| Cette
exposition a été conçue par Alain NICOLAS, conservateur
des Musées d'Auxerre. Elle est le fruit d'un travail de recherche dans
le domaine de la création enfantine par une équipe constituée
de : Nadine
Beautheac, ethnologue, François-Xavier Bouchart, photographe,
Armelle Brenier-Estrine, interprète, Janine Brunet, professeur
de dessin, Rita Cauli, sociologue, Patrick Corguillet, professeur
de dessin, R. Crouzet, instituteur, Robert Darnaud, psychologue,
Jean-Paul Desgoutte, linguiste,
Jean-Jacques Mandel, psycho-sociologue et Jean-Bertrand Sire,
directeur du Centre d'Action et d'Animation Culturelles de l'Yonne
(CEDAAC). Auxerre, 1975. DESSINS
ET JOUETS Ce
travail est une ébauche, une tentative, un compromis. Partis pour faire
de l'ethnologie, nous sommes passés de l'autre côté du miroir,
ou plutôt, comme dirait un écrivain africain contemporain, dans
l'autre face du royaume. Il était une fois
des enfants de
6 à 12 ans que nous avons voulu écouter, entendre, comprendre
Pour la première fois, ils rencontrent peinture, pinceaux, papier dessin
et la possibilité de s'exprimer sans consigne ni contrainte. " Si
tu veux dessiner, raconter des histoires, dessine
fais-le seul ou avec un
ami, à plusieurs
" Cela
se passait en brousse ou dans le village, à l'école ou à
la maison, dans les villes petites ou grandes. Cela a pu se faire grâce
à la complicité d'amis africains, adolescents surtout, mais aussi
d'instituteurs de brousse qui n'hésitaient pas à arrêter l'école
pendant plusieurs jours pour laisser à leurs élèves le loisir
de dessiner. C'est ainsi que, pendant sept mois, sillonnant l'Afrique de l'Ouest,
partageant bien souvent gîte et couvert avec les villageois, nous sommes
allés des rives de la Casamance, à la boucle du Niger (du Sénégal
au Mali), pour rencontrer ces enfants. Nos haltes les plus longues se situent
à Mopti, au Mali, et dans les environs de Ziguinchor, au Sénégal.
JANVIER - FÉVRIER
- MARS 1973 - MOPTI Boucle du Niger, au Nord du Mali, en lisière
du Sahel. À
Mopti, nous avons loué deux pièces dans une concession, une immense
maison aux toits en terrasses, abritant plusieurs familles autour d'une cour centrale.
Pendant deux mois et demi, toutes sortes d'enfants, scolarisés ou non,
sont venus nous réveiller dès l'aube pour passer la journée
avec nous à dessiner, chanter ou raconter des histoires, nous emmener au
fleuve pour fabriquer des jouets en argile, nous faire découvrir les marchés,
nous faire connaître leurs familles, ou encore nous poser d'interminables
questions. |
| UNE
CITE ANCESTRALE Mopti
n'est pas une ville coloniale mais une cité ancestrale, héritière
directe des villes illustres du moyen âge soudanais. Tombouctou, Djenné,
Gao, étaient autant de cités commerçantes et culturelles,
de centres d'approvisionnement et d'échange pour les caravanes qui transportaient
l'or du Ghana, le sel du Sahara, les cauris, l'indigo, les colas, le poisson séché
et les esclaves
Ces
caravanes qui reliaient l'Atlantique à l'Océan Indien, la Côte
de l'Or, de l'Ivoire au Maghreb et à l'Europe faisaient la richesse des
cités soudanaises, centres d'enseignement intellectuel islamique. Les savants
soudanais du Moyen-âge africain étaient de la même veine que
leurs collègues arabes, écrivains, juristes, théologiens,
sociologues des universités de Cordoue, de Tunis, de Tlemcen, de Bougie
ou du Caire. On venait d'Arabie Saoudite pour suivre des cours à Tombouctou
tandis que de nombreux soudanais allaient chercher à La Mecque le titre
d'El Hadj. Mais
les populations de la boucle du Niger furent victimes, du XVIè au XIXè
siècle, à la fois des razzias effectuées par les Arabes pour
alimenter le marché aux esclaves et de la traite organisée par les
nations européennes pour fournir en hommes les plantations de canne à
sucre et de coton du Nouveau monde. Ainsi
razziée par les Arabes et spoliée par l'Europe, l'Afrique a subi
au cours de son histoire récente une véritable hémorragie
humaine ; ce à quoi il faut ajouter une domination coloniale de près
d'un siècle (la défaite de Samory Touré contre les Français
marque la fin du dernier grand royaume de l'Afrique de l'Ouest). Après
le déclin des opulentes cités traditionnelles, une métropole
commerciale et administrative a vu le jour : Mopti. Les enfants de Mopti sont
les descendants spirituels de la grande tradition soudanaise. Qu'ils soient Peulhs,
Bambaras, Songhays ou Dogons, ils ont été profondément marqués
par l'impact de cette histoire et sont les ultimes maillons de cette chaîne
symbolique.
UN
LIEU DE METISSAGE Si au départ, la ville s'est bâtie sur
le modèle du village, familles et parents alliés se regroupant en
formant des quartiers puis des rues, l'exode rural et la fuite de la sécheresse
accroissent dorénavant la ville de façon désordonnée,
instaurant des rapports marchands qui provoquent l'éclatement des cellules
familiales. L'enfant de Mopti est donc un enfant de la ville, au sens où
dans son discours s'entremêlent des éléments traditionnels
(village, cultures, culte des ancêtres) et des éléments sans
cesse nouveaux (progrès, argent
) non encore assimilés.
C'est tout cela qu'il nous raconte dans ses dessins. Il cherche à se situer,
à savoir quel est son avenir. Tel veut devenir architecte, mais ce n'est
pas possible ici, à moins d'aller en France. Tel voudrait se retrouver
au temps de la splendeur de l'Islam et être un sage écouté.
Tel essaie de retrouver son identité dans le masque dogon, symbole d'un
temps à jamais révolu. Cette quête d'une identité n'est
pas facilitée par la scolarisation en français qui achève
le métissage culturel entamé depuis des siècles par l'Islam.
C'est
peut-être en partie pour cela que les enfants continuent à se transmettre
un savoir et une technologie, immuables depuis des millénaires, dans lesquels
ils peuvent sans crainte se retrouver. Il s'agit de la fabrication des jouets
en banco (argile). AVRIL-MAI
1973 - LA CASAMANCE Au sud du Sénégal, à la frontière
de la Guinée Bissao À
Ziguinchor, en Casamance, nous habitions hors de la petite ville, chez des amis
Mandjaks, réfugiés de Guinée Bissao. Là, pendant un
mois et demi, ce fut la case au toit de chaume, sous les manguiers, les singes
qui s'amusaient dans la cour avec les poules ou les porcs, bref un étonnant
contraste avec la dure sécheresse du Mali, sauf que le chant des oiseaux
laissait place au bruit sourd des bombes qui explosaient à quelques kilomètres
de là. 
Nous
allions en brousse, le long de la frontière avec la Guinée Bissao,
dans des hameaux relais, où les enfants venaient souvent de loin, à
pied, pour suivre l'école. Les enseignants, très jeunes, nous accueillaient
avec du vin de palme. Ils étaient emballés par cette expérience
nouvelle pour eux aussi qui n'avaient jamais peint. La classe était transformée
car le maître apprenait lui aussi à mélanger les couleurs.
Certains enfants travaillaient en groupe sur un même dessin. Les jeunes
maîtres étaient éloignés des sources d'informations
pédagogiques mais ils réussissaient de façon étonnante
à nourrir leur enseignement à partir de la réalité
environnante.   
Dans
ces villages Diolas vit une importante population de réfugiés, Mandjaks
et Mankagnes, fuyant la guerre qui fait rage à quelques kilomètres,
de l'autre côté de la frontière. Quotidiennement, les Portugais
isolés dans leurs places fortes militaires bombardent les zones qui sont
sous le contrôle du mouvement de libération, le PAIGC. "
Ici, dit-elle, nous sommes dans un village Diola qui nous a accueillis ; vous
pouvez voir sur mon dessin les paysans qui s'entraident pour construire la case
d'un nouveau venu, tout le village y participe. Qui va chercher des branches de
rônier (palmier) pour faire le toit, qui prépare les briques de banco
(argile), qui porte l'eau, donne des conseils ; les femmes préparent la
nourriture pour ceux qui travaillent ; les enfants aident comme ils peuvent. " "
Quand la guerre sera finie, dit un autre, je retournerai dans ma famille qui est
restée pour lutter; moi, on m'a confié à un oncle qui m'a
fait passer la frontière la nuit, et m'a emmené ici, en Casamance,
où il connaissait des gens, de la famille ". "
C'est la guerre, mais la vie continue ". Quelle
est cette vie quotidienne ? C'est ce que nous allons tenter d'approcher à
travers les dessins qui sont une transcription organisée, détaillée,
de ce quotidien qui doit continuer quelle que soit la situation.   
"
Les villages de Boffa, Niafena, Bindialoum, Soukouta. On fait partie d'un de ces
villages, ce n'est pas mon village " Le
village a été fondé par une ethnie et le pouvoir appartient
encore aux descendants du fondateur. Tous sont issus d'un ancêtre commun
connu, sinon vivant. Qu'il soit mort ou vivant, peu importe, les morts sont vivants,
ils sont toujours présents, ils ont leur place, leur sanctuaire (autel,
bois sacré). On ne prend aucune décision d'importance (culture,
mariage, initiation
) sans les consulter.  
Le
carré de mon père Femmes,
enfants, cousins, grands-parents, oncles constituent une communauté soumise
au même chef. Chaque famille rassemble de vingt à cent personnes.
Ainsi se forme un quartier puis un village où s'organise la vie communautaire.
Diolas, Mandjaks, Mankagnes, Serers, Balantes s'y côtoient. Une pluralité
d'ethnies y vivent ensemble sur un mode similaire. Si
les ethnies se mélangent, à chacune cependant correspond une spécialité.
Les Diolas ne sont pas commerçants, ils sont agriculteurs. Les Peulhs sont
les bergers de l'Afrique de l'Ouest. Ils s'occupent du gardiennage du bétail
pour la collectivité. D'autres sont pêcheurs, détenant en
quelque sorte le monopole de ce qui se passe sur l'eau.
A
l'intérieur de chaque ethnie, il y a aussi une division du travail : forgeron,
griot
Malgré cette apparente complexité, gens de passage,
immigrés, réfugiés peuvent s'intégrer. Le
conseil de village regroupe tous les chefs de famille ; il se réunit lors
des décisions importantes concernant les cultures. Les décisions
prises sont ensuite répercutées au niveau de chaque concession.
Il existe aussi des associations de jeunes plus ou moins formelles qui s'organisent
pour divers travaux : aider celui qui doit construire sa maison ou celui qui va
se marier. L'accession
au groupe, la reconnaissance se fait par l'initiation, naissance symbolique à
la collectivité. Les rites d'initiation qui se situent aux moments difficiles,
clés de l'existence (apparition des dents, puberté, circoncision,
procréation, ménopause, vieillesse, décès) situent
l'homme dans sa société, le mettent en harmonie avec le monde visible
et en relation avec le monde invisible. LE
VILLAGE Un
premier coup d'il sur les dessins nous livre une image exacte et figurative
du lieu, des habitants, de leur mode de vie, mais une lecture plus attentive des
dessins nous révèle toute une représentation d'un système
de pensée.   
Ce
large trait noir qui relie les cases les unes aux autres n'est pas que le chemin
qui traverse le village, il est d'abord et surtout le signe d'un usage qui veut
qu'on ne quitte pas sa maison sans passer par celle des autres, qu'on ne peut
vaquer à ses affaires sans participer à la vie du village.   
Ce
singe qui se balance goguenard, à la limite du village, sous le regard
attentif d'un villageois méfiant, signifie non seulement la frontière
entre le village et la brousse, mais aussi celle qui sépare le visible
et l'invisible, le profane et le sacré, la nature et la culture. LES
ANIMAUX Un conte universel en Afrique veut qu'au début des temps
le singe faisait partie du village, au même titre que les animaux domestiques
; or, un jour, il mit le feu au village, fut chassé par les habitants,
et depuis ce jour, il n'a plus droit de cité. La nuit venue, il erre aux
abords des villages et il se venge de l'ingratitude des humains en détruisant
les cultures. Il se situe à la limite du monde domestique, juste avant
le serpent dont le rôle symbolique est attesté dans de nombreuses
ethnies (le Pangol des Serers, animal fétiche qui est censé être
la cause des maladies mentales).    
La
cosmogonie, la mythologie interviennent directement dans le fonctionnement de
la structure sociale (chez les Diolas par exemple, toute personne a son double
dans un animal, avec lequel elle doit entretenir de bonnes relations). Oiseaux,
bêtes sauvages, crocodiles apparaissent dessinés dans la brousse.
Ils font, eux aussi, partie de la vie quotidienne. Ils ont une place de choix
dans les contes africains et il ne faut point s'étonner de les voir alors
aussi souvent représentés dans ces dessins. En effet, c'est par
le biais de contes, animaliers pour la plupart, que l'enfant reçoit la
" tradition " transmise par les conteurs inépuisables. Les
animaux, dans ces contes jouent le rôle et connaissent les passions et mésaventures
des êtres humains. Toute la vie de la société se retrouve
jouée dans ces contes dont chacun révèle une morale. La présence
des animaux dans les dessins nous montre combien les enfants ont l'habitude de
les côtoyer, de les reconnaître, de les évoquer. LES
RIZIERES Les
dessins nous décrivent un pays dont les vocations traditionnelles sont
le riz et le vin de palme. Le long des estuaires s'étalent les cultures
de riz. Elles sont endiguées par des troncs de rôniers évidés
qui servent d'écluse et permettent d'éliminer l'eau en excès.
La richesse en sel de ces eaux est heureusement compensée par la richesse
en poissons qui favorise la pêche, une activité très importante
dans ce système basé sur le troc.   
"
Nos villages sont des îlots. Il faut faire sept kilomètres en pirogue,
puis marcher encore pour trouver de l'eau douce à puiser ". LE
VIN DE PALME Le vin de palme, c'est la joie. La joie de l'homme qui, accroché
comme un oiseau à son palmier, chante en incisant le fruit et fait la joie
des enfants qui le regardent. La joie du chant qu'il hurle à travers la
brousse quand, pédalant à toute allure sur son vélo, il rentre
au village, ses calebasses pleines de vin frais et pétillant. La joie des
villageois qui l'accueillent et de la fête rituelle qui s'ensuit.  
Le
vin est apporté chez le chef qui goûte cette première récolte
et invite les anciens à venir s'asseoir près de lui, sous l'arbre
à palabres pour déguster le " bangi ". C'est la joie dans
tout le village où le vin qui coule sera bu jusqu'à la dernière
goutte, au son du tam-tam et du balafon. FETES
ET CEREMONIES La
récolte du vin de palme est une occasion de réjouissance, ce n'est
pas la seule ; aussi vrai que le village vit au rythme des saisons de culture,
il vit aussi au rythme de ses fêtes. Naissance,
circoncision, mariage, pluie, moisson, tout événement suscite un
rituel traditionnel, avec dons et contre dons, réjouissance commune où
griots, musiciens, danseurs, villageois déploient leur adresse. C'est aussi
l'occasion de rendre visite et hommage aux fétiches, de sortir les masques,
de se rassembler autour de ce qui est le plus traditionnel, et de communier avec
le sacré.  
Eloges
des défunts ou de personnages importants, contes, légendes où
se mêlent la création du monde et celle du village L'histoire du
pays et de ses habitants est sur toutes les lèvres ; les " vieux "
rivalisent en proverbes et devinettes, en sagesse, les enfants découvrent
la vie adulte, esquissent leurs premiers pas de danse au son de la cora.
  
Même
un enterrement qui est une chose importante est dépeint par un enfant comme
une fête, avec son griot et ses musiciens. Il est à remarquer dans
ce dessin qu'en même temps que l'esprit du mort s'envole, la vie apparaît
un peu plus loin. Dans ce même dessin, en effet, un veau nouveau né
est en train de téter sa mère. Quoiqu'il arrive, la vie continue,
il en sera toujours ainsi : doni, doni, (petit à petit), l'oiseau fait
son nid
Armelle
BRENIER-ESTRINE - Jean-Jacques MANDEL, Marseille, 1975. Voir
également : Tikaré
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