Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 15

Il faisait de plus en plus chaud. La pluie tombait à verse mais le travail continuait sans répit. Le ruissellement provoqua un éboulement de carrière qui fit six morts parmi les mineurs. Malgré cette catastrophe, les responsables ne relâchèrent pas le rythme de l'extraction.
Chul Woo était hospitalisé depuis deux semaines. Son rétablissement se confirmait lentement. Ga Young passait ses journées auprès de son mari dont elle prenait de temps en temps la main pour la poser sur son ventre bien rebondi. Chul Woo sentait le bébé bouger, cela le soulageait et lui donnait envie de vivre. Un matin, Chul Woo entendit de son lit le son du haut-parleur de la cour d'où sortait une voix d'homme :
- Chers camarades ! Que chacun rejoigne son rang selon son groupe. Le secrétaire général va nous faire un discours très important. Que les mineurs cessent leur travail et prêtent attention !
Puis il poursuivit d'une voix gagnée par l'excitation :
- Camarades ! Aujourd'hui est un jour historique. Les valets de Lee Seng Man, les gens du Sud ont tenté d'envahir le Nord ! Mais, félicitons-nous tous ensemble de l'héroïsme de nos soldats de l'armée populaire qui, après avoir repoussé l'invasion, sont en train de progresser vers le sud du pays. Les Américains sont en déroute et, selon les informations, nos hommes sont sur le point de prendre Séoul. Lee Seng Man est en fuite ! Soyons fiers ! Camarades ! Saluons le courage de l'armée qui continue sa marche victorieuse, répondant ainsi à l'exhortation de notre grand dirigeant, Kim Il Sung de libérer le peuple du Sud de l'ennemi américain, comme jadis de l'ennemi japonais. Louons les exploits de l'armée populaire. Hourra, hourra, hourra ! Vive notre grand dirigeant, Kim Il Sung ! Vive l'armée populaire ! Vive la réunification ! Mais il est trop tôt pour faire la fête, il nous faut du fer pour fabriquer les balles qui traverseront le cœur de nos ennemis. Il nous faut du fer pour fabriquer les véhicules qui transporteront jusqu'au front nos héros. Nous ferons notre travail avec la même volonté que les soldats qui sont sur les champs de bataille. Camarades, nos efforts permettront la victoire de notre armée populaire ! Camarades, vous pouvez maintenant retourner à votre travail annoncer à tous la bonne nouvelle. Vive la République populaire ! Vive notre grand dirigeant, Kim Il Sung ! Vive la réunification !
Chul Woo se sentit envahi par le désarroi. La guerre avait éclaté ! Quelques jours plus tard, il aperçut de sa chambre une dizaine de véhicules militaires chargés de soldats qui sortaient de la mine. Les deux mineurs qui partageaient la même chambre que lui se mirent à discuter.
- Il doit y avoir beaucoup de victimes sur le front…
- Oui, on manque d'hommes pour les remplacer. Tous ont été recrutés depuis longtemps. On ne trouve plus de jeunes à la campagne, même pour le travail des champs. On recrute donc les mineurs…
- Mais si on les envoie sur le front, ils n'hésiteront pas à passer au Sud !
- Quant à nous, nous avons de la chance ! Qui oserait envoyer des infirmes à la guerre ? Peu importent un bras ou une jambe de moins, tant que la vie ne nous abandonne pas. Tous ceux qui sont ici sont des élus de la providence ! C'est le ciel qui nous a choisis !
Au début, ils parlaient tout bas, gênés par la présence de Chul Woo, mais peu à peu ils l'oublièrent. Chul Woo approuvait ce qu'il entendait. À présent, le drapeau de la République populaire du Nord devait flotter dans le ciel de Séoul ! Il se demanda où pouvait bien être son beau-père, Dal Sou qui, en tant que sous-directeur du Comité central de liaison du Parti, était le deuxième homme aux affaires concernant le Sud. Il s'inquiétait pour Tuck Seu qui lui avait clairement avoué sa décision de rejoindre le Sud en profitant de la guerre. La guerre ne se faisait pas encore sentir au Nord mais la sécurité de sa famille à Sessoula était-elle garantie ? Les pensées se succédaient ainsi à l'esprit de Chul Woo. Ce qui le préoccupait le plus, c'était le sort de Hiyae. Il avait dû provisoirement renoncer à la retrouver mais ne pouvait l'oublier. N'avait-il pas laissé sa trace dans son jardin secret ? Elle, qui rêvait de devenir une grande danseuse, comme Choi Senghee, dont on disait qu'après avoir connu la célébrité au Japon, elle avait choisi de rejoindre le Nord. Et que Kim Il Sung lui-même, fasciné par son talent, ne pouvait plus laisser passer un jour sans la regarder danser...

*

Après l'installation des gouvernements de Corée du Sud et du Nord, en 1948, l'U.R.S.S. proposa le retrait réciproque des forces d'occupation aux États-Unis qui acceptèrent. En janvier 1949, l'U.R.S.S. annonça la fin de l'occupation de la Corée du Nord par ses troupes et les forces des Nations Unis se retirèrent du Sud dans les six mois suivants. Mais si l'armée de l'U.R.S.S. n'avait qu'à traverser le fleuve frontalier pour rentrer chez elle, les troupes américaines devaient, quant à elles, traverser le Pacifique ! Lors de l'offensive nord-coréenne sur la Corée du Sud, les effectifs américains cantonnés au Sud étaient de mille sept cents hommes environ.
Le dimanche 25 juin 1950, à quatre heures du matin, l'armée nord-coréenne franchit le 38ème parallèle suivant cinq tracés d'invasion terrestres et un maritime. Elle disposait de plus de deux cent quarante chars soviétiques T.34 qui foncèrent vers le Sud et bousculèrent une défense dépourvue de blindés et d'avions.
Au quatrième jour de l'invasion, le 28 juin, Séoul, la capitale, tomba dans les mains des ennemis. Le 3 juillet, les Nord-Coréens prirent Inchon. Le 5, le détachement du lieutenant-colonel Smith subit une sanglante défaite à Osan. Le 10, ce fut la chute de Chungju, point stratégique du réseau ferroviaire et routier. Le 17, après des combats acharnés, les Américains abandonnèrent Daejeon. Le 25, les Nord-Coréens arrivaient à 55 km de la côte méridionale du pays cependant que les Américains se regroupaient dans le réduit montagneux du sud-est. Les communistes contrôlaient alors toute la Corée occidentale.
En fin d'après-midi, le 25 juin, le Conseil de Sécurité se réunit en l'absence du représentant de l'Union soviétique - qui boycottait depuis janvier en signe de protestation contre la mise à l'écart de la Chine populaire. Le Conseil adopta une motion américaine demandant un cessez-le-feu et exigeant le retrait des troupes nord-coréennes au nord du 38e parallèle.
Le 27 juin, le Conseil de Sécurité décida une intervention armée des Nations unies et recommanda aux membres de l'Organisation de porter aide et assistance à la République de Corée du Sud. Le président Truman donna l'ordre aux forces américaines d'Extrême-orient de s'engager auprès de la Corée du Sud. Quarante-huit nations, dont la Grande-Bretagne, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Turquie, les Philippines et la France, répondirent à l'appel du Conseil de Sécurité et, se ralliant sous le drapeau des Nations unies, envoyèrent des contingents de soldats en Corée. Le 7 juillet, le général Douglas MacArthur, commandant des forces américaines en Extrême-Orient, fut nommé commandant suprême des forces des Nations unies en Corée.
Le 31 juillet, les Marines arrivèrent en Corée et rejoignirent immédiatement le front. Malgré cette arrivée de renforts, Radio Pyongyang annonça le 3 août que la guerre serait terminée sous huit jours. L'ordre de Kim Il Sung était de mener les opérations militaires de façon à assurer la victoire finale pour le 15 août, cinquième anniversaire de la libération du pays.
Mais le 8 août, le général Walker lança une contre-offensive. Les superforteresses intensifièrent leurs bombardements. Les Nord-Coréens reculèrent et durent abandonner Taegu, puis Pohang. La guerre prit un tour nouveau. Le moral des soldats des Nations Unies s'améliora. L'aviation américaine isola l'armée nord-coréenne de ses arrières et certaines unités manquèrent de munitions ou de pièces pour réparer les chars endommagés. Le 20 août, la 4e division fut totalement exterminée. Les Nord-Coréens s'épuisaient alors que le général Walker possèdait désormais des réserves qu'il pouvait déplacer rapidement.
Au mois de septembre les combats s'intensifièrent sur tous les fronts. Les Nord-Coréens lancèrent une série continue d'attaques sur toute l'étendue du périmètre défensif américain. Mais depuis le mois d'août arrivaient au port de Pusan du matériel et des renforts qui assurèrent bientôt aux alliés la maîtrise absolue du ciel et de la mer. La supériorité de son arme blindée offrit par ailleurs au commandement des Nations unies une compensation à son infériorité en effectifs. Les fantassins nord-coréens pouvaient encore frapper mais il leur était désormais impossible d'exploiter leurs succès éventuels.
Les dernières offensives des Nord-Coréens, bien que lancées avec vigueur, témoignèrent d'un essoufflement rapide. Leurs forces en hommes et en matériel s'épuisaient, tandis que celles des Nations unies, au contraire, ne cessaient d'augmenter. Les alliés constatèrent alors plusieurs cas de désertion chez leurs ennemis qui, contrairement à leur attente, ne reçurent aucune aide des membres clandestins du Parti communiste, dispersés au Sud.
C'est alors que le général Douglas MacArthur, commandant suprême des forces des Nations Unies en Corée décida de précipiter la contre-attaque. Le 15 septembre 1950, cinq mille soldats de l'infanterie de marine alliés et sud-coréens débarquèrent près du 38e parallèle et s'emparèrent du port d'Inchon. Le 26 août, les forces des Nations Unies reprirent la capitale, Séoul où elles découvrirent de nombreux charniers de civils et de militaires.
Le général Choi Yong Gun, qui commandait la contre-offensive nord-coréenne, s'enfuit au nord du 38ème parallèle. L'armée nord-coréenne disloquée se mit à fuir en désordre. Certaines de ses treize divisions avaient tout simplement disparu, leurs hommes s'étant éparpillés par petits groupes. Les combattants communistes cherchant à survivre abandonnèrent uniformes et matériel. Déguisés en civils, certains se cachèrent dans des maisons abandonnées, d'autres s'efforcèrent de se mêler à la masse des réfugiés qui s'éparpillaient dans le pays. Alors que deux mois plus tôt l'armée des Nations unies était au bord du désastre, elle se trouva à la fin du mois de septembre sur le point d'éliminer l'armée nord-coréenne.
L'objectif principal des forces alliées était de paralyser ou d'éliminer l'armée nord-coréenne au sud du 38e parallèle. Toutes les opérations militaires entreprises depuis le 15 septembre tendaient à ce résultat. Lorsque les forces des Nations unies atteignirent le 38e parallèle, un quart seulement des troupes du Nord avait réussi à se retirer au-delà de la frontière. Les forces des Nations unies avaient rempli leur mission en repoussant l'agresseur nord-coréen dont le potentiel militaire était désagrégé.
Le 17 août, le représentant américain à l'O.N.U. déclara que les forces des Nations Unies devaient poursuivre l'armée nord-coréenne afin qu'une nouvelle tentative d'invasion soit désormais impossible. À la suite de cette déclaration, dès la deuxième quinzaine du mois d'août, des unités chinoises, avant-garde d'une armée de 320 000 hommes, firent mouvement le long du fleuve Yalu.
L'armée de la République Populaire de Chine ne possèdait pas les armements puissants et modernes des Etats-Unis mais ses soldats étaient ombreux et expérimentés. Le premier octobre, le général MacArthur exigea de son adversaire une capitulation sans condition. Le 3, Chou En-Lai déclara que la Chine entrerait en guerre si des troupes américaines pénètraient en Corée du Nord. Le 9, quarante mille hommes des Nations unies et trois divisions sud-coréennes franchirent le 38e parallèle.
Aussitôt, la 4e armée de campagne de la République Populaire de Chine, regroupée en Mandchourie sous les ordres du général Lin Piao, entreprit la traversée en force du Yalu. Le 19, les troupes des Nations unies prirent Pyongyang. Cinq jours après, le 24, les Sudistes étaient à 50 kilomètres de la frontière chinoise.
À Chosan, les cinquante-six divisions chinoises commandées par le général Lin Piao étaient entrées en Corée sans que les services de renseignements de l'état-major de Mac Arthur s'en soient aperçu. Une nouvelle guerre commençait…
Les forces communistes, sous le commandement de Lin Piao, lancèrent une offensive générale. Presque partout les troupes alliées furent rejetées sur leurs positions de départ et en certains points, elles furent même repoussées au-delà. Le froid arriva tandis que l'armée chinoise lançait son offensive. Des combats eurent lieu entre Chinois et Marines américains à 2000 mètres d'altitude par trente degrés au-dessous de zéro. Les forces des Nations Unies et sud-coréennes furent obligées de se retirer en catastrophe. Elles évacuèrent Pyongyang le 2 décembre. Les Chinois franchirent à leur tour le 38e parallèle et les forces communistes reprirent Séoul le 4 janvier 1951. Deux millions de civils nord-coréens se mirent à fuir vers le Sud où ils rejoignirent les trois millions de réfugiés de la première vague.
Une fois la rivière Han franchie, les forces du Nord envahirent Suwon et Osan. Mais à la mi-janvier le front se fit soudain silencieux. Usée par l'action de l'aviation sur ses arrières, l'offensive chinoise avait épuisé ses forces et Lin Piao dut subir la première défaite de sa carrière.
Les Nations Unies organisèrent en effet une contre-offensive qui reprit Séoul le 15 mars avant de se pércipiter vers le 38e parallèle. Le 24 mars, MacArthur lança de son propre chef un véritable ultimatum à la Chine. Il fut désavoué par le président Truman qui le relèva de son commandement et le remplaça par le général Ridgway. Le 20 mai, le front communiste s'effondra.
L'Amérique souhaitait mettre fin à une guerre qui lui avait déjà coûté quatre-vingt mille morts, blessés et disparus. Aux Nations unies, le secrétaire général déclara que le temps était venu de parler de paix. Le 10 juillet 1951, les premiers pourparlers s'engagèrent à Kaesong. En octobre, la conférence d'armistice s'installa à Pan-Mun-Jom. Les travaux furent interrompus à plusieurs reprises tandis que des combats sporadiques, mais cruels, éclataient ça et là. Enfin, le 19 juillet, les négociateurs chinois et nord-coréens firent savoir qu'ils étaient prêts à signer l'armistice. Le 27 juillet, un accord de cessez-le-feu fut signé à Pan-Mun-Jom. La guerre cessa, trente-sept mois après l'invasion, deux ans après le commencement des pourparlers.
Cette guerre se solda par des pertes considérables. Les forces alliées des Nations Unies et des Sud-coréens y laissèrent cent quatre-vingt mille hommes, les Chinois et les Nord-Coréens un million de soldats par pays. Au Nord un million de civils sont morts, au Sud, on compte également un million de morts, blessés et disparus civils. Au début de l'année 1950, la population de la Corée du Nord était estimée douze millions d'individus. Après trois ans de guerre, il en restait moins de six millions.
Une fois la guerre finie, le 38e parallèle redevint la frontière qu'il était avant le conflit, tandis que les rues des villes et des villages se remplirent de chômeurs, mendiants, invalides, orphelins et veuves qui avaient tout perdu…


Chapitre 16