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Le lendemain, Chul Woo et Ga Young sortirent visiter la ville
qu'ils ne connaissaient pas. Ils ne se sentaient pourtant pas
vraiment étrangers, peut-être parce que la famille
de Tuck Seu, était originaire de Hoeryong et que son
père lui-même y vivait toujours.
- Ga Young, connais-tu grand-père, Samdol ?
- Bien sûr, c'est le grand-père de Hiyae, non ?
- Sais-tu qu'il habite ici ?
- Oui, il travaillait à la ferme du notable Song puis
il est rentré à son village une fois venu l'âge
de se retirer.
- C'est vrai, on ne peut rien te cacher !
- En ce qui concerne ce genre de choses, j'en sais plus que
mon jeune maître.
- Pourquoi ?
- Parce que je n'ai jamais quitté la maison, tandis que
vous, jeune maître, faisiez vos études à
Chong Jin.
- Oui, c'est possible, tu as raison, mais pourquoi m'appelles-tu
toujours jeune maître, je suis ton mari à présent
!
- Alors, pourquoi m'appelez-vous Ga Young ?
- Comment pourrais-je t'appeler ?
- Je ne sais pas
- Je t'appellerai " mon épouse ", si tu veux,
mais pas tout de suite, dans quelques jours
- Et moi, comment pourrais-je vous appeler ?
- Appelle-moi comme tu veux, jeune maître ou autrement
Et ils éclatèrent de rire en se regardant. Mais
la joie de Chul Woo s'obscurcit soudain au souvenir de Hiyae.
Quelle avait pu être sa réaction à l'annonce
du mariage ?
Hoeryong était une petite ville frontalière qui
jouait un grand rôle dans les échanges avec la
Mandchourie. On y voyait sans cesse une foule de marchands occupés
à traverser le fleuve. Une forteresse, dont il ne restait
désormais que des ruines, se dressait jadis au confluent
des deux rivières qui constituait un point stratégique
d'importance pour la défense du pays. On disait que de
cette forteresse on pouvait dans le temps percevoir Chong Jin,
sans que personne pût désormais le vérifier.
Quoique située au milieu des montagnes, Hoeryong n'était
cependant pas une ville isolée car elle constituait un
important nud ferroviaire. C'était autrefois, sous
la dynastie de Chosun, un marché très animé
où les marchands chinois et coréens avaient l'habitude
de traiter leurs affaires.
Les nouveaux mariés regagnèrent le centre de la
ville après leur promenade autour de la forteresse. Ils
souhaitaient y déjeuner avant de visiter le grand temple
bouddhiste quand, soudain, Chul Woo aperçut un vieillard
qu'il reconnut être le père de Tuck Seu, Kim Sam
Dol.
- C'est vous, grand-père ! c'est moi Han Chul Woo
dit-il, d'une voix douce et il s'inclina devant le vieillard
qui, étonné, regarda le couple sans le reconnaître
tout de suite. Il avait l'air un peu perdu. Il y avait si longtemps
qu'il ne les avait vus.
- Qui, Chul Woo ? De quel village viens-tu ?
- Je suis le fils de l'ancien notable Han.
- Ah, le fils de Han ! Mais oui, bien sûr. Que fais-tu
ici, qui est cette jeune fille ?
- C'est ma femme, on vient de se marier. Ne connaissez-vous
pas Park Dal Sou ? C'est sa fille aînée.
- Bien sûr que je le connais. C'est un brave homme. N'est-ce
pas lui qui travaillait chez ton père avec mon fils Tuck
Seu ? Il est remarquablement agile au lancer de pierres. Cela
lui a permis de sauver maintes fois Choi Hyun. Mais qu'est-ce
vous faites ici, vous deux ? leur demanda l'ancien fermier comme
s'il revenait soudain du passé. Il avait l'aspect pitoyable.
La pâleur de son visage manifestait sa faiblesse.
- Où allez-vous comme ça ? lui demanda Chul Woo
- Tiens, j'allais l'oublier. Je dois me rendre au bureau de
la police. On m'a dit qu'aujourd'hui, ce serait la dernière
fois. Venez avec moi, puis on ira ensemble chez moi, proposa-t-il.
Les jeunes mariés n'osèrent pas refuser et s'installèrent
sous un saule, au bord de l'eau, en attendant qu'il ait fait
sa visite. Une heure plus tard, il n'était toujours pas
réapparu et les jeunes mariés regrettaient d'avoir
accepté sa proposition tout en commençant à
s'inquiéter de son absence. Mais il était le grand-père
de Hiyae et Chul Woo ne pouvait se désintéresser
de son sort. Ce n'est qu'au bout de deux heures que l'ancien
fermier finit par réapparaître, le pas incertain,
le visage ensanglanté.
- Grand-père, que s'est-il passé ! s'écria
Chul Woo.
- C'est fini maintenant, c'était vraiment la dernière
fois. Demain sera un autre jour. Je suis libre désormais,
mais il faut que je cherche un moyen de vivre
murmura
le vieillard comme s'il se parlait à lui-même.
Allons ! Rentrons à la maison. Il suffit de longer la
rivière et derrière les collines, on trouve notre
village de Young Chun. Il n'y a plus beaucoup d'habitants mais
c'est un bel endroit...
Et le vieil homme se mit en route suivi des deux jeunes gens
qui ne savaient comment refuser de le suivre. Le soleil se reflétait
sur la rivière que la petite troupe longea longuement.
Puis le village apparut enfin à leurs yeux, inondé
de soleil dans l'air limpide. Il s'étendait au fond de
la vallée que la rivière traversait paisiblement.
La nature y était généreuse mais au fur
et à mesure qu'on s'approchait, on remarquait qu'il y
régnait un étrange silence. Pas d'animation, aucune
trace de vie, tout était désert. Il ressemblait
à une ruine, comme après le passage d'une bande
de malfaiteurs. Le vieillard Kim Sam Dol conduisit Chul Woo
et Ga Young devant la porte d'une des chaumières.
- Viens voir qui est là ! C'est le fils du notable Han
de Suck Mak. Il s'est marié, il est venu avec sa femme...
Une très vieille femme sortit alors de la maison et demanda
:
- Qui est là, qui est venu ?
- Tu te souviens du notable Han au village de Suck Mak, non
?
- Evidemment
- Eh bien, c'est son fils.
- Le fils de maître Han
c'est Chul Woo
- Oui, grand-mère, c'est moi Chul Woo !
- Te rappelles-tu Dal Sou qui travaillait chez Han avec Tuck
Seu ? Sa fille est là, elle aussi, ils sont mariés.
- La fille de Dal Sou, c'est donc
comment s'appelle-t-elle
déjà ? C'est Ga Young, n'est-ce pas ? Tu n'as
pas beaucoup changé. Vous vous êtes donc mariés
? C'est très bien
Ga Young est la meilleure amie
de ma petite Hiyae. Va-t-elle toujours à l'école
? Elle a dit qu'elle viendrait nous voir aux vacances d'été
dit la femme dont les habits usés prouvaient la pauvreté.
Elle était désolée de ne pas pouvoir les
recevoir correctement. Les personnes âgées qui
ne pouvaient travailler dans la ferme collective, ne recevaient
qu'une ration de trois cents grammes de riz par jour, ce qui
était insuffisant pour se nourrir. Toutefois lorsque
le soleil disparut derrière la montagne, elle se retira
dans la cuisine pour préparer un plat d'orge à
la sauce soja qu'elle apporta un peu plus tard et déposa
sur une table basse, dans un petit bol tandis que le vieil homme
allait chercher une bouteille d'alcool et un peu de gros sel.
- Je gardais cette bouteille pour mon fils Tuck Seu mais je
suis heureux de l'ouvrir en l'honneur des nouveaux mariés.
L'homme en dégusta une gorgée avant de servir
Chul Woo. On voyait sur son visage la trace des coups qu'il
avait reçus au bureau de police, pourtant il semblait
avoir retrouvé son allant car c'était un homme
très robuste pour son âge.
- Où sont les villageois ? On dirait qu'il n'y a personne
ici
demanda Chul Woo.
- Ils se sont tous enfuis, sinon on ne les aurait pas laissés
en vie. Ils sont partis, soit en Mandchourie, soit au Sud, même
Chilbok
- Qui est Chilbok ?
- C'est le petit frère de Tuck Seu, l'oncle de Hiyae.
Il est moine
- Où est-il parti ?
- En Mandchourie, ou peut-être en Union soviétique
ou encore au Sud
Il est facile de s'en aller d'ici. Il
suffit de traverser le fleuve Tuman. Il n'y a que les vieux,
comme nous, qui, faute de moyens, restent ici mais qui d'autre
voudrait continuer de vivre ainsi ? Ils sont tous partis, tous
- Je vois
, dit Chul Woo très étonné.
Il n'arrivait pas à comprendre ce qui avait pu se produire
dans ce petit village isolé.
- Ceux qui ont collaboré avec les Japonais ou même
ceux qui leur ont obéi ont été sévèrement
sanctionnés. Tout comme ceux qui ne s'étaient
pas montrés assez coopératifs avec les résistants.
On les a tous considérés comme des ennemis de
classe et beaucoup de familles ont été anéanties.
Mais nous n'avons jamais collaboré volontairement ! Nous
avons fait ce que nous demandaient les Japonais, par peur des
représailles.
- Je ne comprends pas l'attitude des troupes de Kim Il Sung
et du général Choi Hyun
- A cette époque là, je travaillais au village
de Suck Mak, je ne peux donc pas savoir exactement ce qui s'est
passé. On raconte qu'il y a eu un incident après
quoi les villageois ont changé d'attitude vis à
vis des résistants. Ils ont cessé de leur porter
secours.
- Que s'est-il passé ?
- Un jour, un certain Park, un chef de bande, a passé
la nuit dans notre village. Le lendemain matin, un Japonais
est arrivé par hasard en tournée d'inspection.
L'homme a pris peur et lancé son poignard au visage du
policier et l'a tué. Après cet incident, les Japonais
ont emmené le chef du village et une dizaine de jeunes
gens au poste de police pour leur faire subir de mauvais traitements.
Depuis, les villageois ont fermé leur porte aux résistants
et notre village, qui jusque là était connu pour
son soutien à la résistance, a pris une réputation
d'hostilité aux partisans. Puis il y a eu la libération
Le vieillard, plongé dans ses souvenirs, hésita
un moment avant de continuer son histoire. Il but une gorgée
d'alcool avant de poursuivre.
- En fait, les villageois de Young Chun n'ont aucune envie de
rejoindre la Mandchourie dont ils sont originaires. S'ils ont
quitté depuis si longtemps la terre de leurs ancêtres,
est-ce pour y retourner maintenant ?
- Où sont-ils, alors ?
- La plupart est passée au Sud par peur des communistes.
Certains sont partis avec toute leur famille et d'autres tout
seuls en laissant leur femme et leurs enfants. Ils ne voulaient
plus rester dans un pays en guerre civile. A l'origine, nous
étions nomades et ce n'est pas notre nature de travailler
la terre
- Ils sont partis au Sud ! Et le chef du village aussi ?
- Oui, c'est l'un des premiers à avoir quitté
le village. D'abord le chef, puis sa famille
ses deux
femmes et leurs enfants. La deuxième femme du chef est
une jeune femme très belle et aimable. Le chef l'avait
payée très cher à son père. Je me
demande s'ils sont tous bien arrivés au Sud
- Est-ce que le voyage n'est pas trop dur pour une femme ?
- Non, à cette époque, il était encore
facile de circuler.
- Pourquoi vous a-t-on convoqué aujourd'hui au poste
de police ?
- C'est à cause de Chilbok. Ils m'ont traité avec
dureté, ils m'ont frappé partout. La torture ne
devrait pas exister dans un pays socialiste, mais les principes
et la réalité ce n'est pas pareil !
- Votre fils Tuck Seu ne peut pas intervenir ? Il fait partie
de la police
- Penses-tu ! Ils sont sur le point de se débarrasser
de lui. Notre famille, qui était de bonne origine de
classe est devenue l'ennemi à abattre !
- Oh, même l'oncle Tuck Seu ! s'écria Ga Young,
stupéfaite, qui écoutait avec attention la conversation
des deux hommes. Comme tout le monde, Ga Young savait que le
Parti ne recrutait que des gens dont la famille était
de bonne origine de classe. On excluait a fortiori les anciens
collaborateurs ou ceux dont la famille s'était réfugiée
au Sud. C'est pourquoi elle s'inquiétait d'éventuelles
représailles du Parti envers Tuck Seu.
De confidences en anecdotes, le vieux Kim et Chul Woo finirent
par vider la bouteille si bien que le jeune homme titubait lorsqu'il
se retira avec Ga Young pour aller dormir. Chul Woo s'étendit
près de son épouse et lui dit :
- Finalement, ce voyage à Hoeryong est un heureux hasard.
Il nous permet d'avoir des nouvelles du village que nous avons
quitté depuis si longtemps déjà. Je pense
que ton père y assure la protection de l'oncle Tuck Seu,
sinon les choses auraient pu tourner mal pour lui. Je ne savais
pas qu'il avait un jeune frère moine, réfugié
au Sud.
- Je me demande ce qu'est devenue Hiyae, elle qui désirait
tant devenir danseuse
- Eh bien
murmura Chul Woo qui, justement, pensait aussi
à Hiyae.
Il avait un pincement de cur à l'évocation
de la jeune fille. Il aurait souhaité l'oublier mais
ses efforts produisaient l'effet inverse. La nuit était
calme dans ce village perdu, loin de tout. La chambre où
les jeunes mariés se reposaient sentait très fort
la terre. Ils allaient s'endormir quand soudain il se déclencha
un vacarme devant la porte.
- Ouvrez vite ! criait quelqu'un d'un ton menaçant en
frappant sur la porte.
La porte s'ouvrit tandis que Chul Woo et Ga Young se rhabillaient
précipitamment.
- Vous logez des étrangers chez vous, n'est-ce pas ?
- Mais non, ce ne sont pas des étrangers
- Avez-vous fait une déclaration au bureau du Comité
?
- Camarade président, j'ai rencontré ces jeunes
gens à Hoeryong cet après-midi. Leur père
est un ami de mon fils Tuck Seu. Ils viennent de se marier et
sont venus à Hoeryong pour leur voyage de noces. Je les
ai rencontrés par hasard devant le poste de police, je
les ai invités à venir chez nous.
- Est-ce bien vrai ? Ce ne sont pas des émissaires de
Chilbok, votre moine de fils, venus organiser votre départ
pour le Sud ?
- Mais non, pas du tout !
- Allons, ne raconte pas d'histoire ! Si tu mens, je t'écrase
le visage, compris ? Va les chercher tout de suite.
- Oui, oui, j'y vais
leur répondit le vieux Kim
en se dirigeant vers la chambre d'où sortait justement
Chul Woo.
Dans la cour se trouvaient deux hommes en civil et un troisième
en uniforme armé d'un fusil. L'homme en uniforme pointa
son arme vers Chul Woo, comme s'il attendait l'ordre de tirer.
- Menacer un homme sans défense est une attitude grave,
dit Chul Woo irrité. En êtes-vous conscients ?
Voici mes papiers, l'autorisation de voyage, la carte d'adhésion
au Comité de la mine de Musan, ma carte d'identité
et la lettre de mission signée du secrétaire.
L'attitude de Chul Woo était si ferme qu'ils reculèrent
un peu pour examiner les papiers.
- Tout cela est en ordre. Je n'y trouve aucune irrégularité,
dit celui qui semblait le chef, mais le vieux Kim doit déclarer
immédiatement ses invités. Son fils est passé
au Sud et sa maison est sous surveillance. Le vieux Kim a déjà
omis à plusieurs reprises de le faire en prétextant
son âge avancé. Nous avons le droit d'inspecter
sa maison lorsqu'il loge des inconnus.
- Je peux le comprendre, mais on ne se comporte pas comme cela
avec un homme qui a plus de soixante-dix ans. On respecte l'homme
avant de servir la nation. La nation est au service des citoyens.
Le contraire n'a aucun sens. Apprenez donc à respecter
les anciens. Allez-vous en et sachez que le fils de Kim, lui
aussi, est agent de la police à Suck Mak et qu'il sert
son pays. Quant à mon beau-père, qui est originaire
de Suck Mak, c'est le camarade Park Dal Sou, que tout le monde
considère comme un grand héros !
- Park Dal Sou ! s'exclamèrent les hommes et leur attitude
changea aussitôt.
Park Dal Sou était un homme d'influence dans le Parti.
- Je vous souhaite un bon séjour, camarade. J'espère
que vous comprenez que nous n'avons fait que notre travail.
- Je sais, je sais, mais prenez en compte les remarques que
je vous ai faites et apprenez à respecter le peuple.
Vous pouvez vous en aller maintenant.
Ainsi s'acheva le voyage de noces de Chul Woo et Ga Young. Ils
retournèrent à la mine de Musan où une
maison spécialement aménagée les attendait.
Une nouvelle vie commença. Les parents de Chul Woo s'installèrent
sous le même toit qu'eux et partagèrent dorénavant
la vie du jeune couple. Ils étaient contents de vivre
avec leur fils et de ne plus avoir de soucis à se faire
pour leur approvisionnement.
Dal Sou lui aussi s'installa à la mine avec sa femme.
Il passait ses journées à inspecter les lieux
et ne manquait jamais de faire des discours devant les assemblées.
Le directeur de la mine nomma Chul Woo responsable de la documentation
du service culturel et, sur recommandation du secrétaire
du Comité, il fut bientôt admis au Parti. Il se
mit alors à caresser l'espoir de commencer une autre
vie dans cette société nouvelle. Peut-être
trouverait-il une situation comparable à celle d'autrefois,
grâce à l'influence de Park Dal Sou ?
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