Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 14

La vie à la mine continuait sans grand changement. Les mineurs, surchargés de travail et affaiblis tombaient facilement malades ou se blessaient souvent. Il y avait de plus en plus d'évadés et la surveillance se faisait plus étroite. Ceux qui étaient repris se voyaient exécutés sur-le-champ sans même être jugés. Des revendications se manifestaient à l'occasion et certains mineurs se regroupaient pour se plaindre de la situation.
- Si la guerre éclate, nous finirons tous par mourir, comme des chiens. Au Sud, ils n'ont pas de mine de fer mais ils ont les Américains ! On veut nous faire croire qu'on va fabriquer des chars de combat, mais quel mensonge ! Des fusils, peut-être ! En tous cas, si on veut rester en vie, il vaut mieux travailler à la mine que d'aller se battre. Ce qui nous manque pour construire des chars, ce n'est pas l'acier, c'est la technique ! Il paraît que le grand dirigeant, Kim Il Sung a fait plusieurs voyages en Union soviétique pour obtenir des armes. Il nous faut des chars pour gagner la guerre…
Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'ils n'avaient plus rien à perdre, ils étaient prêts à tout. L'ambiance était explosive. Le Parti renforça la surveillance, le Comité de Sûreté envoya une troupe spécialement entraînée. Un jour, le délégué de syndicat à la mine de Musan appela Chul Woo dans son bureau.
- Camarade, je me suis permis de vous faire venir même si vous êtes très occupé, pour vous faire part d'une importante nouvelle… Le délégué n'avait pas l'air pressé et Chul Woo se sentit saisi par la panique. En fait, continua l'autre, notre directeur, le secrétaire général du Comité et moi-même avons décidé de vous trouver un travail à votre mesure... Le moment est venu car le chef du Comité culturel doit être nommé délégué adjoint du syndicat. Vous prendrez sa place, avec l'accord de l'autorité supérieure… Mes félicitations… ajouta-t-il, en souriant.
Chul Woo comprit encore une fois combien l'influence de Dal Sou était grande.
- C'est trop ! Je suis indigne…
- Mais non. Le secrétaire général vous a observé et il est arrivé à la conclusion que vous êtes un véritable ami des mineurs. Acceptez sans hésitation ! Il y aura tout à l'heure une petite cérémonie dans le bureau du secrétaire général. Nous sommes persuadés que votre dévouement permettra d'augmenter la production pour le plus grand profit de notre grande nation socialiste. Allons maintenant rejoindre le secrétaire général, ajouta-t-il en se levant.
Tous se pressèrent vers Chul Woo pour le féliciter. Il avait, malgré son jeune âge, déjà connu bien des épreuves et ne pouvait ignorer que sa nomination était le fruit d'un calcul lié à sa parenté avec Dal Sou. Mais il essaya de ne pas montrer ses pensées et sourit aux compliments qu'on lui adressait. Il remarqua parmi la foule qui se pressait autour de lui un inconnu qui attendait d'être présenté.
- Camarade Han, je vous présente le nouveau chef du Comité de Sûreté que vient de nous envoyer le Parti pour nous aider à faire face aux menées des saboteurs.
- Enchanté camarade, je m'appelle Han Chul Woo.
- Um Sengdo ! camarade. J'attends vos conseils, répondit l'autre en faisant un salut militaire.
Le directeur rit à pleines dents mais son rire sonnait faux. Le mécontentement des travailleurs, causé surtout par la faim, grandissait sans cesse. On avait peur d'une révolte générale des mineurs qui étaient plus de dix mille.
Le secrétaire général organisa ce soir-là un dîner, ce qui ne s'était jamais vu auparavant, en l'honneur de Chul Woo. La fête eut lieu dans un édifice réservé à la réception des visiteurs importants. On y traitait les hauts responsables du Parti ou de l'administration, les touristes et les journalistes étrangers, les écrivains et tous ceux qui venaient faire de la propagande ou encourager la production. On y trouvait une nourriture abondante, accompagnée d'alcool, souvent composée de spécialités que le peuple n'aurait jamais l'occasion de goûter, sinon en rêve.
- Buvons avant d'oublier la saveur de l'alcool ! dit le secrétaire général qui semblait y prendre beaucoup de plaisir. Levez votre verre, camarade Han ! Quel dommage de ne pouvoir boire plus souvent ! Notre Comité saura résister… il faut que nos camarades mineurs produisent plus. Ah, que c'est bon !
- Vous avez raison, approuvait le directeur, non sans ironie, car il était jaloux du secrétaire général que chacun considérait comme le véritable chef de le la mine.
- Camarade Han, je vous conseille de montrer des films à nos ouvriers. Il faut éduquer nos hommes qui ne sont que des brutes. Ils ont besoin d'émotion... Vous savez, ces films dont le héros se sacrifie pour la construction de la grande nation socialiste, il faut leur en montrer plus souvent. C'est un moyen très efficace… Jusqu'à maintenant, il y avait une séance par mois, mais on peut doubler le rythme. Vous irez chercher de bons films à Chong Jin, à Hamhung ou à Wonsan, que sais-je encore !
- On va essayer de commencer avec ce qu'on a.
- Très bien, je vous fais entièrement confiance, Camarade Han. Vous êtes l'homme de la culture ! Allons, buvons encore ! balbutia le secrétaire général qui était déjà ivre.
Ainsi, les mineurs purent-ils regarder des films deux fois par mois. On regroupait chaque fois deux cents personnes pour une séance qui se déroulait après le déjeuner. L'accueil fut favorable car cela apportait un peu de repos aux ouvriers dont certains se demandaient la vraie raison de ce changement.
- Qu'attend-on de nous ?
- On a peur qu'on se révolte, c'est évident, non ?
- Comment pourrait-on se révolter à mains nues contre des gens bien armés ? C'est une bataille perdue d'avance.
- Non, pas tout à fait. Un individu seul ne peut rien faire, mais tous ensemble… Ils en ont peur, c'est pourquoi ils ont besoin de nous acheter !
- Film ou pas, moi, j'en ai rien à foutre ! Je n'ai qu'une envie maintenant, c'est de dormir. Je vais dormir dans la salle.
- C'est pareil pour moi. A quoi sert de regarder un film ! L'esprit grandiose du patriotisme de Kim Il Sung ne m'empêche pas d'avoir faim !
Au bout d'un mois, ce qui devait arriver arriva. La projection s'arrêta brusquement à cause d'une panne d'électricité qui plongea la salle dans une obscurité absolue. Pendant quelques secondes le silence régna jusqu'au moment où un homme dit avec agressivité.
- Ce n'est pas la peine de recommencer, cela tombe bien, laisse-nous dormir.
- On nous montre des films mais nous avons faim. Ca suffit ! cria un autre dans la salle où l'électricité ne revenait toujours pas.
- Même les chiens des chefs mangent trois fois par jour du riz et de la soupe. Pour qui et pourquoi travaillons-nous si dur ?
- S'ils croient pouvoir nous acheter avec ces films de merde, ils se font des illusions !
Soudain un bruit métallique retentit dans la salle, un surveillant venait de charger son fusil.
- Taisez-vous, je tire sur le premier qui parle ! cria le surveillant.
- Oui, tu vas voir qui va se faire descendre ! répliqua un mineur. Allons, le moment est venu, tuons-le !
On entendit des coups de feu puis le cri des blessés. A la lumière de quelques allumettes, les mineurs se levèrent et se pressèrent vers le garde.
- Assassin ! Assassin !
- Tuons-le !
- A mort les profiteurs !
On entendit dans l'obscurité des cris de douleur et de colère. Chul Woo, terrifié, essaya de trouver un abri. Il se glissa sous un siège puis il reçut un grand coup de pioche sans savoir d'où il venait. Il avait très peur. Il pensa à Ga Young. Il pensa aussi à Hiyae. Mais étrangement, l'image de Ga Young était troublée, tandis que celle de Hiyae était nette comme si la jeune fille était devant ses yeux. Elle avait l'air si triste… Soudain il reçut un grand coup sur la tête et perdit connaissance.
Le courant une fois rétabli, certains mineurs se hâtèrent de sortir de la salle. Les hommes de la Sûreté firent irruption en tirant des coups de fusil et en criant.
- Les mains en l'air !
Les ouvriers en colère hésitaient à obéir.
- Ne bouge pas ! cria un garde en voyant un mineur s'enfuir.
Il tira sur l'homme qui tomba aussitôt, mort. Les mineurs restèrent désormais cloués sur place, plus personne ne bougeait.
- Tout le monde en ligne ! Videz vos poches et les mains en l'air !
Seuls les gémissements des blessés brisaient désormais le silence. Les mineurs commencèrent à se rendre un par un, l'air résigné.
- Sortez doucement. Au moindre mouvement on tire !
À l'entrée du bâtiment se tenait une troupe d'hommes armés. Les mineurs furent entassés dans des cellules isolées du sous-sol tandis que Chul Woo, grièvement blessé, fut conduit à la clinique de la mine. Il avait reçu un coup de pioche dans le dos. Sa vie n'était pas en danger, mais il risquait de rester paralysé. On lui fit une radio. Il lui faudrait du temps pour guérir, le médecin prévoyait une longue convalescence. À cette nouvelle, Ga Young dont la grossesse était bien avancée ne put retenir les larmes.
- Ne pleure pas … Ce n'est rien.
- J'ai eu tellement peur…
- C'est la vie ! Allons, arrête de pleurer. Il bouge toujours, notre bébé ?
- Oui, il va très bien. Je n'ai pas encore pu prévenir ma famille, ni tes parents…


Chapitre 15