La veille de Noël, le
soir du réveillon, un spectacle inhabituel s’offre aux
badauds attardés qui longeant les quais de la Seine
à la hauteur du pont de la Tournelle ont la curiosité
de se pencher par dessus le parapet : en bas, sous la
première arcade du pont, comme en une vaste crèche illuminée,
un millier de clochards réveillonnent en musique. Noël
sous les ponts est une fête organisée chaque année depuis
trente ans par le Secours Catholique pour les clochards
de Paris. Chacun peut y venir librement, prendre un
plateau préparé et distribué par une équipe de bénévoles
et aller s’installer sous la voûte aménagée pour un
soir en salle de banquet et de spectacle.
Tout commence vers dix-huit
heures ; la foule des invités se rassemble peu
à peu sur les marches de lescalier qui
descend du quai sur la berge. Comme il fait froid et
que lattente se prolonge quelques bouteilles de
rouge apparaissent bientôt et se mettent à
circuler. La foule se réchauffe : on parle, on
rit, on chante des cantiques assez peu orthodoxes. Parfois
une bagarre éclate, vite éteinte. En bas
deux couples de policiers font les cent pas, attentifs
et débonnaires tandis quune estafette de
la Croix-rouge se gare à proximité.
Mais malgré limpatience
et le froid latmosphère reste bon enfant.
Dailleurs les artistes arrivent, on nattendait
plus queux pour ouvrir la barrière. Le
défilé sorganise alors et chaque
invité reçoit un colis de noël et
un plateau-repas, une poignée de main et quelques
sourires. Puis il est accompagné jusquau
banc où il sinstalle pour dîner.
Au menu une tranche de pâté, une macédoine
de légumes et un fromage ; cest frugal
mais apprécié sans réserve.
Peu à peu la salle se remplit;
douze cents personnes y défilent en un flot ininterrompu
de petites et grandes misères. La scène s’anime ; chanteurs,
danseurs, musiciens s’y succèdent vivement. Dans la
salle on rit, on chante, on danse. Les litres de rouge
sont apparus de nouveau et viennent en aide au viandox
et au café pour chauffer l’ambiance.
Serge et Johnny, deux copains
de misère, la trentaine, ont déjà beaucoup bu avant
de venir. Avant d’être clochard Serge était technicien
en électronique : «Ca fait un an que je fais la zone,
j’ai voulu faire une expérience. J’étais un gars, disons
correct, et puis j’ai eu un truc moral qui m’a foutu
en l’air. J’étais en instance de divorce et je suis
parti, de moi-mêrrue. Je me suis dit: Tu prends un an
de vraiment libre…».
Johnny renchérit : « La
liberté, on se la fait, la liberté... Puis il poursuit
: ici, il y a de tout, il y a des vraies cloches et
puis il y a des fausses cloches. Un jour, peut-être
que vous, vous serez clochard, vous n’en savez rien.
»
Tout au fond de la salle,
le regard perdu dans le vague, un homme jeune, les cheveux
et la barbe en broussaille se tient assis, immobile
contre son bagage. Il est arrivé là par hasard, il vient
du Nord. Une voiture qui l’avait pris en stop l’a déposé
sur le quai un peu plus haut. Il a vu la lumière, il
est descendu.
« Je fais la route depuis
huit ans; je suis parti à l’âge de dix-dept ans. Je
travaillais dans une entreprise de travaux publics,
j’en ai eu marre et je me suis barré. Je préfère la
vie que je mène actuellement à celle que je menais avant.
C’est plus agréable, on a plus de contact avec les gens.
J’ai pas de but fixe. Dans les jours qui viennent je
vais descendre en Auvergne, aprés je ne sais pas. Peut-être
qu’un jour je m’arrêterai mais pour l’instant je veux
continuer, c’est la liberté totale.. J’ai vingt-cinq
ans, j’ai encore pas mal d’années devant moi pour rêfléchir.
»
Clochard, routard, aventurier,
hippie ou ascète ? Il y a toutes sortes de gens dans
la salle, autant de cas que d’individus, leur seul trait
commun c’est d’appartenir à la marge. Marcel, quarante
ans, est un clochard épisodique:
« J’ai le niveau des deux
bacs, je travaille en usine mais de temps en temps je
quitte mon travail et je vis dans la rue. Je passe à
droite à gauche, je fais les poubelles, tout ce qui
traîne... Je dors dans la rue ou dans les gares. Le
matin je vais me débarbouiller a Montparnasse. Je rencontre
des copains, enfin… des copains... On parle un peu.
Ce matin, j’ai été m’inscrire au boulot. On m’a dit:
Vendredi, vous aurez du travail, si vous voulez... ».
Lafaurie, lui, est un travailleur
intermittent mais ce qu’il gagne ne lui permet pas de
s’assurer une vie “normale” : "Je travaille de
temps en temps comme extra dans l’hôtellerie mais actuellement
je fais “banquette”, il n’y a plus rien. A midi j’ai
déjeuné rue Clément à la soupe populaire et puis cet
après-midi je suis allé au Centre Pornpidou et enfin
je suis venu ici passer le réveillon avec les camarades.
Ce soir j’irai coucher à la Mie de Pain, rue
Charles Fourier. Ma situation n’est pas mirobolante
maiis je garde quand même le moral. J’attends les beaux
jours. Parfois j’ai des moments de découragement mais
je ne le fais pas voir. Je ne bois pas, je ne m’abaisse
pas, je ne me désagrège pas... Si je travaillais je
serais comme tout le monde. Je me dis:”Mon petit, c’est
quand on n’a plus rien à espérer qu’il faut se garder
de désespérer”... Ce n’est pas de moi, c’est de Victor
Hugo."
Plus loin, Roger et son
amie Odette chantent serrés l’un contre l’autre: “On
n’a pas tous les jours vingt-ans...”. Odette est arrivée
à Paris en 1947: « Je suis Bretonne, je suis venue des
Côtes du Nord. J’ai été à l’école jusqu’à dix-huit ans
et j’ai travaillé à la SNCF pendant trente ans, jusqu’à
il y a deux ans... Puis j’ai eu des ennuis, on m’a laissée
tomber, et puis voilà ce qui m’arrive, je me retrouve
dans le sable... Je voudrais pas ça mais je suis obligée
de l’accepter... Des fois, je pleure... J’ai cinquante-quatre
ans, je vis dans un baraquement avec mon ami, sur un
chantier. Je fais les poubelles et je prends ce que
je trouve. J’ai toujours de la famille en Bretagne mais
j’ose pas aller les voir parce que j’ai honte de dire
à ma mère que je suis de la Cloche."
La fête se poursuit tard
dans la soirée et se termine, pour ceux qui le désirent,
par une messe, puis chacun repart vers son errance.
Jean-Paul Desgoutte