Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 11


Le lendemain, Chul Woo et Ga Young sortirent visiter la ville qu'ils ne connaissaient pas. Ils ne se sentaient pourtant pas vraiment étrangers, peut-être parce que la famille de Tuck Seu, était originaire de Hoeryong et que son père lui-même y vivait toujours.
- Ga Young, connais-tu grand-père, Samdol ?
- Bien sûr, c'est le grand-père de Hiyae, non ?
- Sais-tu qu'il habite ici ?
- Oui, il travaillait à la ferme du notable Song puis il est rentré à son village une fois venu l'âge de se retirer.
- C'est vrai, on ne peut rien te cacher !
- En ce qui concerne ce genre de choses, j'en sais plus que mon jeune maître.
- Pourquoi ?
- Parce que je n'ai jamais quitté la maison, tandis que vous, jeune maître, faisiez vos études à Chong Jin.
- Oui, c'est possible, tu as raison, mais pourquoi m'appelles-tu toujours jeune maître, je suis ton mari à présent !
- Alors, pourquoi m'appelez-vous Ga Young ?
- Comment pourrais-je t'appeler ?
- Je ne sais pas…
- Je t'appellerai " mon épouse ", si tu veux, mais pas tout de suite, dans quelques jours…
- Et moi, comment pourrais-je vous appeler ?
- Appelle-moi comme tu veux, jeune maître ou autrement…
Et ils éclatèrent de rire en se regardant. Mais la joie de Chul Woo s'obscurcit soudain au souvenir de Hiyae. Quelle avait pu être sa réaction à l'annonce du mariage ?
Hoeryong était une petite ville frontalière qui jouait un grand rôle dans les échanges avec la Mandchourie. On y voyait sans cesse une foule de marchands occupés à traverser le fleuve. Une forteresse, dont il ne restait désormais que des ruines, se dressait jadis au confluent des deux rivières qui constituait un point stratégique d'importance pour la défense du pays. On disait que de cette forteresse on pouvait dans le temps percevoir Chong Jin, sans que personne pût désormais le vérifier. Quoique située au milieu des montagnes, Hoeryong n'était cependant pas une ville isolée car elle constituait un important nœud ferroviaire. C'était autrefois, sous la dynastie de Chosun, un marché très animé où les marchands chinois et coréens avaient l'habitude de traiter leurs affaires.
Les nouveaux mariés regagnèrent le centre de la ville après leur promenade autour de la forteresse. Ils souhaitaient y déjeuner avant de visiter le grand temple bouddhiste quand, soudain, Chul Woo aperçut un vieillard qu'il reconnut être le père de Tuck Seu, Kim Sam Dol.
- C'est vous, grand-père ! c'est moi Han Chul Woo… dit-il, d'une voix douce et il s'inclina devant le vieillard qui, étonné, regarda le couple sans le reconnaître tout de suite. Il avait l'air un peu perdu. Il y avait si longtemps qu'il ne les avait vus.
- Qui, Chul Woo ? De quel village viens-tu ?
- Je suis le fils de l'ancien notable Han.
- Ah, le fils de Han ! Mais oui, bien sûr. Que fais-tu ici, qui est cette jeune fille ?
- C'est ma femme, on vient de se marier. Ne connaissez-vous pas Park Dal Sou ? C'est sa fille aînée.
- Bien sûr que je le connais. C'est un brave homme. N'est-ce pas lui qui travaillait chez ton père avec mon fils Tuck Seu ? Il est remarquablement agile au lancer de pierres. Cela lui a permis de sauver maintes fois Choi Hyun. Mais qu'est-ce vous faites ici, vous deux ? leur demanda l'ancien fermier comme s'il revenait soudain du passé. Il avait l'aspect pitoyable. La pâleur de son visage manifestait sa faiblesse.
- Où allez-vous comme ça ? lui demanda Chul Woo
- Tiens, j'allais l'oublier. Je dois me rendre au bureau de la police. On m'a dit qu'aujourd'hui, ce serait la dernière fois. Venez avec moi, puis on ira ensemble chez moi, proposa-t-il.
Les jeunes mariés n'osèrent pas refuser et s'installèrent sous un saule, au bord de l'eau, en attendant qu'il ait fait sa visite. Une heure plus tard, il n'était toujours pas réapparu et les jeunes mariés regrettaient d'avoir accepté sa proposition tout en commençant à s'inquiéter de son absence. Mais il était le grand-père de Hiyae et Chul Woo ne pouvait se désintéresser de son sort. Ce n'est qu'au bout de deux heures que l'ancien fermier finit par réapparaître, le pas incertain, le visage ensanglanté.
- Grand-père, que s'est-il passé ! s'écria Chul Woo.
- C'est fini maintenant, c'était vraiment la dernière fois. Demain sera un autre jour. Je suis libre désormais, mais il faut que je cherche un moyen de vivre… murmura le vieillard comme s'il se parlait à lui-même. Allons ! Rentrons à la maison. Il suffit de longer la rivière et derrière les collines, on trouve notre village de Young Chun. Il n'y a plus beaucoup d'habitants mais c'est un bel endroit...
Et le vieil homme se mit en route suivi des deux jeunes gens qui ne savaient comment refuser de le suivre. Le soleil se reflétait sur la rivière que la petite troupe longea longuement. Puis le village apparut enfin à leurs yeux, inondé de soleil dans l'air limpide. Il s'étendait au fond de la vallée que la rivière traversait paisiblement. La nature y était généreuse mais au fur et à mesure qu'on s'approchait, on remarquait qu'il y régnait un étrange silence. Pas d'animation, aucune trace de vie, tout était désert. Il ressemblait à une ruine, comme après le passage d'une bande de malfaiteurs. Le vieillard Kim Sam Dol conduisit Chul Woo et Ga Young devant la porte d'une des chaumières.
- Viens voir qui est là ! C'est le fils du notable Han de Suck Mak. Il s'est marié, il est venu avec sa femme...
Une très vieille femme sortit alors de la maison et demanda :
- Qui est là, qui est venu ?
- Tu te souviens du notable Han au village de Suck Mak, non ?
- Evidemment…
- Eh bien, c'est son fils.
- Le fils de maître Han… c'est Chul Woo…
- Oui, grand-mère, c'est moi Chul Woo !
- Te rappelles-tu Dal Sou qui travaillait chez Han avec Tuck Seu ? Sa fille est là, elle aussi, ils sont mariés.
- La fille de Dal Sou, c'est donc… comment s'appelle-t-elle déjà ? C'est Ga Young, n'est-ce pas ? Tu n'as pas beaucoup changé. Vous vous êtes donc mariés ? C'est très bien… Ga Young est la meilleure amie de ma petite Hiyae. Va-t-elle toujours à l'école ? Elle a dit qu'elle viendrait nous voir aux vacances d'été… dit la femme dont les habits usés prouvaient la pauvreté.
Elle était désolée de ne pas pouvoir les recevoir correctement. Les personnes âgées qui ne pouvaient travailler dans la ferme collective, ne recevaient qu'une ration de trois cents grammes de riz par jour, ce qui était insuffisant pour se nourrir. Toutefois lorsque le soleil disparut derrière la montagne, elle se retira dans la cuisine pour préparer un plat d'orge à la sauce soja qu'elle apporta un peu plus tard et déposa sur une table basse, dans un petit bol tandis que le vieil homme allait chercher une bouteille d'alcool et un peu de gros sel.
- Je gardais cette bouteille pour mon fils Tuck Seu mais je suis heureux de l'ouvrir en l'honneur des nouveaux mariés.
L'homme en dégusta une gorgée avant de servir Chul Woo. On voyait sur son visage la trace des coups qu'il avait reçus au bureau de police, pourtant il semblait avoir retrouvé son allant car c'était un homme très robuste pour son âge.
- Où sont les villageois ? On dirait qu'il n'y a personne ici… demanda Chul Woo.
- Ils se sont tous enfuis, sinon on ne les aurait pas laissés en vie. Ils sont partis, soit en Mandchourie, soit au Sud, même Chilbok…
- Qui est Chilbok ?
- C'est le petit frère de Tuck Seu, l'oncle de Hiyae. Il est moine…
- Où est-il parti ?
- En Mandchourie, ou peut-être en Union soviétique ou encore au Sud… Il est facile de s'en aller d'ici. Il suffit de traverser le fleuve Tuman. Il n'y a que les vieux, comme nous, qui, faute de moyens, restent ici mais qui d'autre voudrait continuer de vivre ainsi ? Ils sont tous partis, tous…
- Je vois…, dit Chul Woo très étonné.
Il n'arrivait pas à comprendre ce qui avait pu se produire dans ce petit village isolé.
- Ceux qui ont collaboré avec les Japonais ou même ceux qui leur ont obéi ont été sévèrement sanctionnés. Tout comme ceux qui ne s'étaient pas montrés assez coopératifs avec les résistants. On les a tous considérés comme des ennemis de classe et beaucoup de familles ont été anéanties. Mais nous n'avons jamais collaboré volontairement ! Nous avons fait ce que nous demandaient les Japonais, par peur des représailles.
- Je ne comprends pas l'attitude des troupes de Kim Il Sung et du général Choi Hyun…
- A cette époque là, je travaillais au village de Suck Mak, je ne peux donc pas savoir exactement ce qui s'est passé. On raconte qu'il y a eu un incident après quoi les villageois ont changé d'attitude vis à vis des résistants. Ils ont cessé de leur porter secours.
- Que s'est-il passé ?
- Un jour, un certain Park, un chef de bande, a passé la nuit dans notre village. Le lendemain matin, un Japonais est arrivé par hasard en tournée d'inspection. L'homme a pris peur et lancé son poignard au visage du policier et l'a tué. Après cet incident, les Japonais ont emmené le chef du village et une dizaine de jeunes gens au poste de police pour leur faire subir de mauvais traitements. Depuis, les villageois ont fermé leur porte aux résistants et notre village, qui jusque là était connu pour son soutien à la résistance, a pris une réputation d'hostilité aux partisans. Puis il y a eu la libération…
Le vieillard, plongé dans ses souvenirs, hésita un moment avant de continuer son histoire. Il but une gorgée d'alcool avant de poursuivre.
- En fait, les villageois de Young Chun n'ont aucune envie de rejoindre la Mandchourie dont ils sont originaires. S'ils ont quitté depuis si longtemps la terre de leurs ancêtres, est-ce pour y retourner maintenant ?
- Où sont-ils, alors ?
- La plupart est passée au Sud par peur des communistes. Certains sont partis avec toute leur famille et d'autres tout seuls en laissant leur femme et leurs enfants. Ils ne voulaient plus rester dans un pays en guerre civile. A l'origine, nous étions nomades et ce n'est pas notre nature de travailler la terre…
- Ils sont partis au Sud ! Et le chef du village aussi ?
- Oui, c'est l'un des premiers à avoir quitté le village. D'abord le chef, puis sa famille… ses deux femmes et leurs enfants. La deuxième femme du chef est une jeune femme très belle et aimable. Le chef l'avait payée très cher à son père. Je me demande s'ils sont tous bien arrivés au Sud…
- Est-ce que le voyage n'est pas trop dur pour une femme ?
- Non, à cette époque, il était encore facile de circuler.
- Pourquoi vous a-t-on convoqué aujourd'hui au poste de police ?
- C'est à cause de Chilbok. Ils m'ont traité avec dureté, ils m'ont frappé partout. La torture ne devrait pas exister dans un pays socialiste, mais les principes et la réalité ce n'est pas pareil !
- Votre fils Tuck Seu ne peut pas intervenir ? Il fait partie de la police…
- Penses-tu ! Ils sont sur le point de se débarrasser de lui. Notre famille, qui était de bonne origine de classe est devenue l'ennemi à abattre !
- Oh, même l'oncle Tuck Seu ! s'écria Ga Young, stupéfaite, qui écoutait avec attention la conversation des deux hommes. Comme tout le monde, Ga Young savait que le Parti ne recrutait que des gens dont la famille était de bonne origine de classe. On excluait a fortiori les anciens collaborateurs ou ceux dont la famille s'était réfugiée au Sud. C'est pourquoi elle s'inquiétait d'éventuelles représailles du Parti envers Tuck Seu.
De confidences en anecdotes, le vieux Kim et Chul Woo finirent par vider la bouteille si bien que le jeune homme titubait lorsqu'il se retira avec Ga Young pour aller dormir. Chul Woo s'étendit près de son épouse et lui dit :
- Finalement, ce voyage à Hoeryong est un heureux hasard. Il nous permet d'avoir des nouvelles du village que nous avons quitté depuis si longtemps déjà. Je pense que ton père y assure la protection de l'oncle Tuck Seu, sinon les choses auraient pu tourner mal pour lui. Je ne savais pas qu'il avait un jeune frère moine, réfugié au Sud.
- Je me demande ce qu'est devenue Hiyae, elle qui désirait tant devenir danseuse…
- Eh bien… murmura Chul Woo qui, justement, pensait aussi à Hiyae.
Il avait un pincement de cœur à l'évocation de la jeune fille. Il aurait souhaité l'oublier mais ses efforts produisaient l'effet inverse. La nuit était calme dans ce village perdu, loin de tout. La chambre où les jeunes mariés se reposaient sentait très fort la terre. Ils allaient s'endormir quand soudain il se déclencha un vacarme devant la porte.
- Ouvrez vite ! criait quelqu'un d'un ton menaçant en frappant sur la porte.
La porte s'ouvrit tandis que Chul Woo et Ga Young se rhabillaient précipitamment.
- Vous logez des étrangers chez vous, n'est-ce pas ?
- Mais non, ce ne sont pas des étrangers…
- Avez-vous fait une déclaration au bureau du Comité ?
- Camarade président, j'ai rencontré ces jeunes gens à Hoeryong cet après-midi. Leur père est un ami de mon fils Tuck Seu. Ils viennent de se marier et sont venus à Hoeryong pour leur voyage de noces. Je les ai rencontrés par hasard devant le poste de police, je les ai invités à venir chez nous.
- Est-ce bien vrai ? Ce ne sont pas des émissaires de Chilbok, votre moine de fils, venus organiser votre départ pour le Sud ?
- Mais non, pas du tout !
- Allons, ne raconte pas d'histoire ! Si tu mens, je t'écrase le visage, compris ? Va les chercher tout de suite.
- Oui, oui, j'y vais… leur répondit le vieux Kim en se dirigeant vers la chambre d'où sortait justement Chul Woo.
Dans la cour se trouvaient deux hommes en civil et un troisième en uniforme armé d'un fusil. L'homme en uniforme pointa son arme vers Chul Woo, comme s'il attendait l'ordre de tirer.
- Menacer un homme sans défense est une attitude grave, dit Chul Woo irrité. En êtes-vous conscients ? Voici mes papiers, l'autorisation de voyage, la carte d'adhésion au Comité de la mine de Musan, ma carte d'identité et la lettre de mission signée du secrétaire.
L'attitude de Chul Woo était si ferme qu'ils reculèrent un peu pour examiner les papiers.
- Tout cela est en ordre. Je n'y trouve aucune irrégularité, dit celui qui semblait le chef, mais le vieux Kim doit déclarer immédiatement ses invités. Son fils est passé au Sud et sa maison est sous surveillance. Le vieux Kim a déjà omis à plusieurs reprises de le faire en prétextant son âge avancé. Nous avons le droit d'inspecter sa maison lorsqu'il loge des inconnus.
- Je peux le comprendre, mais on ne se comporte pas comme cela avec un homme qui a plus de soixante-dix ans. On respecte l'homme avant de servir la nation. La nation est au service des citoyens. Le contraire n'a aucun sens. Apprenez donc à respecter les anciens. Allez-vous en et sachez que le fils de Kim, lui aussi, est agent de la police à Suck Mak et qu'il sert son pays. Quant à mon beau-père, qui est originaire de Suck Mak, c'est le camarade Park Dal Sou, que tout le monde considère comme un grand héros !
- Park Dal Sou ! s'exclamèrent les hommes et leur attitude changea aussitôt.
Park Dal Sou était un homme d'influence dans le Parti.
- Je vous souhaite un bon séjour, camarade. J'espère que vous comprenez que nous n'avons fait que notre travail.
- Je sais, je sais, mais prenez en compte les remarques que je vous ai faites et apprenez à respecter le peuple. Vous pouvez vous en aller maintenant.
Ainsi s'acheva le voyage de noces de Chul Woo et Ga Young. Ils retournèrent à la mine de Musan où une maison spécialement aménagée les attendait. Une nouvelle vie commença. Les parents de Chul Woo s'installèrent sous le même toit qu'eux et partagèrent dorénavant la vie du jeune couple. Ils étaient contents de vivre avec leur fils et de ne plus avoir de soucis à se faire pour leur approvisionnement.
Dal Sou lui aussi s'installa à la mine avec sa femme. Il passait ses journées à inspecter les lieux et ne manquait jamais de faire des discours devant les assemblées. Le directeur de la mine nomma Chul Woo responsable de la documentation du service culturel et, sur recommandation du secrétaire du Comité, il fut bientôt admis au Parti. Il se mit alors à caresser l'espoir de commencer une autre vie dans cette société nouvelle. Peut-être trouverait-il une situation comparable à celle d'autrefois, grâce à l'influence de Park Dal Sou ?


Chapitre 12