Analyse du son et de l’image

Jean-Paul Desgoutte

Analyse d'une bande dessinée :


Hergé : l'école belge de la "ligne claire"

5.3.1. Planche extraite de L'étoile mystérieuse in "Les aventures de Tintin et Milou" par Hergé.

Si le mode de lecture d'une bande dessinée s'inspire du mode de lecture de l'écriture alphabétique occidentale (de haut en bas et de gauche à droite), il laisse cependant une certaine place à la lecture globale de la planche, sur le mode ordinaire aux images. Les dessinateurs profitent de cette ambivalence de la bande dessinée (entre texte et image) pour confier à la mise en page une part de la fonction référentielle. On note en particulier que la grosseur ou la surface relative de chacune des vignettes prend souvent une valeur temporelle. Le rythme de l'action s'accélère lorsque le nombre de vignettes par rangée se multiplie, ou, inversement, l'étalement d'une vignette est souvent la marque d'un point d'orgue.

La planche présentée ci-dessus est divisée en quatre rangées de vignettes dont la première est elle-même subdivisée en deux rangées qui se lisent simultanément. La construction symétrique et parallèle des deux premières demi rangées impose ainsi une double lecture. Soit on prend connaissance d'abord de la première ligne (point de vue narratif externe montrant l'embarcation agitée par les flots) puis de la deuxième ligne (portraits des passagers sujets au mal de mer), soit on on lit en alternance, dans un mouvement ondulatoire inspiré par la mise en page, les deux lignes enchevêtrées. Le malaise se transmet ainsi du contenu de l'image vers le dispositif énonciatif et son destinataire.

On note que le mouvement de tangage du bateau est mis en évidence par le lambris de la paroi dont l'inclinaison reprend avec un léger décalage l'effet de gîte.


5.3.2. Planche extraite de Le secret de la Licorne in "Les aventures de Tintin et Milou" par Hergé.

1. Distribution des vignettes (l'espace de l'énonciation) :

La planche se partage en sept vignettes de grandeur inégale puisque sa moitié supérieure est tout entière occupée par une seule images alors que la moitié inférieure contient deux lignes de trois vignettes chacune. Si la surface occupée est proportionnelle à la durée énonciative du récit, on note un long temps d'exposition suivi d'une accélération correspondant à la mise en route de l'action.

2. Points de vue et enchâssement des récits

Le point de vue qui caractérise la première image est narratif ou extradiégétique. Mais il est pris en charge par le capitaine Haddock qui raconte à son ami Tintin l'aventure du vaisseau de La Licorne. La première image appartient donc à un récit inséré à l'intérieur du récit principal.

Le point de vue qui caractérise la seconde image est également narratif ou extradiégétique. C'est le lieu de l'énonciation de degré 0, là où se trouvent dessinateur, scénariste et spectateurs.

Le point de vue enfin qui caractérise les vignettes suivantes mêle le regard énonciatif du capitaine Haddock et un jeu de regards interne à l'action, échangés entre la vigie et l'ancêtre du capitaine Haddock.

3. Cadrage et valeurs de plans

Le cadre inaugural est un plan d'ensemble du bateau sur le vaste océan. On note dès à présent que le sens du vent est perpendiculaire à l'axe énonciatif et que le bateau, qui vogue tribord amures, est donc censé se déplacer à l'horizontale du dessin.

Le plan rapproché des deux personnages attablés adopte le point de vue énonciatif, neutre, du lecteur.

La vignette numéro 3 en revanche simule le regard, en contre plongée vers la vigie, d'un marin sur le pont.

C'est sans doute celui du capitaine qu'on observe, dans la vignette suivante numéro 4, cadré en plan moyen de 3/4 gauche, muni d'une longue vue qu'il tend vers l'événement, hors champ, que vient de lui indiquer la vigie du haut de la hunette.

La vignette numéro 5 révèle le contenu du hors champ précédemment mis en évidence par le mouvement du capitaine. On s'installe ainsi dans le contre champ de la vignette numéro 4, tout en conservant en amorce le dos du personnage qu'on vient de contourner, en un mouvement de rapprochement.

La vignette numéro 6 reprend l'axe de la vignette numéro 4 en serrant également le cadre tandis que la vignette numéro 7 s'inscrit dans le point de vue subjectif du capitaine et révèle l'image grossie par la longue vue.

4. Textes, bulles et marques énonciatives

L'image figurative, analogique, iconique, qui constitue le corps de la vignette, est parfois surchargée de marques, signes et commentaires qui prennent en charge soit les paroles des personnages, soit les bruits contextuels, soit l'expression des émotions propres aux personnages, soit encore des commentaires que l'auteur confie directement au lecteur.

Les paroles des personnages sont inscrites par convention dans une bulle blanche qui pointe un tiret vers le locuteur de même que les pensées et émotions qui peuvent également prendre la forme de signes divers, points d'exclamation, d'interrogatrion, gouttes de transpiration, étoiles, tourbillons et marques énonciatives diverses.

Les commentaires proprement énonciatifs (les didascalies) se distiguent souvent des dialogues par l'absence de languette, le changement de casse des caractères, voire l'utilisation d'un fond coloré et la spécialisation d'une partie du champ de la vignette.

C'est ainsi que la vignette numéro 6 marque à la fois la surprise du capitaine, à la découverte du pavillon des pirates, par un point d'exclamation enserré dans une bulle et son émotion physique de colère par une auréole de gouttes entourant son visage.


5.3.2. Planche extraite de Le Temple du Soleil in "Les aventures de Tintin et Milou" par Hergé.

1. Continuité chronologique: La séquence de six vignettes sur deux lignes décrit le saut et la chute du capitaine, hors du wagon. Le découpage de cette séquence, tout à fait analogue à un storyboard de film, manifeste une continuité chronologique diégétique du mouvement agrémentée d'une variation des points de vue narratifs adoptés.

2. Rupture du point de vue: On note tout particulièrement, lors du raccord /vignette 3 >> vignette 4 /, le passage d'un point de vue narratif lié au wagon à un point de vue narratif situé sur le bas-côté de la voie ferrée. Ce changement de point de vue est révélé par la renversement du personnage.