JOUETS
EN ARGILE DE LA BOUCLE DU NIGER par
Jean-Jacques Mandel et Armelle Brenier-Estrine
| A
Mopti, au Mali, vieille ville africaine d'avant la colonisation, riche en traditions
et lourde d'une histoire qui se confond souvent avec celle de l'islamisation de
l'Afrique de l'Ouest, les enfants font leurs jouets, comme leurs ancêtres,
de siècle en siècle, le firent avant eux. |
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| MOPTI,
carrefour de cultures Mopti, glissée entre deux bras du Niger,
port, marché, capitale économique de la région, grand lieu
de brassage où se côtoient Peuls, Touaregs, Songhays, Bozos, Dogons
et Bambaras, est une authentique ville africaine pré-coloniale, la descendante
directe des illustres cités soudanaises du moyen-âge et l'héritière
de leurs traditions. Mais c'est aussi une cité en expansion où les
prémisses du capitalisme créent de nouveaux rapports et de nouveaux
antagonismes. Mopti
où se perpétuent les sociétés traditionnelles des
Bozos ou des Dogons, est un carrefour où cohabitent l'islam, l'animisme
et... l'enseignement laïc du français. Il s'y mêle histoire
écrite et traditions orales dans un flot continu de couleurs et d'odeurs.
Mopti
est un camaïeu de tous les ocres : le sable, la paille, l'argile cru des
maisons et la savane proche. Mopti, avec son port, ses marchés flottants
aux pirogues chargées à ras bord de poissons frais ou séchés,
de chevreaux, de nattes et de calebasses gravées, Mopti, étincelante
des lourds bijoux d'or des femmes peules, des somptueux boubous brodés
des riches marchands, de tous les produits d'un artisanat superbe et diversifié,
est un centre d'échanges haut en couleur. | |
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| Mopti,
c'est enfin la continuatrice des grandes universités de l'Islam, comme
Tombouctou ou Djenné, autrefois florissantes. De cette tradition, les enfants
de Mopti sont les descendants spirituels. Qu'ils soient Peuls, Bambaras ou Songhays,
ils ont été profondément marqués par l'impact de cette
histoire. Enfant
de la tradition, l'enfant de Mopti, quel que soit son groupe ethnique, est donc
aussi un enfant de la modernité urbaine. Dans son univers s'entremêlent
des éléments traditionnels : village, culture, circoncision, culte
des ancêtres et des éléments sans cesse nouveaux : progrès,
argent, profit, consommation, pas encore assimilés. |
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LES
JOUETS Le
jouet manufacturé, gadget ou " outil éducatif " est ici
inconnu. Le monde de l'enfance, loin des rêves des grandes personnes, ne
s'appartient qu'à lui-même. Les enfants s'inventent leurs jeux, fabriquent
leurs jouets, les brisent, les recréent aussitôt, perpétuant
ainsi la créativité propre à leur âge. Pour ce faire,
ils rivalisent de malice, d'adresse et d'ingéniosité. Ils
utilisent, sans préjugé, tous les matériaux qui leur viennent
sous la main. Ceux que leur fournit la brousse : feuilles, herbes, arbres, écorces,
minéraux. Ceux que leur offre la ville, les trésors rebuts du monde
moderne : vieilles boîtes, vieux pneus, etc. Et tout cela, dans leurs mains
pleines de plantes couleurs et de plumes d'oiseau pinceaux va devenir poupée,
camion, boîte à musique ou cerf-volant. |
  
Avec
les jouets en banco, l'enfant de Mopti s'approprie le réel. |
| Mais,
surtout, le fleuve leur fournit le banco, une argile qui joue un rôle essentiel
dans l'art et les techniques de cette région. C'est avec elle que l'on
construit les maisons. Elle a permis l'édification de chefs-d'uvre
d'architecture, comme les mosquées de Tombouctou, de Djenné, de
Mopti même. Elle a marqué de son empreinte toute une civilisation.
On la retrouve dans la technique traditionnelle de la poterie, perpétuée
par les femmes, et qui comporte aussi bien la fabrication des ustensiles ménagers
que celle de parures ou d'objets de culte.

La matière
première est prise aux points d'eau ou récupérée sur
les chantiers de construction des maisons en banco. Les enfants la malaxent pour
en faire une boule dans laquelle sera modelé le jouet. Ils ajoutent du
son de riz ou de grain. Le plus souvent, ils laissent sécher leur création.
Parfois ils la cuisent, soit dans un trou où ils alternent jouets et couche
de paille, soit dans un four.
La
couleur s'applique après la cuisson. Le noir est obtenu à partir
du charbon de bois, le rouge avec de la latérite, et enfin le blanc avec
de la boue séchée. Pilée et diluée dans l'eau la couleur
est appliquée avec les doigts ou à l'aide de plumes d'oiseaux.
Ces
trois couleurs, les plus répandues en Afrique, sont, chez les Bambaras,
l'ethnie dominante au Mali, les couleurs fondamentales. Il existe un lien entre
elles et la cosmogonie. Chacune a son histoire et son rôle dans les rites.
Bien plus : par elles, les choses et les êtres se trouvent engagés
dans un système relationnel qui définit leur place dans l'univers.
La découverte du blanc, selon la tradition, est liée à
la technique du filage du coton. Il est utilisé pour le filage, le blanchissement
des maisons et les objets de culte. Le rouge est lié aux techniques
de la forge et de la poterie. Ce sont les forgerons qui, dit-on, trouvèrent
les premiers cette couleur pour imiter le feu et l'arc-en-ciel. Le noir tire
son origine de la terre, mais veut.selon la tradition, imiter l'aspect du ciel
orageux et du tonnerre. Ces couleurs sont introduites dans les rites vestimentaires
(pagnes indigo, cotonnades en bandes blanches, rouge des sandales).
  
Les
jouets modelés par les enfants sont, au départ, liés aux
pratiques traditionnelles de leur société. Ils reproduisent des
modèles : le paysan et sa daba (houe), le travail aux champs, les attelages,
les animaux domestiques, les pêcheurs, les pirogues. Ils racontent le village
et la ville, reproduisent en miniature maisons et mosquées.
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| Et
la maîtrise de la technologie qui se transmet dans une même classe
d'âge de six à douze ans laisse une ouverture, une vaste marge dans
laquelle les objets les plus fantastiques peuvent se construire, et le réel
se transformer sans limites apparentes. Singulièrement, les enfants reproduisent
aussi des choses qui n'existent plus : témoins ces attelages qu'ils n'ont
jamais vus, que leurs pères ou grand'pères n'ont pas vu non plus,
mais qui se transmettent pourtant de génération d'enfants en génération
d'enfants comme autant de signes d'une mémoire collective. |
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| Les
zébus une fois secs sont recouverts de terre ocre ou rouge, puis décorés
de taches sombres ; ils ressemblent à s'y méprendre à des
peintures rupestres.
 
Plus
que des jouets, les réalisations d'un petit potier de Mopti deviennent,
en fait, un savoir-faire transmis de génération en génération.
Et peut-être prennent-elles la place d'une écriture qui n'existait
pas dans la tradition et n'est arrivée que par l'islamisation à
travers les versets du Coran. Ces signes jouets ne sont pas morts, vides de sens.
Ils sont inscrits dans la terre, transmis, transformés, dans la répétition
et la reproduction, ils sont supports de la mémoire collective des enfants.
J.-J. Mandel et
A. Brenier-Estrine Cet
article est paru dans le magazine "Cent idées" de février
1976. | |