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Le petit Larousse donne cette
définition du mot interview : " Visite faite à
une personne en vue de l'interroger sur ses actes, ses idées,
etc... et de divulger le contenu de l'entretien. " Cette
définition doit être complétée
: interview signifie également visite faite par une
personne.
Est-ce seulement la présence
de caméras qui distingue l'interpiew télévisuelle
des autres formes d'interviews journalistique ou radiophonique
?
Considérons les choses
du point de vue du comportement : lorsque je vais interviewer
quelqu'un pour un journal, j'arrive avec un crayon et un bloc
de papier; une conversation va commencer pendant laquelle
tantôt je prendrai des notes, tantôt nous discuterons
comme dans une conversation ordinaire. A la fin il me restera
des notes, plus précisément des phrases, et
le souvenir d'un visage et d'un décor ; c'est avec
ces éléments qu'il me faudra faire l'article.
A aucun moment, la préparation de l'interview n'aura
été distincte de l'interview elle-même
; autrement dit, à aucun moment la personne interviewée
pour un journal ne sait avec certitude qu'elle est interviewée
; bien sûr elle sait qu'on est là pour ça,
mais rien ne le lui indique précisément. Rien
ne lui indique que la phrase qu'elle vient de prononcer sera
ou non retenue, divulguée, elle sait seulement que
cette phrase peut l'être. Assurément, cette confusion
entre préparation de l'interview et interview elle-même,
n'existe pas dans le cas d'entretiens radiophoniques ou télévisuels.
De même, pour les interviews écrites, il arrive
fréquemment que la personne interviewée dise
: " Ce que je vais vous dire doit rester entre nous.
" Il est évident qu'un tel comportement ne peut
exister lors d'une interview radiophonique ou télévisuelle.
Il est donc évident que dans le premier cas, le moment
précis de l'interview n'est évident ni pour
l'intervieweur ni pour l'interviewé. Dans le second
cas au contraire, on peut facilement distinguer préparation
de l'interview et interview elle-même.
Comparons maintenant interview radiophonique et interview
télévisuelle. A la radio, les paroles de l'interviewé
sont toutes entendues publiquement, l'aparté ("
Que ceci reste entre nous... ") est évidemment
impossible ; mais il y a le geste. L'interviewé tout
en conservant le ton qu'il avait auparavant, peut toujours,
à une question qui lui déplaît, faire
non d'un geste de la main. Si, dans un cas semblable, l'interviewé
à la télévision fait ce geste, c'est
merveilleux, malheureusement c'est très rare. Le caractère
de l'interview télévisuelle, c'est que l'interviewé
est entièrement vu et entendu. Complètement
vu, c'est à dire vu au moment où il se demande
ce qu'il va dire, vu dans l'intimité de son silence,
vu avec ses lunettes, sa cravate, son bouton sur le nez, ses
cheveux. Généralement, la personne qui va être
interviewée à la télévision se
prépare physiquement à l'être, elle va
chez le coiffeur par exemple. Il m'est arrivé d'interviewer
des syndicalistes endimanchés, surtout à la
campagne. Seuls les ecclésiastiques et les écrivains
de tendance populiste se montrent tels qu'ils sont ; encore
certains ecclésiastiques sont-ils poudrés. Quand
on est complètement vu, le résultat est imprévisible.
L'interviewé ne peut prévoir ses mimiques, l'impatience
de ses mains, le croisement de ses jambes, le mot qu'il va
oublier. Et il est rare, en dehors de la télévision,
d'être complètement vu pendant dix minutes de
suite.
Il semble que certains interviewés refusent d'être
en même temps vus et entendus, ne parviennent pas à
accepter comme simultanés l'être vu et l'être
entendu. Lorsqu'ils parlent, s'apercevant qu'ils sont vus,
ils s'arrêtent de parler; comme si le fait d'être
vu interdisait d'être entendu, comme si on ne pouvait
pas être bien écouté en étant vu.
ni bien vu en étant entendu. C'est ainsi que je suis
allé voir, il y a quelques jours, Michèle Morgan,
qui m'a dit en me voyant arriver seul : " Je suis contente
que vous n'ayez pas de photographes avec vous, car il m'est
très pénible de parler et en même temps
de me concentrer pour être photogénique ".
De même, il y a parfois divorce entre l'image qu'on
souhaite donner de son visage et la liberté d'expression
de ce même visage qui semblerait nécessaire pour
illustrer ce qu'on veut dire. C'est en quelque sorte l'expression
télévisuelle de la séparation du corps
et de l'esprit. Ainsi un jour, Montherlant au studio de Lectures
pour Tous : il était assis, détendu, en
attendant son tour, et une caméra s'est approchée
de lui. Il ne savait pas que la caméra ne fonctionnait
pas, et brusquement, il a pris son visage de médaille;
il était bien évident que c'est ce visage qu'il
allait conserver pendant l'interview. Peut-être, pour
dire ce qu'il avait envie de dire, lui aurait-il fallu le
visage détendu qu'il avait avant ; mais c'était
trop tard.
La préparation de l'interview télévisuelle
consiste essentiellement à préparer l'interviewé,
c'est-à-dire à lui faire oublier son visage,
l'inviter à privilégier ce qu'il veut dire sur
ce que spontanément il veut paraître. Le procédé
consiste parfois à sembler s'intéresser plus
que de raison à ce qu'il dit, à l'écouter
avec avidité, à lui donner l'impression qu'on
l'écoute comme personne ne l'a encore jamais fait.
Si vous écoutez vraiment quelqu'un, lorsqu'il parle
il met son visage de côté, ce visage destiné
à ceux qui n'écoutent pas. Bien entendu, certains
interviewés qui ne sont presque jamais écoutés
par l'intervieweur; les Ministres, par exemple, n'oublient
jamais leur visage. Il y a donc leur visage d'un côté
et leurs propos de l'autre; s'ils s'accordent, c'est par une
sorte de hasard, de bénédiction du ciel, si
bien qu'on les écoute dans l'espoir que peut-être
un jour ça se déréglera.
A mon avis, il y a quatre catégories d'interviews télévisuelles
: l'interview est faite en direct ou en différé,
et elle est appelée à former un tout ou à
être un élément d'un tout.
Considérons d'abord l'interview qui doit être
l'élément d'un tout. Lorsque, par exemple, je
vais faire une enquête, un reportage, n'importe où,
mon premier travail est un travail de journaliste. Je dois
d'abord savoir ce que je veux raconter, analyser la situation
politique, économique, sociale. Puis, je dois trouver
des gens qui, à une simple interrogation, me donnent
des réponses exemplaires, qui viennent en quelque sorte
renforcer l'apparence et l'allure de celui qui répond.
Ainsi, je me trouvais précisément au Chili,
pour faire reportage sur un Fundo, une grande propriété
terrienne de 100 000 hectares environ, qui forme un village.
Je devais interviewer le patron, je n'ai pas le choix puisqu'il
n'y a qu'un patron. Ensuite, j'ai justement le choix puisque
le Fundo est un village. Je peux donc interviewer l'instituteur,
pour montrer qu'il y a une école, ou bien simplement
filmer l'école et les enfants. Je peux interviewer
les paysans quand ils viennent se faire payer, leur demander
ce qu'ils vont faire de leur argent, ou simplement les montrer
toucher leur argent et parler entre eux dans une langue que
le public français ne connaît pas. Ensuite, il
faut bien que j'interviewe un paysan, qui sera Le Paysan
Chilien, qui jouera pour nous le rôle du paysan
chilien type. Le problème est donc de choisir ; nous
travaillons comme des metteurs en scène qui décident
une distribution; nous savons qu'il doit y avoir un paysan
chilien, le problème est de trouver le bon. On en prend
plusieurs et on garde le meilleur. Je me souviens d'un paysan
que j'ai rencontré: il était assis devant chez
lui, sur une petite chaise, il avait un grand chapeau; il
était très vieux. J'étais avec le régisseur
du domaine, qui me servait d'interprète. J'ai notamment
demandé au paysan "à qui appartenait la
terre qu'il cultivait, et il m'a répondu qu'elle appartenait
au patron. Mais en même temps, le régisseur a
dit que ça n'avait pas d'importance puisqu'il se servait
de cette terre comme si elle était à lui. Alors
j'ai demandé au paysan : " Si cette terre était
à vous, est-ce que ça serait la même chose
? A ce moment, la réponse a commencé et a duré
une minute : c'était un long silence; le paysan, après
avoir compris la question qu'on venait de lui traduire, m'a
regardé en souriant, a regardé le régisseur
en souriant, et son silence, sa réponse, a supprimé
absolument tous les gens qui étaient là; c'était
aussi clair que s'il avait parlé.
C'est un exemple de distribution
réussie, mais c'est un coup de chance. On ne rencontre
pas toujours des gens comme ça.
Considérons maintenant l'interview destinée
à former un tout. Plusieurs cas se présentent.
Par exemple, l'interview peut intervenir dans une situation
dramatique. Ainsi lorsque j'ai interviewé Mme Grimau,
dont le mari venait d'être fusillé. Ce n'est
pas rien de poser des questions à une femme dont le
mari vient d'être fusillé. On se sent évidemment
de trop, on parle très bas, les questions qu'on pose
ne concernent pas sa douleur, on s'adresse plutôt à
son courage, à quelqu'un qui, par exemple, ne va pas
pleurer; on pose la question et on s'en va. La difficulté
n'est pas dans la question, mais dans le fait de questionner
(ici d'autant plus que l'interview ne voulait pas être
politique) ; la difficulté est finalement de devoir
interviewer quelqu'un en présence de qui on a envie
de se taire. Dans ce cas, interviewer c'est vouloir retransmettre
une émotion, un espoir ou un désespoir.
L'interviewé peut aussi se trouver dans une situation
banale, non pour lui mais pour les autres, par exemple s'il
vient d'écrire un livre. Plusieurs cas se présentent
: le livre peut avoir une grande valeur informative. Les questions
alors sont simples, il est intéressant de connaître
les sources, les documents consultés. Dans ce cas,
quel que soit l'éventail des questions, on arrive obligatoirement,
à un certain moment, dans une impasse. L'interviewé
ne veut pas parler, par exemple parce qu'il a eu accès
à un document qui normalement n'aurait pas dû
lui être communiqué. C'est le cas par exemple
de Georgette Elgey qui, pour écrire son livre sur la
IVe République a eu en mains des rapports de préfets.
Il y a donc lorsqu'on pose des questions de ce genre, une
certaine résistance. Si le livre est une œuvre de fiction,
le problème est de trouver les questions qui en même
temps éveillent et satisfassent la curiosité
du public; satisfaire et éveiller, car le public n'a
aucune raison de s'intéresser à l'aventure de
personnages imaginaires qu'il ne connaît pas.
Examinons de plus près les rapports de l'intervieweur
et de l'auteur d'une œuvre de fiction. Pour l'auteur son livre
est une chose faite, il aime en entendre parler mais il n'aime
pas tellement en parler. De plus, il a écrit son livre
comme si aucune question ne devait lui être posée
à ce propos, comme s'il n'avait pas, en quelque sorte,
à en répondre. S'il vient à la télévision,
c'est parce qu'il pense que cela aidera son livre, c'est pour
son livre. L'idéal serait d'interviewer les livres
; et la première partie de l'entretien qu'on a avec
un écrivain consiste justement, le plus souvent, à
lui expliquer qu'on ne peut pas interviewer le livre, car
l'interview est le contraire du compte rendu. On doit donc
interroger l'auteur comme si son livre n'était pas
une chose faite, mais un projet, on lui demande ce qu'il a
voulu faire alors qu'il l'a déjà fait. Ce n'est
donc pas le romancier présent à qui nous nous
adressons, mais l'auteur passé. On retrouve ici la
forme de contemporanéité que je signalais tout
à l'heure. Nous, nous avons lu le livre alors que l'auteur,
lui, l'a écrit et, bizarrement, nous nous trouvons
dans une situation privilégiée par rapport il
lui. Car toutes les phrases d'un livre sont des questions
virtuelles que l'on peut poser à son auteur. On a donc
lu le livre et on a l'auteur devant soi : que faire ? Quelquefois
on ne trouve rien à faire, et rien n'est plus triste
que, après avoir lu un livre, de n'avoir vraiment aucune
question à poser à son auteur; heureusement
c'est rare. La plupart du temps on tente de confronter telle
phrase ou tel personnage avec l'auteur ; en lisant le livre,
on l'espionne, on recherche cette liaison. Ainsi il m'est
arrivé une fois d'être content en lisant un roman
de Jacques de Bourbon-Busset. Je crois qu'il s'agissait d'Antoine,
en tout cas d'un livre dont le héros est un personnage
masculin ; au détour d'une phrase, j'ai découvert
un participe passé, qui se rapportait à ce héros,
et qui était écrit au féminin. J'ai montré
cette faute à l'auteur qui a rougi et qui m'a dit alors
que ce héros masculin n'était en fait que la
transposition d'un personnage féminin réel.
J'ai estimé alors que j'avais bien lu ce livre.
La question dont nous étions partis était la
suivante : y a-t-il plusieurs catégories d'interviews
télévisuelles ? J'ai répondu à
la question concernant l'interview élément d'un
tout ou formant elle-même un tout. Voyons maintenant
les différences entre interview en direct et en différé.
L'interview différée est enregistrée
et toujours diffusée ultérieurement ; et l'interviewé
pense toujours, avec plus ou moins de raison, et sans le dire,
que si l'interview était vraiment très bonne,
elle serait diffusée immédiatement. Elle est
enregistrée sur film soit chez l'interviewé
soit en studio. L'interview en direct est plus intéressante
à considérer. Il y a d'abord une préparation
qui peut durer une heure ou deux. Il faut naturellement en
prévoir la durée en fonction de l'heure du studio,
où on peut aller lorsqu'on estime que l'interviewé
comme les questions sont prêts. La préparation
psychologique que j'ai essayé de décrire tout
à l'heure peut être compromise par plusieurs
éléments. D'abord cette intimité que
vous avez essayé de créer entre l'interviewé
et vous, peut être rompue ou en tout cas fêlée
par un bruit, un coup de klaxon ou par le chef d'émission
qui vous rappelle à l'ordre ou bien par des annonces
du type : l'antenne est à vous dans deux minutes, etc...
Le deuxième choc possible c'est la découverte
du studio, dont l'espace (20 mètres de haut, 20 mètres
de large) n'incite pas au dialogue. Troisièmement divers
incidents comiques sont possibles. Enfin, et je crois que
c'est le choc le plus important, et le plus imprévu,
l'interviewé découvre qu'il ne se verra pas
pendant qu'il passera à l'antenne, qu'il sera le seul
à ne pas se voir. Vous n'imaginez pas à quel
point, souvent, l'interviewé se sent frustré
de ne pas se voir sur le récepteur, de n'être
vu que par les autres, c'est une sorte de punition intolérable.
Nous retrouvons ici la distance qui sépare l'être
vu de l'être entendu ; personne ne songe à se
réécouter lors de la retransmission à
la radio, alors qu'on éprouve l'envie et le besoin
de se voir retransmis. Il y a toujours sur les plateaux de
télévision des récepteurs en marche et
on les détourne des interviewés pour ne pas
tenter leur narcissisme. Mais quand vous, spectateur, vous
voyez sur votre écran un interviewé tourner
la tête latéralement, il n'y a pas de doute,
c'est qu'il cherche à apercevoir son image.
La distance qui sépare
l'interviewer et l'interviewé est-elle indifférente
? Assurément non. L'idéal est la distance
la moins grande ; il faut pouvoir boire les paroles de l'interviewé
et garder son regard dans le vôtre. Si vous laissez
errer son regard vous. êtes perdu et lui aussi. En effet,
c'est plus par le regard que par les paroles qu'on assure
la continuité de l'interview. Pour l'interviewé
le regard est la forme, l'expression visible de l'attention
qu'on lui prête. Si pour une raison quelconque, le regard,
le lien entre l'intervieweur et l'interviewé sont rompus
il ne se passe plus rien.
L'interviewé comprend-il tout cela lui-même
? Non. Souvent il demande à l'intervieweur : "
Où dois-je regarder, que dois-je regarder ? "
On lui répond évidemment : moi, ne vous occupez
pas des caméras, ce sont les caméras qui s'occupent
de vous.
Pourquoi les ministres regardent-ils toujours la caméra
et jamais l'intervieweur ? Parce qu'un ministre considère
qu'il flatte le public en s'adressant à lui et que
l'intervieweur est un intermédiaire nécessaire
mais fâcheux entre le public et lui. Une interview de
ministre est un classique de la télévision.
Il y a un triangle : ministre, caméras et intervieweur.
Le jeu est le suivant : l'intervieweur pose une question que
le ministre connaît, le ministre fait semblant d'écouter
l'intervieweur pendant le temps de la question, quelquefois
dix secondes de plus, et ensuite il répond à
la caméra, et le petit jeu continue. Entre l'intervieweur
et le ministre, il ne se passe rien. C'est une des raisons
pour lesquelles les ministres sont également inaudibles
: parce qu'iI n'y a pas de regard, il n'y a pas de présence,
et que c'est le regard qui assure la présence.
Quelle est l'importance de l'image dans l'interview télévisuelle
? Dans toute interview, l'image c'est le visage de l'interviewé
et, de temps à autre, celui de l'intervieweur. Naturellement,
les choses font que l'interviewé est d'abord en plan
moyen puis très rapidement en gros plan. Il y a ainsi
une approche du personnage; par exemple dans une interview
reportage, on découvre d'abord la maison où
habite l'interviewé puis son bureau, puis lui-même.
On conserve le plan moyen si l'interviewé bouge beaucoup,
s'il parle avec ses mains. Certains détails vestimentaires
comptent : ainsi les merveilleux souliers que portait un Anglais,
photographe de la cour d'Angleterre, qui avait écrit
un livre de mémoires ; il avait des chaussures extraordinaires
qui faisaient effectivement partie de son personnage et Jean
Prat a eu raison de les montrer, au même titre que son
visage. On fait même de très gros plans qui fragmentent
le visage. Les éléments du visage sont alors
très grossis et si les yeux ou les plis de la bouche
par exemple sont très expressifs, ils renforcent ce
que dit l'interviewé et ils peuvent montrer son embarras,
son refus de répondre, sa fuite etc. Les désavantages
du très gros plan découlent de ses avantages
: il arrive que les yeux ou l'attitude générale
ne disent pas la même chose. Enfin, on peut utiliser
le très gros plan c'est une manière critique.
Je me souviens par exemple d'une dame mexicaine qui avait
écrit un livre un peu larmoyant sur son pauvre pays
et qui portait d'énormes bijoux et Prat, pendant presque
tout le temps de l'interview, avait fait l'inventaire des
perles et des diamants.
L'intervieweur doit-il être un comédien ?
Généralement il n'en n'a pas besoin, mais
parfois il doit l'être. Par exemple Roger Louis, il
y a six mois au Congo, a assisté dans la rue à
une scène étrange. Un commissaire de police
faisait se matraquer réciproquement des gens qu'il
avait sans doute arrêtés et qu'il avait pratiquement
accouplés en les attachant ; l'un des deux personnages
de chaque couple tapait sur la tête de l'autre en chantant
une sorte de petite chanson, et le commissaire se contentait
de les regarder. Roger Louis l'a interviewé. Il est
bien évident que s'il était arrivé en
disant : c'est inadmissible ce que vous faites, l'autre l'aurait
sans doute fait matraquer. Il fallait donc, en l'occurrence,
jouer le jeu, et c'est avec une extrême courtoisie que
Roger Louis a demandé au policier de lui expliquer
sa méthode ; ce que l'autre a fait pendant cinq minutes
avec bonhomie et clarté, comme s'il ne se rendait pas
compte de l'impression que suscitait le rapprochement de son
exposé et de ce qu'on voyait. On est constamment obligé
de jouer la comédie lorsqu'on veut en savoir davantage,
on doit feindre la sympathie même si ce que dit l'interviewé
nous est insupportable.
Quels sont les rapports entre l'intervieweur et le public
? Je ne sais pas si l'intervieweur a le sentiment de s'adresser
à un public. Nous savons bien que celui-ci existe,
mais on ne s'adresse pas à lui directement. J'ai plutôt
l'impression que le public est témoin s'il le souhaite
; c'est comme si on passait devant chez lui : il regarde ou
ne regarde pas. On passe devant lui plutôt qu'on ne
s'adresse à lui.
Lorsque le public est présent, dans le cas d'une interview
en direct, est-ce que sa présence est ressentie ? Je
ne crois pas non plus. Cependant, il est présent en
ce sens que nous nous sentons son représentant dans
la mesure où nous intervenons pour critiquer, blâmer
ou louer l'interviewé. Si on se laisse émouvoir
ou agacer c'est qu'on se sent responsable des rapports qu'il
y a entre l'interviewé et le public et qu'on pense
par exemple que notre fonction, notre devoir est de faire
savoir à l'interviewé ce qu'à notre avis
pense le public. C'est évidemment arbitraire, puisque
nous ne savons pas, que nous ne saurons jamais ce que pense
le public, que nous ignorons même sa nature. La nature
de ce public qui nous fait intervenir c'est en quelque sorte
le sentiment de soi en foule ; ce n'est pas très clair,
c'est un peu magique, mais c'est finalement parce que je pense
que les gens réagissent ou réagiront comme moi
que j'interviens.
PIERRE DUMAYET
Exposé prononcé le 9 juin 1965 au Séminaire
de Georges Friedmann à l'Ecole Pratique des Hautes
Etudes.
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