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Si
le mode de lecture d'une bande dessinée s'inspire du
mode de lecture de l'écriture alphabétique occidentale
(de haut en bas et de gauche à droite), il laisse cependant
une certaine place à la lecture globale de la planche,
sur le mode ordinaire aux images. Les dessinateurs profitent
de cette ambivalence de la bande dessinée (entre texte
et image) pour confier à la mise en page une part de
la fonction référentielle. On note en particulier
que la grosseur ou la surface relative de chacune des vignettes
prend souvent une valeur temporelle. Le rythme de l'action s'accélère
lorsque le nombre de vignettes par rangée se multiplie,
ou, inversement, l'étalement d'une vignette est souvent
la marque d'un point d'orgue.
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La
planche présentée ci-dessus est divisée
en quatre rangées de vignettes dont la première
est elle-même subdivisée en deux rangées
qui se lisent simultanément. La construction symétrique
et parallèle des deux premières demi rangées
impose ainsi une double lecture. Soit on prend connaissance
d'abord de la première ligne (point de vue narratif
externe montrant l'embarcation agitée par les flots)
puis de la deuxième ligne (portraits des passagers
sujets au mal de mer), soit on on lit en alternance, dans
un mouvement ondulatoire inspiré par la mise en page,
les deux lignes enchevêtrées. Le malaise se transmet
ainsi du contenu de l'image vers le dispositif énonciatif
et son destinataire.
On
note que le mouvement de tangage du bateau est mis en évidence par le lambris
de la paroi dont l'inclinaison reprend avec un léger décalage l'effet
de gîte.
5.3.2.
Planche extraite de Le secret de la Licorne in "Les aventures
de Tintin et Milou" par Hergé. 
1. Distribution
des vignettes (l'espace de l'énonciation) :
La
planche se partage en sept vignettes de grandeur inégale
puisque sa moitié supérieure est tout entière
occupée par une seule images alors que la moitié
inférieure contient deux lignes de trois vignettes
chacune. Si la surface occupée est proportionnelle
à la durée énonciative du récit,
on note un long temps d'exposition suivi d'une accélération
correspondant à la mise en route de l'action.
2.
Points de vue et enchâssement des récits
Le
point de vue qui caractérise la première image
est narratif ou extradiégétique. Mais il est
pris en charge par le capitaine Haddock qui raconte à
son ami Tintin l'aventure du vaisseau de La Licorne.
La première image appartient donc à un récit
inséré à l'intérieur du récit
principal.
Le
point de vue qui caractérise la seconde image est également
narratif ou extradiégétique. C'est le lieu de
l'énonciation de degré 0, là où
se trouvent dessinateur, scénariste et spectateurs.
Le
point de vue enfin qui caractérise les vignettes suivantes
mêle le regard énonciatif du capitaine Haddock
et un jeu de regards interne à l'action, échangés
entre la vigie et l'ancêtre du capitaine Haddock.
3.
Cadrage et valeurs de plans
Le
cadre inaugural est un plan d'ensemble du bateau sur le vaste
océan. On note dès à présent que
le sens du vent est perpendiculaire à l'axe énonciatif
et que le bateau, qui vogue tribord amures, est donc
censé se déplacer à l'horizontale du
dessin.
Le
plan rapproché des deux personnages attablés
adopte le point de vue énonciatif, neutre, du lecteur.
La
vignette numéro 3 en revanche simule le regard, en
contre plongée vers la vigie, d'un marin sur le pont.
C'est
sans doute celui du capitaine qu'on observe, dans la vignette
suivante numéro 4, cadré en plan moyen de 3/4
gauche, muni d'une longue vue qu'il tend vers l'événement,
hors champ, que vient de lui indiquer la vigie du haut de
la hunette.
La
vignette numéro 5 révèle le contenu du
hors champ précédemment mis en évidence
par le mouvement du capitaine. On s'installe ainsi dans le
contre champ de la vignette numéro 4, tout en conservant
en amorce le dos du personnage qu'on vient de contourner,
en un mouvement de rapprochement.
La
vignette numéro 6 reprend l'axe de la vignette numéro
4 en serrant également le cadre tandis que la vignette
numéro 7 s'inscrit dans le point de vue subjectif du
capitaine et révèle l'image grossie par la longue
vue.
4.
Textes, bulles et marques énonciatives
L'image
figurative, analogique, iconique, qui constitue le corps de
la vignette, est parfois surchargée de marques, signes
et commentaires qui prennent en charge soit les paroles des
personnages, soit les bruits contextuels, soit l'expression
des émotions propres aux personnages, soit encore des
commentaires que l'auteur confie directement au lecteur.
Les
paroles des personnages sont inscrites par convention dans
une bulle blanche qui pointe un tiret vers le locuteur de
même que les pensées et émotions qui peuvent
également prendre la forme de signes divers, points
d'exclamation, d'interrogatrion, gouttes de transpiration,
étoiles, tourbillons et marques énonciatives
diverses.
Les
commentaires proprement énonciatifs (les didascalies)
se distiguent souvent des dialogues par l'absence de languette,
le changement de casse des caractères, voire l'utilisation
d'un fond coloré et la spécialisation d'une
partie du champ de la vignette.
C'est
ainsi que la vignette numéro 6 marque à la fois
la surprise du capitaine, à la découverte du
pavillon des pirates, par un point d'exclamation enserré
dans une bulle et son émotion physique de colère
par une auréole de gouttes entourant son visage.
5.3.2. Planche
extraite de Le Temple du Soleil in "Les aventures
de Tintin et Milou" par Hergé.

1.
Continuité chronologique: La séquence de
six vignettes sur deux lignes décrit le saut et la chute
du capitaine, hors du wagon. Le découpage de cette séquence,
tout à fait analogue à un storyboard de film,
manifeste une continuité chronologique diégétique
du mouvement agrémentée d'une variation des points
de vue narratifs adoptés.
2.
Rupture du point de vue: On note tout particulièrement,
lors du raccord /vignette 3 >> vignette 4 /, le
passage d'un point de vue narratif lié au wagon à
un point de vue narratif situé sur le bas-côté
de la voie ferrée. Ce changement de point de vue est
révélé par la renversement du personnage.
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