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On
distingue, suivant une tradition qui remonte à la philosophie
grecque (Platon, République, livre III) les récits qui
montrent ou imitent de ceux qui disent
ou racontent. Platon
distingue à l’intérieur de la lexis, ou façon de représenter,
deux modes principaux la mimesis ou imitation (la représentation
dramatique) et la diegesis ou récit simple (la représentation
narrative).
La
différence entre ces deux modes de récit peut être rapportée
au traitement formel que fait subir le narrateur au contexte
pragmatique de l’événement de référence. Dans le cas du récit
mimétique, le contexte pragmatique de l’événement de référence
est représenté de façon analogique et vient en quelque sorte
concurrencer le contexte pragmatique de l’énonciation. La
forme traditionnelle du récit mimétique est le drame
où les éléments pragmatiques de l’événement représenté (décor,
temporalité, personnages, etc.) sont mis en scène.
Dans
le cas du récit diégétique, l’intelligence de l’événement procède
d’une réduction systématique des éléments discursifs. La diegesis
est un type de récit qui dans sa forme la plus pure exclut
toute manifestation directe de I’intersubjectivité des acteurs.
La mimesis simule l’événement dans l’ensemble de ses
fonctions. Elle ne se distingue, à la limite, de l’événement
réel que dans le dédoublement de l’instance d’énonciation ou
scène de l’événement. En effet, la mimesis,
en tant que procès d’énonciation, renvoie à deux contextes co-occurents
et concurrents :
—
le contexte réel (de degré zéro) qui confronte un narrateur
(absent) à des spectateurs (dissimulés) dans une durée et un
espace « présents » et dans un jeu intersubjectif (le rapport
sans cesse original de la scène au public),
—
le contexte de la représentation, la scène au sens théâtral,
qui confronte des acteurs dans un jeu faussement intersubjectif
puisque l’ensemble des répliques est préétabli de fait par le
« narrateur », dans un décor « imaginaire » et selon des coordonnées
temporelles artificielles.
L’ensemble
des fils qui relient la scène réelle, E0, et la scène
imaginaire, E1, passent par le narrateur qui est
de fait I’énonciateur du drame dont l’ensemble des données verbales
et non verbales constituent le message adressé au spectateur.
Le
je/tu de la mimesis se distingue de l’intersubjectivité
du discours en l’absence d’interactivité réelle. La signification
de l’échange est donnée d’entrée. L’acteur, semblable au signe,
confond en sa personne un sujet réel présent et un sujet
virtuel qui est le narrateur de l’échange. Il représente
quelqu’un d’autre. Finalement rien ne distingue un drame d’un
discours sinon la présence assumée par les acteurs d’un tiers
exclu, spectateur ou narrateur [1].
Dans
la diegesis ou récit simple « le poète parle en son nom
et ne cherche pas à tourner notre pensée dans un autre sens,
comme si l’auteur de ces paroles était un autre que lui-même ».
Platon assimile donc ce qu’on appellerait aujourd’hui l’objectivité
du récit à la subjectivité assumée du narrateur ou du témoin
: « Voilà ce que je sais ou ce que j’ai vu…». Inversement, le
report direct des paroles de l’un ou l’autre des acteurs est
une manifestation de feinte, d’artifice ou de dissimulation
:
«
Mais lorsqu’il prononce un discours sous le nom d’un autre,
ne pouvons-nous pas dire qu’il conforme alors autant que possible
son langage à celui de chaque personnage auquel il nous avertit
qu’il va donner la parole ? — Nous
le pouvons, je ne vois pas d’autre réponse. —
Or,
se conformer à un autre, soit par la parole, soit par le geste,
n’est-ce pas imiter celui auquel on se rend conforme ? —
Sans
doute. —
Mais
en ce cas, ce me semble, Homère et les autres poètes ont recours
à l’imitation dans leurs récits ? —
Assurément.
—
Au
contraire, si le poète ne se cachait jamais, l’imitation serait
absente de toute sa poésie et de tous ses récits. » [2]
Ce
que le poète tente de simuler dans la mimesis, c’est la
procédure narrative, ou encore la séparation radicale entre l’instance
de l’événement et l’instance du spectacle ou de la représentation
[3]. Le poète est donc confronté à la nécessité soit de
respecter l’apparence de l’événement en restituant les paroles
telles qu’elles ont été prononcées (c’est l’effet de réel), mais
il dissimule alors la séparation radicale qui existe entre l’instance
où il énonce son récit et l’instance où se sont énoncées les paroles
rapportées, soit il marque la séparation entre les deux instances
d’énonciation, et il est alors obligé de faire subir au propos
des acteurs une métamorphose radicale (qui consiste formellement
à remplacer les éléments performatifs par leurs équivalents constatifs,
ou encore à rendre explicites l’ensemble des éléments signifiants
propres au contexte de l’événement). On voit bien que le choix
n’est pas aisé et qu’en chaque cas quelque chose se perd de l’événement
originel ou se masque du processus de narration.
La
différence entre récit diégétique et récit mimétique tient au
traitement des marques narratives, soit que le narrateur tende
à s’effacer du récit, en se fondant dans l’événement qu’il représente,
soit qu’il assume son extériorité en rendant systématiquement
explicite son interprétation de l’événement qu’il représente.
Il s’agit dans l’un et l’autre cas de se délivrer de la séparation
entre univers réel et univers représenté, en rapportant tout au
réel de l’énonciation (démarche diégétique) ou tout à l’imaginaire
de l’événement évoqué (démarche mimétique). La mimesis tend
à élargir l’univers imaginaire à la totalité du réel. La diegesis
tend à objectiver la totalité des éléments imaginaires. Ce
qui s’échange dans un événement fait à la fois référence à un
extérieur de la situation, le sens en soi du message, et référence
au contexte pragmatique de la situation, le sens sous contexte
de ce qui s’échange.
Le
récit de l’événement quant à lui fait état à la fois de la signification
hors contexte et de la signification sous contexte, de ce qui
se partage et de ce qui ne se partage pas. Mais l’interprétation
de ce qui fait sens ne peut être validée que par les acteurs
(et/ou les co-énonciateurs). Le récit est un constat de ce qui
est validé et de ce qui n’est pas validé. Un sourire ironique
donne lieu à une interprétation. Il ne devient message que s’il
est reçu comme tel, mieux, que si un accord s’établit entre
l’émetteur et le récepteur (ou si le narrateur l’assume comme
message). De même un mensonge révèle-t-il une contradiction
entre son sens référentiel et son sens pragmatique [4]. La signification
implicite d’un énoncé d’instance En, ne peut être
avérée que par un énoncé constatif d’instance E(n-1).
Si
un accord a minimo peut être établi sur les éléments
référentiels d’un événement, il en est autrement des éléments
pragmatiques, dont la nature est implicite. Or, de toute évidence,
ce qui fait sens, c’est le pragmatique. Le supplément de sens
qu’apporte tout événement est lié à sa fonction pragmatique. Le
récit ne peut donc pas faire l’impasse sur le dimension pragmatique
d’un événement sous peine de le vider de toute substance. D’un
autre côté, le narrateur n’est pas toujours en mesure de décider
du sens d’un élément pragmatique. La démarche mimétique permet
de réintroduire l’incertitude pragmatique de l’événement dans
l’incertitude pragmatique du récit en représentant de façon analogique
les éléments propres au contexte pragmatique de l’événement. Le
narrateur confie ainsi au narrataire le soin d’interpréter le
sens de l’échange.
On
en arrive à l’idée que le récit diégétique tend à réduire les
ambiguïtés propres au réel de l’événement, alors que le récit
mimétique tend à perpétuer l’incertitude de l’événement en laissant
au spectateur le soin de trancher, mêlant ainsi de façon quelque
peu artificielle le pragmatique de l’événement et le pragmatique
du récit.
On
voit bien que les dimensions pragmatiques du discours et du récit
n’ont pas la même fonction dans le processus d’échange. Dans le
premier cas, les acteurs de l’échange élaborent ensemble le sens
de ce qu’il advient, dans une soumission réelle aux données concrètes
de l’événement ; la dimension pragmatique du contexte de l’événement
influe à chaque instant sur son devenir. Dans le second cas, la
rupture est radicale entre la logique propre à l’événement décrit
et les conditions pragmatiques de l’énonciation. L’énonciation
ne peut en aucun cas influer sur la réalité de l’événement. En
revanche, elle peut influer directement sur le sens que narrateur
et lecteur attribuent à l’événement. Ainsi la réalité et le sens
d’un événement sont-ils choses distinctes. Le seul accès qu’on
puisse avoir à la réalité d’un événement passe par l’engagement
pragmatique dans l’événement. Le seul accès qu’on puisse avoir
au sens d’un événement passe par le récit de l’événement. C’est
dire que le sens d’un événement est lié, indépendamment de sa
réalité, aux conditions pragmatiques du récit qu’on en fait.
Les
énoncés discursif et narratif se distinguent donc selon le rôle
que joue leur contexte pragmatique dans l’élaboration du sens
global de leur propos. Le sens d’une parole doit être rapporté
à la totalité de l’événement dans lequel elle s’inscrit. Le sens
d’un récit doit être rapporté à l’ensemble des propositions qui
le constituent.
La subjectivité du narrateur
Comment
s’inscrit la subjectivité du narrateur dans le récit verbal et
dans le récit dramatique ? La nécessité de verbaliser le
contexte pragmatique impose au narrateur des choix qui relèvent
de l’interprétation de l’événement et non de la simple représentation
(c’est d’ailleurs la caractéristique essentielle du verbal d’interpréter
le réel), mais la mise en scène analogique du réel relève également
de l’interprétation. A vrai dire, pas un détail de la mise en
scène n’a pu franchir innocemment le fossé qui sépare le réel
du représenté. Il faut donc que chaque élément du décor ait été
reconnu signifiant, pour qu’on le retrouve dans le contexte de
la représentation. Si le narrateur masque les traces de son intervention
dans la représentation dramatique et brouille les pistes jusqu’à
confondre scène et salle, acteurs et spectateurs, il n’en reste
pas moins le seul maître à bord. Sa subjectivité peut être masquée,
cela n’en réduit ni la présence, ni l’efficace.
Parallèlement,
la volonté d’objectivité qui s’affiche dans le récit « pur »
ne se manifeste que dans l’absence apparente d’interpellation
du lecteur, c’est-à-dire dans la volonté de réduire, d’effacer
ou de nier la dimension pragmatique de l’énonciation. L’énoncé
historique [5] se veut transparent donc libre de toute force
illocutionnaire, de toute fonction performative, de tout effet
impressif. Cet effort, dont on a noté précédemment les limites,
n’a en vérité aucune influence sur l’essentiel du travail narratif
qui est l’interprétation verbale des éléments pragmatiques [6].
Résumons
ces quelques réflexions :
Tout
événement, constitué d’un échange intersubjectif, verbalisé ou
verbalisable, s’inscrit dans un contexte pragmatique réel, unique,
qui lui donne corps. Ce contexte ne peut être représenté, sans
perdre son statut de réalité. Toute représentation verbale ou
analogique du contexte pragmatique exige une interprétation du
narrateur, qui manifeste ce faisant sa subjectivité ou mieux encore
son projet impressif vis à vis du narrataire potentiel.
Les
propositions narratives font toujours référence à deux instances
:
—
l’instance de l’énonciation du récit, E0,
—
l’instance où se déroule l’événement représenté, E1,
instance diégétique. A strictement parler, les seuls éléments
performatifs du récit sont ceux qui renvoient à l’instance de
l’énonciation, E0, toute référence à l’instance diégétique,
E1, de l’événement ne pouvant prendre que la forme
d’un constat. Nous avons vu cependant qu’il existe un mode de
récit, le mode mimétique, qui permet de simuler la dimension performative,
implicite, progressive, de l’événement et d’en reconstituer ou
d’en mettre en scène le contexte pragmatique E1. On
peut donc décrire deux grandes catégories de récits, se subdivisant
chacune en deux sous catégories.
Le
récit diégétique (ou utopique) pur
Le
récit pur, mode de l’histoire selon Benveniste [7] exclut les
marques formelles du discours, c’est-à-dire l’ensemble des formes
déictiques qui renvoient aux contextes pragmatiques de l’événement
évoqué ou de l’énonciation. Le récit pur exclut donc toute manifestation
de subjectivité des acteurs de l’événement et du narrateur. Le
narrateur est le témoin extradiégétique de l’histoire (la « vision
du dehors » selon Todorov et Genette). Contradictions, non dits,
ambiguïtés sont écartés, non pas que ce mode de récit permette
d’accéder à l’objectivité des faits, mais parce que la position
formelle de l’image du narrateur exclut de fait toute interprétation
alternative au lecteur.
Le
récit pur se veut purement dénotatif. Il exclut toute marque formelle
pragmatique, qu’elle renvoie à l’instance de l’énonciation ou
à l’instance de l’événement. Le récit pur est un récit à la troisième
personne. Sa seule fonction est sémiotique. Le récit pur est explicite.
Il se limite donc strictement aux fonctions que nous avons appelées
référentielles 1) fonction référentielle de l’événement, 2) fonction
référentielle de l’énonciation. Le récit pur n’admet que des énoncés
constatifs explicites. L’objet du récit pur est donc de se délivrer
de toute subjectivité, qu’elle relève d’une nécessité propre à
l’événement ou qu’elle relève du jeu qui lie narrateur et narrataire.
Le
récit diégétique (on utopique) simple
Par
opposition au récit pur, on définira un récit qui laisse apparaître
le narrateur ou son image. Le récit simple, la diegesis selon
Platon, exclut toute simulation de I’intersubjectivité propre
à l’événement. En revanche, il n’interdit pas au narrateur d’être
présent dans son récit. Bien au contraire, il impose au narrateur
d’assumer sa subjectivité et son rôle didactique par rapport au
narrataire. Le récit simple est donc constatif quant à l’événement
relaté, et performatif dans la manifestation de l’intenté du narrateur
par rapport au narrataire.
Le
récit imitatif (ou topique)
Le
récit imitatif tend à mettre en scène 1’intersubjectivité propre
à l’événement de référence et donc à utiliser autant que faire
se peut les marques formelles propres au discours, à l’intérieur
même de l’instance de l’événement représenté. Le récit imitatif
tend donc à simuler l’événement dans sa dimension pragmatique.
Pour ce faire, le narrateur est amené à mettre en scène l’événement,
c’est-à-dire à rendre manifeste le contexte pragmatique implicite
à l’événement. C’est pourquoi le récit imitatif peut également
être qualifié de récit analogique.
On
peut appeler récit topique pur, par analogie avec récit utopique
pur, la forme de récit qui simule l’intersubjectivité des acteurs,
tout en effaçant l’instance de l’énonciation, c’est-à-dire les
marques propres au contexte de la narration.
On
peut appeler récit topique simple la forme de récit qui utilise
à la fois les marques formelles du discours à l’intérieur du contexte
de l’événement représenté et à l’intérieur du contexte de l’énonciation.
Le récit imitatif simple tend à rendre manifestes la présence
et l’intention du narrateur.
On
note que la limite du récit, quel que soit le mode utilisé, tient
d’une part à l’impossibilité de rendre totalement explicites les
données pragmatiques de l’événement, d’autre part à l’impossibilité
de rendre totalement implicite le dispositif narratif propre à
l’énonciation. La représentation totale se heurte de part et d’autre
au mur du réel ou à la paroi du miroir (i. e. à l’impossibilité
d’effacer le cadre).
Tout
effet narratif est une proposition que le narrateur soumet au
lecteur. Cette proposition n’est validée que dans le moment de
l’énonciation. L’analyse d’une procédure narrative donne lieu
à un récit de second degré, à un commentaire interprétatif, qui
n’a ni plus ni moins de relation au récit que le récit n’a de
relation à l’histoire. Révéler la structure narrative d’un récit
(ou sa fonction sémantique, cf. chap. 3), c’est simuler le rapport
intersubjectif réel entre narrateur et lecteur et donc donner
une forme logique au processus énonciatif. Ce travail méta-narratif,
qui révèle le jeu intersubjectif entre auteur et lecteur (ou spectateur),
traite non pas de l’événement mais bien du style propre à l’auteur.
Il marque un degré de plus dans le processus de modélisation et
d’abstraction.
Notes
[1]
Le cas limite est constitué par le happening ou la mystification
de la caméra cachée. Les acteurs y multiplient leurs points
de vue en se faisant à la fois acteurs, spectateurs et narrateurs
de l’événement (cf. la scène du bus dans La Salamandre d’Alain
Tanner). R
[2]
Platon, La République, livre III, 393 (b, c), traduction:
Emile Chambry, Les belles lettres, Paris, 1989. R
[3]
Notons que le projet platonicien est didactique. Il s’agit de
savoir comment le poète peut et doit édifier les citoyens. La
fonction performative, impressive du propos platonicien est
explicite. R
[4]
Si je dis à quelqu’un « ferme la fenêtre », je lui adresse à
la fois un signe et un ordre ou un acte. Le fait qu’il ferme
la fenêtre manifeste à la fois qu’il a compris mon signe, en
faisant référence à une mémoire ou à un code communs, et qu’il
valide mon ordre. S’il ne ferme pas la fenêtre, cela peut signifier
qu’il n’a pas compris mon signe, ou qu’il ne veut pas valider
mon ordre. S’il
refuse de valider mon ordre, il met en péril la situation pragmatique
de communication que nous partageons. Il nie ma proposition
dans sa valeur pragmatique. Il refuse de lui accorder un sens.
R
[5]
On note que le travail d’historien se légitime de ne traiter
que des documents, c’est-à-dire des éléments qui ont déjà un
statut de signes. La part interprétative se fonde sur les rapports
logiques que sont supposés entretenir entre eux lesdits documents.
R
[6]
Mais comment traiter l’intenté propre à un geste, un sourire,
par exemple ? A la question Vous présenterez-vous aux élections ?
le ministre répondit par un sourire énigmatique.
Aucun choix n’est proposé à l’historien pour rendre compte de
ce qui s’est passé. Quelle est en effet la différence entre
un sourire, une grimace, un rictus, etc. ? Comment rendre compte
de façon objective de l’intenté pragmatique propre et essentiel
à tout événement ? La représentation dramatique, quant â elle,
replace le problème sur le terrain analogique et laisse au spectateur
une pseudo-liberté de jugement. R
[7]
Émile Benveniste, op. cit. tome 1, p. 238.
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