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Tante Punyeo, réveillez-vous.
Les soldats sud-coréens vont bientôt arriver. Nous
avons l'espoir de vivre maintenant, ouvrez vos yeux, dit Geonchun.
Punyeo ouvrit alors les yeux et regarda le plafond d'un air
vague.
- Hila, il faut que tu reprennes des forces. Il faut penser
à ton bébé, à son avenir. Nous devons
être prêts à accueillir l'armée sud-coréenne
et à l'accompagner au Sud. Nous allons vivre enfin !
continua Geonchun.
Geonchun ne révéla à personne qu'il avait
lui-même tué Palsik. Aux questions de Tuck Seu,
il avait répondu que Palsik avait été dévoré
par un tigre. En réalité, Geonchun avait guetté
des jours entiers son apparition aux alentours de la grotte.
Et lorsque celui-ci était enfin sorti, il l'avait poignardé
puis jeté son corps inanimé dans une gorge profonde.
Il s'était installé ensuite auprès de la
fontaine en attendant la venue de Tuck Seu. Mais à sa
surprise, ce n'était pas Tuck Seu mais Hichan qui était
venu chercher de l'eau. Troublé par la ressemblance de
ce dernier avec sa sur Hila, il n'avait pu se résoudre
à lui faire aucun mal.
- Qu'attendons-nous pour dîner ? demanda un soir Geonchun.
Punyeo et Hila le regardèrent avec un sourire triste.
Il ne reste plus rien à manger ?
- Nous ne pouvons entamer nos dernières réserves
lui répondit Tuck Seu.
- Je n'en peux plus. J'ai faim, je veux manger ! Tout de suite,
une fois pour toutes et tant pis si je meurs demain !
- Ne dis pas n'importe quoi ! Ce n'est pas le moment de perdre
patience ! Tu ne connais pas l'histoire du tigre et de l'ours
affamés qui étaient enfermés dans une grotte
? L'ours qui a su attendre est devenu un homme, tandis que le
tigre impatient est resté un fauve ! Plus la situation
est grave, plus on doit être patient. Prends exemple sur
Hichan. Ce n'est encore qu'un enfant mais il ne se plaint jamais
! dit Tuck Seu en désignant le jeune homme qui mâchait
patiemment un petit morceau d'écorce.
Hichan avait l'air tout pâle, mais son attitude ne manquait
pas de fierté.
- Bon, je vais sortir à la recherche de quelque chose
à manger. On peut au moins donner à manger à
Hila, non ?
- Hila est ma fille et non ta femme. Laisse-moi donc m'en occuper,
riposta Tuck Seu.
- Qu'importe qui est qui et qui fait quoi dans notre situation
! Il faut penser au bébé et à sa mère,
c'est cela le plus important, s'écria Geonchun qui maîtrisait
mal sa colère.
- C'est vous qui avez apporté le sac de riz, je ferai
donc ce que vous direz
répondit Punyeo résignée.
Le lendemain, Tuck Seu et Geonchun partirent à la chasse
dans l'espoir de lever un lièvre. Ce fut une sortie risquée.
La température était de trente degrés au-dessous
de zéro. Sur la montagne gelée soufflait un vent
si fort qu'il leur était difficile de progresser sur
les chemins verglacés.
- C'est un peu absurde de chercher du gibier par un tel froid,
lança Geonchun.
- Mourir de faim dans la grotte ou de froid dehors, cela revient
un peu au même, non ? lui répliqua Tuck Seu.
Ils arrivèrent néanmoins aux abords d'un village.
- C'est curieux, on ne voit pas de fumée aux cheminées
! dit Tuck Seu.
- Peut-être que personne n'y habite.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je ne sais pas. Peut-être les habitants se sont-ils
enfuis devant l'avance de l'armée sud-coréenne
ou bien ont-ils été massacrés par des bandes
de fuyards
tout est possible !
- Oui, avançons prudemment, on ne sait jamais ce qui
pourrait se passer
- Tout semble si calme.
- C'est ce qui m'inquiète ! Les maisons sont-elles vides
? Ou occupées par les soldats de l'armée populaire
? Sont-elles déjà dans les mains de l'armée
sud-coréenne ? Ce village n'est-il pas un champ de mines
? Qui sait si de loin on ne nous observe pas ? Il faut être
prudent. Approche-toi des maisons. Je te couvre d'ici au cas
où il y aurait une mauvaise surprise
- D'accord, je ferai attention. C'est vrai que vous êtes
cent fois plus malin que moi, je suivrai vos conseils !
- N'oublie pas que nous sommes en guerre ! À la guerre
on se fait tuer comme des chiens ! Fais attention à toi
! dit encore Tuck Seu à Geonchun qui s'éloignait
en rampant sur la neige.
Tout était silencieux, pas même un aboiement de
chien pour troubler le calme. Tuck Seu qui, abrité derrière
un rocher, examinait le village remarqua alors un détail
insolite. Les rues du village recouvert de neige, étaient
profondément labourées comme par le passage d'une
troupe nombreuse. Tuck Seu serra machinalement son fusil : ce
ne pouvait être qu'une troupe de soldats ! Il se souvint
alors avoir entendu quelques jours auparavant des coups de feu
dans le lointain, sans avoir réussi à en localiser
l'origine.
Le bruit d'une détonation troua le silence. Tuck Seu
s'aplatit un peu plus dans la neige. Il était trop tard
pour reculer, il faudrait se battre. De sa position avancée,
Geonchun fit signe à Tuck Seu d'avancer vers lui. Au
moment même où Tuck Seu levait la tête, un
coup de feu s'éclata et une balle s'enfonça dans
un rocher proche de son visage. La détonation étourdit
Tuck Seu. Geonchun courut jusqu'à une maison proche pour
se protéger. Les coups de feu provenaient du fond du
village. On ne pouvait bien sûr savoir à quelle
armée appartenaient leurs auteurs. Il devait s'agir de
quelques soldats en déroute. Tuck Seu fit signe à
Geonchun qu'il allait tenter de contourner le village, pour
attaquer par-derrière, pendant que lui Geonchun surveillerait
la façade de la maison. Tuck Seu commençait à
courir quand soudain un homme sortit vivement et se roula dans
la cour avant de se précipiter derrière un mur
tout en tirant vers Geonchun et Tuck Seu. C'était sans
doute un homme de la Sûreté vu qu'il était
en civil. Tuck Seu se demanda combien il y avait de personnes
dans la maison. Il courut vivement vers l'arrière de
la maison et fit signe à Geonchun d'avancer à
son tour. Comme on ne percevait plus aucun mouvement du côté
de la maison, Tuck Seu s'interrogea sur le sort de ses habitants.
Il n'y avait pas de cachette dans la cour et l'homme qui avait
tenté de s'enfuir fut bientôt abattu. Puis le silence
retomba. Tuck Seu et Geonchun s'apprêtaient à ouvrir
à nouveau le feu quand quelqu'un lança un morceau
de tissu blanc dans la cour.
- Sortez un par un, les mains en air ! cria Geonchun.
- Jetez vos armes dans la cour ! ajouta Tuck Seu.
On jeta un fusil. Tuck Seu reconnut une carabine de l'armée
populaire. Cela signifiait par conséquent la présence
proche de l'armée sud-coréenne.
- Dépêchez-vous de sortir, sinon je tire ! cria
Geonchun encore une fois.
Un homme se montra d'un pas hésitant sur le pas de la
porte. Il avait du mal à se déplacer et s'effondra
bientôt de tout son long. Geonchun voulut s'approcher
de lui mais Tuck Seu le retint.
- Reste à ta place, Geonchun ! Il n'est pas impossible
qu'il fasse semblant ou qu'il cache une grenade...
- Qu'est ce que je fais, alors ? Je le descends ?
- Non, ne tire pas !
L'homme était blessé à la jambe, mais non
du fait de Tuck Seu ou de Geonchun, puisque sa jambe était
couverte de bandages. La blessure semblait importante. Tuck
Seu s'approcha de la maison et tira un coup de fusil vers l'intérieur
par précaution.
- Geonchun, inspecte l'intérieur de la maison, si jamais
tu trouves des blessés, laisse-les en vie, dit-il à
son compagnon qui entra prudemment.
Tuck Seu savait manipuler les armes à feu. On lui avait
montré comment s'en servir lorsqu'il travaillait à
la Sûreté. Cette expérience lui avait fait
comprendre que tuer n'est pas une chose compliquée. C'était
difficile la première fois et après, on n'y pensait
plus. Ce qui était terrible en revanche, c'était
de voir agoniser les victimes. Geonchun fouilla toute la maison
qui avait été dévastée par les combats,
mais n'y trouva personne d'autre. Tuck Seu interrogea le blessé.
- Tu as déserté ?
- J'ai perdu ma troupe. Tous se sont enfuis, pourchassés
par l'armée du Sud.
- Tu es un lâche ! Au lieu de résister, tu te caches
pour sauver ta vie ! Tu mérites qu'on t'abatte !
- Pitié ! Je ne pouvais faire autrement, je suis blessé
à la jambe. J'ai trouvé un compagnon qui m'a aidé
à survivre. Nous n'avions pas l'intention de nous sauver
- Quoi encore ? Comment oses-tu te défendre ?
- Je ne demande aucune pitié mais si vous êtes
vraiment de l'armée nord-coréenne, j'ai à
des choses à vous dire.
- Qu'est-ce que tu insinues ? Que nous serions des espions ?
Nous sommes de vrais soldats de l'armée populaire. Moi
je suis né à Sessoula et j'ai vécu à
Chong Jin.
- Oui, je vous crois. Il y a des soldats de l'armée du
Sud au bas de la vallée. Il faut fuir immédiatement,
sinon
- Bon, nous allons rejoindre notre refuge, nous y serons en
sécurité. Mais avant, il faut absolument trouver
de la nourriture ! Sais-tu si on peut trouver du riz dans ce
village ?
- Nous en avons trouvé un peu dans les maisons abandonnées
par leurs habitants. Ils sont partis très vite et n'ont
pas pu tout emporter. Il y a de quoi vivre pendant quelque temps
Soyez indulgents
laissez-moi la vie sauve, je vous en
supplie.
- Où est le riz ?
- Dans le placard de la chambre. S'il vous plaît
- Tais-toi ! Tu commences à m'agacer avec tes lamentations,
cria Geonchun en le menaçant de le frapper.
Tuck Seu comprit qu'il avait intérêt à garder
le blessé en vie, non pas par pitié mais parce
que l'homme devait en savoir beaucoup sur les mouvements de
troupes dans la région.
- Chef, il n'est pas en mesure de marcher, il va nous encombrer.
Il vaut mieux finir avec lui, non ?
- Non, tout au contraire, nous allons l'aider à marcher.
- Je n'ai pas besoin de votre aide, je peux très bien
me débrouiller tout seul, dit l'homme qui avait peur.
- Quelle importance pour nous d'être les soldats de l'armée
du Sud ou du Nord ou de je ne sais où ! L'essentiel est
de survivre, non ? Nous sommes tous d'un seul peuple. Nous sommes
Coréens. Beaucoup ont choisi de vivre au Sud mais qu'importe
que tu vives au Sud ou au Nord. C'est la même chose, nous
avons les mêmes ancêtres. Nous pouvons vivre ensemble
en paix. Le peuple ne demande que cela.
- Vous avez absolument raison. On se tire les uns sur les autres
mais c'est comme si on s'acharnait à se tirer sur soi-même
!
- Bon, allons-y. Moi, je transporte les sacs de riz, et toi
Geonchun, occupe-toi de lui. Si jamais il fait des histoires,
tue-le.
Ils quittèrent la maison. Le blessé s'efforça
de faire preuve de courage mais malgré sa volonté
il ne réussit pas à suivre les deux hommes. Tuck
Seu fit demi-tour, et s'approcha de lui pour regarder sa blessure.
- Il ne faut pas laisser geler la plaie, sinon on sera obligé
d'amputer, dit Tuck Seu avant de charger l'homme sur son dos.
C'est ainsi que les trois hommes prirent le chemin glissant
du retour. Hichan attendait avec impatience le retour de Tuck
Seu et de ses compagnons. Punyeo quant à elle avait à
peine la force de bouger et Hila était toujours couchée.
Punyeo saisit une poignée de riz qu'elle se mit à
mâchonner puis, s'approchant de sa fille, elle glissa
le riz sec dans sa bouche affamée. C'est ainsi qu'ils
évitèrent tout juste de mourir de faim. Comme
le froid s'aggravait, Tuck Seu voulut connaître l'avis
de ses compagnons sur les décisions à prendre.
S'adressant au nouveau-venu, il lui demanda tout d'abord son
nom.
- Je m'appelle Choi Intae, répondit l'homme qui avait
réussi à fixer une attelle sur sa jambe blessée.
- Dis-moi, à ton avis, faut-il que nous partions tout
de suite, malgré le froid, ou est-il préférable
d'attendre le printemps ?
- Si nous voulons réussir à nous sauver, il nous
faut tout d'abord abandonner nos armes
- Abandonner nos armes, comment cela ? As-tu perdu la tête
? Si jamais il nous arrive le malheur d'être attaqués
comment nous défendrons-nous ? riposta Tuck Seu.
- Cet homme nous veut du mal ! Je suis sûr qu'il souhaite
nous désarmer dans l'intention de se débarrasser
de nous, ajouta Geonchun.
- Explique-toi, camarade ! Pourquoi jeter nos armes ?
- Camarade chef, si nous voulons sortir indemnes de cette montagne
perdue, il n'y a que ce moyen. Il faut que nous nous déguisions
en paysans. Si jamais l'armée sud-coréenne nous
arrête en possession d'armes, on nous traitera comme des
ennemis, on ne nous laissera pas tranquilles ! Ils sont partout
comme des fourmis. Nous devons jeter nos fusils !
- Si ce que tu dis est vrai, les paysans eux-mêmes seront
inquiétés de posséder une fourche ou une
faux ?
- Ce n'est pas pareil. Les paysans ont toujours possédé
ce genre d'outils dont ils se sont servi le cas échéant
pour lutter contre le despotisme ou les envahisseurs étrangers.
Mais il n'existe pas de paysans qui possèdent et sachent
se servir d'armes de guerre, en tous cas, je n'en ai jamais
entendu parler, moi.
- L'idée de me séparer de mon fusil me déplaît
mais je crois quand même que notre compagnon a raison
! dit finalement Tuck Seu.
Cette nuit-là, il rassembla les armes et les munitions
que possédait la petite troupe et les jeta dans une gorge
profonde.
- Chef
lui dit alors Intae.
- Arrête de m'appeler ainsi, maintenant qu'il n'y a plus
d'armes, il n'y a plus de chef, dit-il Tuck Seu à Intae.
- Vous avez raison. Je vous appellerai grand frère alors
! Grand frère, il serait bon de s'habiller comme des
paysans de la montagne. Nos habits pourraient attirer les soupçons.
- Oui, tu as raison. Tu ne manques pas de bon sens. Mais comment
nous procurer des habits de paysans ?
- A vrai dire
- Quoi encore ? Parle ! s'écria Tuck Seu agacé.
- En vérité, j'ai quitté ma troupe de mon
plein gré pour passer au Sud
voilà, j'ai
tout dit, avoua enfin, Intae.
- Pourquoi ? Il y a quelqu'un de ta famille là-bas ?
- Mon père et mon grand frère. Ils sont partis
avant la guerre. Je n'avais pas de raison de rester ici. J'ai
voulu tenter ma chance, quoi.
- Eh bien, nous sommes dans la même situation. Nous cherchons
nous aussi à passer au Sud.
- Je m'en doutais un peu. Il n'y a pas de hasard ! Quand nous
aurons réussi, nous nous retrouverons au Sud pour évoquer
le souvenir de cette sale guerre !
- Il y a eu une autre guerre qui ressemblait à celle-là,
il y a très longtemps en 1592. A l'époque, il
y avait un roi
intervint alors Geonchun qui écoutait
depuis un moment la conversation.
- Comment ? Tu m'as l'air d'en savoir beaucoup, toi ! dit Tuck
Seu. Qui était ce roi ? Et quelle est son histoire ?
- Peu importe comment s'appelait le roi
- Tu ne sais pas comment il s'appelait !
- Si, je le sais mais ce n'est pas l'important. Face à
l'envahisseur, ce roi a abandonné le pays
- Un roi peureux, en voilà une histoire ! dit Tuck Seu
avec impatience.
- Il s'appelait Seonjo et il est allé se réfugier
à Uijou, en Mandchourie
- Le roi Seonjo s'est réfugié en Mandchourie
et tu penses que le grand dirigeant Kim Il Sung qui a quitté
Pyongyang pourrait y être aussi ?
- Je n'en sais pas plus que vous mais c'est possible, non ?
Chaque fois que notre pays est en danger, on fait appel à
la Chine pour qu'elle nous donne un coup de main !
- De même que le grand roi Seonjo est allé à
Uijou rejoindre les soldats de l'armée impériale,
de même, le général Kim Il Sung a couru
demander des hommes à Mao Tsé-Toung, c'est évident
!
- Je ne sais pas si c'est évident ou non. À l'époque,
la dynastie des Lee était vassale de l'empire de Chine.
C'est ce que nous a raconté le professeur d'histoire
que j'ai rencontré à la mine d'Aosie. Chaque fois
qu'il en parlait, il s'étranglait d'indignation à
l'idée que l'empereur des Ming se considérait
comme le suzerain de la Corée.
- Cela n'a pas changé depuis ? Autrement dit, la Corée
du Nord est vassale de la Chine, c'est cela ?
- Oui.
- Et le Sud, alors ? C'est un vassal des Etats-Unis ?
- Je n'en sais rien. Mais quant à Kim Il Sung, aussi
grand homme qu'il soit, cela ne l'empêche pas d'aller
en Chine demander de l'aide ! Cela n'a pas changé !
- Tu as de la veine d'avoir rencontré ce professeur d'histoire.
Qu'est-ce qu'il est devenu, tu le sais ?
- Il a dû être fusillé quand la guerre a
éclaté. C'était un réactionnaire
pour eux. Nous, nous l'avons échappé belle !
Sur la proposition de Choi Intae, Tuck Seu et Geonchun retournèrent
au village abandonné pour se procurer des vêtements
et quelques outils. Ils se transformèrent ainsi en paysans
réfugiés dans la montagne. Punyeo, qui envisageait
l'avenir avec prudence, se montrait parcimonieuse. Elle rationnait
la nourriture malgré la faim qui tenaillait chacun et
tous maigrissaient à vue d'il. Ils étaient
tellement affaiblis que le moindre effort leur était
difficile. Par delà le haut plateau du Kaema parvenait
le grondement des canons. Tous étaient attentifs aux
bruits des combats qu'ils essayaient d'interpréter. Ils
étaient persuadés que la forces armées
sud-coréenne et américaine occupaient la région.
Un jour Tuck Seu demanda à Geonchun d'aller observer
la situation de l'autre côté de la vallée,
non loin du village. Geonchun partit en habits de paysan, au
retour son excitation était à son comble.
- Grand frère Tuck Seu ! Je n'en crois pas à mes
yeux !
- Qu'est-ce qu'il y a ? On dirait que tu as vu le ciel tomber
d'un seul coup !
- Pas exactement, mais j'ai vu des soldats sud-coréens
avec leurs canons et leurs chars. Ils sont des milliers !
- C'est vrai ? Rassemblons tout de suite nos affaires et descendons
les rejoindre. C'est l'occasion que nous attendions depuis si
longtemps ! Il faut en profiter. Nous nous ferons passer pour
des paysans en fuite. Courage !
Au soir, ils quittèrent la grotte et commencèrent
à descendre les pentes glissantes de la vallée.
Ils se soutenaient les uns les autres, les hommes aidant les
femmes, Hichan donnant la main à Intae qui avait des
difficultés à se déplacer. Ils avaient
l'apparence de paysans affolés et dépassés
par les événements. Ils rejoignirent enfin la
foule et se mêlèrent le plus naturellement du monde
à la masse des réfugiés qui s'éparpillaient
dans le pays.
Tuck Seu exultait de joie triomphante. Il se mêla à
la foule pour écouter les bruits qui circulaient tandis
que les obus éclataient de tous côtés. On
disait que la position des Américains était très
critique. Ils s'étaient enfoncés sur le haut plateau
du Kaema, à deux milles mètres, avec une température
de trente degrés au-dessous de zéro et s'affrontaient
aux soldats chinois dont les effectifs illimités s'abattaient
sur eux comme les vagues sur la plage.
- Nous sommes enfin arrivés à Hamhung, une zone
occupée par l'armée sud-coréenne, dit Tuck
Seu à ses compagnons. Nous sommes dorénavant sous
le régime du président Lee Seng Man. Il faut dire
" Vive le président Lee Seng Man ! " et non
" Vive le grand dirigeant Kim Il Sung ! " Ne l'oubliez
pas !
- On va essayer, mais ce ne sera pas si facile !
- Alors, entraînons-nous discrètement : "
Vive le président Lee Seng Man ! "
- " Vive le président Lee
" C'est comment
son nom ? Je suis tellement habitué à dire "
Vive le grand dirigeant Kim Il Sung ! "
- Lee Seng Man ! Lee Seng Man
Lee Seng Man
- Hichan, fais très attention, d'accord ?
- Ne te fais pas de souci pour moi ! Inquiète-toi plutôt
pour Intae et Geonchun.
- Tu peux être tranquille, Hichan, car c'est ma vie qui
est en jeu ! lui dit Intae, en riant.
Les réfugiés étaient de plus en plus nombreux,
ils marchaient, au bord de l'épuisement, dans le froid
et le silence. L'espoir n'était plus qu'un mot pour ceux
qui avaient dû abandonner tout ce qu'ils possédaient,
et quitter leur maison et leur village. Ils avaient renoncé
à tout, même à espérer. Ils étaient
seulement conscients d'être encore en vie et luttaient
pour survivre. Il leur fallait continuer à marcher, machinalement,
pour ne pas mourir. Ils n'avaient ni la possibilité ni
l'envie d'envisager un avenir qui leur était d'ailleurs
indifférent. Parmi eux, tout comme Tuck Seu et ses compagnons,
beaucoup s'efforçaient de répéter "
Vive le président Lee Seng Man ! " comme si c'était
un mot de passe vers la paix et la liberté.
- Que pourrait-il bien nous arriver encore ? demanda Geonchun
soucieux en se tournant vers Tuck Seu.
- N'as-tu pas entendu ce que les gens disent ? Au port d'Hungnam,
il y aurait des centaines de bateaux qui attendent les réfugiés
pour les emmener au Sud
Tuck Seu avait confectionné une solide corde avec de
vieux vêtements pour s'attacher à sa femme et à
son fils. Cela les gênait pour se déplacer mais
il pensait ainsi éviter de se perdre dans le tourbillon
de la foule. Intae les suivait tant bien que mal en boitant,
tandis que Geonchun ne lâchait pas la taille de Hila.
- On devrait surveiller de près le comportement d'Intae,
dit Geonchun à Tuck Seu. J'ai peur qu'il ne nous trahisse,
nous qui savons qu'il était soldat de l'armée
nord-coréenne.
- Tu n'as pas tort. Fais comme bon te semble mais nous n'avons
plus d'arme !
- Lui non plus, mais j'ai mon poignard, cela ne fera même
pas de bruit !
Tuck Seu ne protesta pas, consentant ainsi au projet de Geonchun.
Il était trop près du but pour prendre aucun risque
Comme il se retournait pour s'assurer de la sécurité
de sa femme et de son fils, il se rendit compte que ce dernier
avait tout entendu de sa conversation avec Geonchun au sujet
d'Intae. Hichan lui dit :
- Père, tu sais, Geonchun ne cesse pas de nous surveiller.
On ne peut même pas pisser seul
Tuck Seu prit alors conscience que son fils Hichan - qui connaissait
bien Geonchun - avait peur de lui. Ils arrivaient aux abords
de Hamhung quand Intae s'éloigna pour satisfaire ses
besoins. Geonchun le suivit après avoir confié
Hila à Punyeo tandis que la troupe continuait son chemin.
Mais Punyeo se sentit soudain tirer en arrière par la
corde. Elle se retourna vers Hichan qui criait à tue-tête.
- Oncle Intae ! Attention derrière toi !
- Tais-toi ! lui dit son père qui ne voulait pas se mêler
de l'affaire. Nous n'avons pas à nous occuper de cela
! Continuons à marcher !
- Qui va gagner ? demanda Hichan d'un air préoccupé.
Un peu plus tard, alors que la famille de Tuck Seu poursuivait
son chemin, une voix parvint de l'arrière.
- Tuck Seu! Attendez-moi un peu !
- Intae ? Ça alors !
Tuck Seu vit avancer parmi la foule Intae qui, appuyé
sur son bâton, marchait avec difficulté.
- Tu es seul ! Qu'est devenu Geonchun ?
- Je lui ai donné une bonne leçon ! Je ne sais
pas dans quel état il est au juste maintenant, mais il
lui faudra un bon moment avant de se remettre !
- Que s'est-il passé ? Qu'est-ce que c'est que cette
histoire ?
- Il a tenté de me poignarder ! Mais je lui ai donné
quelques coups de bâton dont il se souviendra. Il ne sait
pas se battre !
- Mais quand-même
on ne peut pas l'abandonner comme
ça ! Je vais aller voir, restez ici, surtout ne bougez
pas ! dit Tuck Seu en faisant demi tour. Il remonta avec difficulté
la foule à contresens et trouva Geonchun couché
sur le bord de la route dans un piteux état.
- Hé, Geonchun, lève-toi, sinon tu vas geler sur
place !
- C'est la faute de Hichan. Il a crié comme un fou !
Je suis navré, grand frère, dit Geonchun.
Tuck Seu ramena Geonchun jusqu'à ses compagnons et tous
recommencèrent à marcher ensemble sans faire de
commentaires sur l'incident. Ils pénétrèrent
enfin dans Hamhung bondé de réfugiés. Tous
espéraient arriver au port de Hungnam y prendre un bateau
et partir pour le Sud.
- Quel jour sommes-nous ? demanda Tuck Seu, qui voyait sa famille
épuisée de faim et de fatigue.
- On est le 25 novembre. Il faut qu'on arrive à prendre
un bateau avant le grand froid, sinon
Au port de Hungnam, plusieurs porte-avions de la marine américaine
étaient à l'ancre. Tuck Seu et ses compagnons
patientèrent quelques jours avant de trouver une place
sur un bateau pour Pusan. C'est ainsi que pour eux, miraculeusement
réchappés au tourbillon de la guerre, commença
une nouvelle vie. L'évacuation du port de Hungnam s'acheva
le 27 décembre 1950. Grâce à leur maîtrise
de la mer, les Américains purent évacuer cent
mille militaires, autant de civils et 350 000 tonnes de matériel.
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