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Extraits du
Cours de linguistique
générale
Ferdinand de Saussure
Payot/1969
OBJET
DE LA LINGUISTIQUE
1.
La langue : sa définition
[…]
Mais qu’est-ce que la langue ? Pour nous elle ne se confond
pas avec le langage ; elle n’en est qu’une partie déterminée,
essentielle, il est vrai. C’est à la fois un produit social
de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires,
adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette
faculté chez les individus. Pris dans son tout, le langage est
multiforme et hétéroclite à cheval sur plusieurs domaines, à
la fois physique, physiologique et psychique, il appartient
encore au domaine individuel et au domaine social ; il ne se
laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce
qu’on ne sait comment dégager son unité.
La
langue, au contraire, est un tout en soi et un principe de classification.
Dès que nous lui donnons la première place parmi les faits de
langage, nous introduisons un ordre naturel dans un ensemble
qui ne se prête à aucune autre classification. […]
2.
Place de la langue dans les faits de langage
[La
langue] est un objet bien défini dans l’ensemble hétéroclite
des faits de langage. [...] Elle est la partie sociale du langage,
extérieure à l’individu qui à lui seul ne peut ni la créer ni
la modifier ; elle n’existe qu’en vertu d’une sorte
de contrat passé entre les membres de la communauté. D’autre
part, l’individu a besoin d’un apprentissage pour en connaître
le jeu ; l’enfant ne se l’assimile que peu à peu. Elle
est si bien une chose distincte qu’un homme privé de l’usage
de la parole conserve la langue, pourvu qu’il comprenne les
signes vocaux qu’il entend.
3.
Place de la langue dans les faits humains : la sémiologie
[…]
Nous venons de voir que la langue est une institution sociale
; mais elle se distingue par plusieurs traits des autres institutions
politiques, juridiques, etc. Pour comprendre sa nature spéciale,
il faut faire intervenir un nouvel ordre de faits.
La
langue est un système de signes exprimant des idées, et par
là, comparable à l’écriture, à l’alphabet des sourds-muets,
aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux
militaires, etc., etc. Elle est seulement le plus important
de ces systèmes.
On
peut donc concevoir une science qui étudie la vie des signes
au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de
la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie
générale ; nous la nommerons sémiologie (du grec semeion,
« signe »). Elle nous apprendrait en quoi consistent les
signes, quelles lois les régissent. Puisqu’elle n’existe pas
encore, on ne peut dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit
à l’existence, sa place est déterminée d’avance. La linguistique
n’est qu’une partie de cette science générale, les lois que
découvrira la sémiologie seront applicables à la linguistique,
et celle-ci se trouvera ainsi rattachée à un domaine bien défini
dans l’ensemble des faits humains.
LINGUISTIQUE
DE LA LANGUE ET LINGUISTIQUE DE LA PAROLE
[…]
L’étude du langage comporte donc deux parties l’une, essentielle,
a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et
indépendante de l’individu ; cette étude est uniquement
psychique ; l’autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle
du langage, c’est-à-dire la parole y compris la phonation, elle
est psycho-physique.
Sans
doute, ces deux objets sont étroitement liés et se supposent
l’un l’autre ; la langue est nécessaire pour que la parole
soit intelligible et produise tous ses effets ; mais celle-ci
est nécessaire pour que la langue s’établisse ; historiquement,
le fait de parole précède toujours. Comment s’aviserait-on d’associer
une idée à une image verbale, si l’on ne surprenait pas d’abord
cette association dans un acte de parole ? D’autre part,
c’est en entendant les autres que nous apprenons notre langue
maternelle ; elle n’arrive à se déposer dans notre
cerveau qu’à la suite d’innombrables expériences. Enfin, c’est
la parole qui fait évoluer la langue, ce sont les impressions
reçues en entendant les autres qui modifient nos habitudes linguistiques.
Il y a donc interdépendance de la langue et de la parole ;
celle-là est à la fois l’instrument et le produit de celle-ci.
Mais tout cela ne les empêche pas d’être deux choses
absolument distinctes. La langue existe dans la collectivité
sous la forme d’une somme d’empreintes déposées dans chaque
cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les exemplaires,
identiques, seraient répartis entre les individus. C’est donc
quelque chose qui est dans chacun d’eux, tout en étant commun
à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires. [...]
Pour
toutes ces raisons, il serait chimérique de réunir sous un même
point de vue la langue et la parole. Le tout global du langage
est inconnaissable, parce qu’il n’est pas homogène, tandis que
la distinction et la subordination proposées éclairent tout.
Telle
est la première bifurcation qu’on rencontre dès qu’on cherche
à faire la théorie du langage. Il faut choisir entre deux routes
qu’il est impossible de prendre en même temps ; elles doivent
être suivies séparément.
On
peut à la rigueur conserver le nom de linguistique à chacune
de ces deux disciplines et parler d’une linguistique de la parole.
Mais il ne faudra pas la confondre avec la linguistique proprement
dite, celle dont la langue est l’unique objet.
Nous
nous attacherons uniquement à cette dernière, et si, au cours
de nos démonstrations, nous empruntons des lumières à l’étude
de la parole, nous nous efforcerons de ne jamais effacer les
limites qui séparent les deux domaines.
NATURE
DU SIGNE LINGUISTIQUE
1.
Signe, signifié, signifiant […]
Pour
certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel,
est une nomenclature, c’est-à-dire une liste de termes correspondant
à autant de choses. Cette conception est critiquable à bien
des égards. Elle suppose des idées toutes faites préexistant
aux mots : elle ne nous dit pas si le mot est de nature
vocale ou psychique […] ; enfin elle laisse supposer que le
lien qui unit un nom à une chose est une opération toute simple,
ce qui est loin d’être vrai. Cependant cette vue simpliste peut
nous approcher de la vérité, en nous montrant que l’unité linguistique
est une chose double, faite du rapprochement de deux termes.
[…]
Le
signe linguistique unit non une chose et un nom mais un concept
et une image acoustique. Cette dernière n'est pas le
son matériel, chose purement physique, mais l'empreinte
psychiqu de ce son, la représentation que nous en donne
le témoignage de nos sens; elle est sensorielle, et s'il
nous arrive de l'appeler "matérielle", c'est
seulement dans ce sens et par opposition à l'autre terme
de l'association, le concept, généralement plus
abstrait. [...]
Le
signe linguistique est donc une entité psychique à deux faces,
qui peut être représentée par la figure :
Ces
deux éléments sont intimement liés et s'appellent
l'un l'autre. [...]
Cette
définition pose une importante question de terminologie. Nous
appelons signe la combinaison du concept et de l’image
acoustique mais dans l’usage courant ce terme de signe désigne
généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor,
etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce
n’est qu’en tant qu’il porte le concept « arbre »,
de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique
celle du total.
L’ambiguïté
disparaîtrait si l’on désignait les trois notions ici en présence
par des noms qui s’appellent les uns les autres, tout en s’opposant.
Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner
le total, et de remplacer concept et image acoustique
respectivement par signifié et signifiant ;
ces derniers termes ont l’avantage de marquer l’opposition qui
les sépare soit entre eux, soit du total dont ils font partie.
Quant à signe, si nous nous en contentons, c’est que
nous ne savons par quoi le remplacer, la langue usuelle n’en
suggérant aucun autre.
Le
signe linguistique ainsi défini possède deux caractères
primordiaux. En les énonçant nous posons les principes mêmes
de toute étude de cet ordre.
2.
L’arbitraire du signe
Le
lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore,
puisque nous entendons par signe le le total résultant de l’association
d’un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement
le signe linguistique est arbitraire.
Ainsi
l’idée de « sœur » n’est liée par aucun rapport intérieur
avec la suite de sons s — ö — r qui lui sert de signifiant ;
il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quelle
autre : à preuve les différences entre les langues et l’existence
même de langues différentes : le signifié « bœuf »
a pour signifiant b — ö — f d’un côté de la frontière,
et o — k — s (Ochs) de l’autre.
Le
principe de l’arbitraire du signe n’est contesté par personne
; mais il est souvent plus aisé de découvrir une vérité que
de lui assigner la place qui lui revient. Le principe énoncé
plus haut domine toute la linguistique de la langue ; ses
conséquences sont innombrables. Il est vrai qu’elles n’apparaissent
pas toutes du premier coup avec une égale évidence ; c’est
après bien des détours qu’ou les découvre, et avec elles, l’importance
primordiale du principe.
Une
remarque en passant : quand la sémiologie sera organisée,
elle devra se demander si les modes d’expression qui reposent
sur des signes entièrement. naturels — comme la pantomime —
lui reviennent de droit. En supposant qu’elle les accueille,
son principal objet n’en sera pas moins l’ensemble des systèmes
fondés sur l’arbitraire du signe. En effet tout moyen d’expression
reçu dans une société repose en principe sur une habitude collective
ou, ce qui revient au même, sur la convention. Les signes de
politesse, par exemple, doués souvent d’une certaine expressivité
naturelle (qu’on pense au Chinois qui salue son empereur en
se prosternant neuf fois jusqu’à terre), n’en sont pas moins
fixés par une règle; c’est cette règle qui oblige à les employer,
non leur valeur intrinsèque. On peut donc dire que les signes
entièrement arbitraires réalisent mieux que les autres l’idéal
du procédé sémiologique ; c’est pourquoi la langue, le plus
complexe et le plus répandu des systèmes d’expression, est aussi
le plus caractéristique de tous ; en ce sens la linguistique
peut devenir le patron général de toute sémiologie, bien que
la langue ne soit qu’un système particulier.
On
s’est servi du mot symbole pour désigner le signe linguistique,
ou plus exactement ce que nous appelons le signifiant, il y
a des inconvénients à l’admettre, justement à cause de notre
premier principe. Le symbole a pour caractère de n’être jamais
tout à fait arbitraire ; il n’est pas vide, il y a un
rudiment de lien naturel entre le signifiant et le signifié.
Le symbole de la justice, la balance, ne pourrait pas être remplacé
par n’importe quoi, un char, par exemple.
Le
mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit
pas donner l’idée que le signifiant dépend du libre choix du
sujet parlant (on verra plus bas qu’il n’est pas au pouvoir
de l’individu de rien changer à un signe une fois établi dans
un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu’il est
immotivé, c’est-à-dire arbitraire par rapport au signifié,
avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité.
[…]
3.
Le caractère linéaire du signifiant
Le
signifiant, étant de nature auditive, se déroule dans le temps
et a les caractères qu’il emprunte au temps : a) il
représente une étendue et b) cette étendue est mesurable
dans une seule dimension : c’est une ligne.
Ce
principe est évident, mais il semble qu’on ait toujours négligé
de l’énoncer, sans doute parce qu’on l’a trouvé trop simple
; cependant il est fondamental et les conséquences en sont incalculables
; son importance est égale à celle de la première loi. Tout
le mécanisme de la langue en dépend. Par opposition aux signifiants
visuels (signaux maritimes, etc.). qui peuvent offrir des complications
simultanées sur plusieurs dimensions, les signifiants acoustiques
ne disposent que de la ligne du temps; leurs éléments se présentent
l’un après l’autre ; ils forment une chaîne. Ce caractère apparaît
immédiatement dès qu’on les représente par l’écriture et qu’on
substitue la ligne spatiale des signes graphiques à la succession
dans le temps.
IMMUTABILITE
ET MUTABILITE DU SIGNE
1.
Immutabilité du signe
Si
par rapport à l’idée qu’il représente,
le signifiant apparaît comme librement choisi, en revanche,
par rapport à la communauté linguistique qui l’emploie,
il n’est pas libre, il est imposé. La masse sociale n’est
point consultée, et le signifiant choisi par la langue,
ne pourrait pas être remplacé par un autre. […]
La
langue ne peut donc plus être assimilée à
un contrat pur et simple, et c’est justement de ce côté
que le signe linguistique est particulièrement intéressant
à étudier ; car si l’on veut démontrer
que la loi admise dans une collectivité est une chose
que l’on subit, et non une règle librement consentie,
c’est bien la langue qui en offre la preuve la plus éclatante.
Voyons
donc comment le signe linguistique échappe à notre
volonté, et tirons ensuite les conséquences importantes
qui découlent de ce phénomène.
A
n’importe quelle époque, et si haut que nous remontions,
la langue apparaît toujours comme un héritage de
l’époque précédente. L’acte par lequel,
à un moment donné, les noms seraient distribués
aux choses, par lequel un contrat serait passé entre
les concepts et les images acoustiques — cet acte, nous pouvons
le concevoir, mais il n’a jamais été constaté.
L’idée que les choses auraient pu se passer ainsi nous
est suggérée par notre sentiment très vif
de l’arbitraire du signe.
En
fait, aucune société ne connaît et n’a jamais
connu la langue autrement que comme un produit hérité
des générations précédentes et à
prendre tel quel. C’est pourquoi la question de l’origine du
langage n’a pas l’importance qu’on lui attribue généralement.
Ce n’est pas même une question à poser ; le seul
objet réel de la linguistique, c’est la vie normale et
régulière d’un idiome déjà constitué.
Un état de langue donné est toujours le produit
de facteurs historiques, et ce sont ces facteurs qui expliquent
pourquoi le signe est immuable, c’est-à-dire résiste
à toute substitution arbitraire.
Mais
dire que la langue est un héritage n’explique rien si
l’on ne va pas plus loin. Ne peut-on pas modifier d’un moment
à l’autre des lois existantes et héritées
?
Cette
objection nous amène à placer la langue dans son
cadre social et à poser la question comme on la poserait
pour les autres institutions sociales. Celles-ci, comment se
transmettent-elles ?
Voilà
la question plus générale qui enveloppe celle
de l’immutabilité. Il faut d’abord apprécier le
plus ou moins de liberté dont jouissent les autres institutions
; on verra que pour chacune d’elles il y a une balance différente
entre la tradition imposée et l’action libre de la société.
Ensuite on recherchera pourquoi, dans une catégorie donnée,
les facteurs du premier ordre sont plus ou moins puissants que
ceux de l’autre. Enfin, revenant à la langue, on se demandera
pourquoi le facteur historique de la transmission la domine
tout entière et exclut tout changement linguistique dans
la transmission.[...]
Toutefois
il ne suffit pas de dire que la langue est un produit des forces
sociales pour qu’on voie clairement qu’elle n’est pas libre
; se rappelant qu’elle est toujours l’héritage d’une
époque précédente, il faut ajouter que
ces forces sociales agissent en fonction du temps. Si la langue
a un caractère de fixité, ce n’est pas seulement
parce qu’elle est attachée au poids de la collectivité,
c’est aussi qu’elle est située dans le temps. Ces deux
faits sont inséparables. A tout instant, la solidarité
avec le passé met en échec la liberté de
choisir. Nous disons homme et chien parce qu’avant nous on a
dit homme et chien. Cela n’empêche pas qu’il n’y ait dans
le phénomène total un lien entre ces deux
facteurs antinomiques : la convention arbitraire en vertu de
laquelle le choix est libre, et le temps, grâce auquel
le choix se trouve fixé. C’est parce que le signe est
arbitraire qu’il ne connaît d’autre loi que celle de la
tradition, et c’est parce qu’il se fonde sur la tradition qu’il
peut être arbitraire.
2.
Mutabilité du signe
Le
temps, qui assure la continuité de la langue, a un autre
effet, en apparence contradictoire au premier : celui d’altérer
plus ou moins rapidement les signes linguistiques et, en un
certain sens, on peut parler à la fois de l’immutabilité
et de la mutabilité du signe.
En
dernière analyse, les deux faits sont solidaires : le
signe est dans le cas de s’altérer parce qu’il se continue.
Ce qui domine dans toute altération, c’est la persistance
de la matière ancienne ; l’infidélité au
passé n’est que relative. Voilà pourquoi le principe
d’altération se fonde sur le principe de continuité.
L’altération
dans le temps prend diverses formes, dont chacune fournirait
la matière d’un important chapitre de linguistique. Sans
entrer dans le détail, voici ce qu’il est important de
dégager.
Tout
d’abord, ne nous méprenons pas sur le sens attaché
ici au mot altération. Il pourrait faire croire qu’il
s’agit spécialement des changements phonétiques
subis par le signifiant, ou bien des changements de sens qui
atteignent les concepts signifiés. Cette vue serait insuffisante.
Quels que soient les facteurs d’altération, qu’ils agissent
isolément ou combinés, ils aboutissent toujours
à un déplacement du rapport entre le signifié
et le signifiant. [...]
Une
langue est radicalement impuissante à se défendre
contre les facteurs qui déplacent d’instant en instant
le rapport du signifié au signifiant. C’est une des conséquences
de l’arbitraire du signe.
Les
autres institutions humaines — les coutumes, les lois. etc.
— sont toutes fondées, à des degrés divers,
sur les rapports naturels des choses ; il y a en elles une convenance
nécessaire entre les moyens employés et les fins
poursuivies. Même la mode qui fixe notre costume n’est
pas entièrement arbitraire : on ne peut s’écarter
au-delà d’une certaine mesure des conditions dictées
par le corps humain. La langue, au contraire, n’est limitée
en rien dans le choix de ses moyens, car on ne voit pas ce qui
empêcherait d'associer une idée quelconque avec
une suite quelconque de sons.
Pour
bien faire sentir que la langue est une institution pure, Whitney
a fort justement insisté sur le caractère arbitraire
des signes ; et par là, il a placé la linguistique
sur son axe véritable. Mais il n’est pas allé
jusqu’au bout et n’a pas vu que ce caractère arbitraire
sépare radicalement la langue de toutes les autres institutions.
On le voit bien par la manière dont elle évolue
; rien de plus complexe : située à la fois dans
la masse sociale et dans le temps, personne ne peut rien y changer,
et, d’autre part, l’arbitraire de ses signes entraîne
théoriquement la liberté d’établir n’importe
quel rapport entre la matière phonique et les idées.
Il en résulte que ces deux éléments unis
dans les signes gardent chacun leur vie propre dans une proportion
inconnue ailleurs, et que la langue s’altère, ou plutôt
évolue, sous l’influence de tous les agents qui peuvent
atteindre soit les sons, soit les sens. Cette évolution
est fatale ; il n’y a pas d’exemple d’une langue qui y résiste.
[…]
LA
VALEUR LINGUISTIQUE
Pour
se rendre compte que la langue ne peut être qu'un système
de valeurs pures, il suffit de considérer les deux éléments
qui entrent en jeu dans son fonctionnement : les idées
et les sons.
Psychologiquement,
abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée
n'est qu'une masse amorphe et indistincte. Philosophes et linguistes
se sont toujours accordés à reconnaître
que, sans le secours des signes, nous serions incapables de
distinguer deux idées d'une façon claire et constante.
Prise en elle-même la pensée est comme une nébuleuse
où rien n'est nécessairement délimité.
Il n'y a pas d'idées préétablies, et rien
n'est distinct avant l'apparition de la langue.
En
face de ce royaume flottant, les sons offriraient-ils par eux-mêmes
des entités circonscrites d'avance ? Pas davantage. La
substance phonique n'est pas plus fixe ni plus rigide ; ce n'est
pas un moule dont la pensée doive nécessairement
épouser les formes, mais une matière plastique
qui se divise à son tour en parties distinctes pour fournir
les signifiants dont la pensée a besoin. [...]
Si
les mots étaient chargés de représenter
des concepts donnés d'avance, ils auraient chacun, d'une
langue à l'autre, des correspondants exacts pour le sens;
or il n'en est pas ainsi. Le français dit indifféremment
louer (une maison) pour "prendre à bail"
et "donner à bail", là où l'allemand
emploie deux termes : mieten et vermieten ; il n'y a donc pas
correspondance exacte des valeurs. Les verbes schaetzen
et urteilen présentent un ensemble de significations
qui correspondent en gros à celles des mots français
estimer et juger ; cependant sur plusieurs points
cette correspondance est en défaut.
La
flexion offre des exemples particulièrement frappants.
La distinction des temps, qui nous est si familière,
est étrangère à certaines langues ; l'hébreu
ne connaît pas même celle, pourtant fondamentale
entre le passé, le présent et le futur. Le protogermanique
n'a pas de forme propre pour le futur ; quand on dit qu'il le
rend par le présent, on s'exprime improprement, car la
valeur d'un présent n'est pas la même en germanique
que dans les langues pourvues d'un futur à côté
du présent. Les langues slaves distinguent régulièrement
deux aspects du verbe : le perfectif représente l'action
dans sa totalité, comme un point, en dehors de tout devenir
; l'imperfectif la montre en train de se faire, et sur la ligne
du temps. Ces catégories font difficulté pour
un Français parce que sa langue les ignore : si elles
étaient prédéterminées, il n'en
serait pas ainsi. Dans tous ces cas nous surprenons donc, au
lieu d'idées données d'avance, des valeurs
émanant du système. Quand on dit qu'elles correspondent
à des concepts, on sous-entend que ceux-ci sont purement
différentiels, définis non pas positivement par
leur contenu, mais négativement par leurs rapports avec
les autres termes du système. Leur plus exacte caractéristique
est d'être ce que les autres ne sont pas.[...]
Si
la partie conceptuelle de la valeur est constituée uniquement
par des rapports et des différences avec les autres termes
de la langue, on peut en dire autant de sa partie matérielle.
Ce qui importe dans le mot, ce n'est pas le son lui-même,
mais les différences phoniques qui permettent de distinguer
ce mot de tous les autres, car ce sont elles qui portent la
signification.
La
chose étonnera peut-être ; mais où serait
en vérité la possibilité du contraire ?
Puisqu'il n'y a point d'image vocale qui réponde plus
qu'une autre à ce qu'elle est chargée de dire,
il est évident, même a priori, que
jamais un fragment de la langue ne pourra être fondé,
en dernière analyse, sur autre chose que sur sa non-coïncidence
avec le reste. Arbitraire et différentiel
sont deux qualités corrélatives.
L'altération
des signes linguistiques montre bien cette corrélation
; c'est précisément parce que les termes a
et b sont radicalement incapables d'arriver, comme tels,
jusqu'aux régions de la conscience (laquelle n'aperçoit
perpétuellement que la différence a/b) que chacun
de ces termes reste libre de se modifier selon des lois étrangères
à leur fonction significative. [...]
Tout
ce qui précède revient à dire que dans
la langue il n'y a que des différences. Bien plus
: une différence suppose en général des
termes positifs entre lesquels elle s'établit ; mais
dans la langue il n'y a que des différences sans termes
positifs. Qu'on prenne le signifié ou le signifiant,
la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient
au système linguistique, mais seulement des différences
conceptuelles et des différences phoniques issues de
ce système. Ce qu'il y a d'idée ou de matière
phonique dans un signe importe moins que ce qu'il y a autour
de lui dans les autres signes. La preuve en est que la valeur
d'un terme peut être modifiée sans qu'on touche
ni à son sens ni à ses sons, mais seulement par
le fait que tel autre terme voisin aura subi une modification.
[...]
Autrement
dit, la langue est une forme et non une substance. On
ne saurait assez se pénétrer de cette vérité,
car toutes les erreurs de notre terminologie, toutes nos façons
incorrectes de désigner les choses de la langue proviennent
de cette supposition involontaire qu'il y aurait une substance
dans le phénomène linguistique.
RAPPORTS
SYNTAGMATIQUES ET RAPPORTS ASSOCIATIFS
1.
Définitions
Ainsi,
dans un état de langue, tout repose sur des rapports
; comment fonctionnent-ils ?
Les
rapports et les différences entre termes linguistiques
se déroulent dans deux sphères distinctes dont
chacune est génératrice d'un certain ordre de
valeurs; l'opposition entre ces deux ordres fait mieux comprendre
la nature de chacun d'eux. Ils correspondent à deux formes
de notre activité mentale, toutes deux indispensables
à la vie de la langue.
D'une
part, dans le discours, les mots contractent entre eux, en vertu
de leur enchaînement, des rapports fondés sur le
caractère linéaire de la langue, qui exclut la
possibilité de prononcer deux éléments
à la fois. Ceux-ci se rangent les uns à la suite
des autres sur la chaîne de la parole. Ces combinaisons
qui ont pour support l'étendue peuvent être appelées
syntagmes. Le syntagme se compose donc toujours de deux ou plusieurs
unités consécutives (par exemple re-lire; contre
tous ; la vie humaine; Dieu est bon; s'il fait beau temps, nous
sortirons, etc.). Placé dans un syntagme, un terme n'acquiert
sa valeur que parce qu'il est opposé à ce qui
précède ou ce qui suit, ou à tous les deux.
D'autre
part, en dehors du discours, les mots offrant quelque chose
de commun s'associent dans la mémoire, et il se forme
ainsi des groupes au sein desquels règnent des rapports
très divers. Ainsi le mot enseignement fera surgir inconsciemment
devant l'esprit une foule d'autres mots (enseigner, renseigner,
etc., ou bien armement, changement, etc., ou bien éducation,
apprentissage) ; par un côté ou un autre, tous
ont quelque chose de commun entre eux.
On
voit que ces coordinations sont d'une tout autre espèce
que les premières. Elles n'ont pas pour support l'étendue
leur siège est dans le cerveau ; elles font partie de
ce trésor intérieur qui constitue la langue chez
chaque individu. Nous les appellerons rapports associatifs.
Le
rapport syntagmatique est in praesentia ; il repose sur deux
ou plusieurs termes également présents dans une
série effective. Au contraire le rapport associatif unit
des termes in absentia dans une série mnémonique
virtuelle.
A
ce double point de vue, une unité linguistique est comparable
à une partie déterminée d'un édifice,
une colonne par exemple ; celle-ci se trouve, d'une part, dans
un certain rapport avec l'architrave qu'elle supporte ; cet
agencement de deux unités également présentes
dans l'espace fait penser au rapport syntagmatique ; d'autre
part, si cette colonne est d'ordre dorique, elle évoque
la comparaison mentale avec les autres ordres (ionique, corinthien,
etc.), qui sont des éléments non présents
dans l'espace le rapport est associatif.
Chacun
de ces deux ordres de coordination appelle quelques remarques
particulières.
2.
Les rapports syntagmatiques
Nos
exemples [précédents] donnent déjà
à entendre que la notion de syntagme s'applique non seulement
aux mots, mais aux groupes de mots, aux unités complexes
de toute dimension et de toute espèce (mots composés,
dérivés, membres de phrase, phrases entières).
Il
ne suffit pas de considérer le rapport qui unit les diverses
parties d'un syntagme entre elles (par exemple contre et tous
dans contre tous, contre et maître dans contremaître)
il faut tenir compte aussi de celui qui relie le tout à
ses parties (par exemple contre tous opposé d'une part
à contre, de l'autre à tous, ou contremaître
opposé à contre et à maître).
On
pourrait faire ici une objection. La phrase est le type par
excellence du syntagme. Mais elle appartient à la parole,
non à la langue ; ne s'ensuit-il pas que le syntagme
relève de la parole ? Nous ne le pensons pas. Le propre
de la parole, c'est la liberté des combinaisons il faut
donc se demander si tous les syntagmes sont également
libres.
On
rencontre d'abord un grand nombre d'expressions qui appartiennent
à la langue ; ce sont les locutions toutes faites, auxquelles
l'usage interdit de rien changer, même si l'on peut y
distinguer, à la réflexion, des parties significatives
(cf. à quoi bon ? allons donc ! etc.). Il en est de même,
bien qu'à un moindre degré, d'expressions telles
que prendre la mouche, forcer la main à quelqu'un, rompre
une lance, ou encore avoir mal à (la tête, etc.),
à force de (soins, etc.), que vous en semble ?, pas n'est
besoin de..., etc., dont le caractère usuel ressort des
particularités de leur signification ou de leur syntaxe.
Ces tours ne peuvent pas être improvisés, ils sont
fournis par la tradition. On peut citer aussi les mots qui,
tout en se prêtant parfaitement à l'analyse, sont
caractérisés par quelque anomalie morphologique
maintenue par la seule force de l'usage (cf. difficulté
vis-à-vis de facilité, etc., mourrai en face de
dormirai, etc.).
Mais ce n'est pas tout ; il faut attribuer à la langue,
non à la parole, tous les types de syntagmes construits
sur des formes régulières. En effet, comme il
n'y a rien d'abstrait dans la langue, ces types n'existent que
si elle en a enregistré des spécimens suffisamment
nombreux. Quand un mot comme indécorable surgit dans
la parole, il suppose un type déterminé, et celui-ci
à son tour n'est possible que par le souvenir d'un nombre
suffisant de mots semblables appartenant à la langue
(impardonnable, intolérable, infatigable, etc.). Il en
est exactement de même des phrases et des groupes de mots
établis sur des patrons réguliers ; des combinaisons
comme la terre tourne, que vous dit-il ? etc., répondent
à des types généraux, qui ont à
leur tour leur support dans la langue sous forme de souvenirs
concrets.
Mais
il faut reconnaître que dans le domaine du syntagme il
n'y a pas de limite tranchée entre le fait de langue,
marque de l'usage collectif, et le fait de parole, qui dépend
de la liberté individuelle. Dans une foule de cas, il
est difficile de classer une combinaison d'unités, parce
que l'un et l'autre facteurs ont concouru à la produire,
et dans des proportions qu'il est impossible de déterminer.
3.
Les rapports associatifs
Les
groupes formés par association mentale ne se bornent
pas à rapprocher les termes qui présentent quelque
chose de commun ; l'esprit saisit aussi la nature des rapports
qui les relient dans chaque cas et crée par là
autant de séries associatives qu'il y a de rapports divers.
Ainsi dans enseignement, enseigner, enseignons, etc., il y a
un élément commun à tous les termes, le
radical ; mais le mot enseignement peut se trouver impliqué
dans une série basée sur un autre élément
commun, le suffixe (cf. enseignement, armement, changement,
etc.) ; l'association peut reposer aussi sur la seule analogie
des signifiés (enseignement, instruction, apprentissage,
éducation, etc.), ou au contraire, sur la simple communauté
des images acoustiques (par exemple enseignement et justement).
Donc il y a tantôt communauté double du sens et
de la forme, tantôt communauté de forme ou de sens
seulement. Un mot quelconque peut toujours évoquer tout
ce qui est susceptible de lui être associé d'une
manière ou d'une autre.
Tandis
qu'un syntagme appelle tout de suite l'idée d'un ordre
de succession et d'un nombre déterminé d'éléments,
les termes d'une famille associative ne se présentent
ni en nombre défini, ni dans un ordre déterminé.
Si on associe désir-eux, chaleur-eux, peur-eux, etc.,
on ne saurait dire d'avance quel sera le nombre des mots suggérés
par la mémoire, ni dans quel ordre ils apparaîtront.
Un terme donné est comme le centre d'une constellation,
le point où convergent d'autres termes coordonnés,
dont la somme est indéfinie.
Cependant,
de ces deux caractères de la série associative,
ordre indéterminé et nombre indéfini, seul
le premier se vérifie toujours ; le second peut manquer.
C'est ce qui arrive dans un type caractéristique de ce
genre de groupements, les paradigmes de flexion. En latin, dans
dominus, domini, domino, etc., nous avons bien un groupe associatif
formé par un élément commun, le thème
nominal domin-, mais la série n'est pas indéfinie
comme celle de enseignement, changement, etc. ; le nombre des
cas est déterminé ; par contre leur succession
n'est pas ordonnée spatialement, et c'est par un acte
purement arbitraire que le grammairien les groupe d'une façon
plutôt que d'une autre ; pour la conscience des sujets
parlants le nominatif n'est nullement le premier cas de la déclinaison,
et les termes pourront surgir dans tel ou tel ordre selon l'occasion.
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