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On découvrit le lendemain
que Hiyae était partie sans prévenir personne.
Chul Woo resta à l'attendre jusqu'à la tombée
de la nuit. C'est alors qu'il apprit que Tuck Seu venait d'être
arrêté et emmené à la mine d'Aosie.
On ne lui avait même pas laissé le loisir de passer
à la maison prévenir sa famille. Sa situation
échappait maintenant au pouvoir de Dal Sou. On l'accusait
non seulement d'être le fils d'un collaborateur mais aussi
le frère d'un sudiste. On l'envoyait donc à la
mine la plus isolée afin d'éviter tout contact
avec son frère, si jamais il revenait au Nord comme espion.
A cette nouvelle, Chul Woo décida de partir tout de suite
pour la mine d'Aosie afin d'y retrouver Tuck Seu. Au risque
d'avoir lui-même des ennuis s'il devait rejoindre en retard
son travail, il prit le train pour Aosie où il débarqua
à onze heures du soir. Chul Woo ne connaissait pas cette
petite ville qui était surtout célèbre
comme destination ultime de ceux qui étaient condamnés
aux travaux forcés. Dès qu'il sortit de la gare,
une construction en bois qui datait de la colonisation japonaise,
il se trouva face à la mine dont les bâtiments
sans fin se perdaient dans l'obscurité. De petits wagonnets
conduisaient les mineurs sur les lieux d'extraction. Une atmosphère
lourde pesait sur le décor sinistre aux allures de camp
militaire où le travail ne cessait jamais, comme à
la mine de Musan. Mais ce système n'était pas
efficace car les hommes fatigués et démotivés
ne faisaient que feindre de travailler.
Chul Woo demanda à rencontrer le responsable de la mine,
secrétaire du Parti. Il lui montra sa carte et son laissez-passer
signé du secrétaire de la mine de Musan. L'homme
les vérifia attentivement et, apprenant la parenté
de Chul Woo avec Dal Sou, lui manifesta de la courtoisie. Il
conduisit Chul Woo auprès du directeur qui ordonna lui-même
au vice-directeur de se mettre à la disposition du nouveau
venu. Le vice-directeur, peu content de cette besogne, regarda
Chul Woo d'un air méprisant. Il se demandait quelle était
la raison exacte de sa visite. S'agissait-il d'une inspection
ou d'une mission secrète ? Le visage du jeune visiteur
ne lui plaisait pas, et son assurance lui faisait mauvaise impression.
- Dites-moi ce que vous voulez savoir. Toutes les mines se ressemblent,
non ? dit-il, enfin à Chul Woo d'un ton négligent.
- Je veux savoir quelles mesures vous prenez, ici, pour répondre
aux demandes des mineurs qui se plaignent de la faim.
- Que voulez-vous qu'on fasse ? Nous suivons les ordres du Parti.
Nous ne pouvons pas régler à notre guise la quantité
de nourriture. C'est hors de question !
- Mais la malnutrition va à l'encontre de l'efficacité
du travail. On constate des sabotages
- Nous avons certains arguments pour les convaincre d'atteindre
les objectifs fixés pour la production !
- C'est vrai ! C'est ainsi que vous avez bâti la réputation
de la mine d'Aosie ! C'est un bel exemple pour tout le monde
! s'exclama Chul Woo avec emphase.
Puis il finit par lui exposer le but de sa démarche.
- Camarade président, j'ai une faveur à vous demander,
dit-il tout en lui tendant une somme de cent wons qu'il avait
préparée à l'avance. Tenez, prenez cela,
en signe d'amitié, ce n'est pas grand chose
- Ah, non, camarade
J'imagine que vous n'êtes pas
riche, vous non plus
Mais dites-moi ce que vous voulez,
au juste.
- Vous avez ici un homme qui s'appelle Kim Tuck Seu, il était
jusqu'à hier agent de la Sûreté du village
de Suck Mak. On l'a amené ici parce que son père
mettait de la mauvaise volonté à aider l'armée
de libération. Je suis en fait son cousin et j'aimerais
bien le saluer en passant puisque l'occasion se présente.
Sa femme m'a supplié de le rencontrer, c'est pour cela
que je vous demande cette faveur
- Ce ne sera pas compliqué, rassurez-vous. Ce serait
autre chose si vous nous demandiez de le faire sortir ! mais
si vous voulez seulement le voir, cela ne pose aucun problème.
Votre place dans le Parti rend ce service tout naturel
mais j'accepte avec gratitude ce cadeau de la part d'un homme
supérieur
ajouta-t-il en rangeant précipitamment
l'argent dans sa poche.
Il sourit enfin pour cacher son embarras puis appela un de ses
collaborateurs. Un homme corpulent se présenta devant
eux.
- Camarade, connais-tu un nouveau venu qui s'appelle Kim Tuck
Seu ?
- Oui.
- Trouve-le et qu'on l'amène ici. Qu'il soit au travail
ou au repos, peu importe, c'est urgent.
- Même s'il est en séance d'autocritique ?
- Bien sûr. Dépêche-toi.
Le pouvoir des dessous de table était d'une grande efficacité.
Il permettait d'aboutir vite sans passer par la hiérarchie.
La société nouvelle n'avait fait qu'augmenter
la corruption instituée. Une demi-heure plus tard, comme
l'homme ne revenait pas, le vice-président, impatient,
en appela un autre.
- Que se passe-t-il, donc ?
- Je ne sais pas. Je viens de rentrer du carreau, je ne comprends
pas, camarade.
- J'ai demandé qu'on aille me chercher un mineur. Où
est-il ?
- Je m'en occupe, comment s'appelle cette personne ?
- Kim
comment ? Kim Tuck Seu, voilà !
- Je vais me renseigner, camarade vice-président !
Peu de temps après, on entendit du bruit devant la porte
du bureau. Le vice-président qui était assez satisfait
de l'argent qu'il venait de recevoir, ouvrit la porte et l'on
vit entrer Tuck Seu, porté à dos d'homme. Il tenait
à la main une béquille.
- Voilà, on vous amène le camarade Kim Tuck Seu,
camarade vice-président !
- Il est blessé ? Installe-le sur cette chaise-là.
Camarade Kim Tuck Seu, ne peux-tu marcher tout seul ?
- Difficilement
mais je peux essayer.
- Je vois. Vous pouvez vous retirer, dit-il aux autres.
- A vos ordres !
- Je peux avoir un entretien avec lui ? demanda Chul Woo.
- Prenez-votre temps, ne vous faites pas de souci, lui répondit
le vice-président en sortant de la pièce. Chul
Woo attendit un moment avant d'aller vers Tuck Seu et de l'embrasser.
- Oncle Tuck Seu
- Jeune maître Chul Woo
Non, camarade Chul Woo
vous êtes venu jusqu'ici
Les deux hommes restèrent ainsi un moment sans pouvoir
échanger de mots.
- Qu'est-il arrivé ? Qui vous a mis dans un tel état
?
Tuck Seu n'arrivait pas à parler, il essayait de contenir
son émotion.
- Je ne me sens pas bien dans cette pièce. Pourrait-on
sortir un peu ? dit-il enfin.
- Pourquoi pas, on va essayer.
On leur donna la permission de sortir. Chul Woo choisit de s'installer
au milieu d'un champ pour éviter les oreilles indiscrètes.
Ils s'assirent sur l'herbe.
- Comment vous sentez-vous, oncle Tuck Seu?
- Presque bien.
- Vous semblez souffrir beaucoup.
- Je fais semblant
- Comment ?
- Je ne peux pas courir, mais rassurez-vous, je peux marcher
sans cette béquille
- Pourquoi faire semblant ?
- Il m'a fallu beaucoup de ruse pour me blesser juste ce qu'il
fallait. J'ai eu de la chance
Assez pour ne pas travailler,
pas trop pour qu'on ne se débarrasse pas de moi
- Je ne comprends toujours pas
- Il faut faire comme moi. La guerre va éclater, c'est
imminent. On nous enverra tous au champ de bataille et les Américains
nous écraseront sous leurs bombes. Même les Japonais,
les conquérants du Pacifique, ont été réduits
en poudre par les bombardiers américains.
- Hum
- On choisira les ennemis de classe, comme nous, pour servir
de chair à canon. On dit que Mao et Staline aideront
le Nord, mais les Américains sont les plus forts.
Chul Woo gardait le silence. Tuck Seu voulait profiter de son
arrestation pour échapper à la mobilisation si
la guerre avait lieu.
- Si, par miracle, nous nous en sortons sains et saufs, nous
resterons quand même des ennemis de classe
- Vous êtes au courant de la disparition de Hiyae ?
- Non ! Elle vous aime tant qu'elle aura perdu la tête
La seule raison qui lui permette de rester encore en vie, c'est
l'envie de devenir une grande danseuse. Je ne sais si elle y
arrivera, mais que peut-on faire pour elle ? Pour l'instant,
rien ! dit Tuck Seu résigné.
- Oncle Tuck Seu, vous tenez, si j'ai bien compris, à
passer au Sud ? Nous allons donc nous séparer à
jamais !
- C'est l'unique moyen de préserver ma famille. Bien
sûr, l'idée de partir me fait mal au cur,
mais je n'ai pas le choix. Le Sud ou le Nord, c'est le même
peuple, non ?
- Peut-être
Chul Woo poussa un long soupir. Il avait beaucoup d'admiration
pour Tuck Seu qui essayait de trouver une solution pour sa famille
dans cette rude épreuve. Afin d'éviter les soupçons,
il proposa à Tuck Seu de retourner à l'intérieur
où les responsables devaient les attendre. Tuck Seu jeta
un coup d'il autour de lui et se leva sans utiliser sa
béquille. Chul Woo le prit par le bras et ils retournèrent
au bureau où on les attendait.
Chul Woo quitta Tuck Seu en lui souhaitant du fond du cur
de réussir ses projets puis il profita d'une voiture
de la mine pour se rendre visite à Sessoula. La nuit
était profonde mais le clair de lune inondait le paysage.
Il prit du repos et, avant de repartir, confia un peu d'argent
à ses parents. Il s'inquiétait pour son petit
frère et sa petite sur qui n'étaient encore
que des enfants. Il craignait de les voir tous pour la dernière
fois. Au moment de quitter sa famille, il avait le cur
lourd. C'était peut-être une séparation
sans retour. Il prit le chemin de la gare. Il pensait à
Hiyae. Où pouvait-elle bien être ? Avait-elle déjà
rencontré le matelot russe ou japonais à qui elle
voulait confier son sort ? Ce n'était pas impossible.
C'était une personne déterminée, elle quitterait
tôt ou tard le Nord. Elle en était capable. Elle
saisirait sa chance. Chul Woo arriva au bord de la mer. Le jour
n'était pas encore levé, mais le chemin lui était
familier. Il entendait les vagues se briser sur la grève.
La nature reste en tous cas généreuse et mystérieuse.
Chul Woo se rappela les jours qu'il avait passés à
Sessoula avant d'être envoyé à Musan. Le
père de Tuck Seu qui connaissait bien la mer lui avait
appris beaucoup de choses.
On n'était pas encore en guerre mais il ne croisa que
de rares passants tandis que des voitures de l'armée,
remplies de soldats, passaient à toute vitesse. Il prit
le train pour Chong Jin. Trois jours étaient passés
depuis son départ. Il lui fallait trouver une explication
à son retard.
Le train arriva à huit heures du matin à Chong
Jin. Il se rendit aussitôt à l'usine où
l'on s'affairait dans un vacarme assourdissant. Les fours travaillaient
sans relâche, vomissant du fer en fusion. Chul Woo se
mit au travail avec les responsables. Il évoquèrent
la question de la santé des mineurs qui étaient
tous épuisés par leur travail écrasant.
Il était à peine midi lorsque Chul Woo reprit
le train pour Musan. Il sourit de joie en pensant à Ga
Young qui était enceinte. De retour à la mine,
il fit un rapport à son supérieur qui ne lui posa,
par chance, aucune question.
Le printemps finit par arriver jusqu'au plateau de Musan, à
deux mille mètres d'altitude. La sève montait,
les arbres bourgeonnaient. Les femmes, par groupes de trois
ou quatre, allaient cueillir des herbes dans la montagne. Qui
aurait pu se douter de la cruauté du drame à venir
?
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