|
La vie à la mine continuait
sans grand changement. Les mineurs, surchargés de travail
et affaiblis tombaient facilement malades ou se blessaient souvent.
Il y avait de plus en plus d'évadés et la surveillance
se faisait plus étroite. Ceux qui étaient repris
se voyaient exécutés sur-le-champ sans même
être jugés. Des revendications se manifestaient
à l'occasion et certains mineurs se regroupaient pour
se plaindre de la situation.
- Si la guerre éclate, nous finirons tous par mourir,
comme des chiens. Au Sud, ils n'ont pas de mine de fer mais
ils ont les Américains ! On veut nous faire croire qu'on
va fabriquer des chars de combat, mais quel mensonge ! Des fusils,
peut-être ! En tous cas, si on veut rester en vie, il
vaut mieux travailler à la mine que d'aller se battre.
Ce qui nous manque pour construire des chars, ce n'est pas l'acier,
c'est la technique ! Il paraît que le grand dirigeant,
Kim Il Sung a fait plusieurs voyages en Union soviétique
pour obtenir des armes. Il nous faut des chars pour gagner la
guerre
Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'ils n'avaient
plus rien à perdre, ils étaient prêts à
tout. L'ambiance était explosive. Le Parti renforça
la surveillance, le Comité de Sûreté envoya
une troupe spécialement entraînée. Un jour,
le délégué de syndicat à la mine
de Musan appela Chul Woo dans son bureau.
- Camarade, je me suis permis de vous faire venir même
si vous êtes très occupé, pour vous faire
part d'une importante nouvelle
Le délégué
n'avait pas l'air pressé et Chul Woo se sentit saisi
par la panique. En fait, continua l'autre, notre directeur,
le secrétaire général du Comité
et moi-même avons décidé de vous trouver
un travail à votre mesure... Le moment est venu car le
chef du Comité culturel doit être nommé
délégué adjoint du syndicat. Vous prendrez
sa place, avec l'accord de l'autorité supérieure
Mes félicitations
ajouta-t-il, en souriant.
Chul Woo comprit encore une fois combien l'influence de Dal
Sou était grande.
- C'est trop ! Je suis indigne
- Mais non. Le secrétaire général vous
a observé et il est arrivé à la conclusion
que vous êtes un véritable ami des mineurs. Acceptez
sans hésitation ! Il y aura tout à l'heure une
petite cérémonie dans le bureau du secrétaire
général. Nous sommes persuadés que votre
dévouement permettra d'augmenter la production pour le
plus grand profit de notre grande nation socialiste. Allons
maintenant rejoindre le secrétaire général,
ajouta-t-il en se levant.
Tous se pressèrent vers Chul Woo pour le féliciter.
Il avait, malgré son jeune âge, déjà
connu bien des épreuves et ne pouvait ignorer que sa
nomination était le fruit d'un calcul lié à
sa parenté avec Dal Sou. Mais il essaya de ne pas montrer
ses pensées et sourit aux compliments qu'on lui adressait.
Il remarqua parmi la foule qui se pressait autour de lui un
inconnu qui attendait d'être présenté.
- Camarade Han, je vous présente le nouveau chef du Comité
de Sûreté que vient de nous envoyer le Parti pour
nous aider à faire face aux menées des saboteurs.
- Enchanté camarade, je m'appelle Han Chul Woo.
- Um Sengdo ! camarade. J'attends vos conseils, répondit
l'autre en faisant un salut militaire.
Le directeur rit à pleines dents mais son rire sonnait
faux. Le mécontentement des travailleurs, causé
surtout par la faim, grandissait sans cesse. On avait peur d'une
révolte générale des mineurs qui étaient
plus de dix mille.
Le secrétaire général organisa ce soir-là
un dîner, ce qui ne s'était jamais vu auparavant,
en l'honneur de Chul Woo. La fête eut lieu dans un édifice
réservé à la réception des visiteurs
importants. On y traitait les hauts responsables du Parti ou
de l'administration, les touristes et les journalistes étrangers,
les écrivains et tous ceux qui venaient faire de la propagande
ou encourager la production. On y trouvait une nourriture abondante,
accompagnée d'alcool, souvent composée de spécialités
que le peuple n'aurait jamais l'occasion de goûter, sinon
en rêve.
- Buvons avant d'oublier la saveur de l'alcool ! dit le secrétaire
général qui semblait y prendre beaucoup de plaisir.
Levez votre verre, camarade Han ! Quel dommage de ne pouvoir
boire plus souvent ! Notre Comité saura résister
il faut que nos camarades mineurs produisent plus. Ah, que c'est
bon !
- Vous avez raison, approuvait le directeur, non sans ironie,
car il était jaloux du secrétaire général
que chacun considérait comme le véritable chef
de le la mine.
- Camarade Han, je vous conseille de montrer des films à
nos ouvriers. Il faut éduquer nos hommes qui ne sont
que des brutes. Ils ont besoin d'émotion... Vous savez,
ces films dont le héros se sacrifie pour la construction
de la grande nation socialiste, il faut leur en montrer plus
souvent. C'est un moyen très efficace
Jusqu'à
maintenant, il y avait une séance par mois, mais on peut
doubler le rythme. Vous irez chercher de bons films à
Chong Jin, à Hamhung ou à Wonsan, que sais-je
encore !
- On va essayer de commencer avec ce qu'on a.
- Très bien, je vous fais entièrement confiance,
Camarade Han. Vous êtes l'homme de la culture ! Allons,
buvons encore ! balbutia le secrétaire général
qui était déjà ivre.
Ainsi, les mineurs purent-ils regarder des films deux fois par
mois. On regroupait chaque fois deux cents personnes pour une
séance qui se déroulait après le déjeuner.
L'accueil fut favorable car cela apportait un peu de repos aux
ouvriers dont certains se demandaient la vraie raison de ce
changement.
- Qu'attend-on de nous ?
- On a peur qu'on se révolte, c'est évident, non
?
- Comment pourrait-on se révolter à mains nues
contre des gens bien armés ? C'est une bataille perdue
d'avance.
- Non, pas tout à fait. Un individu seul ne peut rien
faire, mais tous ensemble
Ils en ont peur, c'est pourquoi
ils ont besoin de nous acheter !
- Film ou pas, moi, j'en ai rien à foutre ! Je n'ai qu'une
envie maintenant, c'est de dormir. Je vais dormir dans la salle.
- C'est pareil pour moi. A quoi sert de regarder un film ! L'esprit
grandiose du patriotisme de Kim Il Sung ne m'empêche pas
d'avoir faim !
Au bout d'un mois, ce qui devait arriver arriva. La projection
s'arrêta brusquement à cause d'une panne d'électricité
qui plongea la salle dans une obscurité absolue. Pendant
quelques secondes le silence régna jusqu'au moment où
un homme dit avec agressivité.
- Ce n'est pas la peine de recommencer, cela tombe bien, laisse-nous
dormir.
- On nous montre des films mais nous avons faim. Ca suffit !
cria un autre dans la salle où l'électricité
ne revenait toujours pas.
- Même les chiens des chefs mangent trois fois par jour
du riz et de la soupe. Pour qui et pourquoi travaillons-nous
si dur ?
- S'ils croient pouvoir nous acheter avec ces films de merde,
ils se font des illusions !
Soudain un bruit métallique retentit dans la salle, un
surveillant venait de charger son fusil.
- Taisez-vous, je tire sur le premier qui parle ! cria le surveillant.
- Oui, tu vas voir qui va se faire descendre ! répliqua
un mineur. Allons, le moment est venu, tuons-le !
On entendit des coups de feu puis le cri des blessés.
A la lumière de quelques allumettes, les mineurs se levèrent
et se pressèrent vers le garde.
- Assassin ! Assassin !
- Tuons-le !
- A mort les profiteurs !
On entendit dans l'obscurité des cris de douleur et de
colère. Chul Woo, terrifié, essaya de trouver
un abri. Il se glissa sous un siège puis il reçut
un grand coup de pioche sans savoir d'où il venait. Il
avait très peur. Il pensa à Ga Young. Il pensa
aussi à Hiyae. Mais étrangement, l'image de Ga
Young était troublée, tandis que celle de Hiyae
était nette comme si la jeune fille était devant
ses yeux. Elle avait l'air si triste
Soudain il reçut
un grand coup sur la tête et perdit connaissance.
Le courant une fois rétabli, certains mineurs se hâtèrent
de sortir de la salle. Les hommes de la Sûreté
firent irruption en tirant des coups de fusil et en criant.
- Les mains en l'air !
Les ouvriers en colère hésitaient à obéir.
- Ne bouge pas ! cria un garde en voyant un mineur s'enfuir.
Il tira sur l'homme qui tomba aussitôt, mort. Les mineurs
restèrent désormais cloués sur place, plus
personne ne bougeait.
- Tout le monde en ligne ! Videz vos poches et les mains en
l'air !
Seuls les gémissements des blessés brisaient désormais
le silence. Les mineurs commencèrent à se rendre
un par un, l'air résigné.
- Sortez doucement. Au moindre mouvement on tire !
À l'entrée du bâtiment se tenait une troupe
d'hommes armés. Les mineurs furent entassés dans
des cellules isolées du sous-sol tandis que Chul Woo,
grièvement blessé, fut conduit à la clinique
de la mine. Il avait reçu un coup de pioche dans le dos.
Sa vie n'était pas en danger, mais il risquait de rester
paralysé. On lui fit une radio. Il lui faudrait du temps
pour guérir, le médecin prévoyait une longue
convalescence. À cette nouvelle, Ga Young dont la grossesse
était bien avancée ne put retenir les larmes.
- Ne pleure pas
Ce n'est rien.
- J'ai eu tellement peur
- C'est la vie ! Allons, arrête de pleurer. Il bouge toujours,
notre bébé ?
- Oui, il va très bien. Je n'ai pas encore pu prévenir
ma famille, ni tes parents
|