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Il faisait de plus en plus chaud.
La pluie tombait à verse mais le travail continuait sans
répit. Le ruissellement provoqua un éboulement
de carrière qui fit six morts parmi les mineurs. Malgré
cette catastrophe, les responsables ne relâchèrent
pas le rythme de l'extraction.
Chul Woo était hospitalisé depuis deux semaines.
Son rétablissement se confirmait lentement. Ga Young
passait ses journées auprès de son mari dont elle
prenait de temps en temps la main pour la poser sur son ventre
bien rebondi. Chul Woo sentait le bébé bouger,
cela le soulageait et lui donnait envie de vivre. Un matin,
Chul Woo entendit de son lit le son du haut-parleur de la cour
d'où sortait une voix d'homme :
- Chers camarades ! Que chacun rejoigne son rang selon son groupe.
Le secrétaire général va nous faire un
discours très important. Que les mineurs cessent leur
travail et prêtent attention !
Puis il poursuivit d'une voix gagnée par l'excitation
:
- Camarades ! Aujourd'hui est un jour historique. Les valets
de Lee Seng Man, les gens du Sud ont tenté d'envahir
le Nord ! Mais, félicitons-nous tous ensemble de l'héroïsme
de nos soldats de l'armée populaire qui, après
avoir repoussé l'invasion, sont en train de progresser
vers le sud du pays. Les Américains sont en déroute
et, selon les informations, nos hommes sont sur le point de
prendre Séoul. Lee Seng Man est en fuite ! Soyons fiers
! Camarades ! Saluons le courage de l'armée qui continue
sa marche victorieuse, répondant ainsi à l'exhortation
de notre grand dirigeant, Kim Il Sung de libérer le peuple
du Sud de l'ennemi américain, comme jadis de l'ennemi
japonais. Louons les exploits de l'armée populaire. Hourra,
hourra, hourra ! Vive notre grand dirigeant, Kim Il Sung ! Vive
l'armée populaire ! Vive la réunification ! Mais
il est trop tôt pour faire la fête, il nous faut
du fer pour fabriquer les balles qui traverseront le cur
de nos ennemis. Il nous faut du fer pour fabriquer les véhicules
qui transporteront jusqu'au front nos héros. Nous ferons
notre travail avec la même volonté que les soldats
qui sont sur les champs de bataille. Camarades, nos efforts
permettront la victoire de notre armée populaire ! Camarades,
vous pouvez maintenant retourner à votre travail annoncer
à tous la bonne nouvelle. Vive la République populaire
! Vive notre grand dirigeant, Kim Il Sung ! Vive la réunification
!
Chul Woo se sentit envahi par le désarroi. La guerre
avait éclaté ! Quelques jours plus tard, il aperçut
de sa chambre une dizaine de véhicules militaires chargés
de soldats qui sortaient de la mine. Les deux mineurs qui partageaient
la même chambre que lui se mirent à discuter.
- Il doit y avoir beaucoup de victimes sur le front
- Oui, on manque d'hommes pour les remplacer. Tous ont été
recrutés depuis longtemps. On ne trouve plus de jeunes
à la campagne, même pour le travail des champs.
On recrute donc les mineurs
- Mais si on les envoie sur le front, ils n'hésiteront
pas à passer au Sud !
- Quant à nous, nous avons de la chance ! Qui oserait
envoyer des infirmes à la guerre ? Peu importent un bras
ou une jambe de moins, tant que la vie ne nous abandonne pas.
Tous ceux qui sont ici sont des élus de la providence
! C'est le ciel qui nous a choisis !
Au début, ils parlaient tout bas, gênés
par la présence de Chul Woo, mais peu à peu ils
l'oublièrent. Chul Woo approuvait ce qu'il entendait.
À présent, le drapeau de la République
populaire du Nord devait flotter dans le ciel de Séoul
! Il se demanda où pouvait bien être son beau-père,
Dal Sou qui, en tant que sous-directeur du Comité central
de liaison du Parti, était le deuxième homme aux
affaires concernant le Sud. Il s'inquiétait pour Tuck
Seu qui lui avait clairement avoué sa décision
de rejoindre le Sud en profitant de la guerre. La guerre ne
se faisait pas encore sentir au Nord mais la sécurité
de sa famille à Sessoula était-elle garantie ?
Les pensées se succédaient ainsi à l'esprit
de Chul Woo. Ce qui le préoccupait le plus, c'était
le sort de Hiyae. Il avait dû provisoirement renoncer
à la retrouver mais ne pouvait l'oublier. N'avait-il
pas laissé sa trace dans son jardin secret ? Elle, qui
rêvait de devenir une grande danseuse, comme Choi Senghee,
dont on disait qu'après avoir connu la célébrité
au Japon, elle avait choisi de rejoindre le Nord. Et que Kim
Il Sung lui-même, fasciné par son talent, ne pouvait
plus laisser passer un jour sans la regarder danser...
*
Après l'installation des
gouvernements de Corée du Sud et du Nord, en 1948, l'U.R.S.S.
proposa le retrait réciproque des forces d'occupation
aux États-Unis qui acceptèrent. En janvier 1949,
l'U.R.S.S. annonça la fin de l'occupation de la Corée
du Nord par ses troupes et les forces des Nations Unis se retirèrent
du Sud dans les six mois suivants. Mais si l'armée de
l'U.R.S.S. n'avait qu'à traverser le fleuve frontalier
pour rentrer chez elle, les troupes américaines devaient,
quant à elles, traverser le Pacifique ! Lors de l'offensive
nord-coréenne sur la Corée du Sud, les effectifs
américains cantonnés au Sud étaient de
mille sept cents hommes environ.
Le dimanche 25 juin 1950, à quatre heures du matin, l'armée
nord-coréenne franchit le 38ème parallèle
suivant cinq tracés d'invasion terrestres et un maritime.
Elle disposait de plus de deux cent quarante chars soviétiques
T.34 qui foncèrent vers le Sud et bousculèrent
une défense dépourvue de blindés et d'avions.
Au quatrième jour de l'invasion, le 28 juin, Séoul,
la capitale, tomba dans les mains des ennemis. Le 3 juillet,
les Nord-Coréens prirent Inchon. Le 5, le détachement
du lieutenant-colonel Smith subit une sanglante défaite
à Osan. Le 10, ce fut la chute de Chungju, point stratégique
du réseau ferroviaire et routier. Le 17, après
des combats acharnés, les Américains abandonnèrent
Daejeon. Le 25, les Nord-Coréens arrivaient à
55 km de la côte méridionale du pays cependant
que les Américains se regroupaient dans le réduit
montagneux du sud-est. Les communistes contrôlaient alors
toute la Corée occidentale.
En fin d'après-midi, le 25 juin, le Conseil de Sécurité
se réunit en l'absence du représentant de l'Union
soviétique - qui boycottait depuis janvier en signe de
protestation contre la mise à l'écart de la Chine
populaire. Le Conseil adopta une motion américaine demandant
un cessez-le-feu et exigeant le retrait des troupes nord-coréennes
au nord du 38e parallèle.
Le 27 juin, le Conseil de Sécurité décida
une intervention armée des Nations unies et recommanda
aux membres de l'Organisation de porter aide et assistance à
la République de Corée du Sud. Le président
Truman donna l'ordre aux forces américaines d'Extrême-orient
de s'engager auprès de la Corée du Sud. Quarante-huit
nations, dont la Grande-Bretagne, l'Australie, la Nouvelle-Zélande,
le Canada, la Turquie, les Philippines et la France, répondirent
à l'appel du Conseil de Sécurité et, se
ralliant sous le drapeau des Nations unies, envoyèrent
des contingents de soldats en Corée. Le 7 juillet, le
général Douglas MacArthur, commandant des forces
américaines en Extrême-Orient, fut nommé
commandant suprême des forces des Nations unies en Corée.
Le 31 juillet, les Marines arrivèrent en Corée
et rejoignirent immédiatement le front. Malgré
cette arrivée de renforts, Radio Pyongyang annonça
le 3 août que la guerre serait terminée sous huit
jours. L'ordre de Kim Il Sung était de mener les opérations
militaires de façon à assurer la victoire finale
pour le 15 août, cinquième anniversaire de la libération
du pays.
Mais le 8 août, le général Walker lança
une contre-offensive. Les superforteresses intensifièrent
leurs bombardements. Les Nord-Coréens reculèrent
et durent abandonner Taegu, puis Pohang. La guerre prit un tour
nouveau. Le moral des soldats des Nations Unies s'améliora.
L'aviation américaine isola l'armée nord-coréenne
de ses arrières et certaines unités manquèrent
de munitions ou de pièces pour réparer les chars
endommagés. Le 20 août, la 4e division fut totalement
exterminée. Les Nord-Coréens s'épuisaient
alors que le général Walker possèdait désormais
des réserves qu'il pouvait déplacer rapidement.
Au mois de septembre les combats s'intensifièrent sur
tous les fronts. Les Nord-Coréens lancèrent une
série continue d'attaques sur toute l'étendue
du périmètre défensif américain.
Mais depuis le mois d'août arrivaient au port de Pusan
du matériel et des renforts qui assurèrent bientôt
aux alliés la maîtrise absolue du ciel et de la
mer. La supériorité de son arme blindée
offrit par ailleurs au commandement des Nations unies une compensation
à son infériorité en effectifs. Les fantassins
nord-coréens pouvaient encore frapper mais il leur était
désormais impossible d'exploiter leurs succès
éventuels.
Les dernières offensives des Nord-Coréens, bien
que lancées avec vigueur, témoignèrent
d'un essoufflement rapide. Leurs forces en hommes et en matériel
s'épuisaient, tandis que celles des Nations unies, au
contraire, ne cessaient d'augmenter. Les alliés constatèrent
alors plusieurs cas de désertion chez leurs ennemis qui,
contrairement à leur attente, ne reçurent aucune
aide des membres clandestins du Parti communiste, dispersés
au Sud.
C'est alors que le général Douglas MacArthur,
commandant suprême des forces des Nations Unies en Corée
décida de précipiter la contre-attaque. Le 15
septembre 1950, cinq mille soldats de l'infanterie de marine
alliés et sud-coréens débarquèrent
près du 38e parallèle et s'emparèrent du
port d'Inchon. Le 26 août, les forces des Nations Unies
reprirent la capitale, Séoul où elles découvrirent
de nombreux charniers de civils et de militaires.
Le général Choi Yong Gun, qui commandait la contre-offensive
nord-coréenne, s'enfuit au nord du 38ème parallèle.
L'armée nord-coréenne disloquée se mit
à fuir en désordre. Certaines de ses treize divisions
avaient tout simplement disparu, leurs hommes s'étant
éparpillés par petits groupes. Les combattants
communistes cherchant à survivre abandonnèrent
uniformes et matériel. Déguisés en civils,
certains se cachèrent dans des maisons abandonnées,
d'autres s'efforcèrent de se mêler à la
masse des réfugiés qui s'éparpillaient
dans le pays. Alors que deux mois plus tôt l'armée
des Nations unies était au bord du désastre, elle
se trouva à la fin du mois de septembre sur le point
d'éliminer l'armée nord-coréenne.
L'objectif principal des forces alliées était
de paralyser ou d'éliminer l'armée nord-coréenne
au sud du 38e parallèle. Toutes les opérations
militaires entreprises depuis le 15 septembre tendaient à
ce résultat. Lorsque les forces des Nations unies atteignirent
le 38e parallèle, un quart seulement des troupes du Nord
avait réussi à se retirer au-delà de la
frontière. Les forces des Nations unies avaient rempli
leur mission en repoussant l'agresseur nord-coréen dont
le potentiel militaire était désagrégé.
Le 17 août, le représentant américain à
l'O.N.U. déclara que les forces des Nations Unies devaient
poursuivre l'armée nord-coréenne afin qu'une nouvelle
tentative d'invasion soit désormais impossible. À
la suite de cette déclaration, dès la deuxième
quinzaine du mois d'août, des unités chinoises,
avant-garde d'une armée de 320 000 hommes, firent mouvement
le long du fleuve Yalu.
L'armée de la République Populaire de Chine ne
possèdait pas les armements puissants et modernes des
Etats-Unis mais ses soldats étaient ombreux et expérimentés.
Le premier octobre, le général MacArthur exigea
de son adversaire une capitulation sans condition. Le 3, Chou
En-Lai déclara que la Chine entrerait en guerre si des
troupes américaines pénètraient en Corée
du Nord. Le 9, quarante mille hommes des Nations unies et trois
divisions sud-coréennes franchirent le 38e parallèle.
Aussitôt, la 4e armée de campagne de la République
Populaire de Chine, regroupée en Mandchourie sous les
ordres du général Lin Piao, entreprit la traversée
en force du Yalu. Le 19, les troupes des Nations unies prirent
Pyongyang. Cinq jours après, le 24, les Sudistes étaient
à 50 kilomètres de la frontière chinoise.
À Chosan, les cinquante-six divisions chinoises commandées
par le général Lin Piao étaient entrées
en Corée sans que les services de renseignements de l'état-major
de Mac Arthur s'en soient aperçu. Une nouvelle guerre
commençait
Les forces communistes, sous le commandement de Lin Piao, lancèrent
une offensive générale. Presque partout les troupes
alliées furent rejetées sur leurs positions de
départ et en certains points, elles furent même
repoussées au-delà. Le froid arriva tandis que
l'armée chinoise lançait son offensive. Des combats
eurent lieu entre Chinois et Marines américains à
2000 mètres d'altitude par trente degrés au-dessous
de zéro. Les forces des Nations Unies et sud-coréennes
furent obligées de se retirer en catastrophe. Elles évacuèrent
Pyongyang le 2 décembre. Les Chinois franchirent à
leur tour le 38e parallèle et les forces communistes
reprirent Séoul le 4 janvier 1951. Deux millions de civils
nord-coréens se mirent à fuir vers le Sud où
ils rejoignirent les trois millions de réfugiés
de la première vague.
Une fois la rivière Han franchie, les forces du Nord
envahirent Suwon et Osan. Mais à la mi-janvier le front
se fit soudain silencieux. Usée par l'action de l'aviation
sur ses arrières, l'offensive chinoise avait épuisé
ses forces et Lin Piao dut subir la première défaite
de sa carrière.
Les Nations Unies organisèrent en effet une contre-offensive
qui reprit Séoul le 15 mars avant de se pércipiter
vers le 38e parallèle. Le 24 mars, MacArthur lança
de son propre chef un véritable ultimatum à la
Chine. Il fut désavoué par le président
Truman qui le relèva de son commandement et le remplaça
par le général Ridgway. Le 20 mai, le front communiste
s'effondra.
L'Amérique souhaitait mettre fin à une guerre
qui lui avait déjà coûté quatre-vingt
mille morts, blessés et disparus. Aux Nations unies,
le secrétaire général déclara que
le temps était venu de parler de paix. Le 10 juillet
1951, les premiers pourparlers s'engagèrent à
Kaesong. En octobre, la conférence d'armistice s'installa
à Pan-Mun-Jom. Les travaux furent interrompus à
plusieurs reprises tandis que des combats sporadiques, mais
cruels, éclataient ça et là. Enfin, le
19 juillet, les négociateurs chinois et nord-coréens
firent savoir qu'ils étaient prêts à signer
l'armistice. Le 27 juillet, un accord de cessez-le-feu fut signé
à Pan-Mun-Jom. La guerre cessa, trente-sept mois après
l'invasion, deux ans après le commencement des pourparlers.
Cette guerre se solda par des pertes considérables. Les
forces alliées des Nations Unies et des Sud-coréens
y laissèrent cent quatre-vingt mille hommes, les Chinois
et les Nord-Coréens un million de soldats par pays. Au
Nord un million de civils sont morts, au Sud, on compte également
un million de morts, blessés et disparus civils. Au début
de l'année 1950, la population de la Corée du
Nord était estimée douze millions d'individus.
Après trois ans de guerre, il en restait moins de six
millions.
Une fois la guerre finie, le 38e parallèle redevint la
frontière qu'il était avant le conflit, tandis
que les rues des villes et des villages se remplirent de chômeurs,
mendiants, invalides, orphelins et veuves qui avaient tout perdu
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