principe sur une habitude collective
ou, ce qui revient au même, sur la convention. […] On peut dire
que les signes entièrement arbitraires réalisent mieux que les
autres l’idéal du procédé sémiologique ; c’est pourquoi
la langue, le plus complexe et le plus répandu des systèmes
d’expression, est aussi le plus caractéristique de tous ;
en ce sens la linguistique peut devenir le patron général de
toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu’un système particulier. »
F. de Saussure (1969 p. 100)
L’affirmation de la
vocation arbitraire des processus de signification privilégie
l’approche formelle du signe au détriment de l’analyse du contenu.
Le principal obstacle à toute théorie du sens tient au caractère
imprévisible de l’interprétation du signe[6].
Si les mots, ou les signes en général, ont un sens, c’est parce
qu’ils donnent lieu à des interprétations multiples et incertaines[7].
Ce qui distingue semble-t-il les sociétés humaines des
sociétés animales, c’est le caractère imprévisible ou largement
variable des règles et usages qui les fondent. Le signe naît
lui-même de cette incertitude du comportement. Et si quelque
chose crée du sens c’est dans l’écart qu’il établit par rapport
à la norme. L’histoire, l’évolution, la morale ont longtemps
pris en charge ce substrat de métamorphose qui traverse les
groupes humains. Et la langue plus que toute autre institution
a été et reste largement le lieu d’un investissement eschatologique
ou l’objet d’une interrogation sur l’origine qui tiennent l’un
et l’autre à l’influence manifeste du comportement du sujet
sur l’évolution des usages. Si l’état d’une société est lié
au comportement de ses membres, le bon et le mauvais, le juste
et l’injuste trouvent leur place comme principe d’interprétation
des signes.
Le langage est à la
fois un comportement individuel et une institution sociale.
Et plus généralement, la vie des signes relève à la fois d’un
usage individuel et d’une règle collective, plus ou moins arbitraire.
Pourquoi les systèmes arbitraires réalisent-ils mieux que les
autres l’idéal sémiologique ? Peut-être parce qu’ils sont
fondés sur l’acceptation individuelle plus que sur la nécessité
naturelle[8].
En un second temps,
de Saussure accorde à la parole la primauté sur la langue en
tout ce qui concerne la création et l’évolution du sens :
« La
langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible
et produise tous ses effets ; mais celle-ci est nécessaire
pour que la langue s’établisse ; historiquement, le fait de
parole précède toujours. Comment s’aviserait-on d’associer
une idée à une image verbale, si l’on ne surprenait pas d’abord
cette association dans un acte de parole ? D’autre
part, c’est en entendant les autres que nous apprenons notre
langue maternelle ; elle n’arrive à se déposer dans notre
cerveau qu’à la suite d’innombrables expériences. Enfin, c’est
la parole qui fait évoluer la langue, ce sont les impressions
reçues en entendant les autres qui modifient nos habitudes
linguistiques. » F. de Saussure (1969 p.37)
Puis
il ajourne l’étude de l'une au profit de l'autre...
« Il
faut choisir entre deux routes qu’il est impossible de prendre
en même temps ; elles doivent être suivies séparément. On
peut à la rigueur conserver le nom de linguistique à chacune
de ces deux disciplines et parler d’une linguistique de la
parole. Mais il ne faudra pas la confondre avec la linguistique
proprement dite, celle dont la langue est l’unique objet »
F. de Saussure (1969 p. 38-39)
Ainsi le
processus de signification, tel qu’il se manifeste dans la langue,
est-il indépendant à la fois de tout référent et de tout locuteur.
Le sens, absorbé par la langue, cesse d’intervenir en partenaire
de la théorie linguistique. Et si son existence est affirmée,
il reste pour toujours un principe informulable. Le sens est
de l’autre côté de la forme. Ce qui loin d’interdire une approche
formelle du langage en pose au contraire la nécessité, tout
en remettant à plus tard l’élucidation de la nature du sens.
1.3. Le modèle
de Peirce
Le projet de Peirce
est de produire une logique formelle de la référence[9].
C’est pourquoi il met en avant le processus de signification
au détriment de la valeur des signes et en propose une description
selon trois catégories que l’on peut résumer et commenter
librement de la façon suivante :
1)
la signification se manifeste d’abord comme une
qualité (« la référence à un fondement ») qui s’applique
à l’être[10]. On peut parler
d’une relation unaire, autoréflexive (ou métonymique) de l’être
avec lui-même. Cette relation est à la source de l’ipséité
autrement dit de la permanence temporelle du même.
2)
la signification se manifeste ensuite comme un
corrélat qui unit deux objets et qui autorise donc à les classer
dans un même paradigme[11]. On
peut parler de relation binaire de similarité (ou relation métaphorique).
Cette relation permet d’identifier l’autre comme double du même.
C’est une relation d’image ou de miroir qui fonde l’identique
(l’idem) et l’espace comme lieu de la coexistence atemporelle.
3)
La signification se manifeste enfin dans le processus
(ternaire) de représentation (dont nous verrons qu’il est à
proprement parler constitutif du sujet linguistique ou sémiotique[12]).
La représentation met en relation un hic et nunc avec
un alibi, un corrélat avec un interprétant[13].
Elle rassemble donc en un même mouvement les deux processus
précédents de permanence temporelle et d’identification spatiale.
Ce processus que l’on peut qualifier de processus énonciatif
est le seul qui soit à proprement parler créateur de sens —
dans le mouvement même où il donne une figure à la séparation
ou à l’absence[14].
Cette interprétation
du processus sémiotique selon Peirce nous renvoie à la fois
aux fondements de la linguistique de l’énonciation — tels que
les a décrits Emile Benveniste — et à la formulation lacanienne
de l’héritage psychanalytique freudien (J. Lacan, 1972)[15].
1.4.
L’apport de Benveniste
Emile Benveniste, dans l’héritage de Saussure, reformule
la question du sens en dissociant la signification attachée
au système de la langue du processus sémantique propre à l’énonciation.
« On
a raisonné avec la notion du sens comme avec une notion cohérente,
opérant uniquement à l’intérieur de la langue. Je pose en
fait qu’il y a deux domaines ou deux modalités de sens, que
je distingue respectivement comme sémiotique et sémantique.
Le signe saussurien est en réalité l’unité sémiotique, c’est-à-dire
l’unité pourvue de sens. Est reconnu ce qui a un sens ;
tous les mots qui se trouvent dans un texte français, pour
qui possède cette langue, ont un sens. Mais il importe peu
qu’on sache quel est ce sens et on ne s’en préoccupe pas.
Le niveau sémiotique, c’est ça : être reconnu comme ayant
ou non un sens. Ca se définit par oui ou non.[...]
La sémantique,
c’est le « sens » résultant de l’enchaînement, de
l’appropriation à la circonstance et de l’adaptation des différents
signes entre eux. Ca, c’est absolument imprévisible. C’est
l’ouverture vers le monde. Tandis que la sémiotique, c’est
le sens renfermé sur lui-même et contenu en quelque sorte
en lui-même. » E. Benveniste (1974 pp.
21-22)
Ces deux approches
du sens ne sont ni contradictoires ni exclusives l’une de l’autre
mais peuvent être considérées comme les deux temps ou les deux
pôles d’un même processus. On a d’un côté la forme vivante ou
émergente du sens, de l’autre côté la forme lexicalisée, cristallisée
du signe.
On pourrait,
en ce sens, dire que la sémiologie n’est rien d’autre qu’une
linguistique de l’énonciation pour autant que l’énonciation
soit reconnue comme le processus fondateur du sens. Il y a processus
d’énonciation lorsque le produit de l’échange est supérieur
à la somme des parties[16].
L’exemple typique de ce processus est le geste symbolique archétypal
de la rupture d’un morceau de bois en signe de fidélité à l’ami
qui s’en va[17]. La
trace de la rupture est la double figure spéculaire qui porte
le sens de l’absence. A partir d’un objet insignifiant on fabrique
deux signes identiques et/ou complémentaires qui se renvoient
l’un à l’autre et qui renvoient l’un et l’autre au temps achevé
de leur séparation ou au temps hypothétique de leur réconciliation.
*
La double
nature du sens linguistique, selon Emile Benveniste, s’applique
donc d’une part à la propriété du signe, en tant qu’élément
d’un système clos, et manifeste d’autre part la vertu qui fait
d’un énoncé un message (autrement dit la charge intentionnelle,
la manifestation subjective qui distingue le cri du bruit
ou l’image du reflet).
Cette double acception
trouve son origine dans la distinction heuristique établie par
Saussure entre l’objet d’étude que constitue la langue (institution
sociale virtuelle) et celui que constitue la parole (activité
psycho-physiologique individuelle).
« L’étude
du langage comporte donc deux parties l’une, essentielle, a
pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante
de l’individu ; cette étude est uniquement psychique ; l’autre,
secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage,
c’est-à-dire la parole y compris la phonation, elle est psycho-physique.
[…] F. de Saussure (1969 p. 37)
Emile Benveniste a ainsi reformulé cette séparation
en définissant deux méthodes d’analyse du langage pour deux
objets distincts : une linguistique de la langue d’une
part qui s’intéresse au code — à la grammaire proprement dite
— et aux unités qui, sur le modèle du signe saussurien, constituent
les énoncés, et une linguistique de l’énonciation d’autre part
qui s’intéresse au discours et dont l’unité est la phrase en
tant que proposition intersubjective.
« La phrase
appartient bien au discours. C’est même par là qu’on peut
la définir: la phrase est l’unité du discours. Nous en trouvons
confirmation dans les modalités dont la phrase est susceptible
: on reconnaît partout qu’il y a des propositions assertives,
des propositions interrogatives, des propositions impératives,
distinguées par des traits spécifiques de syntaxe et de grammaire,
tout en reposant identiquement sur la prédication. Or ces
trois modalités ne font que répéter les trois comportements
fondamentaux de l’homme parlant et agissant par le discours
sur son interlocuteur : il veut lui transmettre un élément
de connaissance, ou obtenir de lui une information, ou lui
intimer un ordre. Ce sont les trois fonctions interhumaines
du discours qui s’impriment dans les trois modalités de l’unité
de phrase, chacune correspondant à une attitude du locuteur.
[…] C’est
dans le discours, actualisé en phrases. que la langue se forme
et se configure. Là commence le langage. On pourrait dire,
calquant une formule classique : nihil est in lingua
quod non prius fuerit in oratione. » Emile
Benveniste (1966 p. 131)
En affirmant la nécessité d’une double approche des
phénomènes de signification verbale, Benveniste fait plus qu’intégrer
la « langue » dans la « sémiologie », il
rend possible l’affirmation de l’origine discursive de tout
effet de sens. Le nihil est in lingua quod non prius fuerit
in oratione n’est en quelque sorte qu’une paraphrase de : In
principio erat verbum...
Si la langue procède du discours, le sens sémiotique
(hors contexte) n’est lui qu’une forme dérivée du sens sémantique
(sous contexte). La signification hors contexte est une signification
en soi, dénotative, référentielle ; la signification sous
contexte est soumise aux conditions de l’énonciation. Elle porte
en elle le projet du sujet, locuteur, narrateur ou émetteur
de l’énoncé. A vrai dire cette signification sous contexte,
n’est rien d’autre que cette intention et elle ne peut être
verbalisée que par l’assentiment ou la réponse que lui renvoie
le récepteur. Autrement dit, le sens sous contexte se concrétise
dans l’interprétation du récepteur. La signification sous contexte
est la formulation par le récepteur de l’intention du sujet
émetteur. C’est un sens potentiel qui s’inscrit dans la dynamique
de la signification alors que la signification hors contexte
est extratemporelle, permanente, encyclopédique.
L’unité verbale, dans le fond, depuis toujours, et partout,
c’est l’apostrophe, c’est-à-dire l’objet sonore qu’on adresse
intentionnellement à quelqu’un qu’on identifie comme son double
ou comme son même. Mot, énoncé, proposition, phrase, cet objet
est plus qu’un cri, puisqu’il sollicite une réponse, et moins
qu’un récit puisqu’il ne trouve sa signification que dans l’élaboration
et l’achèvement du jeu d’échange intersubjectif qu’il inaugure.
« La
phrase, création indéfinie, variété sans limite, est la vie
même du langage en action. Nous en concluons qu’avec la phrase
on quitte le domaine de la langue comme système de signes,
et l’on entre dans un autre univers, celui de la langue comme
instrument de communication, dont l’expression est le discours. »
E. Benveniste (1974 pp. 129-30)
Le paradigme de base de toute analyse sémiologique,
c’est donc le message. Si les objets font signe, ou s’ils portent
un sens, c’est qu’ils sont ou qu’ils ont été chargés d’une intention.
Dès lors, l’élucidation du sens d’un message peut prendre deux
formes. Une forme que l’on peut qualifier de performative, qui
s’identifie à la réponse que le destinataire du message retourne
à son émetteur, et une forme que l’on peut qualifier de constative
qui n’est à proprement parler qu’une glose ou une paraphrase,
une répétition, une explicitation à l’usage du tiers des éléments
du contexte.
Ces deux fonctions du message déterminent les deux champs
d’application de la sémiologie : un champ qu’Emile Benveniste
qualifie de sémiotique et qui s’intéresse au contenu et à la
morphologie de l’énoncé, et un champ qu’il qualifie de sémantique
(ou encore de pragmatique) et qui s’intéresse au processus relationnel
qu’induit le message ou qu’il révèle dans sa structure syntaxique.
« Qu’en
est-il de la fonction communicative de la langue? Après tout,
c’est ainsi que nous communiquons, par des phrases, même tronquées,
embryonnaires, incomplètes, mais toujours par des phrases.
C’est ici, dans notre analyse, un point crucial. Contrairement
à l’idée que la phrase puisse constituer un signe au sens
saussurien, ou qu’on puisse par simple addition ou extension
du signe, passer à la proposition, puis aux types divers de
construction syntaxique, nous pensons que le signe et la phrase
sont deux mondes distincts et qu’ils appellent des descriptions
distinctes[…].
Le sémiotique
se caractérise comme une propriété de la langue, le sémantique
résulte d’une activité du locuteur qui met en action la langue.
Le signe sémiotique existe en soi, fonde la réalité de la
langue, mais il ne comporte pas d’applications particulières;
la phrase, expression du sémantique, n’est que particulière.
Avec le signe, on atteint la réalité intrinsèque de la langue;
avec la phrase, on est relié aux choses hors de la langue;
et tandis que le signe a pour partie constituante le signifié
qui lui est inhérent, le sens de la phrase implique référence
à la situation de discours, et l’attitude du locuteur. Le
cadre général de cette définition ainsi donné, essayons de
dire comment les notions de forme et de sens apparaissent
cette fois sous le jour sémantique.
Une première
constatation est que le « sens » (dans l’acception sémantique
qui vient d’être caractérisée) s’accomplit dans et par une
forme spécifique, celle du syntagme, à la différence du sémiotique
qui se définit par une relation de paradigme. D’un côté, la
substitution, de l’autre la connexion, telles sont les deux
opérations typiques et complémentaires. » Emile Benveniste
(1974, p. 225)
On pourrait généraliser cette dernière proposition en
définissant le sens sémiotique d’un message comme la somme des
contextes de sa manifestation et sa valeur sémantique comme
la somme des manifestations potentielles équivalentes attachées
au contexte où il s’énonce (i.e. la somme des réponses qu’il
induit).
C’est dans la mesure où cette expression peut être multiple
que se produit le phénomène de signification. Autrement dit,
la production du message sous contexte, dans le cadre du système
symbolique humain, donne lieu à des manifestations ou à des
messages qui peuvent être différents. Le sujet humain exprime
de façon différente sa réaction à des contextes identiques ou
plutôt on ne peut prévoir quelle va être la réaction du sujet
humain à un contexte donné. Cette réaction manifeste une charge
sémantique qui va être verbalisée par le ou les récepteurs du
message produit.
Le signe en tant que réceptacle de l’intention manifeste
un consensus des récepteurs. Autrement dit il n’y a signe que
si l’on suppose une relation de nécessité entre un certain type
de contexte et un certain type de message. L’expression « Brrr… »
par exemple, dans le sens de /J’ai froid/ est la manifestation
stéréotypée d’une certaine sensation qui peut être partagée
par un certain nombre d’individus.
Ce qui à l’origine
peut être conçu comme une pure charge sémantique — sollicitation
à la compassion ou à l’aide — en vient sous la forme sémiotisée
« J’ai froid » à se débarrasser des contingences contextuelles
(sémantiques) où il se manifeste pour n’être plus porteur que
d’une signification (sémiotique) abstraite.
En ce sens on peut dire que la signification sémiotique
de l’énoncé est le commun dénominateur à toutes les expressions
qui se produisent dans des contextes identiques ou reconnus
comme tels. Cette valeur sémiotique du signe fait référence
à la mémoire ou à l’expérience. En chacun se dépose une expérience
sémiotique de la réalité qui est médiatisée par le langage,
par la parole.
Mais si la valeur
sémiotique du signe permet de raconter, de décrire, elle ne
couvre pas la totalité de la relation que le sujet entretient
avec les autres. On le voit dans l’énoncé où la parole manifeste
un projet sur l’autre, un projet sur l’avenir qui outrepasse
la signification sémiotique de l’énoncé. Ce projet c’est la
charge sémantique contextuelle propre à l’énoncé. Et si cette
charge peut se sémiotiser c’est parce qu’elle en vient à faire
référence, qu’elle en vient à être le modèle générique d’une
situation qui peut se répéter.
On voit ainsi comment la charge relationnelle, intersubjective,
élargit peu à peu le champ de son application — en constituant
ce faisant des communautés logiques (J.-P. Desgoutte, 1997 pp.
66-70) : familiales, tribales, socio-professionnelles,
etc. — et se cristallise pour produire, par-delà les argots,
langues secrètes, etc., une signification encyclopédique, sémiotique,
hors contexte.
« Quand
Saussure a défini la langue comme système de signes, il a
posé le fondement de la sémiologie linguistique. Mais nous
voyons maintenant que si le signe correspond bien aux unités
signifiantes de la langue, on ne peut l’ériger en principe
unique de la langue dans son fonctionnement discursif. Saussure
n’a pas ignoré la phrase, mais visiblement elle lui créait
une grave difficulté et il l’a renvoyée à la « parole », ce
qui ne résout rien; il s’agit justement de savoir si et comment
du signe on peut passer à la « parole ». En réalité
le monde du signe est clos. Du signe à la phrase il n’y a
pas transition, ni par syntagmation ni autrement. Un hiatus
les sépare. Il faut dès lors admettre que la langue comporte
deux domaines distincts, dont chacun demande son propre appareil
conceptuel. Pour celui que nous appelons sémiotique, la théorie
saussurienne du signe linguistique servira de base à la recherche.
Le domaine sémantique, par contre, doit être reconnu comme
séparé. Il aura besoin d’un appareil nouveau de concepts et
de définitions.
La sémiologie
de la langue a été bloquée, paradoxalement, par l’instrument
même qui l’a créée le signe. On ne pouvait écarter l’idée
du signe linguistique sans supprimer le caractère le plus
important de la langue; on ne pouvait non plus l’étendre au
discours entier sans contredire sa définition comme unité
minimale.
En conclusion,
il faut dépasser la notion saussurienne du signe comme principe
unique, dont dépendraient à la fois la structure et le fonctionnement
de la langue. Ce dépassement se fera par deux voies
— dans
l’analyse intra-linguistique, par l’ouverture d’une nouvelle
dimension de signifiance, celle du discours, que nous appelons
sémantique, désormais distincte de celle qui est liée au signe,
et qui sera sémiotique;
— dans
l’analyse translinguistique des textes, des œuvres, par l’élaboration
d’une métasémantique qui se construira sur la sémantique de
l’énonciation.
Ce sera
une sémiologie de « deuxième génération », dont
les instruments et la méthode pourront aussi concourir au
développement des autres branches de la sémiologie générale. »
Emile Benveniste (1974 p. 66)
2. Le
discours et le récit
« Il
faut entendre discours dans sa plus large extension : toute
énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le
premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière. »
Emile Benveniste (1966 p. 242)
Le langage a deux fonctions cardinales :
— une fonction relationnelle, performative, sémantique, spécialisée dans la
production de sens à proprement parler,
— une fonction de représentation ou fonction dénotative (ce que Benveniste appelle
le rapport au monde), sémiotique, référentielle, constative.
Ces deux fonctions se mêlent selon des proportions variables, dans tout acte
de langage, ce qui implique que toute production linguistique
peut être analysée selon un double registre :
— un registre énonciatif, proprement discursif, qui caractérise l’échange actuel
au présent, producteur de sens sous contexte,
— un registre référentiel
(ou registre diégétique) qui s’inscrit comme une fenêtre à l’intérieur
du discours.
Tout discours est le lieu potentiel d’une « description » du référent
(réel ou imaginaire) qui le métamorphose en récit. Tout récit
implique un « discours énonciatif » qui rassemble
au présent ses co-énonciateurs (réels ou virtuels).
L’instance discursive rassemble les acteurs de l’énonciation dans un espace
et une temporalité spécifiques (ce qu’on peut appeler la narration
proprement dite). L’instance référentielle rassemble les acteurs
de l’histoire dans un décor et une temporalité spécifiques,
ce qu’on appelle parfois la diégèse (J.-Paul Desgoutte, 1997
pp..57-75). Le processus verbal met donc en jeu un enchâssement
d’univers dont les logiques sont distinctes : une logique
discursive (de degré zéro) et une série ordonnée de logiques
référentielles (de degré 1,2,3…n) structurant chacun des cadres
diégétiques.
Tout acte
de langage est à la fois un constat et une performance, une
représentation et un projet sur l’autre. Constat, il véhicule
un sens figé — que l’on peut qualifier d’encyclopédique ou de
référentiel. Performance, il métamorphose un mouvement en figure.
Tout énoncé porte donc, en plus de sa valeur sémiotique une
aura sémantique liée à la procédure même de son énonciation.
L’énonciation
produit un supplément de sens qui se dépose dans le langage
sous la forme d’une figure ou d’un motif commun à ses acteurs.
L’échange verbal laisse ainsi dans la mémoire de chacun des
interlocuteurs, une trace sémantique que l’on peut caractériser
comme la précipitation du mouvement qui les a rassemblés.
Le
discours, dont nous utilisons l’expression comme synonyme de
dialogue ou de conversation, est la forme générique — ou archétypale
— de l’échange verbal. Le discours et le récit procèdent fondamentalement
d’une même « dynamique syntagmatique ». Ils sont l’un
et l’autre constitués d’une concaténation de propositions, manifestant
chacune un point de vue, réel ou délégué, et assurant simultanément
une fonction constative (ou sémiotique) et une fonction performative
(ou sémantique).
Ce
qui s’échange dans le dialogue peut s’analyser à la fois en
termes de contenu et de projet. Constative, la proposition renvoie
à l’usage de la langue en dehors du contexte de sa manifestation
(elle possède une signification en soi), performative, elle
s’inscrit dans une série, dans une dynamique énonciative — une
ponctuation discursive — où sa signification implicite (soumise
à l’accord des interlocuteurs) est déterminée par le jeu des
ellipses, sous-entendus, allusions et figures en tout genre
qui caractérisent la logique de la conversation.
Du discours au récit la parole vive quitte son contexte actuel pour se cristalliser
et se déposer peu à peu dans la mémoire. Le sens sémiotique
est en germe dans le discours — dont il ne franchit pas toujours
la frontière ! — puis il est repris, répété, reformulé,
commenté, travesti parfois, pour aboutir enfin dans le trésor
de la langue, où il va peu à peu s’éteindre, suivant le processus
minutieusement décrit par Marcel Proust, à l’occasion de la
première rencontre de Swann et d’Odette.
« ...et
bien plus tard, quand l’arrangement (ou le simulacre rituel
d’arrangement) des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude,
la métaphore « faire catleya », devenue un simple
vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient
signifier l’acte de possession physique — où d’ailleurs l’on
ne possède rien —, survécut dans leur langage, où elle le commémorait,
à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière
de dire « faire l’amour » ne signifiait elle pas exactement
la même chose que ses synonymes. » Marcel Proust (1954)
Le récit mêle une
série d’affirmations descriptives — qui font référence à la
logique diégétique de l’événement rapporté — à un ensemble d’éléments
énonciatifs qui manifestent le projet du narrateur sur son lecteur
tout en encadrant ou déterminant l’ensemble des lectures possibles.
Si la structure interne à l’énoncé ou à la proposition est le
lieu privilégié du sens « sémiotique », constatif
ou dénotatif, la structure externe, narrative, du propos est
le lieu privilégié du sens « sémantique », performatif,
énonciatif.[18]
La dynamique
du récit n’est pas, contrairement à la dynamique du discours,
soumise au jeu intersubjectif strict, où à chaque instant l’autre
évalue, s’approprie et restitue le sens du propos[19],
mais elle procède de façon tout à fait analogue, en ménageant
dans la concaténation des propositions un espace d’interprétation
(ellipses, ruptures, enchâssements, raccords divers) qui implique
le lecteur ou le spectateur dans la dynamique sémantique. Il
existe donc dans le discours, comme dans le récit, deux niveaux
de production de sens, ou plus exactement un niveau de restitution
du sens, qui est le niveau sémiotique, et un niveau de production
du sens qui est le niveau sémantique. Le processus de communication
qui se manifeste dans le discours comme dans le récit ajoute
à un échange d’informations (sémiotique) un projet sur l’autre
(sémantique).
2.1. La ponctuation
du discours
On peut dire de façon très générale qu’à l’origine de l’échange verbal il y
a une tension — un désir, un mouvement, une dynamique — qui
se manifeste autour d’un objet d’échange. Cet objet, c’est l’énoncé
(sous toutes ses formes) lancé, relancé, échangé selon un tour
de parole ponctué de silences et de diverses manifestations
non verbales, sonores et visuelles.
Le
jeu intersubjectif se joue en trois temps, un temps de présence
à soi, un temps d’identification à l’autre, un temps de retrait
dans la position du tiers. Ces trois temps sont à la fois temps
de la conscience, temps du discours et temps du récit. Le pulsation
en trois temps qui constitue le sujet linguistique (J.-P. Desgoutte,
1997, pp. 19-25) offre une place, dans son mouvement même, à
l’autre et au tiers, lieux où se fondent le discours et le récit(J.-P.
Desgoutte, 1997, pp. 27-33).
De
même que le sujet linguistique, le JE, se constitue de l’extérieur,
d’un rapport à l’autre, de même l’image de soi se constitue-t-elle,
dans le regard de l’autre, comme l’espace complémentaire — le
contrechamp — de la sollicitation que je lui adresse. Chaque
sujet confronte à chaque instant une image de soi intériorisée
au reflet qu’il lit dans le regard ou dans le propos de l’autre.
Cette confrontation est le moteur (ou l’un des moteurs) du dialogue
— que ce dernier vise à corriger cette image ou à la conforter.
Tout
dialogue mêle donc deux processus simultanés, parallèles — et
souvent concurrents — de reconnaissance et d’identification.
On peut même penser que la phase de reconnaissance est le processus
inaugural de toute rencontre. Elle ne s’achève, à proprement
parler, que si l’image intériorisée et l’image réfléchie s’accordent,
d’une façon ou d’une autre. Ce processus d’harmonisation nécessite
la collaboration réciproque de l’un et de l’autre qui interprètent
à chaque instant la réaction de leur vis-à-vis quant à l’image
qu’il renvoie, et peuvent donc éventuellement abonder dans le
sens d’une gratification ou d’un rejet.
Le dialogue
donne lieu, dans sa phase préliminaire, à un double processus
parallèle de réduction des images spéculaires, intériorisées
et reflétées. Chacun se situe alternativement sur son territoire
puis sur le territoire de l’autre, adoptant respectivement les
positions du JE puis du TU. Le dialogue a pour objet — ou pour
conséquence — d’établir des ponts entre les deux territoires,
c’est-à-dire d’offrir la possibilité aux deux interlocuteurs
de se retrouver ensemble en position de JE ou de TU, et donc
d’élaborer peu à peu une histoire commune.[20]
L’achèvement du dialogue consiste en l’élaboration d’une position
de tiers, commune, où l’un et l’autre s’approprient collectivement
un certain nombre de propositions qui constituent alors leur
histoire (histoire qui peut être reprise à son compte par
un narrateur). [21]
Le mouvement d’enchaînement, qui constitue le discours, procède par glissements
ou par ruptures, par changement de point de vue. Il nécessite
donc, ou présuppose, la présence d’un autre, réel ou virtuel,
qui réfléchit et relance le propos. La mise en série, inhérente
au propos, est corollaire à l’alternance des points de vue.
Elle surimprime à son sens dénotatif, référentiel, abstrait,
une signification pragmatique contextuelle dérivée. Cette signification
seconde procède de la ponctuation du mouvement sériel et de
la figure que dessine sa trajectoire, à la façon dont le sens
figuré d’un calligramme naît de l’enchaînement graphique des
mots et phrases qui le constituent.
L’énonciation met en relation un ensemble de propositions dont la conjonction
est assimilable à une série de figures qui manifestent une imbrication
de fonctions logiques (J.-P. Desgoutte, 1997, pp 45-49 et 116-117).
La fonction performative du discours s’exprime dans la multiplication
inédite de formulations et de propositions nouvelles. L’évolution
de la syntaxe du propos est liée à la tension qui se crée entre
le locuteur et son allocutaire, réel ou virtuel. L’allocutaire
filtre les propositions de son locuteur, il en extrait une série,
un ensemble, que d’une certaine façon il retourne à son vis
à vis. Miroir sélectif, il révèle, efface ou met en valeur certains
éléments du discours. C’est ainsi que le locuteur se voit renvoyer
une interpétation instantanée de ses propos à laquelle il doit
réagir. Un processus de production commune se met en œuvre.
C’est de la
rencontre toujours neuve du style de l’un et de l’écoute de
l’autre que naît le processus du discours dans son unicité.
Chaque proposition induit une série de propositions équivalentes.
Toute proposition peut être réduite, développée ou paraphrasée
(en tout ou en partie). Le processus de pensée consiste souvent
à enchaîner une série de propositions équivalentes jusqu'à en
trouver la formulation la plus satisfaisante[22].
La
proposition initiale trace le champ sémantique du propos autour
de quelques mots et de quelques relations. Elle définit un territoire
d’exploration. Le sens ne procède pas exclusivement du contenu
des assertions successives, mais aussi et surtout de la forme
que révèle le processus répétitif. La vérité qui s’exprime ainsi
ne prend tout son sens que dans l’achèvement de la série. Elle
n’est pas réductible à la somme des affirmations puisque c’est
dans le non-dit, le silence ou la coupe, séparant chacune des
propositions que s’élabore le sens implicite du propos. C’est
également en ce lieu de rupture qu’une place est offerte à l’autre.
La scansion de la pensée offre à chaque instant à l’intelligence
de l’autre la possibilité ou l’opportunité de remplir les vides
qu’elle ménage.
Et de même
que le spectateur d’un film construit peu à peu à partir d’indices
un univers diégétique qui outrepasse de toute part le peu de
réel qui lui est donné à voir et à entendre, de même l’interlocuteur
ou l’auditeur est-il amené à chaque instant à expliciter selon
ses propres modèles les propos qui lui sont adressés. La pensée,
soumise au défilé radical de l’interlocuteur propose une grille
de lecture, simule une interactivité modèle où la participation
de l’interlocuteur n’est pas de pure passivité ou de pure interprétation
logique mais de participation coénonciative. Si le sens sémiotique
d’un propos est soumis à évaluation ou à décryptage, le projet
sémantique est soumis lui à une acceptation ou à un refus[23].
2.2. Du discours au récit
Le passage du discours au récit organise la transition d’un univers sémantique
ouvert à un univers sémiotique clos. Chacun des signes
constitutifs de l’énoncé métamorphose sa charge sémantique en
charge sémiotique lors de l’achèvement du discours, au moment
de sa clôture.
La chaîne verbale constitutive du discours est une concaténation de segments
qui se caractérisent 1) par le locuteur qu'ils manifestent,
2) par l'information qu'ils donnent, 3) par l'intention qu'ils
véhiculent.
La chaîne verbale discursive est discontinue du point de vue du sujet, en ce
sens qu'elle ne peut se développer que si chacun des interlocuteurs
accepte l'interprétation que l'autre donne de ses propos. Autrement
dit, l'isotopie sémantique de l'échange n'est concevable que
du point de vue abstrait d'un tiers virtuel auquel chacun des
interlocuteurs accepte de s'identifier. Ce lieu du tiers est
le lieu même de la narration, ou encore de la mémoire, de l'histoire.
C'est l'univers où la discontinuité intersubjective est réduite
dans un processus discursif de deuxième degré qui lie le narrateur
de l'histoire à son "public".
Le processus de fabrication d'une cohérence sémantique, ou encore de réduction
de l'intersubjectivité, est totalement assimilable au processus
de ponctuation du propos. Les règles qui organisent le "tour
de parole" sont les règles mêmes qui président à la construction
de tout récit. Le changement de locuteur est un processus complexe
qui ne peut réussir que si les acteurs s'accordent sur le sens
implicite de ce qui s'échange ou de ce qui se construit peu
à peu. Ils partagent donc un même point de vue sur le sens de
ce qui se joue. Ce point de vue est le point de vue du narrateur.
Si le récit
linéarise l’univers multidimensionnel du discours, ce n’est
pas sans garder la trace des choix implicites à chaque nœud
de ponctuation. La continuité de l’intrigue manifeste la coercition
des subjectivités dans une histoire commune, mais elle laisse
au lecteur le soin d’apprécier la configuration des trajets
inaboutis[24].
Le récit impose le choix du manifeste mais elle laisse à l’imagination
du lecteur le soin d’inventer le place du virtuel ou de l’implicite[25].
Le
récit surimprime à la logique de l’événement la logique de la
narration ou logique de la mise en scène. Il surimprime donc
à l’intrigue propre à l’histoire racontée une intrigue qui lie
le narrateur à son lecteur. La mise en scène est un projet sur
l’autre. Mettre en scène, c’est proposer à l’autre une interprétation
du réel, c’est transformer le réel en événement. Le sens de
tout échange mêle un contenu manifeste à un désir latent et
le lieu proprement créatif de tout échange se situe dans la
performance — la mise en scène — où se retrouvent l'un et l'autre,
l’énonciateur et son public.
La tension narrative, qui entretient l'intérêt du lecteur, est de même nature
que la tension discursive qui entretient ou pérennise l'échange
verbal. Cette tension est productrice de sens. Le dispositif
énonciatif est le lieu et le moment où le désir d'échange tend
à se verbaliser dans l'assentiment répété des "interlocuteurs".
2.3. Le verbe
et l’image
A
la source de tout langage il y a le moment d’alternance ou de
ponctuation qui fonde simultanément le sujet dans sa double
fonction intersubjective (Je/Tu) et l’objet dans sa position
de tiers (Il), figure investie de la charge sémantique.
Ce
moment, aisément identifiable dans l’échange verbal, est tout
aussi manifeste dans l’échange visuel. Le sujet donne à voir
comme il donne à entendre. Et l’image est une forme d’écriture
qui pérennise ou fige le flux visuel comme l’écriture verbale
pérennise le flux sonore. L’image est la trace que laisse le
regard sur l’objet (de même que l’écriture est la trace que
laisse la parole dans l’espace). L’image est la mémoire du regard.
Le
cadre est une frontière virtuelle, immatérielle, qui sépare,
par la volonté du sujet, — metteur en scène — un réel qui devient
obscur (ou transparent, voire insignifiant) d’un imaginaire
chargé de sens. Le sens est une valeur ajoutée au réel, qui
le transforme en image.
Le
dessin du cadre est le geste inaugural de toute mise en scène.
Il établit la frontière entre l’histoire et le récit. Le cadre
fonde l’image en instituant le sujet comme lieu de passage entre
l’un et l’autre, l’ici et l’ailleurs, l’avant et l’après. De
même que le silence donne une forme au cri en lui permettant
de se profiler sur le moment de sa propre émergence.
Mais
cette séparation qu’institue le cadre dissocie radicalement
les règles qui s’appliquent à l’univers imaginaire de celles
qui s’appliquent à l’univers réel. L’effet de sens naît de la
mise en relation du champ (manifeste) et du hors champ (implicite),
du cadre et du hors cadre (J.-P. Desgoutte, 2000, Prolégomènes).
On
voit donc que le premier acte du metteur en scène est un acte
de géomètre. Il sépare l’espace de la scène de l’espace du public,
puis à l’intérieur même de l’espace scénique, le plateau de
la coulisse. Le deuxième acte est corollaire du premier, il
consiste à attribuer au spectacle une durée et donc à en définir
le début et la fin. Toute représentation se fonde donc sur une
fragmentation du temps et de l’espace.
La
mise en scène découpe le temps et l’espace. Elle trace un cercle
magique, dont les limites sont souvent immatérielles, constituant
un espace de jeu régi par des règles propres. Tout franchissement
de la ligne implique une métamorphose. Cet espace magique n’est
habité et habitable que par la volonté du metteur en scène et
par aucune autre raison objective. L’espace du spectacle est
l’espace qui naît d’une intention sur l’autre.
Le
cadre est un projet sur l’autre qui se dépose ou se cristallise
sous la forme d’une image. Regarder, c’est constituer l’autre
en image, c’est réifier l’autre en le sortant du temps et de
l’espace communs. L’image est un fragment de réel chargé d’une
temporalité propre. La temporalité de l’image est une temporalité
subjective. Elle procède de l’intention du sujet qui définit
le cadre et lui reste soumise. L’image procède donc du regard.
Le regard se caractérise à la fois par un point de vue — le
point de vue du sujet — et par un mouvement ou une intention,
dotés d’une intensité ou encore d’une durée.
Le
regard charge l’image d’une intention. Le dialogue est échange
de propos mais tout aussi bien échange de regards et de points
de vue. La ponctuation des regards accompagne la ponctuation
des propos. La proposition verbale (l’énoncé, la phrase — que
Benveniste décrit comme étant l’unité de la linguistique de
l’énonciation) trouve ainsi son parallèle dans le regard, défini
comme l’unité de ponctuation de l’échange visuel (J.-P. Desgoutte,
1998, pp. 15-18 et infra p. 54)
Il faut s’attarder
un peu sur cette double définition. Si la proposition est l’unité
de l’analyse du discours, c’est en ce sens qu’elle porte une
intention sur l’autre. Cette intention, cet intenté[26],
est à l’origine même du sens dès lors qu’il est perçu comme
tel par l’interlocuteur. C’est parce que le message porte une
intention qu’il est reconnu comme signe par l’autre. De même,
le regard peut-il être défini comme la manifestation de l’intention
du sujet dans l’image qu’il livre, de soi ou de l’autre. Le
fondement même de toute symbolique s’inscrit dans l’écart entre
la forme du message et l’intention qu’il porte.
A ce point
de l’analyse on peut donner une définition très générale des
processus d’échange symbolique. La valeur symbolique d’un objet,
son sens, procède de la reconnaissance par l’un de l’intention
de l’autre et vice versa. Cette reconnaissance se manifeste
par le silence ou l’assentiment qui a valeur d’une répétition
implicite. C’est donc le trajet de l’objet, l’aller-retour,
qui prend en charge sa valeur ajoutée. Cette valeur se manifeste
du point de vue du tiers sous la forme d’un nouvel objet, un
nouveau signe lui-même soumis à interprétation.[27]
Si le processus
symbolique est inhérent à tout échange verbal, il est également
à la source de toute représentation, condition sine qua non
de l’intelligence des choses, des événements, des êtres. Le
discours verbal est le modèle de tout événement. Autrement dit,
l’accès au sens des choses et au commerce des semblables, nécessairement
médiatisée par le langage, épouse la forme canonique du discours.
L’homme interprète
le monde comme un signe. Le monde n’a de sens que s’il est chargé
d’une intention ou d’un projet. Toute interprétation nécessite
une représentation qui est elle-même source de mémoire. C’est
pourquoi l’étude des supports de représentation (i. e. des écritures)
est le seul accès possible à l’intelligence du réel. Le métalangage,
dans sa vocation à ordonner le regard et à anticiper l’événement,
est à la fois objet et outil de savoir.[28]
2.4. Le récit
audiovisuel
Le
récit audiovisuel se propose comme la reproduction d’un événement,
réel ou imaginaire, sur le mode discursif. Autrement
dit, il propose une représentation du contexte visuel de l’événement
sur le mode d’une concaténation de regards et de points de vue.
Ces segments visuels (ces plans visuels) simulent le regard
des acteurs de l’événement ou le point de vue énonciatif du
ou des narrateurs. Le récit audiovisuel ajoute à la rhétorique
du discours verbal une rhétorique du discours visuel. Il structure
l’image sur le mode du verbe.
Le récit audiovisuel
est constitué d’une double chaîne de segments signifiants, analogiques,
visuels et sonores, qui sont chargés à la fois d’une signification
référentielle (ou sémiotique), d’une signification énonciative
(liée aux procédures de découpage et de montage) et d’une signification
« contrastive » (ou énonciative de second degré) liée
aux effets d’interaction entre les deux supports signifiants.
Les rapports entre le son et l’image vont de l’illustration
simple à la contradiction radicale, en passant par toutes les
nuances et modalités intermédiaires. La co-occurence des deux
chaînes produit un sens dérivé qui se surajoute à chacune des
significations partielles[29].
Les processus
de représentation audiovisuelle mêlent symbolique du verbe et
symbolique de l’image en un jeu d’interaction complexe où ce
qu’on donne à voir et à entendre livre simultanément une image
de l’événement et un regard sur l’événement.[30]
Chaque
plan porte en plus de sa signification référentielle — de son
contenu — une signification énonciative ou pragmatique qui recèle
(ou manifeste) une intention ou un dessein, interprétable par
le spectateur. Cette intention se niche dans les marques énonciatives
morphologiques (point de vue, valeur de plan, angle de narration,
etc.) ou syntaxiques propres au découpage et au montage. En
direct ou en différé, le découpage et le montage sont des simulations
fines des processus de ponctuation intersubjectifs qui ont pour
objet de transformer le discours en récit ou encore de rendre
explicites les éléments pragmatiques propres à l’événement représenté
(J.-P. Desgoutte, 1999, pp. 25-29).
La coupe et la raccord qui interviennent dans la phase de préproduction (découpage
technique) et dans la phase de postproduction (montage) du produit
audiovisuel, appartiennent spécifiquement et strictement au
processus énonciatif. La logique du découpage et du montage
simulent, anticipent et encadrent le travail d’interprétation
« coénonciatif » du spectateur.
Le message audiovisuel,
contrairement au message verbal, dissocie radicalement les éléments
référentiels — ou topiques — des éléments énonciatifs — ou utopiques.
La rupture de continuité du signifiant analogique (i.e. la segmentation
en plans) y manifeste, en particulier, de façon évidente l’intervention
du narrateur dans l’exposé de l’événement de référence. C’est
ainsi que s’est établi le concept de diégèse dont la fortune
s’est élargie au champ global de la narratologie : l’univers
énonciatif, utopique, possède une logique propre, indépendante
de la logique diégétique, topique ou référentielle (J.-P.
Desgoutte, 1997, pp. 58-79).
3.
La naissance d’une écriture
3.1.
Les catégories logiques audiovisuelles
Le développement — empirique — des techniques d’énonciation
audiovisuelle offre depuis un siècle aux linguistes, logiciens
et autres amateurs de métalangages l’occasion d’observer, in
vivo, la naissance d’une écriture.
La spécificité du récit audiovisuel tient à la nature
analogique du signifiant. L'image renvoie d'abord à un référent
qu'elle redouble, non sans lui faire subir une mise en forme,
alors que le signifiant verbal, le mot, fait signe par la médiation
d’un système symbolique « arbitraire » — grammaire
et lexique — qu'il actualise dans le réel.
L'analyse linguistique, dans l’héritage saussurien,
articule traditionnellement un univers sensible, ou instance
du signifiant, à un univers conceptuel, ou instance du signifié.
L'analyse filmique quant à elle fait correspondre un univers
de l’énonciation à un univers de la référence. L'opposition
fondatrice ne concerne pas un signifiant concret et un signifié
conceptuel mais un signifiant actuel et un référent virtuel
ou latent, le signifiant appartenant à l'énonciation alors que
le référent appartient à la diégèse.
Les catégories logiques, issues des langues naturelles,
n'ont pas d'équivalents stricts dans l’écriture audiovisuelle.
Mais on a vu qu’une part des procédures énonciatives (les personnes
et les points de vue, en particulier) se distribuent de façon
symétrique sur le mode verbal et visuel.
Les catégories logiques
de l'image s'ordonnent autour du plan, du champ, contrechamp,
hors champ, cadre, contrecadre, du point de vue, de l'instance,
de l'angle, de la valeur, de la fonction, etc. et proposent
dès à présent leur appareil formel comme support d’intelligence
et de modélisation du référent (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 115-129).
On peut imaginer que le développement actuel du support numérique
va accélérer le processus d’émergence de nouvelles formes de
catégories logiques, métalinguistiques, qui viendront prendre
place à côté des modes d’analyse hérités du langage verbal[31].
3.2. La
fonction de mémoire
« Le
privilège de la langue est de comporter à la fois la signifiance
des signes et la signifiance de l’énonciation. De là provient
son pouvoir majeur, celui de créer un deuxième niveau d’énonciation,
où il devient possible de tenir des propos signifiants sur
la signifiance. C’est dans cette faculté métalinguistique
que nous trouvons l’origine de la relation d’interprétance
par laquelle la langue englobe les autres systèmes. »
Emile Benveniste (1974 p. 65)
La fonction de mémoire vivante de la société, assumée aujourd’hui par les médias
audiovisuels, est largement comparable à celle assumée autrefois
par les contes, mémoires, mythes, chroniques et autres récits.
Le cinéma, et les médias qui en procèdent, proposent — depuis
un siècle — une nouveau support à la représentation et se font
ainsi concurrents de la tradition du texte, lui-même héritier
de la tradition orale.
Mais la logique de la mise en scène (ou de l’énonciation) audiovisuelle se propose
non seulement comme une technique de représentation du monde
mais encore comme une méthode d’analyse, voire un modèle de
comportement social.
En effet l’énonciation filmique, comme toute écriture, implique, par-delà la
représentation qu’elle en donne, une analyse de l’objet de référence
et fait fonction de métalangage par rapport aux comportements
dont elle rend compte. La représentation d’un comportement,
médiatisée par le verbe ou par l’image, se propose à la fois
comme une imitation, une interprétation et un jugement.
C’est
pourquoi, par la force des choses, toute représentation devient
objet d’étude non seulement pour ce qu’elle livre de vérité
sur le référent mais encore pour ce qu’elle révèle du projet
énonciatif qui la constitue.
Il faut interroger
l’image non seulement pour ce qu’elle laisse transparaître du
référent social mais aussi et surtout pour les procédures énonciatives
qu’elle met en œuvre. L’énonciation filmique, au même titre
que le roman ou l’histoire, marque l’irruption des désirs contemporains
dans l’image que la société se donne d’elle-même.
3.3.
L’effet « miroir »
La question se pose dès lors de savoir quel est le statut des documents audiovisuels
par rapport aux analyses textuels du réel. Les reportage et
analyse sociologique, ethnologique, anthropologique sont-ils
deux temps du regard que portent les sociétés sur elles-mêmes
ou sont-ils deux modes concurrents de régulation et de connaissance ?
Les idées même de connaissance et de vérité ne sont-elles pas en train d’évoluer
de façon radicale du fait que le support audiovisuel ne produit
pas de vérité que l’on peut confronter à l’expérience mais des
modèles à critiquer ou à imiter ?
En tous cas
on a besoin aujourd’hui d’une sorte de philologie du document
audiovisuel, comparable à ce qu’a pu être la réflexion sur le
texte, herméneutique ou exégétique. Marc Ferro en a été le précurseur
dans son patient travail d’analyse des actualités, et autres
documents d’archives. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat ont
à leur façon poursuivi le travail dans leur longue enquête sur
les Evangiles[32].
Ce qui donne du prix à une représentation, par-delà sa valeur
de vérité, c’est la fécondité de ses lectures potentielles[33].
Montrer ce qui est, c’est préfigurer ce qui doit advenir, non pas seulement
selon le schéma naïf du mimétisme, ni non plus selon les vertus
faussement naïves de la dénonciation, mais parce que la mémoire
collective, telle qu’elle se dépose dans la langue et dans la
culture, est le seul fonds indubitable de toute création.
On peut attribuer aux médias audiovisuels une fonction nouvelle, celle de régulateur
de l’opinion collective et du comportement des groupes sociaux
par mimétisme. Cette fonction se situe entre l’édification
morale (telle qu’elle a pu être longtemps prise en charge par
les rituels religieux, voire les divers modes d’enseignement),
l’éducation politique (où l’on voit bien aujourd’hui que les
médias disputent aux élus la légitimité de la représentation
populaire) et l’analyse du jeu social qui semble se substituer
à l’histoire et à la littérature. Elle procède du caractère
analogique de l’image qui lui permet de reproduire les objets
et les comportements de telle sorte que le film y gagne quelque
légitimité à se substituer à l’objet d’étude.
L’image reflet
n’est-elle pas également un modèle ? Le processus même
de représentation est à la source d’une métamorphose de l’objet
représenté. Il n’y a pas de différence de nature entre l’image
que la société donne d’elle-même à travers les médias de masse
et l’interrogation que la recherche porte sur les mythes audiovisuels
contemporains[34].
Les lois du comportement, individuel et social, ne procèdent pas de quelque
équation première avérée mais se métamorphosent à l'épreuve
du sens, tel qu'il procède des médiations imaginaires et symboliques.
Le spectacle que les individus et les sociétés se donnent d’eux-mêmes,
le récit qu’ils se proposent de leur destin, est à la source
même de leur devenir. C’est ainsi que la recherche en sciences
humaines, et singulièrement celle qui propose des mythes unificateurs,
n’est pas libre d’une interrogation sur soi, ni d’un projet
sur l’autre.
C’est pourquoi
nous avons défendu pendant plusieurs années l’idée qu’il y avait
une place pour le cinéma dans la recherche en sciences humaines,
non seulement en tant qu’outil d’analyse mais aussi en tant
qu’outil d’intervention[35].
« Le
film est un objet qui se construit à la fois comme un discours
et comme un spectacle. Il se propose aussi bien à l’identification
qu'à la réflexion et peut donc traverser sans difficultés
les barrières institutionnelles. Spectacle, il est immédiatement
perceptible par-delà les codes micro-sociaux; discours, il
contraint à la réflexion et à la critique.
Bien sûr
de tels objectifs ne peuvent être atteints que si l'objet
produit réussit la synthèse des deux caractères et en ce domaine
il n'existe pas de loi et peu de tradition. Le cinéma, la
télévision, le journalisme ont des traditions spécifiques
qui doivent être confrontées aux traditions de la spéculation
intellectuelle ou de l'enquête de terrain. L'enjeu d'une telle
recherche est de renforcer, d'affiner, voire d'inventer de
nouveaux circuits de communication sociale.
Si les
institutions publiques ou autres interrogent volontiers les
"sociologues", elles le font jusqu'à présent un
peu comme les Grecs interrogeaient la Pythie ; la réponse
qu'elles en obtiennent étant à la fois obscure et confidentielle,
elles ne se sentent ni liées, ni contraintes à aucune assimilation
réelle. Constitué en discours et lieu obligé d'une réception
publique et collective, l'audiovisuel s'impose au jugement
et à la contradiction. Il engage le spectateur à une prise
de responsabilité qui transforme peu à peu le message qu'il
véhicule.
C'est en
ce sens que le chercheur est largement dépossédé de son rôle
traditionnel d'analyste et d'interprète. Il ne soumet à vrai
dire que l'ébauche d'un discours et la moitié d'un spectacle
Laissant aux autres le soin de poursuivre la recherche engagée.
Si King-Kong
et Metropolis apparaissent aujourd'hui comme les plus
précieux des documents d'analyse anthropologique, c'est bien
parce qu'ils ont joué, implicitement, à l’époque de leur parution
le rôle de révélateur d’une mythologie latente, parce qu'ils
ont été la mémoire immédiate d'une époque, le lieu d'une réflexion
spontanée et instantanée d'une culture sur elle-même. »[36]
3.4. La formation
de l’opinion
L’opinion individuelle ni le choix collectif ne manifestent de qualités intrinsèques
propres aux individus ou aux groupes sociaux. Ils procèdent
par accumulation d’images, par élaboration de stéréotypes et
proposent une image moyenne ou générique de la société.
Un des rôles des médias est de proposer un grand nombre de copies à la reconnaissance
du spectateur qui fait sienne l’une ou l’autre image, à laquelle
il confère une valeur de signification supérieure aux autres.
Mais cette identification ne saurait être de pure ressemblance.
L’opinion s’inscrit dans un paradigme, dans une mémoire, un
projet qui se négocient entre l’éditeur de l’image et son public.
Ce processus
n’est sans doute pas foncièrement différent de celui que nous
avons décrit précédemment comme cristallisation du sens verbal.
L’identification à une image (ou son rejet) procède d’une tension
sémiotique qui en favorise la mémorisation (ce que les publicistes
utilisent sciemment).
Le pathos est une source infinie de réserve sémantique qui transforme l’objet
en modèle. Mais le lieu de cette transformation est également
le processus énonciatif. Les procédures de mise en scène sont
des procédures de création du sens, qu’il s’agisse de mise en
scène du réel ou de mise en scène de la représentation du réel.
Discours politiques et publicitaires se nourrissent de cette recherche empirique,
tâtonnante dont la valeur ne tient pas à la restitution d’une
opinion majoritaire mais à l’anticipation d’une identification
à une image où chacun se reconnaît. L’opinion n’est pas le fruit
d’un processus de maturation personnelle mais l’expression d’un
choix parmi les images multiples que renvoient les médias. Elle
procède d’un jeu d’allers-retours entre le référent et son image
dont se dégage peu à peu une forme dynamique. L’opinion, à l’instar
du langage, se cristallise puis se dessèche dans un jeu de reflets
en miroir.
C’est ainsi que les
processus de représentation sont toujours performatifs, ils
ont une fonction de mobilisation de l’opinion, tout en procédant
eux-mêmes d’une tension. C’est pourquoi il est plus intéressant
de s’attacher à identifier l’évolution des procédures de représentation
que de s’interroger sur leur valeur de vérité. Comprendre l’évolution
des dispositifs médiatiques c’est comprendre la surdétermination
qu’ils imposent à l’évolution des comportements. L’analyste
n’a pas d’autre accès au réel que la représentation, et l’efficacité
d’une représentation ne se juge que par l’accord qu’elle suscite[37].
4. Le moteur
de l’événement
L’analyse
de la représentation de l’événement tend à mettre à jour non
pas la structure de l’événement, mais ce qu’on pourrait appeler,
en empruntant le concept à la navigation sur les réseaux numériques,
le moteur de l’événement. Cette image du moteur restitue la
dimension temporelle, dynamique et contingente de l’événement
qu’efface en revanche la notion spatiale et statique de structure.
L’événement
possède un moteur qui peut engendrer des parcours innombrables
à partir d’un nombre limité de choix, à l’intérieur donc d’un
univers spatio-temporel clos, dont on ne peut cependant donner
une représentation exhaustive.
A
vrai dire tout travail sur l’événement doit se faire en trois
temps : un temps de représentation qui constitue à proprement
parler l’événement dans sa spécificité, un temps d’analyse de
la représentation qui doit rendre explicites les choix inhérents
à la représentation de l’événement en ce qu’ils conditionnent
son interprétation, un temps de simulation dynamique qui réactive
le moteur à partir de données nouvelles.
L’état actuel
de notre recherche nous conduit à nous interroger sur ce qu’on
pourrait appeler les procédures de sémiotisation de l’image.
Il s’agit, dans le fond, de voir pourquoi et comment une image
spécifique peut se transformer en image générique
et plus généralement comment une métaphore se transforme
en symbole[38].
Cette
recherche devrait contribuer, en particulier, à l’intelligence
et à la maîtrise des procédures médiatiques de
résumé de l’information et des procédures documentaires de traitement
automatique des archives audiovisuelles.
Jean-Paul
Desgoutte.
Mémoire d'Habilitation
à la Direction de Recherche,
Saint-Denis, Université de Paris 8, Décembre 2002.
Notes
[1] Pour reprendre à Christian
Metz (in Communications 29) une idée qu’il avait lui-même
empruntée à Emile Benveniste (1974, p. 51).
[2] Bachimont (Bruno),
« Intelligence artificielle et écriture dynamique :
de la raison graphique à la raison computationnelle »,
in Fabbri P. et Petitot J., éditeurs (2000, p. 302) Au nom
du sens, colloque de Cerisy autour de l’œuvre d’Umberto
Eco, Paris, Grasset.
[3]« […] Toute genèse
de connaissance est une genèse technique ; la genèse s’effectue
sur la rencontre entre la virtualité offerte par le support
technique et une action qui l’actualise ; tout support
technique est un support pour l’action. » B. Bachimont,
(Ibidem, 2000 p. 309)
[4] Ce qu’Emile Benveniste
formule ainsi : « Quand on dit que tel élément de
la langue, court ou étendu, a un sens, on entend par là une
propriété que cet élément possède en tant que signifiant, de
constituer une unité distinctive, oppositive, délimitée par
d’autres unités, et identifiable pour les locuteurs natifs,
de qui cette langue est la langue. Ce « sens »
est implicite, inhérent au système linguistique et à ses
parties. » E. Benveniste (1974 p. 222).
[5]
Emile Benveniste soutiendra que, dans la pensée
même de Saussure, ce n’est pas le rapport du signifiant au signifié
qui est arbitraire mais le rapport du signe à son référent.
E. Benveniste (1966 p. 49 et sq.).
[6] Il y a un paradoxe
à se proposer de produire une théorie du sens car on pourrait
bien définir le sens comme l’au-delà de la forme. Or, il ne
peut être de théorie que formelle. Toute théorie du contenu
est une morale ou une idéologie.
[7] Le comportement qui
crée du sens n’est-il pas nécessairement imprévisible ?
[8] La mode en est sans
doute l’exemple le plus pur (Voir à ce propos : La moda,
in revue De signis, n°1. Gedisa, Barcelone, septembre
2001).
[9] « […] La logique
traite de la référence générale des symboles à leurs objets.
De ce point de vue elle fait partie d’un trivium de sciences
concevables. La première traiterait des conditions formelles
pour que les symboles signifient, c’est-à-dire de la référence
générale des symboles à leurs fondements ou caractères imputés,
et que l’on pourrait appeler la grammaire formelle ; la
deuxième, la logique qui traiterait des conditions formelles
de la vérité des symboles ; et la troisième qui traiterait
des conditions formelles de la force des symboles, c’est-à-dire
de leur pouvoir de parler à l’esprit, à savoir de leur référence
en général aux interprétants, que l’on pourrait appeler la rhétorique
formelle. » Ch.
S. Peirce (1987 p. 31)
[10] « La conception
de l’être se présente lors de la formation d’une proposition.
Une proposition comporte toujours, outre un terme qui exprime
la substance, un autre terme qui exprime la qualité de cette
substance ; la fonction de la conception de l’être est
d’unir la qualité à la substance. La qualité, donc, constitue
dans son acception la plus large la première conception de l’ordre
que nous avons établi dans le passage de l’être à la substance. »
Charles Sanders Peirce (1987 p. 25)
[11] « C’est en
opposition ou en harmonie qu’une chose est référée à un corrélat,
si l’on peut attribuer à ce terme un sens plus large que celui
qu’on lui donne habituellement. L’occasion de l’introduction
de la conception de référence à un fondement est la référence
à un corrélat, et cette dernière constitue donc la conception
qui vient ensuite dans l’ordre que nous avons établi. »
Ibidem, p. 26.
[12] Peirce s’oppose
à l’idée cartésienne que le sujet se niche en-deçà d’un pensée,
elle-même source du langage. En ce sens il préfigure le loquitur
ergo sum — ça parle donc je suis — que pourrait
revendiquer la psychanalyse lacanienne, dans l’héritage freudien.
« Si nous cherchons la lumière des faits externes, les
seuls cas de pensée que nous pouvons trouver sont des cas de
pensée dans les signes. En clair, aucune autre pensée ne peut
être prouvée par des faits externes. Mais nous avons vu que
c’est seulement par les faits externes que l’on peut connaître
la pensée. La seule pensée, donc, qui puisse être connue, est
la pensée dans les signes. Mais la pensée qui ne peut être connue
n’existe pas. Toute pensée donc doit nécessairement être dans
les signes. […]
De la proposition
selon laquelle toute pensée est un signe, il s’ensuit que toute
pensée doit s’adresser elle-même à une autre pensée et doit
déterminer une autre pensée, puisque telle est l’essence du
signe. cela finalement n’est qu’une autre forme de l’axiome
bien connu selon lequel dans l’intuition, c’est-à-dire
dans le présent immédiat, il n’y a pas de pensée, ou selon lequel
tout ce sur quoi on réfléchit a un passé. Hinc loquor inde
est. Le fait que depuis qu’il y a eu une pensée quelconque
il doit y avoir eu une autre pensée a son analogue dans le fait
que depuis qu’il y a eu temps passé il doit y avoir eu une série
infinie de temps. Dire donc que la pensée ne peut se produire
en un instant mais requiert un certain temps, n’est qu’une autre
façon de dire que toute pensée doit être interprétée dans une
autre, ou que toute pensée est dans les signes » Ibidem,
p. 60.
[13] « Il convient
de prendre ici le terme de représentation dans une acception
très large que quelques exemples éclairciront mieux qu’une définition.
Ainsi un mot représente un objet pour la conception qui se trouve
dans l’esprit de l’auditeur ; un portrait représente la
personne dont c’est le portrait pour la conception de la reconnaissance,
une girouette représente la direction du vent pour la conception
de celui qui sait l’interpréter et un avocat représente son
client pour le juge et pour les jurés sur lesquels il exerce
une influence. » Op. cit. p. 27.
[14] L’effet de sens
consécutif à la séparation est constitutif du sujet — qui s’identifie
à l’acte énonciatif. L’énonciation première sépare l’Innenwelt
de l’Umwelt, puis le présent de l’absent, l’ici de l’ailleurs,
qui va se dissocier à nouveau en ailleurs spatial et ailleurs
temporel. L’autre comme double et le tiers comme anticipation
de soi, peuvent prendre place eux aussi dans ce jeu de ponctuation
qui donne sens peu à peu à l’univers — et singulièrement à l’univers
de l’enfant qui accède au langage.
[15] Voir également J.-P.
Desgoutte, (1997 pp. 17-22) et François Baudry (1998 pp. 87-95).
[16] « Pour mieux comprendre la nature
du changement qui a lieu quand du mot nous passons à la phrase,
il faut voir comment sont articulées les unités selon leurs
niveaux et expliciter plusieurs conséquences importantes des
rapports qu’elles entretiennent. La transition d’un niveau au
suivant met en jeu des propriétés singulières et inaperçues.
Du fait que les entités linguistiques sont discrètes, elles
admettent deux espèces de relation entre éléments de même niveau
ou entre éléments de niveaux différents. Ces relations doivent
être bien distinguées. Entre les éléments de même niveau, les
relations sont distributionnelles; entre éléments de
niveau différent, elles sont intégratives. […]
Quelle est finalement la fonction assignable à cette distinction
entre constituant et intégrant? C’est une fonction d’importance
fondamentale. Nous pensons trouver ici le principe rationnel
qui gouverne, dans les unités des différents niveaux, la relation
de la FORME et du SENS.
Voici que surgit le problème qui hante toute la linguistique
moderne, le rapport forme: sens que maints linguistes voudraient
réduire à la seule notion de la forme, mais sans parvenir à
se délivrer de son corrélat, le sens. Que n’a-t-on tenté pour
éviter, ignorer, ou expulser le sens? On aura beau faire : cette
tête de Méduse est toujours là, au centre de la langue fascinant
ceux qui la contemplent. […]
Nous pouvons donc formuler les définitions suivantes : la forme
d’une unité linguistique se définit comme sa capacité de
se dissocier en constituants de niveau inférieur. Le sens
d’une unité linguistique se définit comme sa capacité d’intégrer
une unité de niveau supérieur.
Forme et sens apparaissent ainsi comme des propriétés conjointes,
données nécessairement et simultanément, inséparables dans
le fonctionnement de la langue. Leurs rapports mutuels se dévoilent
dans la structure des niveaux linguistiques, parcourus par les
opérations descendantes et ascendantes de l’analyse, et grâce
à la nature articulée du langage. » Emile Benveniste (1966
pp. 124-127)
[17] J.-P. Desgoutte
(1998 pp. 5-8)
[18] Le sens du propos
se développe selon deux axes : un axe constatif, hétéroréférentiel,
et un axe pragmatique — ou performatif — autoréférentiel. Le
discours possède donc une logique interne et une logique externe.
La logique interne, énonciative, manifeste l’argumentation propre
au locuteur (son style). La logique externe s’identifie au savoir
« constitué ». Le processus énonciatif est un processus
ouvert. S’il y a sans cesse création de sens, c’est que toute
formulation propose un nouvel espace au langage.
[19] Les instances
référentielle et énonciative ne peuvent être totalement confondues,
ni totalement disjointes. Une confusion supposerait l’effacement
des statuts propres au narrateur et au spectateur. Une disjonction
totale impliquerait que l’événement référentiel puisse être
enregistré et reproduit hors de toute contrainte énonciative
(l’histoire selon Benveniste, cf. J.-P. Desgoutte, pp.
27-33).
[20]
On peut s’inscrire dans l’histoire de l’autre en position de
TU ou en position de tiers. En ce cas on ne cherche pas à compléter
l’image qu’on perçoit de l’autre, mais seulement à la retourner
vers son émetteur afin de lui faciliter son élaboration. Il
s’agit de la position d’écoute analytique qui peut être aussi
celle du journaliste qui conduit une interview. (Jean-Paul Desgoutte,
1995, pp. 26-27)
[21]
L’ensemble des figures de rencontre est le lieu même où se fonde
et se développe le langage comme mémoire du groupe et comme
échafaudage virtuel, anticipation, des rencontres à venir. Le
sujet à proprement parler n’est rien d’autre que la somme des
énoncés partagés. Il se construit simultanément dans l’assimilation
au dessein collectif et dans l’élaboration d’un motif personnel
qui, à la façon d’un conte ou d’un mythe, peut être représenté,
transmis et échangé, dans une infinie variété.
La question du sens est liée à la question du sujet. Les mots
ont un sens et les sujets ont une identité, aussi longtemps
qu’ils peuvent se représenter et constituer par là même un paradigme
de leurs occurrences. Le sens d’un mot peut être défini comme
la somme de ses occurences, de même que l’identité d’un sujet
peut être définie comme la somme de ses « manifestations »
ou de ses « propositions ».
L’énoncé est la mémoire du dialogue. Il est également le lieu
intermédiaire où l’un et l’autre peuvent se rejoindre sans risquer
de s’effacer. Le langage est un lieu de rencontre où l’on peut
découper à l’infini la nuance étroite qui sépare le plaisir
de la crainte, la joie de la peur, la jouissance de l’angoisse.
Sa métamorphose continuelle, son expansion permanente tiennent
au fait qu’il se régénère sans cesse dans l’attrait qui fonde
toute communication.
Le langage métamorphose le désir et la crainte en figures chorégraphiques
de transition. Chaque mot est un pas vers l’autre et le parcours
devient peu à peu plus important que le but à atteindre. La
figure du parcours vers l’autre épuise le désir et la crainte.
La danse ou le jeu sont des formes archétypales de cette figure
de sens. Les danseurs inventent, simulent ou reproduisent une
figure d’approche et d’évitement, de fusion et de rupture où
l’un et l’autre cherchent à donner une mémoire commune à leurs
mouvements conjoints. La fusion des mouvements complémentaires
ou antagonistes, transforme deux forces autonomes en une chorégraphie
commune, qui s’inscrit à la fois dans le temps et dans l’espace.
Cette chorégraphie se caractérise comme une concaténation de
figures élémentaires — ou motifs — qui s’enchaînent et s’organisent
selon une forme dès lors reproductible (J.-P. Desgoutte, 1998,
pp. 5-8 et « Figures sémantiques », infra)
[22] Ce qui pourrait
être une définition de la palabre africaine.
[23] On peut comprendre
la proposition « je t’aime » tout en ignorant son
implication sémantique (qui en chaque contexte est évidemment
différente).
[24] L’interrogation
sur les structures narratives — les figures du récit ou du mythe
— est également révélatrice du fonctionnement même du sujet.
Ruptures, ellipses, redondances, silences, ratures, ponctuent
la vie du sujet comme le cours de l’histoire. La fin d’un chapitre
est le risque d’une page blanche qui s’éternise. Elle inaugure
un vide où se précipite tout ce qui du passé est inachevé, tout
ce qui du désir est inassouvi.
La rupture, la frontière, le vide sont des lieux privilégiés
pour observer l’émergence du sens, conçu comme la métamorphose
du mouvement en figure, la projection du temps sur l’espace.
Le temps est virtuellement infini entre ce qui s’achève et
ce qui (re)commence. Parler permet d’introduire un espace dans
le vide temporel. Ecrire, c’est écarter, de toute force, ce
qui attache le commencement à la fin. On n’écrit pas de façon
linéaire en accumulant des mots les uns derrière les autres
mais en écartant les pôles aimantés du début et de la fin, en
cherchant la faille où se niche la promesse d’éternité, non
pas après ou au-delà de l’histoire, mais dans les plis sans
fin de ce qui est déjà donné. La plus belle métaphore de la
production du sens, telle qu’elle se manifeste dans le récit,
nous vient sans doute du conte des Mille et une nuits
où la mort annoncée est le moteur même d’un récit dans fin.
On pense également à la Recherche du temps perdu qui
se niche tout entière dans l’instant d’un faux-pas.
[25] Ce que le récit
et singulièrement le récit audiovisuel a apporté au spectateur
c’est la possibilité quasi physique d’échapper à la continuité
du temps et de l’espace en se propulsant d’un personnage à l’autre,
d’un lieu à l’autre, d’un moment à un autre, Ce que le multimédia
apporte de nouveau, c’est la possibilité de recommencer la partie,
d’explorer d’autres choix, de concevoir l’univers comme un possible
infini libéré des contraintes de l’irréversibilité du temps.
[26] « […] l’expression
sémantique par excellence est la phrase. Nous disons la phrase
en général, sans même en distinguer la proposition, pour nous
en tenir à l’essentiel, la production du discours. Il ne s’agit
plus, cette fois, du signifié du signe, mais de ce qu’on peut
appeler l’intenté, de ce que le locuteur veut dire, de
l’actualisation linguistique de sa pensée. » Emile Benveniste,
(1974 p. 225)
[27] On reconnaît
le processus de semiosis décrit par Peirce. On peut ajouter
que certains objets ont la faculté d’intérioriser la signification
dont ils sont chargés. Ils portent alors un dépôt sémiotique
qui les « libère » du contexte de leur énonciation.
[28] Les écritures
traditionnelles jouent, par rapport à la parole, le rôle de
métalangage — support et obstacle à l’intelligence du verbe.
Et si la linguistique saussurienne affirme, dans le mouvement
même de son émergence, le primat de l’oral sur l’écrit, c’est
pour s’engager immédiatement dans l’élaboration de nouvelles
« écritures » propres à une « meilleure »
représentation du verbe.
[29] Ce qu’on donne
à voir peut contredire, délibérément ou non, ce qu’on donne
à entendre. (J.-P. Desgoutte, 2000, « Prolégomènes à une
pragmatique du verbe et de l’image », pp. 201-203)
[30] Comme le note
Gérard Genette (1972, pp. 206-227) le point de vue de tout narrateur
est double : il est à la fois une voix et un regard, ce
dont le récit audiovisuel rend compte mieux que tout autre en
raison du caractère analogique du son et de l’image qu’il restitue.
Cette voix et ce regard, contrairement à ce qui se produit dans
le discours, peuvent être dissociés, ce qui permet de multiplier
les foyers narratifs délégués par le narrateur premier.
[31]« La raison
computationnelle correspond à une extension de la rationalité
suscitée par l’apparition d’un nouveau type du support :
le support dynamique ou calculatoire. La matérialité calculante
comme support d’inscription correspond à un nouveau type de
virtualité du sens, de présence inactuelle du sens. L’hypothèse
que nous faisons est que , l’actualisation du sens reposant
sur son intégration dans le projet ou l’action du lecteur, la
raison computationnelle se manifestera par de nouvelles manières
d’agir ou de structurer nos pensées. » B. Bachimont,
op. cit. p. 317.
[32] Voir à ce
propos : Corpus Christi, in Le Silence et l’absence,
Com&média n°2.
[33]
Les représentations s’inscrivent dans le temps. Elles possèdent
un certain potentiel sémantique. On voit bien comment les documents
audiovisuels qu’ils s’agisse de films d’actualités, de propagande,
de reportage, de fiction même ont une valeur d’usage qui est
indépendante de leur valeur de vérité. Un film de propagande,
qui peut être truffé de contrevérités, est un objet d’analyse
irremplaçable pour l’intelligence de l’histoire.
[34] La différence,
en ce domaine, entre l'observation (et la représentation) scientifique
des processus naturels et l'observation des processus culturels
sociaux ou humains tient au fait que la nature ne semble pas
interagir (encore que…) avec l'image qu'on lui renvoie d'elle-même,
alors que l'homme, aussi bien dans sa personnalité individuelle
que dans son identité sociale, se construit et se transforme
à chaque instant selon les images qui l’environnent.
[35] Voir Métropolitain
77 et Souvenirs de banlieue, deux films produits
et réalisés par Jean-Paul Desgoutte pour le Comité de Sociologie
Economique et Politique dans le cadre de recherches contractuelles
DGRST et ATP Transports, Paris, 1977-78. Op. cit.
[36] Projet et compte-rendu
de recherche : Métropolitain 77. Op. cit.
[37] C’est pourquoi
la démocratie devrait s’appliquer à la source même de toute
représentation dont la validation ne saurait être réservée à
des groupements de clercs.
[38] Une riche
source d’analyse et d’illustration de cette question se trouve
dans l’héritage oriental de la figuration et des écritures.
Voir à ce propos : L’écriture du coréen, J.-P. Desgoutte,
éd. op. cit.
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