Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 18

Le froid, en montagne, est souvent beaucoup plus redoutable que la faim. Tuck Seu et ses compagnons, vêtus de loques, n'avaient plus qu'à peine une apparence humaine. C'est alors qu'un jour, Tuck Seu entendit avec surprise à la radio :
- Chers citoyens, bonjour ! J'ai le grand plaisir de vous annoncer la victoire glorieuse de nos soldats sur les tous fronts. Les impérialistes américains et leurs pantins sud-coréens s'acharnent en vain dans le secteur de Pusan pour tenter de contenir notre avancée, mais ils ne peuvent plus résister à nos forces et prennent conscience de leur prochaine défaite. Les troupes de l'adversaire jettent leurs armes et se rendent en masse. Waegwan est dans nos mains et ce sera bientôt le tour de Taegu. Le général Walker, saisi par la panique, envisage de déplacer son quartier général à Tokyo. La réunification de notre pays est proche grâce à la lutte vaillante de notre armée populaire. Les valets de l'impérialisme américain tentent, dans un ultime et dérisoire effort, de débarquer à Inchon pour s'emparer du port. Mais la marée les rejette… Ils n'ont plus qu'à s'enfuir. Notre grand dirigeant Kim Il Sung a nommé Choi Yong Gun commandant de la contre-offensive et l'a envoyé immédiatement à Séoul…
- J'en étais sûr ! s'écria Tuck Seu.
- Je vais faire un tour, dit alors Palsik qui ne comprenait pas la réaction de Tuck Seu mais se réjouissait de le voir trouver ainsi un motif de satisfaction.
- Sois prudent ! lui lança Tuck Seu.
Dans la grotte, Punyeo et les enfants étaient couchés, affaiblis. Punyeo était inquiète de l'état de santé de leur fils Higou. Tuck Seu continuait d'écouter la radio.
- Chers citoyens de la République populaire de Corée, réjouissons-nous ! Le moment approche où nous allons rejeter Walker et ses sbires à la mer ! Et avec eux le vieux pantin, Lee Seng-Man ! Nous délivrerons ainsi le peuple du Sud du joug des tyrans ! Nos courageux soldats progressent vers la victoire finale en repoussant les ennemis sur tous les fronts. On entend dire dès à présent au Japon que les Américains, désespérant de gagner la guerre, font leurs valises pour toujours. Ils veulent sauver leur peau et se débarrassent de leur allié du Sud comme d'un soulier usé. Ce sont des lâches, leur attitude est lamentable. Sur les fronts de Pohang et Youngchon, les pantins sud-coréens n'ont pas hésité à envoyer des étudiants et même des enfants, mais en vain, se battre. La prise de Taegu n'est plus qu'une question d'heures. Nos héroïques soldats se demandent en ce moment même dans quel restaurant ils dîneront ce soir. Les valets du capitalisme, qui ont collaboré avec les Japonais puis avec les Américains, se hâtent de trouver un avion ou un bateau qui leur permettent de sauver leur pauvre vie. Ils laissent derrière eux un peuple désemparé. Mais nos braves soldats bombarderont leurs avions et leurs bateaux et les tueront sans pitié ! La mer sera leur dernière demeure et leurs cadavres nourriront les poissons ! Les sbires de MacArthur qui ont tenté de s'emparer d'Inchon seront mis en déroute par nos glorieux soldats. Quelques éléments incontrôlés sont entrés dans Séoul, mais rassurez-vous, chers citoyens, ils seront vite maîtrisés.
Le présentateur de la radio commentait abondamment les nouvelles des fronts, en donnant l'impression, à ceux qui l'écoutaient, que la réunification était imminente. Tuck Seu, désespéré, finit par éteindre le poste. La nuit tomba soudain et en l'absence de Palsik et Geonchun, Tuck Seu se sentit vide tout d'un coup. C'était la première fois que la famille de Tuck Seu passait la nuit toute seule, sans Palsik, ni Geonchun, ni Jongpal, dans la montagne profonde. Quelquepart on entendit rugir un tigre. Quand le jour se leva, Palsik n'était toujours pas revenu. Hila essayait de cacher ses larmes devant son père mais son visage la trahissait et Punyeo se doutait depuis quelques jours de son état de grossesse.
- Il est peut-être préférable de nous mettre en route, dit Punyeo à Tuck Seu. On ne peut savoir ce qui est arrivé à nos deux compagnons, Geonchun et Palsik…
- Tu es devenue une véritable combattante, répliqua Tuck Seu en lui donnant raison.
Si jamais Palsik avait été capturé, il risquait de révéler leur présence. Tuck Seu décida donc de lever le camp et prodigua des encouragements à sa famille qui était à bout de forces. Tuck Seu n'avait jamais renoncé à croire à la victoire des Américains car son travail à la Sûreté lui avait appris combien ce que disait la radio était mensonger. Tuck Seu tenait son fusil à la main, prêt à toute rencontre.
A la tombée de la nuit, la température chuta brutalement, il se mit à geler. Tous se réfugièrent dans une grotte. Les feuilles des arbres avaient pris leurs teintes d'automne, le froid se faisait de plus en plus rigoureux et Tuck Seu ne put s'empêcher de penser que ce dernier refuge pourrait bien devenir leur tombe. C'est alors que Higou fut mordu par un serpent caché dans les herbes sèches. Tuck Seu épuisé avait négligé d'explorer tous les recoins de la grotte. Il connaissait pourtant tous les dangers présents dans ce genre de refuge… Higou, qui était déjà très affaibli par les dures conditions de la fuite, ne put résister à la blessure. Son corps brûlant lutta quelque temps entre la vie et la mort, mais faute de traitement approprié, l'enfant mourut. Tuck Seu enterra son fils et toute la famille se serra en larmes auprès de la petite tombe.
- Higou, ne pars pas… nous allons au Sud retrouver notre sœur Hiyae. Bientôt nous n'aurons plus faim… sanglota Hichan, le frère aîné.
Le froid rendait plus aigu le problème de la nourriture. Les animaux se faisaient de plus en plus rares et si la neige devait se mettre à tomber, la situation deviendrait critique. Ce qui consolait pourtant Tuck Seu, c'était le tournant que semblait prendre la guerre. En effet on remarquait depuis quelques jours l'apparition de plus en plus fréquente, dans le ciel, d'avions américains. Ils ne rencontraient d'ailleurs aucune résistance car ni l'armée populaire nord-coréenne, ni l'armée chinoise ne possédaient d'appareils de combat méritant ce nom.
Le froid empêchait dorénavant Tuck Seu de sortir chasser et ils n'avaient plus pour se nourrir que des glands et des châtaignes grillés. Ils survivaient ainsi, observant le ciel où les sorties d'avions se faisaient de plus en plus nombreuses. Selon la radio, les fronts étaient figés, mais les speakers péremptoires continuaient d'annoncer la prochaine réunification du pays et invitaient le peuple à la patience. L'entrée au Nord des forces des Nations unies et sud-coréennes, que Tuck Seu attendait impatiemment, fut passée sous silence.
En dehors de la nourriture, un autre problème se posa bientôt. Pour faire provision d'eau, il fallait descendre au fond du vallon, mais Tuck Seu, très affaibli, n'eut bientôt plus la force de faire cette besogne. Hichan se proposa alors de remplacer son père et partit puiser de l'eau. Comme l'heure passait et que son fils ne revenait pas, Tuck Seu, craignant un accident, partit à sa recherche. Il prit son fusil et s'engagea sur le chemin verglacé, glissant et dangereux. Arrivé à la fontaine, il ne vit aucune trace de Hichan. Tuck Seu évoqua l'éventualité de l'attaque d'un fauve ou de la rencontre d'une patrouille de la Sûreté… Il se cacha derrière un buisson et observa les environs. Si un tigre affamé avait attaqué Hichan, il l'aurait sûrement dévoré sans aller plus loin, mais rien n'indiquait un tel scénario. Pas de vêtement déchiré, pas de chaussure, pas de trace de lutte… Tuck Seu entendit soudain un bruit.
- Qui est là ? Montre-toi ! s'écria Tuck Seu.
Une détonation retentit alors, provoquant de longs échos dans la montagne, mais personne ne répondit. Tuck Seu, se sentant en danger, se cacha derrière un grand rocher.
- Tu n'es qu'un lâche, montre-moi ton visage !
Mais l'homme restait muet et tira un nouveau coup de fusil vers Tuck Seu, sans pouvoir l'atteindre. Ce fut à nouveau le silence, l'homme ne bougeait pas.
- Veux-tu Hichan vivant ou mort ? cria-t-on soudain.
- C'est toi Geonchun ? Qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux Hila. De toute manière, elle est seule maintenant, non ?
- Qu'as-tu fait à Palsik ?
- Rien, je te le jure. Il a été dévoré par un tigre. C'est la vérité.
- Tu veux toujours Hila ?
- Oui.
- Hila est enceinte de Palsik, es-tu au courant de cela ?
- Oui, parfaitement. Cela m'est égal. Si tu me confies ta fille Hila, je m'occuperai du bébé, je te le promets. Sinon, vous serez bientôt tous morts !
- Mais où veux-tu aller avec Hila ? Tu crois t'en sortir ?
- Elle sera ma femme tant que nous serons en vie. Peu importe, le reste.
- Comment veux-tu que je confie ma fille à un homme qui a un comportement aussi irresponsable et imprévisible ? Sors, montre-toi, je n'ai pas envie de continuer ce genre de discussion, on va se battre d'homme à homme. Mais tu as peur de te montrer !
Comme l'autre se taisait, il reprit :
- Jette ton fusil et j'oublierai ce qui s'est passé. Je te donne une chance, jette ton arme et relâche Hichan, lança Tuck Seu. Geonchun ne répondit pas et ce fut à nouveau le silence. Même si Geonchun n'avait pas l'intention de tuer Tuck Seu, il ne voulait pas non plus, en se rendant si facilement, perdre la face. Tuck Seu appela son fils mais en vain, personne ne répondit. Il fit alors demi tour et retourna à la grotte où Punyeo et Hila, terrorisées par les détonations, l'attendaient avec impatience.
- Où est Hichan ? demanda Punyeo.
- Geonchun le retient prisonnier. Il ne lui fera pas de mal, à mon avis. Ils ne peuvent pas non plus s'éloigner beaucoup.
- Mon Dieu, mon fils, Hichan…! S'écria Punyeo en poussant des gémissements, puis elle s'évanouit.
Tuck Seu, épuisé, s'effondra auprès d'elle et perdit connaissance. Hila gisait dans son coin. Elle qui portait une nouvelle vie en elle, avait de la peine à respirer. Les jours s'écoulèrent, le temps semblait s'être arrêté. Puis un jour, des coups de canons secouèrent toute la montagne. Des bombardiers américains avaient envahi le ciel bleu qu'ils zébraient de lignes blanches dans un vacarme de fin du monde. Mais la famille de Tuck Seu ne réagit point à ce tumulte. La nuit qui suivit deux ombres s'approchèrent de la grotte. L'homme qui marchait en tête tenait un fusil et se retournait de temps à autre pour donner des ordres à celui qui le suivait.
- Arrête-toi et tiens-toi tranquille !
- Pourquoi ne me faites-vous pas confiance ? On est condamnés à se sauver ou à mourir ensemble, non ?
- Ne bouge pas ! Il pourrait bien arriver un malheur !
- Vous n'allez pas me dire que vous avez déjà oublié votre promesse, non ?
- La promesse ! Mais si Tuck Seu tire le premier, elle ne servira à rien, la promesse !
- Mon père n'est pas un homme qui tire si facilement, vous le savez bien ! Ne vous inquiétez pas pour cela.
- Je sais, mais quand-même, fais ce que je te demande.
- Oui, d'accord, entrez d'abord ! dit-il enfin à l'homme qui le menaçait de son fusil. L'autre avança lentement vers la grotte silencieuse, puis il fit un bond vers l'intérieur en tirant des coups de feu.
- Personne ne bouge ! cria-t-il sans provoquer aucune réaction. Mais que s'est-il passé, ils sont tous morts ou quoi ? Qu'est-il arrivé… ? Et il s'approcha des corps étendus. Bon sang ! Elle est morte, Hila ! Elle est morte ! Hila, réveille-toi, réveille-toi, Hila ! Je suis revenu ! se mit-il à hurler de désespoir. Hichan, viens vite ! Dépêche-toi ! Ta famille… ils sont tous morts de faim !
Hichan accourut affolé, les larmes aux yeux.
- Père, mère, sœur Hila ! dit-il en se penchant sur les corps qui semblaient inanimés. Dieu, merci, ils ne sont pas tout à fait morts, non, ils ne sont pas morts ! Regardez, ils bougent, ils bougent ! cria Hichan en les secouant doucement.
- C'est vrai ? Oui, tu as raison, ils ne sont pas encore morts, dit Geonchun en s'approchant lui aussi. Hichan, dépêche-toi de prendre un peu de riz dans le sac, il faut leur préparer un bouillon. Fais d'abord du feu, il gèle ici. Regarde, elle ouvre ses yeux, Hila ? Une femme enceinte ne meurt pas si facilement, c'est bien connu, quelle endurance ! Hila, tiens bon, c'est moi, Geonchun, ton homme, je suis là, Hila ! s'écria Geonchun en pleurant d'émotion.
- Oncle Geonchun, si nous n'avions pas volé de nourriture, nous n'aurions pas pu sauver ma famille, n'est-ce pas ?
- Tais-toi. Ce n'est pas le moment de bavarder ainsi, mais il faut que tu saches quand-même que parfois la cruauté est une chose indispensable, surtout dans une situation pareille. C'est une question de vie ou de mort, tu comprends ?
- Oui, je comprends. Je vais m'occuper du bouillon…
Les deux hommes se partagèrent les tâches sans perdre une seconde. Tandis qu'il surveillait le bouillon, Hichan s'étonna de voir Geonchun se pencher vers Hila pour l'embrasser tout en caressant son ventre rebondi. Hichan détourna son regard. La guerre rendait les hommes avides. De nourriture et d'affection.
Le bouillon fut bientôt prêt et la grotte commença de se réchauffer. Dehors, le vent soufflait avec violence dans la vallée montagneuse. Hila fut la première à reprendre connaissance. Elle ouvrit les yeux et regarda les deux hommes sans les reconnaître.
- Bois encore un peu de bouillon…
Elle fit oui de la tête et sembla reconnaître enfin son petit frère. Elle lui prit la main et se mit à pleurer en se tournant vers ses parents. Hichan comprit ce qu'elle voulait dire.
- Ne t'inquiète pas, bientôt ils reprendront connaissance, dit-il pour la rassurer.
Reconnaissant alors Geonchun, elle fit une grimace en signe de défiance. Elle savait que Geonchun avait enlevé Hichan mais comme ce dernier semblait lui faire confiance, elle finit par dissiper ses craintes.
Le bruit incessant des avions et des combats emplissait la grotte de son vacarme. La guerre se faisait chaque jour plus violente. Tuck Seu reprit à son tour connaissance et, conscient d'avoir échappé à la mort, il regarda longuement Geonchun sans prononcer un mot.
- Grand frère Tuck Seu, j'ai commis une faute impardonnable, dit ce dernier. Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, mon sort est entièrement dans vos mains. Ma vie dépend de vous. Je vous ai trahi, j'avais tellement envie de Hila…
- Père, Geonchun vous a sauvé la vie ! intervint prudemment Hichan.
Tuck Seu poussa un soupir. Celui qui avait tiré sur lui était devenu le sauveur de sa famille !
- Grand frère, il vaut mieux rester couché. Vous êtes encore fragile… conseilla Geonchun à Tuck Seu qui voulait se lever.
Il se mettait ainsi au service de celui qui lui avait autrefois sauvé la vie. La vie des hommes n'est pas sans signification. Ce qu'on a donné un jour, on finit par le recevoir des autres…
- A vrai dire… poursuivit-il.
- Quoi ?
- Je ne comprends rien à cette guerre.
- Que veux-tu dire par-là ?
- Entendez-vous ce bruit ? C'est étrange, je n'ai jamais entendu ce genre de vacarme !
- Ce sont des avions américains, c'est ce que j'ai appris quand je travaillais à la Sûreté, l'armée sud-coréenne ne possède pas d'avion.
- Ça alors ! Ça veut dire que les Américains sont venus bombarder jusque dans ce coin montagneux de la République populaire ?
- Eh oui, c'est cela.
- Cela veut dire que nous avons enfin une possibilité de nous en sortir, non ?
- Nous verrons, c'est un peu tôt pour le dire. Mais tout ce que dit la radio n'est que balivernes. Ils prétendent avoir rejeté à la mer tous les pantins de Lee Seng Man ? Quel mensonge !
- Comme est-il possible que le vent tourne si brusquement ? Je n'en crois pas mes yeux. À voir tous ces avions, on peut penser que l'armée populaire est en mauvaise posture, non ?
- Je serai plus prudent, c'est vrai que pour le moment ça tourne mal pour l'armée populaire. Mais la différence de stratégie entre les hommes au long nez et nous est très grande. Quand ils sont en difficulté, les Américains n'hésitent pas à se sauver. Mais chez nous, personne ne recule à la bataille. C'est normal, ce n'est pas pour leur pays que les Américains se battent, ce n'est pas leur guerre, alors pourquoi lutteraient-ils jusqu'à la mort ? Leur plus grande préoccupation est de préserver la vie de leurs hommes. Ils attendent une occasion favorable et alors seulement ils lancent leur attaque.
- Mais quand on fait la guerre, on n'attend pas !
- Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Ils savent certainement ce qu'ils font !
- En tout cas, ils semblent décidés cette fois-ci à mettre le paquet. Ce n'est pas trop tôt !
Une lueur d'espoir apparut sur le visage de Tuck Seu et de Geonchun. Une pensée optimiste leur vint à l'esprit. Hichan veillait sur sa mère toujours inconsciente, tandis que le bruit des avions se faisait de plus en plus présent en l'absence de toute riposte nord-coréenne.
- Grand frère Tuck Seu, dit Geonchun, je crois que nous allons nous en sortir ! Alors, en ce qui concerne Hila… Mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase car Tuck Seu l'interrompit brutalement.
- Tais-toi ! Comment oses-tu encore parler d'elle ?


Chapitre 19