Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 13

On découvrit le lendemain que Hiyae était partie sans prévenir personne. Chul Woo resta à l'attendre jusqu'à la tombée de la nuit. C'est alors qu'il apprit que Tuck Seu venait d'être arrêté et emmené à la mine d'Aosie. On ne lui avait même pas laissé le loisir de passer à la maison prévenir sa famille. Sa situation échappait maintenant au pouvoir de Dal Sou. On l'accusait non seulement d'être le fils d'un collaborateur mais aussi le frère d'un sudiste. On l'envoyait donc à la mine la plus isolée afin d'éviter tout contact avec son frère, si jamais il revenait au Nord comme espion.
A cette nouvelle, Chul Woo décida de partir tout de suite pour la mine d'Aosie afin d'y retrouver Tuck Seu. Au risque d'avoir lui-même des ennuis s'il devait rejoindre en retard son travail, il prit le train pour Aosie où il débarqua à onze heures du soir. Chul Woo ne connaissait pas cette petite ville qui était surtout célèbre comme destination ultime de ceux qui étaient condamnés aux travaux forcés. Dès qu'il sortit de la gare, une construction en bois qui datait de la colonisation japonaise, il se trouva face à la mine dont les bâtiments sans fin se perdaient dans l'obscurité. De petits wagonnets conduisaient les mineurs sur les lieux d'extraction. Une atmosphère lourde pesait sur le décor sinistre aux allures de camp militaire où le travail ne cessait jamais, comme à la mine de Musan. Mais ce système n'était pas efficace car les hommes fatigués et démotivés ne faisaient que feindre de travailler.
Chul Woo demanda à rencontrer le responsable de la mine, secrétaire du Parti. Il lui montra sa carte et son laissez-passer signé du secrétaire de la mine de Musan. L'homme les vérifia attentivement et, apprenant la parenté de Chul Woo avec Dal Sou, lui manifesta de la courtoisie. Il conduisit Chul Woo auprès du directeur qui ordonna lui-même au vice-directeur de se mettre à la disposition du nouveau venu. Le vice-directeur, peu content de cette besogne, regarda Chul Woo d'un air méprisant. Il se demandait quelle était la raison exacte de sa visite. S'agissait-il d'une inspection ou d'une mission secrète ? Le visage du jeune visiteur ne lui plaisait pas, et son assurance lui faisait mauvaise impression.
- Dites-moi ce que vous voulez savoir. Toutes les mines se ressemblent, non ? dit-il, enfin à Chul Woo d'un ton négligent.
- Je veux savoir quelles mesures vous prenez, ici, pour répondre aux demandes des mineurs qui se plaignent de la faim.
- Que voulez-vous qu'on fasse ? Nous suivons les ordres du Parti. Nous ne pouvons pas régler à notre guise la quantité de nourriture. C'est hors de question !
- Mais la malnutrition va à l'encontre de l'efficacité du travail. On constate des sabotages…
- Nous avons certains arguments pour les convaincre d'atteindre les objectifs fixés pour la production !
- C'est vrai ! C'est ainsi que vous avez bâti la réputation de la mine d'Aosie ! C'est un bel exemple pour tout le monde ! s'exclama Chul Woo avec emphase.
Puis il finit par lui exposer le but de sa démarche.
- Camarade président, j'ai une faveur à vous demander, dit-il tout en lui tendant une somme de cent wons qu'il avait préparée à l'avance. Tenez, prenez cela, en signe d'amitié, ce n'est pas grand chose…
- Ah, non, camarade… J'imagine que vous n'êtes pas riche, vous non plus… Mais dites-moi ce que vous voulez, au juste.
- Vous avez ici un homme qui s'appelle Kim Tuck Seu, il était jusqu'à hier agent de la Sûreté du village de Suck Mak. On l'a amené ici parce que son père mettait de la mauvaise volonté à aider l'armée de libération. Je suis en fait son cousin et j'aimerais bien le saluer en passant puisque l'occasion se présente. Sa femme m'a supplié de le rencontrer, c'est pour cela que je vous demande cette faveur…
- Ce ne sera pas compliqué, rassurez-vous. Ce serait autre chose si vous nous demandiez de le faire sortir ! mais si vous voulez seulement le voir, cela ne pose aucun problème. Votre place dans le Parti rend ce service tout naturel… mais j'accepte avec gratitude ce cadeau de la part d'un homme… supérieur… ajouta-t-il en rangeant précipitamment l'argent dans sa poche.
Il sourit enfin pour cacher son embarras puis appela un de ses collaborateurs. Un homme corpulent se présenta devant eux.
- Camarade, connais-tu un nouveau venu qui s'appelle Kim Tuck Seu ?
- Oui.
- Trouve-le et qu'on l'amène ici. Qu'il soit au travail ou au repos, peu importe, c'est urgent.
- Même s'il est en séance d'autocritique ?
- Bien sûr. Dépêche-toi.
Le pouvoir des dessous de table était d'une grande efficacité. Il permettait d'aboutir vite sans passer par la hiérarchie. La société nouvelle n'avait fait qu'augmenter la corruption instituée. Une demi-heure plus tard, comme l'homme ne revenait pas, le vice-président, impatient, en appela un autre.
- Que se passe-t-il, donc ?
- Je ne sais pas. Je viens de rentrer du carreau, je ne comprends pas, camarade.
- J'ai demandé qu'on aille me chercher un mineur. Où est-il ?
- Je m'en occupe, comment s'appelle cette personne ?
- Kim… comment ? Kim Tuck Seu, voilà !
- Je vais me renseigner, camarade vice-président !
Peu de temps après, on entendit du bruit devant la porte du bureau. Le vice-président qui était assez satisfait de l'argent qu'il venait de recevoir, ouvrit la porte et l'on vit entrer Tuck Seu, porté à dos d'homme. Il tenait à la main une béquille.
- Voilà, on vous amène le camarade Kim Tuck Seu, camarade vice-président !
- Il est blessé ? Installe-le sur cette chaise-là. Camarade Kim Tuck Seu, ne peux-tu marcher tout seul ?
- Difficilement… mais je peux essayer.
- Je vois. Vous pouvez vous retirer, dit-il aux autres.
- A vos ordres !
- Je peux avoir un entretien avec lui ? demanda Chul Woo.
- Prenez-votre temps, ne vous faites pas de souci, lui répondit le vice-président en sortant de la pièce. Chul Woo attendit un moment avant d'aller vers Tuck Seu et de l'embrasser.
- Oncle Tuck Seu…
- Jeune maître Chul Woo… Non, camarade Chul Woo… vous êtes venu jusqu'ici…
Les deux hommes restèrent ainsi un moment sans pouvoir échanger de mots.
- Qu'est-il arrivé ? Qui vous a mis dans un tel état ?
Tuck Seu n'arrivait pas à parler, il essayait de contenir son émotion.
- Je ne me sens pas bien dans cette pièce. Pourrait-on sortir un peu ? dit-il enfin.
- Pourquoi pas, on va essayer.
On leur donna la permission de sortir. Chul Woo choisit de s'installer au milieu d'un champ pour éviter les oreilles indiscrètes. Ils s'assirent sur l'herbe.
- Comment vous sentez-vous, oncle Tuck Seu?
- Presque bien.
- Vous semblez souffrir beaucoup.
- Je fais semblant…
- Comment ?
- Je ne peux pas courir, mais rassurez-vous, je peux marcher sans cette béquille…
- Pourquoi faire semblant ?
- Il m'a fallu beaucoup de ruse pour me blesser juste ce qu'il fallait. J'ai eu de la chance… Assez pour ne pas travailler, pas trop pour qu'on ne se débarrasse pas de moi…
- Je ne comprends toujours pas…
- Il faut faire comme moi. La guerre va éclater, c'est imminent. On nous enverra tous au champ de bataille et les Américains nous écraseront sous leurs bombes. Même les Japonais, les conquérants du Pacifique, ont été réduits en poudre par les bombardiers américains.
- Hum…
- On choisira les ennemis de classe, comme nous, pour servir de chair à canon. On dit que Mao et Staline aideront le Nord, mais les Américains sont les plus forts.
Chul Woo gardait le silence. Tuck Seu voulait profiter de son arrestation pour échapper à la mobilisation si la guerre avait lieu.
- Si, par miracle, nous nous en sortons sains et saufs, nous resterons quand même des ennemis de classe…
- Vous êtes au courant de la disparition de Hiyae ?
- Non ! Elle vous aime tant qu'elle aura perdu la tête… La seule raison qui lui permette de rester encore en vie, c'est l'envie de devenir une grande danseuse. Je ne sais si elle y arrivera, mais que peut-on faire pour elle ? Pour l'instant, rien ! dit Tuck Seu résigné.
- Oncle Tuck Seu, vous tenez, si j'ai bien compris, à passer au Sud ? Nous allons donc nous séparer à jamais !
- C'est l'unique moyen de préserver ma famille. Bien sûr, l'idée de partir me fait mal au cœur, mais je n'ai pas le choix. Le Sud ou le Nord, c'est le même peuple, non ?
- Peut-être…
Chul Woo poussa un long soupir. Il avait beaucoup d'admiration pour Tuck Seu qui essayait de trouver une solution pour sa famille dans cette rude épreuve. Afin d'éviter les soupçons, il proposa à Tuck Seu de retourner à l'intérieur où les responsables devaient les attendre. Tuck Seu jeta un coup d'œil autour de lui et se leva sans utiliser sa béquille. Chul Woo le prit par le bras et ils retournèrent au bureau où on les attendait.
Chul Woo quitta Tuck Seu en lui souhaitant du fond du cœur de réussir ses projets puis il profita d'une voiture de la mine pour se rendre visite à Sessoula. La nuit était profonde mais le clair de lune inondait le paysage. Il prit du repos et, avant de repartir, confia un peu d'argent à ses parents. Il s'inquiétait pour son petit frère et sa petite sœur qui n'étaient encore que des enfants. Il craignait de les voir tous pour la dernière fois. Au moment de quitter sa famille, il avait le cœur lourd. C'était peut-être une séparation sans retour. Il prit le chemin de la gare. Il pensait à Hiyae. Où pouvait-elle bien être ? Avait-elle déjà rencontré le matelot russe ou japonais à qui elle voulait confier son sort ? Ce n'était pas impossible.
C'était une personne déterminée, elle quitterait tôt ou tard le Nord. Elle en était capable. Elle saisirait sa chance. Chul Woo arriva au bord de la mer. Le jour n'était pas encore levé, mais le chemin lui était familier. Il entendait les vagues se briser sur la grève. La nature reste en tous cas généreuse et mystérieuse. Chul Woo se rappela les jours qu'il avait passés à Sessoula avant d'être envoyé à Musan. Le père de Tuck Seu qui connaissait bien la mer lui avait appris beaucoup de choses.
On n'était pas encore en guerre mais il ne croisa que de rares passants tandis que des voitures de l'armée, remplies de soldats, passaient à toute vitesse. Il prit le train pour Chong Jin. Trois jours étaient passés depuis son départ. Il lui fallait trouver une explication à son retard.
Le train arriva à huit heures du matin à Chong Jin. Il se rendit aussitôt à l'usine où l'on s'affairait dans un vacarme assourdissant. Les fours travaillaient sans relâche, vomissant du fer en fusion. Chul Woo se mit au travail avec les responsables. Il évoquèrent la question de la santé des mineurs qui étaient tous épuisés par leur travail écrasant. Il était à peine midi lorsque Chul Woo reprit le train pour Musan. Il sourit de joie en pensant à Ga Young qui était enceinte. De retour à la mine, il fit un rapport à son supérieur qui ne lui posa, par chance, aucune question.
Le printemps finit par arriver jusqu'au plateau de Musan, à deux mille mètres d'altitude. La sève montait, les arbres bourgeonnaient. Les femmes, par groupes de trois ou quatre, allaient cueillir des herbes dans la montagne. Qui aurait pu se douter de la cruauté du drame à venir ?


Chapitre 14