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Communication
animale et langage humain
"Appliquée
au monde animal, la notion de langage n'a cours que par un abus
de termes. On sait qu'il a été impossible jusqu'ici
d'établir que des animaux disposent, même sous
une forme rudimentaire, d'un mode d'expression qui ait les caractères
et les fonctions du langage humain. Toutes les observations
sérieuses pratiquées sur les communautés
animales, toutes les tentatives mises en uvre au moyen
de techniques variées pour provoquer ou contrôler
une forme quelconque de langage assimilable à celui des
hommes, ont échoué. Il ne semble pas que ceux
des animaux qui émettent des cris variés manifestent,
à l'occasion de ces émissions vocales, des comportements
d'où nous puissions inférer qu'ils se transmettent
des messages « parlés ». Les conditions fondamentales
d'une communication proprement linguistique semblent faire défaut
dans le monde des animaux même supérieurs.
La question se pose autrement pour
les abeilles, ou du moins on doit envisager qu'elle puisse se
poser désormais. Tout porte à croire et
le fait est observé depuis longtemps que les abeilles
ont le moyen de communiquer entre elles. La prodigieuse organisation
de leurs colonies, leurs activités différenciées
et coordonnées, leur capacité de réagir
collectivement devant des situations imprévues, font
supposer qu'elles sont aptes à échanger de véritables
messages. L'attention des observateurs s'est portée en
particulier sur la manière dont les abeilles sont averties
quand l'une d'entre elles a découvert une source de nourriture.
L'abeille butineuse, trouvant par exemple au cours de son vol
une solution sucrée par laquelle on l'amorce, s'en repaît
aussitôt. Pendant qu'elle se nourrit, l'expérimentateur
prend soin de la marquer. Puis elle retourne à sa ruche.
Quelques instants après, on voit arriver au même
endroit un groupe d'abeilles parmi lesquelles l'abeille marquée
ne se trouve pas et qui viennent toutes de la même ruche
qu'elle. Celle-ci doit avoir prévenu ses compagnes. Il
faut même qu'elles aient été informées
avec précision puisqu'elles parviennent sans guide à
l'emplacement, qui est souvent à une grande distance
de la ruche et toujours hors de leur vue. Il n'y a pas d'erreur
ni d'hésitation dans le repérage : si la butineuse
a choisi une fleur entre d'autres qui pouvaient également
l'attirer, les abeilles qui viennent après son retour
se porteront sur celle-là et délaisseront les
autres. Apparemment l'abeille exploratrice a désigné
à ses compagnes le lieu dont elle vient. Mais par quel
moyen ?
Ce problème fascinant a défié
longtemps les observateurs. On doit à Karl von Frisch
(professeur de zoologie à l'Université de Munich)
d'avoir, par des expériences qu'il poursuit depuis une
trentaine d'années, posé les principes d'une solution.
Ses recherches ont fait connaître le processus de la communication
parmi les abeilles. Il a observé, dans une ruche transparente,
le comportement de l'abeille qui rentre après une découverte
de butin. Elle est aussitôt entourée par ses compagnes
au milieu d'une grande effervescence, et celles-ci tendent vers
elle leurs antennes pour recueillir le pollen dont elle est
chargée, ou elles absorbent du nectar qu'elle dégorge.
Puis, suivie par ses compagnes, elle exécute des danses.
C'est ici le moment essentiel du procès et l'acte propre
de la communication. L'abeille se livre, selon le cas, à
deux danses différentes. L'une consiste à tracer
des cercles horizontaux de droite à gauche, puis de gauche
à droite successivement. L'autre, accompagnée
d'un frétillement continu de l'abdomen (wagging-dance),
imite à peu près la figure d'un 8 : l'abeille
court droit, puis décrit un tour complet vers la gauche,
de nouveau court droit, recommence Un tour complet sur la droite,
et ainsi de suite. Après les danses, une ou plusieurs
abeilles quittent la ruche et se rendent droit à la source
que la première a visitée, et, s'y étant
gorgées, rentrent à la ruche où, à
leur tour, elles se livrent aux mêmes danses, ce qui provoque
de nouveaux départs, de sorte qu'après quelques
allées et venues, des centaines d'abeilles se pressent
à l'endroit où la butineuse a découvert
la nourriture. La danse en cercles et la danse en huit apparaissent
donc comme de véritables messages par lesquels la découverte
est signalée à la ruche. Il restait à trouver
la différence entre les deux danses. K. von Frisch a
pensé qu'elle portait sur la nature du butin : la danse
circulaire annoncerait le nectar, la danse en huit, le pollen.
Ces données, avec leur interprétation, exposées
en 1923, sont aujourd'hui notions courantes et déjà
vulgarisées. On comprend qu'elles aient suscité
un vif intérêt. Mais même démontrées,
elles n'autorisaient pas à parler d'un véritable
langage.
Ces vues sont maintenant complètement
renouvelées par les expériences que Karl von Frisch
a poursuivies depuis, étendant et rectifiant ses premières
observations. Il les a fait connaître en 1948 dans des
publications techniques, et résumées très
clairement en 1950 dans un petit volume qui reproduit des conférences
données aux États-Unis. Après des milliers
d'expériences d'une patience et d'une ingéniosité
proprement admirables, il a réussi à déterminer
la signification des danses. La nouveauté fondamentale
est qu'elles se rapportent non, comme il l'avait d'abord cru,
à la nature du butin, mais à la distance qui sépare
ce butin de la ruche. La danse en cercle annonce que l'emplacement
de la nourriture doit être cherché à une
faible distance, dans un rayon de cent mètres environ
autour de la ruche. Les abeilles sortent alors et se répandent
autour de la ruche jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé.
L'autre danse, que la butineuse accomplit en frétillant
et en décrivant des huit (wagging-dance), indique que
le point est situé à une distance supérieure,
au-delà de cent mètres et jusqu'à six kilomètres.
Ce message comporte deux indications distinctes, l'une sur la
distance propre, l'autre sur la direction. La distance est impliquée
par le nombre de figures dessinées en un temps déterminé
; elle varie toujours en raison inverse de leur fréquence.
Par exemple, l'abeille décrit neuf à dix «
huit » complets en quinze secondes quand la distance est
de cent mètres, sept pour deux cents mètres, quatre
et demi pour un kilomètre, et deux seulement pour six
kilomètres. Plus la distance est grande, plus la danse
est lente. Quant à la direction où le butin doit
être cherché, c'est l'axe du « huit »
qui la signale par rapport au soleil ; selon qu'il incline à
droite ou à gauche, cet axe indique l'angle que le lieu
de la découverte forme avec le soleil. Et les abeilles
sont capables de s'orienter même par temps couvert, en
vertu d'une sensibilité particulière à
la lumière polarisée. Dans la pratique, il y a
de légères variations d'une abeille à l'autre
ou d'une ruche à l'autre dans l'évaluation de
la distance, mais non dans le choix de l'une ou de l'autre danse.
Ces résultats sont le produit d'environ quatre mille
expériences, que d'autres zoologistes, d'abord sceptiques,
ont répétées en Europe et aux Etats-Unis,
et finalement confirmées. On a maintenant le moyen de
s'assurer que c'est bien la danse, en ses deux variétés,
qui sert aux abeilles à renseigner leurs compagnes sur
leurs trouvailles et à les y guider par des indications
portant sur la direction et sur la distance. Les abeilles, percevant
l'odeur de la butineuse ou absorbant le nectar qu'elle déglutit,
apprennent en outre la nature du butin. Elles prennent leur
vol à leur tour et atteignent à coup sûr
l'endroit. L'observateur peut dès lors, d'après
le type et le rythme de la danse, prévoir le comportement
de la ruche et vérifier les indications qui ont été
transmises.
L'importance de ces découvertes
pour les études de psychologie animale n'a pas besoin
d'être soulignée. Nous voudrions insister ici sur
un aspect moins visible du problème auquel K. von Frisch,
attentif à décrire objectivement ses expériences,
n'a pas touché. Nous sommes pour la première fois
en mesure de spécifier avec quelque précision
le mode de communication employé dans une colonie d'insectes
; et pour la première fois nous pouvons nous représenter
le fonctionnement d'un « langage » animal. Il peut
être utile de marquer brièvement en quoi il est
ou il n'est pas un langage, et comment ces observations sur
les abeilles aident à définir, par ressemblance
ou par contraste, le langage humain.
Les abeilles apparaissent capables
de produire et de comprendre un véritable message, qui
enferme plusieurs données. Elles peuvent donc enregistrer
des relations de position et de distance ; elles peuvent les
conserver en « mémoire » ; elles peuvent
les communiquer en les symbolisant par divers comportements
somatiques. Le fait remarquable est d'abord qu'elles manifestent
une aptitude à symboliser : il y a bien correspondance
« conventionnelle entre leur comportement et la donnée
qu'il traduit. Ce rapport est perçu par les autres abeilles
dans les termes où il leur est transmis et devient moteur
d'action. Jusqu'ici nous trouvons, chez les abeilles, les conditions
mêmes sans lesquelles aucun langage n'est possible, la
capacité de formuler et d'interpréter un «
signe » qui renvoie à une certaine "réalité",
la mémoire de l'expérience et l'aptitude à
la décomposer.
Le message transmis contient trois
données, les seules identifiables jusqu'ici : l'existence
d'une source de nourriture, sa distance, sa direction. On pourrait
ordonner ces éléments d'une manière un
peu différente. La danse en cercle indique simplement
la présence du butin, impliquant qu'il est à faible
distance. Elle est fondée sur le principe mécanique
du « tout ou rien ». L'autre danse formule vraiment
une communication ; cette fois, c'est l'existence de la nourriture
qui est implicite dans les deux données (distance, direction)
expressément énoncées. On voit ici plusieurs
points de ressemblance au langage humain. Ces procédés
mettent en uvre un symbolisme véritable bien que
rudimentaire, par lequel des données objectives sont
transposées en gestes formalisés, comportant des
éléments variables et de « signification
» constante. En outre, la situation et la fonction sont
celles d'un langage, en ce sens que le système est valable
à l'intérieur d'une communauté donnée
et que chaque membre de cette communauté est apte à
l'employer ou à le comprendre dans les mêmes termes.
Mais les différences sont
considérables et elles aident à prendre conscience
de ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci,
d'abord, essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement
dans la danse, sans intervention d'un appareil « vocal
», alors qu'il n'y a pas de langage sans voix. D'où
une autre différence, qui est d'ordre physique. N'étant
pas vocale mais gestuelle, la communication chez les abeilles
s'effectue nécessairement dans des conditions qui permettent
une perception visuelle, sous l'éclairage du jour ; elle
ne peut avoir lieu dans l'obscurité. Le langage humain
ne connaît pas cette limitation. Une différence
capitale apparaît aussi dans la situation où la
communication a lieu. Le message des abeilles n'appelle aucune
réponse de l'entourage, sinon une certaine conduite,
qui n'est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles
ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage
humain. Nous parlons à d'autres qui parlent, telle est
la réalité humaine. Cela révèle
un nouveau contraste. Parce qu'il n'y a pas dialogue pour les
abeilles, la communication se réfère seulement
à une certaine donnée objective. Il ne peut y
avoir de communication relative à une donnée «
linguistique » ; déjà parce qu'il n'y a
pas de réponse, la réponse étant une réaction
linguistique à une manifestation linguistique ; mais
aussi en ce sens que le message d'une abeille ne peut être
reproduit par une autre qui n'aurait pas vu ellemême
les choses que la première annonce. On n'a pas constaté
qu'une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche
le message qu'elle a reçu dans la sienne, ce qui serait
une manière de transmission ou de relais. On voit la
différence avec le langage humain, où, dans le
dialogue, la référence à l'expérience
objective et la réaction à la manifestation linguistique
s'entremêlent librement et à l'infini. L'abeille
ne construit pas de message à partir d'un autre message.
Chacune de celles qui, alertées par la danse de la butineuse,
sortent et vont se nourrir à l'endroit indiqué,
reproduit quand elle rentre la même information, non d'après
le message premier, mais d'après la réalité
qu'elle vient de constater. Or le caractère du langage
est de procurer un substitut de l'expérience apte à
être transmis sans fin dans le temps et l'espace, ce qui
est le propre de notre symbolisme et le fondement de la tradition
linguistique.
Si nous considérons maintenant
le contenu du message, il sera facile d'observer qu'il se rapporte
toujours et seulement à une donnée, la nourriture,
et que les seules variantes qu'il comporte sont relatives à
des données spatiales. Le contraste est évident
avec l'illimité des contenus du langage humain. De plus,
la conduite qui signifie le message des abeilles dénote
un symbolisme particulier qui consiste en un décalque
de la situation objective, de la seule situation qui donne lieu
à un message, sans variation ni transposition possible.
Or, dans le langage humain, le symbole en général
ne configure pas les données de l'expérience,
en ce sens qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre
la référence objective et la forme linguistique.
Il y aurait ici beaucoup de distinctions à faire au point
de vue du symbolisme humain dont la nature et le fonctionnement
ont été peu étudiés. Mais la différence
subsiste.
Un dernier caractère de la
communication chez les abeilles l'oppose fortement aux langues
humaines. Le message des abeilles ne se laisse pas analyser.
Nous n'y pouvons voir qu'un contenu global, la seule différence
étant liée à la position spatiale de l'objet
relaté. Mais il est impossible de décomposer ce
contenu en ses éléments formateurs, en ses «
morphèmes », de manière à faire correspondre
chacun de ces morphèmes un élément de l'énoncé.
Le langage humain se caractérise justement par là.
Chaque énoncé se ramène à des éléments
qui se laissent combiner librement selon des règles définies,
de sorte qu'un nombre assez réduit de morphèmes
permet un nombre considérable de combinaisons, d'où
naît la variété du langage humain, qui est
capacité de tout dire. Une analyse plus approfondie du
langage montre que ces morphèmes, éléments
de signification, se résolvent à leur tour en
phonèmes, éléments d'articulation
dénués de signification, moins nombreux encore,
dont l'assemblage sélectif et distinctif fournit les
unités signifiantes. Ces phonèmes « vides
», organisés en systèmes, forment la base
de toute langue. Il est manifeste que le langage des abeilles
ne laisse pas isoler de pareils constituants ; il ne se ramène
pas à des éléments identifiables et distinctifs.
L'ensemble de ces observations fait
apparaître la différence essentielle entre les
procédés de communication découverts chez
les abeilles et notre langage. Cette différence se résume
dans le terme qui nous semble le mieux approprié à
définir le mode de communication employé par les
abeilles ; ce n'est pas un langage, c'est un code de signaux.
Tous les caractères en résultent : la fixité
du contenu, l'invariabilité du message, le rapport à
une seule situation, la nature indécomposable de l'énoncé,
sa transmission unilatérale. Il reste néanmoins
significatif que ce code, la seule forme de « langage
» qu'on ait pu jusqu'ici découvrir chez les animaux,
soit propre à des insectes vivant en société.
C'est aussi la société qui est la condition du
langage. Ce n'est pas le moindre intérêt des découvertes
de K. von Frisch, outre les révélations qu'elles
nous apportent sur le monde des insectes, que d'éclairer
indirectement les conditions du langage humain et du symbolisme
qu'il suppose. Il se peut que le progrès des recherches
nous fasse pénétrer plus avant dans la compréhension
des ressorts et des modalités de ce mode de communication,
mais d'avoir établi qu'il existe et quel il est et comment
il fonctionne, signifie déjà que nous verrons
mieux où commence le langage et comment l'homme se délimite.
Emile Benveniste
Revue Diogène, Paris 1952.
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