1. Le thème de
l'image :
Cette photographie, en noir
et blanc, montre un couple de jeunes gens s'embrassant,
au milieu d'une foule affairée, place de l'hôtel
de ville, à Paris. Elle a été réalisée
en 1950 par Robert Doisneau.
2. Le point de vue
adopté est matérialisé par la présence
en amorce, sur le côté gauche du cadre,
d'un personnage assis à la terrasse d'un café.
Le regard du photographe prend ainsi place à
l'intérieur de la scène en adoptant le
point de vue d'un consommateur auquel il associe le
spectateur.
Le double statut du photographe
(badaud et opérateur) et l'ambiguïté
de cette position sont mis en valeur par le regard de
la jeune femme en arrière plan qui semble intriguée
par ce qu'elle voit : le photographe assis à
la terrasse en train de prendre un cliché.
C'est ainsi que cette photographie s'organise sur un
double registre : 1) le registre du reportage où
un photographe-journaliste saisit sur le vif le mouvement
d'une foule à laquelle il est mêlé
; 2) le registre de la mise en scène où
un photographe (artiste, inspiré) dirige deux
modèles (élèves comédiens)
au milieu d'une foule. Le regard de la passante redouble
le regard des spectateurs que nous sommes, révélant
ainsi un cadre énonciatif de deuxième
degré à l'intérieur de l'image.
3. Contrechamp et contrecadre
:
La terrasse du café est dans le contre champ
du couple alors que le photographe est dans le contre
cadre de la passante qui observe la mise en scène
(et donc le dispositif énonciatif).
4. Valeur du plan et
hors-champ :
Ces deux cadres concurrents
enchâssent ou insèrent le couple, en plan
américain, dans un plan général
de foule qui sert en quelque sorte de décor naturel
au baiser. La distance relative semble correspondre
au cadre obtenu avec un objectif de 50 mm, autrement
dit au champ de vision du consommateur attablé,
sans effet de grossissement ni de recul.
Ces remarques nous incitent
à penser que la photographie a pu être
partiellement mise en scène, le couple étant
invité à jouer le baiser au milieu d'une
foule saisie sur le vif (ce qui s'avère être
effectivement la façon dont la photo a été
réalisée).
5. Mise au point et profondeur
de champ :
La mise au point se fait
sur le couple installé au centre de l'image.
L'homme se penche sur sa compagne qui se laisse aller
sur son épaule dans un mouvement de rotation
où ils quittent tous deux l'axe du cheminement
de la foule pour se tourner vers nous.
Il se produit ainsi un décrochage dans l'image
qui fait apparaître un deuxième cadre que
l'on peut qualifier d'énonciatif. Ce deuxième
cadre ouvre un espace imaginaire, ou symbolique, dans
l'univers du réel quotidien. Le mouvement des
deux passants est suspendu, le temps se fige l'instant
d'un baiser.
La faible profondeur de
champ, due à une lumière incertaine, est
renforcée par le flou propre aux personnages
et véhicules en déplacement. Elle fait
ressortir le couple au milieu de la foule.
6. L'angle de prise de
vues est orthogonal par rapport au plan du baiser
qui est saisi en contre-plongée. Compte tenu
du mouvement de rotation du couple, le photographe est
en position de ¾ droite par rapport au trottoir
et à la rue. Cette double orientation confirme
le double cadrage et les deux sujets complémentaires
qui structurent l'image.
7. Mouvements et regards :
Les yeux fermés ou
le regard aveugle des jeunes gens introduisent l'émotion
au cœur même de l'image. Le lieu invisible de
leur rencontre est le point obscur à partir duquel
s'organisent les regards croisés des consommateurs,
du photographe et des passants, complices ou infifférents.
Jean-Paul
Desgoutte