L'énonciation
audiovisuelle
Le
langage a deux fonctions cardinales :
— une fonction relationnelle, performative,
sémantique, spécialisée dans la production de sens à proprement parler,
— une fonction de représentation
ou fonction dénotative (ce que Benveniste appelle le rapport au monde), sémiotique,
référentielle, constative.
Ces deux fonctions se mêlent selon des proportions variables
dans tout acte de langage ce qui implique que toute production linguistique peut
être analysée selon un double registre :
—
un registre énonciatif, proprement discursif, qui caractérise l’échange actuel
au présent, producteur de sens sous contexte,
—
un registre référentiel (ou registre diégétique) qui s’inscrit comme une fenêtre
à l’intérieur du discours.
Tout discours est le lieu potentiel d’une
« description » du référent (réel ou imaginaire) qui le métamorphose
en récit. Tout récit implique un « discours énonciatif » qui rassemble
au présent ses co-énonciateurs (réels ou virtuels).
L’instance référentielle rassemble
les acteurs de l’histoire dans un décor et une temporalité spécifiques, ce qu’on
appelle parfois la diégèse (J.-Paul Desgoutte, 1997 pp. 57-75).
Le processus verbal
met donc en jeu un enchâssement d’univers dont les logiques sont distinctes :
une logique discursive (de degré zéro) et une série ordonnée de logiques référentielles
(de degré 1, 2, 3, n…) structurant chacun des cadres diégétiques.
Tout acte de langage est à la fois un constat et une performance, une
représentation et un projet sur l’autre. Constat, il véhicule un sens figé — que
l’on peut qualifier d’encyclopédique. Performance, il métamorphose un mouvement
en figure. Tout énoncé porte donc, en plus de sa valeur sémiotique une aura sémantique
liée à la procédure même de son énonciation. L’énonciation produit un supplément
de sens qui se dépose dans le langage sous la forme d’une figure ou d’un motif
commun à ses acteurs. L’échange verbal laisse ainsi dans la mémoire de chacun
des interlocuteurs une trace sémantique que l’on peut caractériser comme la précipitation
du mouvement qui les a rassemblés.
Le discours, dont nous utilisons l’expression comme synonyme
de dialogue ou de conversation, est la forme générique de l’échange verbal. Le
discours et le récit procèdent fondamentalement d’une même « dynamique syntagmatique ».
Ils sont l’un et l’autre constitués d’une concaténation de propositions, manifestant
chacune un point de vue, réel ou délégué, et assurant simultanément une fonction
constative (ou sémiotique) et une fonction performative (ou sémantique). Ce qui
s’échange dans le dialogue peut s’analyser à la fois en termes de contenu et de
projet.
Constative, la proposition renvoie à l’usage de la langue
en dehors du contexte de sa manifestation (elle possède une signification en soi),
performative, elle s’inscrit dans une dynamique énonciative — une ponctuation
discursive — où sa signification implicite (soumise à l’accord des interlocuteurs)
est déterminée par le jeu des ellipses, sous-entendus, allusions et figures en
tout genre qui caractérisent la logique de la conversation.
Du discours au récit la parole vive quitte son contexte actuel
pour se cristalliser et se déposer peu à peu dans la mémoire. Le sens sémiotique
est en germe dans le discours — dont il ne franchit pas toujours la frontière !
— puis il est repris, répété, reformulé, commenté, travesti parfois, pour aboutir
enfin dans le trésor de la langue, où il va peu à peu s’éteindre, suivant le processus
minutieusement décrit par Marcel Proust, à l’occasion de la première rencontre
de Swann et d’Odette.
« Bien plus tard, quand l’arrangement (ou le simulacre rituel d’arrangement)
des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire
catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand
ils voulaient signifier l’acte de possession physique — où d’ailleurs l’on ne
possède rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage
oublié. » Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Le
récit mêle une série d’affirmations descriptives — qui font référence à la logique
diégétique de l’événement rapporté — à un ensemble d’éléments énonciatifs qui
manifestent le projet du narrateur sur son lecteur.
La
dynamique du récit n’est pas, contrairement à la dynamique du discours, soumise
au jeu intersubjectif strict, où à chaque instant l’autre évalue, s’approprie
et restitue le sens du propos, mais elle procède de façon tout à fait analogue,
en ménageant dans la concaténation des propositions un espace d’interprétation
(ellipses, ruptures, enchâssements, raccords divers) qui implique le lecteur ou
le spectateur dans la dynamique sémantique.
Il
existe donc dans le discours, comme dans le récit, deux niveaux de production
de sens ou plus exactement un niveau de restitution du sens, qui est le niveau
sémiotique, et un niveau de production du sens qui est le niveau sémantique.
La
ponctuation du discours
« Il faut entendre discours dans sa plus large extension :
toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention
d’influencer l’autre en quelque manière. » Emile Benveniste (1966 p. 242)
On
peut dire de façon très générale qu’à l’origine de l’échange verbal il y a une
tension — un désir, un mouvement, une dynamique — qui se manifeste autour d’un
objet d’échange. Cet objet, c’est l’énoncé (sous toutes ses formes) lancé, relancé,
échangé selon un tour de parole ponctué de silences et de diverses manifestations
non verbales, sonores et visuelles.
Le jeu intersubjectif se joue en trois temps, un temps de
présence à soi, un temps d’identification à l’autre, un temps de retrait dans
la position du tiers. Ces trois temps sont à la fois temps de la conscience, temps
du discours et temps du récit. Le pulsation en trois temps qui constitue le sujet
linguistique (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 19-25) offre une place, dans son mouvement
même, à l’autre et au tiers, lieux où se fondent le discours et le récit (J.-P.
Desgoutte, 1997, pp. 27-33).
De même que le sujet linguistique, le JE, se
constitue de l’extérieur, d’un rapport à l’autre, de même l’image de soi se constitue-t-elle,
dans le regard de l’autre, comme l’espace complémentaire — le contrechamp
— de la sollicitation que je lui adresse. Chaque sujet confronte à chaque instant
une image de soi intériorisée au reflet qu’il lit dans le regard ou dans le propos
de l’autre. Cette confrontation est le moteur (ou l’un des moteurs) du dialogue
— que ce dernier vise à corriger cette image ou à la conforter.
Tout dialogue mêle donc deux processus simultanés,
parallèles — et souvent concurrents — de reconnaissance et d’identification. On
peut même penser que la phase de reconnaissance est le processus inaugural de
toute rencontre. Elle ne s’achève, à proprement parler, que si l’image intériorisée
et l’image réfléchie s’accordent, d’une façon ou d’une autre. Ce processus d’harmonisation
nécessite la collaboration réciproque de l’un et de l’autre qui interprètent à
chaque instant la réaction de leur vis-à-vis quant à l’image qu’il renvoie, et
peuvent donc éventuellement abonder dans le sens d’une gratification ou d’un rejet.
Le dialogue donne lieu, dans sa phase préliminaire,
à un double processus parallèle de réduction des images spéculaires, intériorisées
et reflétées. Chacun se situe alternativement sur son territoire puis sur le territoire
de l’autre, adoptant respectivement les positions du JE puis du TU. Le dialogue
a pour objet — ou pour conséquence — d’établir des ponts entre les deux territoires,
c’est-à-dire d’offrir la possibilité aux deux interlocuteurs de se retrouver ensemble
en position de JE ou de TU et donc d’élaborer peu à peu une histoire commune.
L’achèvement du dialogue consiste en l’élaboration d’une position de tiers commune,
où l’un et l’autre s’approprient collectivement un certain nombre de propositions
qui constituent alors leur histoire (histoire qui peut être reprise à son
compte par un narrateur).
Le
mouvement d’enchaînement, qui constitue le discours, procède par glissements ou
par ruptures, par changement de point de vue. Il nécessite donc, ou présuppose,
la présence d’un autre, réel ou virtuel, qui réfléchit et relance le propos. La
mise en série, inhérente au propos, est corollaire à l’alternance des points de
vue. Elle surimprime à son sens dénotatif, référentiel, abstrait, une signification
pragmatique contextuelle dérivée. Cette signification seconde procède de la ponctuation
du mouvement sériel et de la figure que dessine sa trajectoire, à la façon dont
le sens figuré d’un calligramme naît de l’enchaînement graphique des mots et phrases
qui le constituent.
L’énonciation
met en relation un ensemble de propositions dont la conjonction est assimilable
à une série de figures qui manifestent une imbrication de fonctions logiques (J.-P.
Desgoutte, 1997, pp 45-49 et 116-117). La fonction performative du discours s’exprime
dans la multiplication inédite de formulations et de propositions nouvelles.
L’évolution
de la syntaxe du propos est liée à la tension qui se crée entre le locuteur et
son allocutaire, réel ou virtuel. L’allocutaire filtre les propositions de son
locuteur, il en extrait une série, un ensemble, que d’une certaine façon il retourne
à son vis-à-vis. Miroir sélectif, il révèle, efface ou met en valeur certains
éléments du discours. C’est ainsi que le locuteur se voit renvoyer une interprétation
instantanée de ses propos à laquelle il doit réagir. Un processus de production
commune se met en œuvre.
C’est
de la rencontre toujours neuve du style de l’un et de l’écoute de l’autre que
naît le processus du discours dans son unicité. Chaque proposition induit une
série de propositions équivalentes. Toute proposition peut être réduite, développée
ou paraphrasée (en tout ou en partie). Le processus de pensée consiste souvent
à enchaîner une série de propositions équivalentes jusqu'à en trouver la formulation
la plus satisfaisante.
La
proposition initiale trace le champ sémantique du propos autour de quelques mots
et de quelques relations. Elle définit un territoire d’exploration. Le sens ne
procède pas exclusivement du contenu des assertions successives, mais aussi et
surtout de la forme que révèle le processus répétitif.
La
vérité qui s’exprime ainsi ne prend tout son sens que dans l’achèvement de la
série. Elle n’est pas réductible à la somme des affirmations puisque c’est dans
le non-dit, le silence ou la coupe, séparant chacune des propositions que s’élabore
le sens implicite du propos. C’est également en ce lieu de rupture qu’une place
est offerte à l’autre. La scansion de la pensée offre à chaque instant à l’intelligence
de l’autre la possibilité ou l’opportunité de remplir les vides qu’elle ménage.
Et
de même que le spectateur d’un film construit à partir d’indices un univers diégétique
qui outrepasse de toute part le peu qui lui est donné à voir et à entendre, de
même l’interlocuteur est-il amené à chaque instant à rendre explicites, selon
ses propres modèles, les propos qui lui sont adressés.
La
pensée, soumise au défilé radical de l’autre, propose une grille de lecture, simule
une interactivité modèle où la participation de l’interlocuteur n’est pas de pure
passivité ou de pure interprétation logique mais de participation coénonciative.
Si le sens sémiotique d’un propos est soumis à évaluation ou à décryptage, le
projet sémantique est soumis lui à une acceptation ou à un refus.
La
syntaxe du récit
Le
passage du discours au récit organise la transition d’un univers sémantique
ouvert à un univers sémiotique clos. Chacun des signes constitutifs de
l’énoncé métamorphose sa charge sémantique en charge sémiotique lors de l’achèvement
du discours, au moment de sa clôture.
La chaîne
verbale constitutive du discours est une concaténation de segments qui se caractérisent
1) par le locuteur qu'ils manifestent, 2) par l'information qu'ils donnent, 3)
par l'intention qu'ils véhiculent. La chaîne verbale discursive est discontinue
du point de vue du sujet, en ce sens qu'elle ne peut se développer que si chacun
des interlocuteurs accepte l'interprétation que l'autre donne de ses propos. Autrement
dit, l'isotopie sémantique de l'échange n'est concevable que du point de vue abstrait
d'un tiers virtuel auquel chacun des interlocuteurs accepte de s'identifier. Ce
lieu du tiers est le lieu même de la narration ou encore de la mémoire, de l'histoire.
C'est l'univers où la discontinuité intersubjective est réduite dans un processus
discursif de deuxième degré qui lie le narrateur de l'histoire à son "public".
Le
processus de fabrication d'une cohérence sémantique, ou encore de réduction de
l'intersubjectivité, est totalement assimilable au processus de ponctuation du
propos. Les règles qui organisent le "tour de parole" sont les règles
mêmes qui président à la construction de tout récit. Le changement de locuteur
est un processus complexe qui ne peut réussir que si les acteurs s'accordent sur
le sens implicite de ce qui s'échange ou de ce qui se construit peu à peu. Ils
partagent donc un même point de vue sur le sens de ce qui se joue. Ce point de
vue est le point de vue du narrateur.
Si
le récit linéarise l’univers multidimensionnel du discours, ce n’est pas sans
garder la trace des choix implicites à chaque nœud de ponctuation. La continuité
de l’intrigue manifeste la coercition des subjectivités dans une histoire commune
mais elle laisse au lecteur le soin d’apprécier la configuration des trajets inaboutis.
Le récit impose le choix du manifeste mais il laisse à l’imagination du lecteur
le soin d’inventer le place du virtuel ou de l’implicite. Le récit surimprime
à la logique de l’événement la logique de la narration ou logique de la mise en
scène. Il ajoute donc à l’intrigue propre à l’histoire racontée une intrigue qui
lie le narrateur à son lecteur.
La
mise en scène est un projet sur l’autre. Mettre en scène, c’est proposer à l’autre
une interprétation du réel, c’est transformer le réel en événement. Le sens de
tout échange mêle un contenu manifeste à un désir latent et le lieu proprement
créatif de tout échange se situe dans la performance — la mise en scène — où se
retrouvent l'un et l'autre, l’énonciateur et son public. La tension narrative,
qui entretient l'intérêt du lecteur, est de même nature que la tension discursive
qui entretient ou pérennise l'échange verbal. Cette tension est productrice de
sens. Le dispositif énonciatif est le lieu et le moment où le désir d'échange
tend à se verbaliser dans l'assentiment répété des "interlocuteurs".