Analyse d'une peinture

Schilderkonst

de Johannes Vermeer ~1666


(L'art de peindre)


Le tableau décrit un peintre au travail, dans son atelier. La lumière entre par la gauche d'une fenêtre qui est masquée par un rideau à demi ouvert, retenu semble-t-il, par un dossier de chaise.
La lumière baigne un modèle qui pose pour le peintre. Il s'agit d'une jeune fille debout, vêtue d'une robe ample qui tient, dans les bras, un instrument de musique et un livre (de rhétorique). Elle porte sur la tête une couronne de lauriers. Son regard se est dirigé vers une table basse qui se trouve devant elle, sur laquelle sont posés un masque de carton (ou de plâtre ?) et divers vêtements et tissus, étalés en vrac.
Le peintre est assis, de dos sur un tabouret. Il est dans le tiers droit de l'image alors que le modèle se trouve dans sa moitié gauche. L'œil du peintre est à la hauteur du cou de la jeune fille (la signature du tableau est inscrite sur la ligne du regard) alors que l'oeil de l'observateur est à la hauteur de la main du peintre.

La lumière du jour inonde la partie gauche de la peinture où se trouve le modèle et surexpose le visage de la jeune fille au point d'en effacer les traits alors qu'elle baigne de façon équilibrée le dos du peintre et la toile sur laquelle il travaille. Elle inonde également la carte des Pays Bas accrochée au mur et en révèle les défauts et les cassures.
L'arrière plan, surexposé, nous conduit à accommoder le regard sur la partie médiane où se trouve le peintre : c'est la partie qui est éclairée de façon nuancée (entre surexposition et pénombre).

C'est ainsi que se produit un décrochage entre le modèle du peintre et le modèle du tableau et une hésitation chez le spectateur qui est à la fois ou successivement spectateur de l'un et l'autre tableaux.
Cette mise en scène du spectateur est renforcée par la présence du rideau (élément théâtral) qui couvre près d'un tiers de l'espace du tableau, et de la chaise vide qui convie un absent ou un témoin hors cadre à faire un pas en avant.

Le tableau propose donc une imbrication de cadres emboîtés les uns dans les autres :
1. La cadre théâtral où le peintre joue son propre rôle et où le spectateur est invité à s'asseoir à l'avant-scène,
2. Le cadre du tableau où le peintre a entrepris un portrait de son modèle assez curieusement par la couronne de lauriers qui en orne la tête (masquée),
3. La carte surexposée et la fenêtre lumineuse et invisible qui ouvre sinon sur l'inconnu du moins sur l'invisible.
Ce jeu de cadres se redouble d'un jeu de regards qui va du regard du spectateur (transparent), dont la place est marquée par la chaise, au regard caché et sautillant du peintre (opaque) de son tableau à son modèle, vers le regard détourné (et donc aveugle pour le spectateur et pour le peintre) du modèle qui se porte vers le masque posé sur la table —dont le regard, vide, est tourné vers le plafond (où est accrochée une suspension éteinte !). Aucun de ces regards n'accroche ni n'obtient de retour de son objet.

Autrement dit, le spectateur n'est ni dans le contrechamp du peintre, ni dans celui du modèle ; le peintre n'est pas dans le contrechamp de son tableau ni même dans le contrecadre de son modèle qui lui-même observe le regard vide du masque tourné vers le plafond où se trouve accroché un lustre éteint.

Sur ce spectacle de dupes, le soleil (invisible) étale vigoureusement sa lumière aveuglante, en direction d'un pays dont les cassures se substituent au relief...

 

Jean-Paul. Desgoutte