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La blasphémie et l'euphémie
Blasphémie et euphémie : nous avançons
ces néologismes pour associer dans l'unité de
leur manifestation deux concepts qu'on n'a pas l'habitude d'étudier
ensemble, et pour les poser comme activités symétriques.
Nous voyons dans la blasphémie et l'euphémie les
deux forces opposées dont l'action conjointe produit
le juron.
Nous considérons ici le juron comme l'expression blasphémique
par excellence, entièrement distincte du blasphème
comme assertion diffamante à l'égard de la religion
ou de la divinité (ainsi le " blasphème "
de Jésus se proclamant fils de Dieu, Marc 14, 64). Le
juron appartient bien au langage, mais il constitue à
lui seul une classe d'expressions typiques dont le linguiste
ne sait que faire et qu'en général il renvoie
au lexique ou à la phraséologie. De ce fait on
ne retient du juron que les aspects pittoresques, anecdotiques,
sans s'attacher à la motivation profonde ni aux formes
spécifiques de l'expression.
Dans les langues occidentales, le lexique du juron ou, si l'on
préfère, le répertoire des locutions blasphémiques,
prend son origine et trouve son unité dans une caractéristique
singulière : il procède du besoin de violer l'interdiction
biblique de prononcer le nom de Dieu. La blasphémie est
de bout en bout un procès de parole; elle consiste, dans
une certaine manière, à remplacer le nom de Dieu
par son outrage.
Il faut prêter attention à la nature de cette interdiction
qui porte non sur le " dire quelque chose " qui serait
une opinion, mais sur le " prononcer un nom " qui
est pure articulation vocale. C'est proprement le tabou linguistique
: un certain mot ou nom ne doit pas passer par la bouche. Il
est simplement retranché du registre de la langue, effacé
de l'usage, il ne doit plus exister. Cependant, c'est là
une condition paradoxale du tabou, ce nom doit en même
temps continuer d'exister en tant qu'interdit. C'est ainsi,
en tant qu'existant-interdit, qu'il faut également poser
le nom divin, mais en outre la prohibition s'accompagne des
plus sévères sanctions, et elle est reçue
chez des peuples qui ignorent la pratique du tabou appliqué
au nom des défunts. Cela souligne plus fortement encore
le caractère singulier de cet interdit du nom divin.
Pour le comprendre et donc pour mieux voir les ressorts de la
blasphémie, on doit se référer à
l'analyse que Freud a donnée du tabou. " Le tabou,
dit-il, est une prohibition très ancienne, imposée
du dehors (par une autorité) et dirigée contre
les désirs les plus intenses de l'homme. La tendance
à la transgresser persiste dans son inconscient; les
hommes qui obéissent au tabou sont ambivalents à
l'égard du tabou ". Pareillement, l'interdit du
nom de Dieu refrène un des désirs les plus intenses
de l'homme : celui de profaner le sacré. Par lui-même
le sacré inspire des conduites ambivalentes, on le sait.
La tradition religieuse n'a voulu retenir que le sacré
divin et exclure le sacré maudit. La blasphémie,
à sa manière, veut rétablir cette totalité
en profanant le nom même de Dieu. On blasphème
le nom de Dieu, car tout ce qu'on possède de Dieu est
son nom. Par là seulement on peut l'atteindre, pour l'émouvoir
ou pour le blesser : en prononçant son nom.
Hors du culte, la société exige que le nom de
Dieu soit invoqué dans une circonstance solennelle, qui
est le serment. Car le serment est un sacramentum, un appel
au dieu, témoin suprême de vérité,
et une dévotion au châtiment divin en cas de mensonge
ou de parjure. C'est le plus grave engagement que l'homme puisse
contracter et le plus grave manquement qu'il puisse commettre,
car le parjure relève non de la justice des hommes, mais
de la sanction divine. Aussi le nom du dieu doit figurer dans
la formule du serment.
Dans la blasphémie aussi le nom de Dieu doit apparaître,
car la blasphémie, comme le serment, prend Dieu à
témoin. Le juron est bien un jurement, mais un jurement
d'outrage. Ce qui le caractérise en propre tient à
un
certain nombre de conditions qu'il nous faut dégager
successivement.
La principale consiste dans la forme même de l'expression
blasphémique. Nous abordons ici le domaine de
l'expression émotionnelle, si peu exploré encore,
qui a ses règles, sa syntaxe, son élocution. La
blasphémie se manifeste comme exclamation, elle a la
syntaxe des interjections dont elle constitue la variété
la plus typique ; elle n'utilise que des formes signifiantes,
à la différence des interjections-onomatopées,
qui sont des cris (Oh! aïe! hé!. .. ), et elle se
manifeste dans des circonstances spécifiques.
Il faut rendre sa pleine force au terme " exclamation "
quand on étudie le phénomène linguistique
de la blasphémie. Le Dictionnaire Général
définit l'exclamation : " cri, paroles brusques
qu'on laisse échapper pour exprimer un sentiment vif
et soudain ". Le juron est bien une parole qu'on "
laisse échapper" sous la pression d'un sentiment
brusque et violent, impatience, fureur, déconvenue. Mais
cette parole n'est pas communicative, elle est seulement expressive,
bien qu'elle ait un sens. La formule prononcée en blasphémie
ne se réfère à aucune situation objective
en particulier; le même juron est proféré
en des circonstances toutes différentes. Il n'exprime
que l'intensité d'une réaction à ces circonstances.
Il ne se réfère pas non plus au partenaire ni
à une tierce personne. Il ne transmet aucun message,
il n'ouvre pas de dialogue, il ne suscite pas de réponse,
la présence d'un interlocuteur n'est même pas nécessaire.
Il ne décrit pas davantage celui qui l'émet. Celui-ci
se trahit plutôt qu'il ne se révèle. Le
juron lui a échappé, c'est une décharge
émotive. Néanmoins cette décharge se réalise
en formules fixes, intelligibles et descriptibles.
La forme de base est l'exclamation " nom de Dieu ! ",
c'est-à-dire l'expression même de l'interdit, et
on la renforce de l'épithète qui va souligner
la transgression : " sacré nom de Dieu! ".
Adjuration inversée où " Dieu " peut
être remplacé par un de ses parèdres "
Madone, Vierge ", etc. C'est bien le " Vilain serment
" que mentionnent les chroniqueurs du Moyen Age. On accentue
l'intention outrageante en accouplant au nom divin une invective,
en substituant au " nom " le " corps " ou
tel de ses organes, ou sa " mort ", en redoublant
l'expression (type : " bon Dieu de bon Dieu ! "),
chacune de ces variétés donnant lieu à
de nombreuses variantes et permettant des inventions insultantes
ou burlesques, mais toujours dans le même modèle
syntaxique. Un autre procédé consiste à
invoquer nommément l'anti-Dieu, le Diable, par l'exclamation
" Diable ! ". Le besoin de transgresser l'interdit,
profondément enfoui dans l'inconscient, trouve issue
dans une jaculation brutale, arrachée par l'intensité
du sentiment, et qui s'accomplit en bafouant le divin.
Mais cette exclamation suscite aussitôt une censure. La
blasphémie suscite l'euphémie. On voit maintenant
comme les deux mouvements se tiennent. L'euphémie ne
refrène pas la blasphémie, elle la corrige dans
son expression de parole et elle la désarme en tant que
jurement. Elle conserve le cadre locutionnel de la blasphémie,
mais elle y introduit trois modes de changement :
1° le remplacement du nom " Dieu" par quelque
terme innocent : " nom d'une pipe ! ", " nom
d'un petit bonhomme ! " ou "bon sang ! ";
2° la mutilation du vocable " Dieu" par aphérèse
de la fmale " par Dieu! " pardi ! " ou la substitution
d'une même assonance: " parbleu ! " ;
3° la création d'une forme de non-sens à la
place de l'expression blasphémique : " par le sang
de Dieu ! " devient " palsambleu ! ", "
je renie Dieu ! " devient " jarnibleu ! ".
La blasphémie subsiste donc, mais elle est masquée
par l'euphémie qui lui ôte sa réalité
phémique, donc son efficacité sémique,
en la faisant littéralement dénuée de sens.
Ainsi annulée, la blasphémie fait allusion à
une profanation langagière sans l'accomplir et remplit
sa fonction psychique, mais en la détournant et en la
déguisant.
* Archivio di Filosofia (" L'analyse du langage théologique.
Le nom de Dieu " Actes du colloque organisé par
le Centre international d'Études humanistes et par l'Institut
d'Études philosophiques de Rome, Rome, 5-11 janvier 1966),
diretto da Enrico Castelli, Rome, 1969. pp. 71-73.
Problèmes de linguistique générale II,
Gallimard, 1974.
Emile Benveniste
Revue Diogène, Paris 1952.
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