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Résumé
Le développement de l'
" interactivité en ligne " et de l'édition hypermédia
renouvelle l'intérêt de la recherche sur les problèmes
de frontière entre énonciation discursive et énonciation
narrative. En effet, les procédures énonciatives
de représentation de l'événement aussi
bien que celles qui visent à l'élaboration de
fictions tendent à intégrer le spectateur - ou
son représentant putatif - dans le déroulement
de l' " histoire ", qu'il s'agisse de talk-shows et de débats
télévisuels ou de multimédia ludiques,
documentaires ou de fiction. Cette présence active du
spectateur " modèle " dans le déroulement de l'intrigue
conduit l'analyste à réexaminer les statuts respectifs
de l'histoire et du récit, du drame et de la mise en
scène, du plateau et de la régie dans l'évolution
des processus de communication. Comment déterminer ce
qui du processus énonciatif procède de l'histoire
et ce qui la détermine ? Quelle part, réelle ou
virtuelle, anticipatoire ou rétroagissante, consciente
ou inconsciente, volontaire ou involontaire, le spectateur prend-il
à l'évolution du récit ? Et peut-on dès
à présent imaginer des moteurs narratifs autonomes
qui proposeraient au lecteur/spectateur de se déplacer
à sa guise dans un univers " imprévisible " ?
Le texte qui suit propose un
exposé introductif aux travaux actuels du Groupe de recherche
Intermédia de l'université de Saint-Denis. On
trouvera une analyse détaillée des études
de référence dans la publication des actes du
séminaire de 1998 . [1]
1.
L'HERITAGE SEMIOLOGIQUE
Philologie du texte et linguistique
de la parole, analyse du récit et pragmatique du discours,
sémiologie de l'image et théorie de l'argumentation
visuelle se rejoignent peu à peu dans la recherche consacrée
à la communication et aux médias. L'un des enjeux
d'une telle rencontre est la mise au jour des fonctions respectives
du texte, de la parole et de l'image dont la rencontre - enfin
consommée sur un même territoire numérique
- est célébrée par l'avènement des
nouvelles technologies. L'image prend place à côté
du texte et de la parole en bouleversant la frontière
convenue entre verbal et non verbal, qui a longtemps structuré
non seulement l'organisation des champs de la connaissance,
mais aussi et surtout les modèles mêmes du comportement
social. L'évolution de la réflexion sur le sens
n'est sans doute pas étrangère à la transformation
des dispositifs et supports de communication. Et si la langue
a pu devenir, depuis un siècle, un objet d'étude
profane, c'est sans doute parce qu'elle a perdu une part notable
de sa fonction de consécration du réel et de réceptacle
ultime de toute signification. Le développement des supports
de représentation audiovisuels a ouvert un nouveau champ
à l'expression de l'expérience et sans doute même
à la formation ou à la métamorphose du
sujet [2] . Du signe objet,
réceptacle et coffre-fort, enclos dans les limites de
son paradigme sémiotique, au signe " comme moment (toujours
en crise) du processus de sémiosis [3]
", il y a peut-être la même différence que
de la logique spatiale, atemporelle, statique, du concept à
la logique spatio-temporelle, dynamique, du plan cinématographique.
2.
LE VERBE ET L'IMAGE
On distingue classiquement, depuis
Saussure, les relations de signification paradigmatiques, atemporelles
(in absentia), qui rendent compte d'une similarité entre
les éléments concernés - et sont dites
de ce fait métaphoriques - des relations syntagmatiques,
qui rendent compte de l'organisation temporelle (in præsentia)
de l'énoncé - et sont dites, de ce fait, métonymiques.
Les relations métaphoriques sont de nature sémiotique,
elles renvoient au dépôt lexical virtuel propre
au code, alors que les relations métonymiques sont de
nature sémantique et renvoient à la parole ou
à l'énonciation. Il serait sans doute illusoire
de vouloir séparer radicalement ces deux types de relations
de signification, car la signification sémiotique - hors
contexte - n'est de toute évidence qu'un dépôt
ou une cristallisation des effets de sens énonciatifs
- sous contexte. On peut dire encore que les relations paradigmatiques
s'inscrivent dans un espace atemporel, virtuel - l'espace de
la langue - alors que les relations syntagmatiques s'inscrivent
dans la linéarité temporelle de l'énonciation.
Cette distinction recouvre globalement les deux approches appliquées,
d'une part à l'image - qui s'organise dans l'espace -,
d'autre part au verbe (et plus généralement au
son) - qui s'organise dans le temps. Le modèle de toute
signification temporelle est la voix, dont le fonctionnement
intime se fonde d'une part sur la réitération
du souffle - la respiration -, d'autre part sur l'alternance
des propos inhérente à tout échange verbal.
Le discours verbal s'organise selon un jeu complexe de résonances
- quasi musicales - qui constitue l'ossature métonymique
du message. Le modèle de toute représentation
spatiale est le reflet qu'offre le miroir, dont la permanence
imaginaire fonde l'identité métaphorique de tout
sujet. L'écriture - et son avatar le récit - tente
de rassembler en un même lieu les figures réitérantes
du souffle vocal et les images accumulées d'un ailleurs
imaginaire dont l'organisation est virtuelle. Autrement dit,
ce qui donne un sens à une image, c'est le cadre - ou
la frontière - qui la fige dans le temps. Ce qui donne
un sens à la parole, c'est l'organisation des silences
qui la module. En chaque cas, le sens naît d'un retournement
de ce qui est manifeste sur ce qui est implicite - latent, masqué
ou évanescent. Il n'y a de sens que dans la coexistence
subjective de l'ici et de l'ailleurs.
3.
L'ECRITURE ET LE RECIT
On le voit bien dans les formes
et les destins multiples qu'ont développés les
écritures, écartelées entre les deux nécessités
de rendre compte d'une part d'une présence virtuelle,
latente - celle de l'espace où les mots et les objets
sont figés dans le temps - et d'autre part du mouvement
même de métamorphose qui travaille tout sujet.
Le récit, qui n'est qu'une forme élaborée
d'écriture, reprend à son compte le paradoxe de
la coexistence virtuelle du multiple spatial et de la linéarité
irréversible du changement inhérent au sujet.
L'écriture et le récit tentent de rassembler en
un même espace clos le sujet et son prochain - ce qui
est à côté ou ce qui vient plus tard - dans
leur destinée commune. Le cadre qui clôt l'image
et le silence qui achève la parole échangée
délimitent l'espace où l'événement,
pour toujours, se transforme en dess(e)in. Si le récit
linéarise l'univers multidimensionnel du discours, ce
n'est pas sans garder la trace des choix implicites à
chaque nœud de la ponctuation qui organise l'alternance. La
continuité de l'intrigue manifeste la coercition des
subjectivités dans une histoire commune, mais elle laisse
au lecteur de soin d'apprécier la configuration des trajets
inaboutis. Le récit impose le choix du manifeste, mais
laisse à l'imagination le soin d'inventer la place du
virtuel ou de l'implicite.
4. LE RECIT
AUDIOVISUEL
L'invention et le développement
du cinéma ont contraint les sémiologues à
prendre en compte, dans un même mouvement, les interprétations
spatiale et temporelle du message. Le film est une succession
d'images qui d'une part proposent une représentation
analogique (métaphorique) du réel, d'autre part
s'articulent les unes par rapport aux autres selon une organisation
syntaxique, temporelle, énonciative tout à fait
comparable à l'enchaînement des propositions du
discours ou du récit verbaux [4].
Ce que l'organisation narrative filmique met également
en évidence, c'est la fonction essentielle de la rupture
de continuité du signifiant analogique dans la production
du sens. Le sens d'un récit audiovisuel ne se limite
pas à la somme des informations analogiques contenues
dans l'enchaînement des images, mais doit prendre en compte
la signification particulière de chacune des ruptures
de continuité. Cette notion de rupture de continuité
est largement étrangère à l'analyse linguistique
en ce sens que le signe verbal n'est pas analogique du réel
- ou que du moins, si l'on doit chercher une analogie entre
le signe verbal et son contexte de référence,
il faut la chercher très en amont de ce qu'on décrit
actuellement sous le nom de langue ou de grammaire.
5. LE RECIT
MULTIMODAL
Le développement de " l'interactivité
en ligne " et de l'édition hypermédia renouvelle
également l'intérêt de la recherche sur
les problèmes de frontière entre énonciation
discursive et énonciation narrative. En effet, les procédures
énonciatives multimodales de représentation documentaire,
aussi bien que celles qui visent à l'élaboration
de fictions, tendent à associer le spectateur - ou son
représentant putatif - à la dynamique de l'action.
On assiste ainsi peu à peu, au fur et à mesure
que se développent les programmes interactifs, à
l'épiphanie de ce que Tzvetan Todorov a appelé
l'" image du lecteur [5]
" , Umberto Eco " le lecteur modèle " et Emile Benveniste[6]
" l'interlocuteur obligatoire que présuppose tout sujet
". Autrement dit, l'énonciataire, - l'interlocuteur du
narrateur - cesse d'être virtuel et passif pour s'inscrire
concrètement dans le récit, voire dans l'histoire.
Il actualise le sens du " texte " en activant l'un ou l'autre
des choix potentiels inhérents à l'énonciation.
Mais qu'en est-il de l'autonomie réelle de cet interlocuteur
? Ne fait-il que révéler les arcanes du récit,
ou participe-t-il effectivement à son élaboration
? Cette présence active du spectateur " modèle
" dans le déroulement de l'intrigue conduit l'analyste
à rééxaminer les statuts respectifs de
l'histoire et du récit, du drame et de la mise en scène,
du plateau et de la régie dans l'évolution des
processus de communication. Comment déterminer ce qui
du processus énonciatif procède de l'histoire
et ce qui la détermine ? Quelle part, réelle ou
virtuelle, anticipatoire ou rétroagissante, consciente
ou inconsciente, volontaire ou involontaire, le spectateur prend-il
à l'évolution du récit, voire de l'histoire
qu'il raconte ? Si le récit - et tout particulièrement
le récit audiovisuel - offre à son public la possibilité
quasi physique d'échapper aux contraintes liées
à la dissociation du temps et de l'espace, en se propulsant
d'un personnage à l'autre, d'un lieu à l'autre,
d'un moment à un autre, le multimédia quant à
lui ajoute à cette liberté spatio-temporelle une
possibilité nouvelle, celle de recommencer la partie.
Le drame interactif [7]
se propose en effet comme un univers à destins multiples,
où le " spect-acteur [8]"
choisit non seulement son parcours mais aussi, et comme malgré
lui-même, le dénouement de l'histoire.
6.
POUR UNE PRAGMATIQUE DE L'IMAGE
L'évolution des usages du
texte, de la parole et de l'image a radicalisé l'interrogation
sur la nature du sens. Comme le note Umberto Eco, elle s'est
peu à peu détachée du signe pour s'intéresser
au texte, et du contenu du texte pour s'intéresser à
sa mise en forme et à son interprétation
[9]. La mise au jour et la prise en compte
de la dimension pragmatique des processus de signification sont
liés à l'émergence du montrer aux
côtés du dire [10].
Et si cet intérêt pour ce que la marge donne à
voir a révélé la fonction déictique
et performative de tout énoncé, il était
inévitable qu'on s'interrogeât enfin sur les vertus
pragmatiques propres à l'image. La coprésence
et l'interaction du verbal et du visuel dans les formes contemporaines
d'expression et de transmission de l'expérience contraignent
l'analyste des effets de sens à développer, à
côté de la pragmatique du verbe, une pragmatique
de l'image. Il s'agit, autrement dit, de mettre au jour les
interrelations entre ce qui est donné à voir et
ce qui est impliqué par la façon dont on donne
à voir. Et à vrai dire, si l'image semble, en
dépit des efforts de nombreux sémioticiens, résister
encore à toute analyse formelle de son contenu, elle
se prête en revanche volontiers à une analyse de
son énonciation. Ce champ nouveau de l'analyse sémiologique
devrait permettre d'établir clairement l'origine et la
nature des contradictions pragmatiques propres à l'énonciation
audiovisuelle, et contribuer ainsi, sinon à une moralisation,
du moins à une meilleure intelligence et à un
meilleur usage des médias contemporains. Le problème
qui vient d'être esquissé à grands traits
peut être rapporté à une réflexion
fondamentale sur la forme et le statut des unités de
signification verbales ou non verbales. L'intérêt
de l'approche sémiologique audiovisuelle par rapport
à l'approche linguistique tient à ce qu'elle s'intéresse
à une forme de " langage " dont l'émergence et
le développement sont très récents, par
rapport aux milliers ou dizaines de milliers d'années
d'existence et de métamorphose des langues naturelles,
voire des systèmes d'écriture ou de représentation
iconiques du réel. Le cinéma apporte en particulier
un point de vue original sur les problèmes liés
au caractère discret des chaînes signifiantes.
Il met en évidence la nature et la nécessité
énonciatives des processus de ponctuation inhérents
à tout échange, à toute communication,
voire à toute représentation. Il révèle
que le sens procède toujours d'un découpage ou
d'une fragmentation du réel, qui sépare un élément
manifeste d'un élément implicite ou virtuel, un
champ d'un hors champ, un présent d'un absent. L'effet
de sens consécutif à la séparation est
constitutif du sujet - qui s'identifie à l'acte énonciatif.
L'énonciation première sépare le présent
de l'absent, l'ici de l'ailleurs, qui va se dissocier à
nouveau en ailleurs spatial et en ailleurs temporel. L'autre
comme double, et le tiers comme anticipation de soi peuvent
prendre place eux aussi dans ce jeu de ponctuation qui donne
sens peu à peu à l'univers. Les marques de ponctuation
et de fragmentation du réel - ou marques énonciatives
- sont donc au principe même de toute signification. Elles
instituent les paradigmes de base où vont se ranger les
signes, qui, loin de procéder d'une pure imitation du
réel, naissent peu à peu de l'élaboration
conjointe d'un univers commun. Le signe, dans son infinie complexité,
procède toujours d'une rencontre assumée avec
l'autre ; il en est l'outil et la trace. C'est ainsi que le
sens naît de la complexité du rapport à
l'autre. En tentant de remplir le vide, de donner forme à
ce qui naît de la séparation ou de la rupture,
il en élargit l'espace et la figure, dans l'univers infini
de sa propre expansion.
Notes
[1]
Barboza, Bonu, Desgoutte, Froissart, Relieu, La
mise en scène du discours audiovisuel, L'Harmattan,
1999.
[2]
Voir à ce propos : Desgoutte et al. Motifs
de rupture; les figures du sujet en sciences humaines,
L'Harmattan, 1998.
[3]
"Si le signe comme égalité et identité
était cohérent avec une notion sclérosée
(et idéologique) du sujet, le signe comme moment (toujours
en crise) du processus de semiosis est l'instrument par lequel
le sujet lui-même se construit et se déconstruit
perpétuellement." Eco U. (1984). Sémiotique
et philosophie du langage. Paris, PUF, p. 61.
[4]
Voir à ce propos : Desgoutte Jean-Paul, , L'Harmattan,
1997. L'utopie cinématographique.
[5]
"L'image du narrateur n'est pas une image solitaire : dès
qu'elle apparaît, dès la première page,
elle est accompagnée de ce qu'on peut appeler "l'image
du lecteur". Evidemment, cette image a aussi peu de rapports
avec un lecteur concret que l'image du narrateur avec l'auteur
véritable. Les deux se trouvent en dépendance
étroite l'une de l'autre, et dès que l'image du
narrateur commence à ressortir plus nettement, le lecteur
imaginaire se trouve lui aussi dessiné avec plus de précision.
Ces deux images sont propres à toute uvre de fiction
: la conscience de lire un roman et non un document nous engage
à jouer le rôle de ce lecteur imaginaire et en
même temps apparaît le narrateur , celui qui nous
rapporte le récit, puisque le récit lui-même
est imaginaire. Cette dépendance confirme la loi sémiologique
générale selon laquelle "je" et "tu"
l'émetteur et le récepteur d'un énoncé,
apparaissent toujours ensemble." Todorov T. (1966): "Les
catégories du récit littéraire", Communications,
8, Paris, Le Seuil.
[6]
"La conscience de soi n'est possible que si elle s'éprouve
par contraste. Je n'emploie je qu'en m'adressant à
quelqu'un qui sera dans mon alloction un tu. C'est cette
condition de dialogue qui est sonstitutive de la personne,
car elle implique en réciprocité que je
deviens tu dans l'allocution de celui qui à son
tour se désigne par je." Benveniste E. (1958)
: " De la subjectivité dans le langage", Journal
de psychologie, juil-sept. 1958, Paris, PUF. Réédité
dans ¨Problèmes de linguistique générale.
Paris, Gallimard, 1966.
[7]Voir
à ce propos : Dufour F. (1997) : Sale temps, drame
interactif, (Microfolies) et l'article de Pierre Barboza, op.
cit. supra.
[8]
Selon le terme proposé par Franck Dufour, voir note
6.
[9]
"[...] La sémiologie contemporaine semble perturbée
par une alternative. Son ccconcept fondamental est-il le signe
ou la semiosis ? La différence n'est pas des moindres
et, tout compte fait, cette alternative repropose le choix entre
pensée de l'ergon et pensée de l'energeia.
En relisant l'histoire de la naissance de la pensée sémiotique
de ce siècle, disons du structuralisme genevois jusqu'aux
années soixante, il semble qu'au début le sémiotique
se profile comme pensée du signe ; puis au fur et à
mesure, le concccept est remis en question, désagrégé,
et l'intérêt se déplace vers la génération
des textes, leur interprétation, et vers la dérive
des interprétations, les pusions productives, le palisir
même de la semiosis." Eco U. (1984) : Sémiotique
et philosophie du langage, Paris, PUF, p. 13.
[10]
Voir à ce propos : Récanati F. (1979) La Transparence
et l'énonciation, Paris, Le Seuil.
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