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Linguiste suisse, né à Genève. Il poursuit des études de linguistique d’abord
dans sa ville natale, puis à Leipzig et à Berlin. Génie
précoce, il n’a que 22 ans lorsque à l’Université de Leipzig,
où l’équipe des Junggrammatiker était en train de
renouve1er les études de grammaire comparée, son mémoire
de fins d’études lui assure d’emblée une grande notoriété
(Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les
langues indoeuropéennes, Leipzig, 1879). Ce travail
anticipe de manière évidente sur les théories phonologiques
du Cercle linguistique de Prague ; pour la première fois,
en ne prenant en considération que le système linguistique
lui-même, l’on postule l’existence d’entités vocaliques
définies sans tenir compte de leur substance phonétique
propre, mais bien à partir du réseau d’oppositions où elles
s’inscrivent. Toujours à Leipzig, il présente en 1880 sa
thèse de doctorat (De l’emploi du génitif absolu en sanskrit).
La même année, il se rend à Paris pour suivre, à l’Ecole
des hautes études, le cours de grammaire comparée de Michel
Bréal, cours qu’il assumera lui-même l’année suivante, et
cela pour une dizaine d’années ; en outre, à partir de 1882,
il assurera également les fonctions de secrétaire adjoint
de la Société de linguistique. En 1891, il accédera au poste
de professeur de sanskrit et de grammaire comparée à l’Université
de Genève, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort. Entretemps,
il accepte de prendre en charge, en 1906, la succession
de Joseph Wersheimer à la chaire de linguistique générale,
d’où il délivrera trois cours, devenus mythiques depuis
lors (1906-1907, 1909-1910, 1910-1911), consacrés aux fondements
de la linguistique générale.
Après sa mort, deux de ses élèves, Charles Bally et Albert Sechehaye, aidés
par Albert Riedlinger, publieront sur la base de leurs propres
notes la matière de ces trois cours, restés inédits, sous
le titre : Cours de linguistique générale (1916)[1].
Depuis lors, cinq éditions ont paru ; la publication du
Cours a suscité un grand débat autour des modalités
d’édition de cette œuvre particulière (R. Godel, 1967;
R. Engler. 1967; T. de Mauro, 1982). Bien que certaines
de ses idées ne soient pas absolument neuves (on en retrouve
la trace, par exemple, chez un prédécesseur de Saussure,
le linguiste américain W.D. Witney, ainsi que chez deux
de ses contemporains, Baudouin de Courtenay et Kruszewski),
la publication du Cours a été comparée à « une révolution
de Copernic ». Saussure a en effet influencé, de manière
déterminante, le développement des sciences humaines tout
au long de notre siècle (philosophie, psychanalyse, sémiologie,
théorie de l’information, anthropologie, théorie de la littérature),
et notamment celui de la linguistique contemporaine d’obédience
structuraliste et fonctionnaliste, dont l’appareil terminologique
et conceptuel constitue clairement un héritage de sa réflexion
(synchronie-diachronie, langue-parole, système, signe, arbitrarité,
opposition).
En premier lieu, le Cours affirme la nécessité d’une nouvelle science
générale, la sémiologie, qui étudierait « la vie
des signes au sein de la vie sociale, science dont la linguistique
ne constituerait qu’une branche parmi d’autres. [...]
Un autre apport méthodologique essentiel est la distinction synchronie-diachronie.
Dans le premier cas, la langue est envisagée en tant que
système clos de communication, à une époque déterminée;
dans le second cas, elle le sera du point de vue de son
évolution historique. En outre, Saussure fait aussi la différence
entre langue et parole. La langue, ou code
ou système de signes, est vue comme un ensemble
abstrait de conventions sociales. La parole, en revanche,
est un acte individuel concret, c’est-à-dire un usage particulier
du code par lequel celui-ci se modifie au fil du temps.
Cette distinction rappelle celle de Ch. Morris entre « syntagmatique
» et « pragmatique », ainsi que celle que font,
d’une part, la théorie de l’information entre « code » et
« message » et, d’autre part, la théorie mathématique
des jeux entre « règle » et « stratégie ».
Le Cours met en avant la nécessité d’étudier la langue d’un point de
vue synchronique: pour la première fois, en effet, la communication
verbale est considérée comme un système formel qui
n’est pas une simple « nomenclature » d’éléments
(les mots) mais qui se compose d’unités phonologiques, lexicales
et grammaticales entrant en corrélation réciproque. A l’instar
des pièces du jeu d’échecs, ces unités concrètes doivent
être définies selon leur valeur oppositionnelle et non selon
leur substance propre (« La langue est une forme et
non une substance »). Ces unités s’organisent selon
deux types de rapports interdépendants : les rapports syntagmatiques
(in praesentia) régissent leurs modalités de succession
linéaire ; les rapports associatifs (in absentia), quant
à eux, inscrivent ces mêmes unités dans des séries « mnémoniques
virtuelles », que la linguistique, à partir de Hjelmslev,
nommera rapports paradigmatiques.
De 1906, jusqu’aux premiers mois de 1909, Saussure se consacre à l’étude des
anagrammes dans la versification latine (recherches inédites
de son vivant). L’hypothèse de Saussure est qu’il existe
des poèmes composés à partir d’un mot-thème, dont les phonèmes
auraient été utilisés conformément à certaines règles de
distribution dans la composition du texte. Pour R. Jakobson
il s’agit là d’une intuition géniale. Il est vrai que ces
réflexions ont influencé de manière déterminante tout un
pan de la théorie interprétative du structuralisme (J. Derrida,
1972[2]), au point que l’on a parlé de « seconde révolution
saussurienne » (J. Starobinski, 1971[3]), et cela bien
que leur véritable portée épistémologique n’ait pas encore
été analysée en profondeur ni, partant, clairement définie.
G. Silingardi
Notes
[1] Cours de linguistique générale (éd. critique préparée par T. de Mauro, notes et commentaire, trad. fr., notes
et commentaire de L.-J. Calvet), Paris, Payot, 1982.
[2] Jacques DERRIDA, La dissémination, Paris, Le Seuil, 1972.
[3] J. STAROBINSKI, Les mots sous les mots, Paris, Gallimard. 197l.
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