Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 19

Tante Punyeo, réveillez-vous. Les soldats sud-coréens vont bientôt arriver. Nous avons l'espoir de vivre maintenant, ouvrez vos yeux, dit Geonchun.
Punyeo ouvrit alors les yeux et regarda le plafond d'un air vague.
- Hila, il faut que tu reprennes des forces. Il faut penser à ton bébé, à son avenir. Nous devons être prêts à accueillir l'armée sud-coréenne et à l'accompagner au Sud. Nous allons vivre enfin ! continua Geonchun.
Geonchun ne révéla à personne qu'il avait lui-même tué Palsik. Aux questions de Tuck Seu, il avait répondu que Palsik avait été dévoré par un tigre. En réalité, Geonchun avait guetté des jours entiers son apparition aux alentours de la grotte. Et lorsque celui-ci était enfin sorti, il l'avait poignardé puis jeté son corps inanimé dans une gorge profonde. Il s'était installé ensuite auprès de la fontaine en attendant la venue de Tuck Seu. Mais à sa surprise, ce n'était pas Tuck Seu mais Hichan qui était venu chercher de l'eau. Troublé par la ressemblance de ce dernier avec sa sœur Hila, il n'avait pu se résoudre à lui faire aucun mal.
- Qu'attendons-nous pour dîner ? demanda un soir Geonchun. Punyeo et Hila le regardèrent avec un sourire triste. Il ne reste plus rien à manger ?
- Nous ne pouvons entamer nos dernières réserves… lui répondit Tuck Seu.
- Je n'en peux plus. J'ai faim, je veux manger ! Tout de suite, une fois pour toutes et tant pis si je meurs demain !
- Ne dis pas n'importe quoi ! Ce n'est pas le moment de perdre patience ! Tu ne connais pas l'histoire du tigre et de l'ours affamés qui étaient enfermés dans une grotte ? L'ours qui a su attendre est devenu un homme, tandis que le tigre impatient est resté un fauve ! Plus la situation est grave, plus on doit être patient. Prends exemple sur Hichan. Ce n'est encore qu'un enfant mais il ne se plaint jamais ! dit Tuck Seu en désignant le jeune homme qui mâchait patiemment un petit morceau d'écorce.
Hichan avait l'air tout pâle, mais son attitude ne manquait pas de fierté.
- Bon, je vais sortir à la recherche de quelque chose à manger. On peut au moins donner à manger à Hila, non ?
- Hila est ma fille et non ta femme. Laisse-moi donc m'en occuper, riposta Tuck Seu.
- Qu'importe qui est qui et qui fait quoi dans notre situation ! Il faut penser au bébé et à sa mère, c'est cela le plus important, s'écria Geonchun qui maîtrisait mal sa colère.
- C'est vous qui avez apporté le sac de riz, je ferai donc ce que vous direz… répondit Punyeo résignée.
Le lendemain, Tuck Seu et Geonchun partirent à la chasse dans l'espoir de lever un lièvre. Ce fut une sortie risquée. La température était de trente degrés au-dessous de zéro. Sur la montagne gelée soufflait un vent si fort qu'il leur était difficile de progresser sur les chemins verglacés.
- C'est un peu absurde de chercher du gibier par un tel froid, lança Geonchun.
- Mourir de faim dans la grotte ou de froid dehors, cela revient un peu au même, non ? lui répliqua Tuck Seu.
Ils arrivèrent néanmoins aux abords d'un village.
- C'est curieux, on ne voit pas de fumée aux cheminées ! dit Tuck Seu.
- Peut-être que personne n'y habite.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je ne sais pas. Peut-être les habitants se sont-ils enfuis devant l'avance de l'armée sud-coréenne… ou bien ont-ils été massacrés par des bandes de fuyards… tout est possible !
- Oui, avançons prudemment, on ne sait jamais ce qui pourrait se passer…
- Tout semble si calme.
- C'est ce qui m'inquiète ! Les maisons sont-elles vides ? Ou occupées par les soldats de l'armée populaire ? Sont-elles déjà dans les mains de l'armée sud-coréenne ? Ce village n'est-il pas un champ de mines ? Qui sait si de loin on ne nous observe pas ? Il faut être prudent. Approche-toi des maisons. Je te couvre d'ici au cas où il y aurait une mauvaise surprise…
- D'accord, je ferai attention. C'est vrai que vous êtes cent fois plus malin que moi, je suivrai vos conseils !
- N'oublie pas que nous sommes en guerre ! À la guerre on se fait tuer comme des chiens ! Fais attention à toi ! dit encore Tuck Seu à Geonchun qui s'éloignait en rampant sur la neige.
Tout était silencieux, pas même un aboiement de chien pour troubler le calme. Tuck Seu qui, abrité derrière un rocher, examinait le village remarqua alors un détail insolite. Les rues du village recouvert de neige, étaient profondément labourées comme par le passage d'une troupe nombreuse. Tuck Seu serra machinalement son fusil : ce ne pouvait être qu'une troupe de soldats ! Il se souvint alors avoir entendu quelques jours auparavant des coups de feu dans le lointain, sans avoir réussi à en localiser l'origine.
Le bruit d'une détonation troua le silence. Tuck Seu s'aplatit un peu plus dans la neige. Il était trop tard pour reculer, il faudrait se battre. De sa position avancée, Geonchun fit signe à Tuck Seu d'avancer vers lui. Au moment même où Tuck Seu levait la tête, un coup de feu s'éclata et une balle s'enfonça dans un rocher proche de son visage. La détonation étourdit Tuck Seu. Geonchun courut jusqu'à une maison proche pour se protéger. Les coups de feu provenaient du fond du village. On ne pouvait bien sûr savoir à quelle armée appartenaient leurs auteurs. Il devait s'agir de quelques soldats en déroute. Tuck Seu fit signe à Geonchun qu'il allait tenter de contourner le village, pour attaquer par-derrière, pendant que lui Geonchun surveillerait la façade de la maison. Tuck Seu commençait à courir quand soudain un homme sortit vivement et se roula dans la cour avant de se précipiter derrière un mur tout en tirant vers Geonchun et Tuck Seu. C'était sans doute un homme de la Sûreté vu qu'il était en civil. Tuck Seu se demanda combien il y avait de personnes dans la maison. Il courut vivement vers l'arrière de la maison et fit signe à Geonchun d'avancer à son tour. Comme on ne percevait plus aucun mouvement du côté de la maison, Tuck Seu s'interrogea sur le sort de ses habitants. Il n'y avait pas de cachette dans la cour et l'homme qui avait tenté de s'enfuir fut bientôt abattu. Puis le silence retomba. Tuck Seu et Geonchun s'apprêtaient à ouvrir à nouveau le feu quand quelqu'un lança un morceau de tissu blanc dans la cour.
- Sortez un par un, les mains en air ! cria Geonchun.
- Jetez vos armes dans la cour ! ajouta Tuck Seu.
On jeta un fusil. Tuck Seu reconnut une carabine de l'armée populaire. Cela signifiait par conséquent la présence proche de l'armée sud-coréenne.
- Dépêchez-vous de sortir, sinon je tire ! cria Geonchun encore une fois.
Un homme se montra d'un pas hésitant sur le pas de la porte. Il avait du mal à se déplacer et s'effondra bientôt de tout son long. Geonchun voulut s'approcher de lui mais Tuck Seu le retint.
- Reste à ta place, Geonchun ! Il n'est pas impossible qu'il fasse semblant ou qu'il cache une grenade...
- Qu'est ce que je fais, alors ? Je le descends ?
- Non, ne tire pas !
L'homme était blessé à la jambe, mais non du fait de Tuck Seu ou de Geonchun, puisque sa jambe était couverte de bandages. La blessure semblait importante. Tuck Seu s'approcha de la maison et tira un coup de fusil vers l'intérieur par précaution.
- Geonchun, inspecte l'intérieur de la maison, si jamais tu trouves des blessés, laisse-les en vie, dit-il à son compagnon qui entra prudemment.
Tuck Seu savait manipuler les armes à feu. On lui avait montré comment s'en servir lorsqu'il travaillait à la Sûreté. Cette expérience lui avait fait comprendre que tuer n'est pas une chose compliquée. C'était difficile la première fois et après, on n'y pensait plus. Ce qui était terrible en revanche, c'était de voir agoniser les victimes. Geonchun fouilla toute la maison qui avait été dévastée par les combats, mais n'y trouva personne d'autre. Tuck Seu interrogea le blessé.
- Tu as déserté ?
- J'ai perdu ma troupe. Tous se sont enfuis, pourchassés par l'armée du Sud.
- Tu es un lâche ! Au lieu de résister, tu te caches pour sauver ta vie ! Tu mérites qu'on t'abatte !
- Pitié ! Je ne pouvais faire autrement, je suis blessé à la jambe. J'ai trouvé un compagnon qui m'a aidé à survivre. Nous n'avions pas l'intention de nous sauver…
- Quoi encore ? Comment oses-tu te défendre ?
- Je ne demande aucune pitié mais si vous êtes vraiment de l'armée nord-coréenne, j'ai à des choses à vous dire.
- Qu'est-ce que tu insinues ? Que nous serions des espions ? Nous sommes de vrais soldats de l'armée populaire. Moi je suis né à Sessoula et j'ai vécu à Chong Jin.
- Oui, je vous crois. Il y a des soldats de l'armée du Sud au bas de la vallée. Il faut fuir immédiatement, sinon…
- Bon, nous allons rejoindre notre refuge, nous y serons en sécurité. Mais avant, il faut absolument trouver de la nourriture ! Sais-tu si on peut trouver du riz dans ce village ?
- Nous en avons trouvé un peu dans les maisons abandonnées par leurs habitants. Ils sont partis très vite et n'ont pas pu tout emporter. Il y a de quoi vivre pendant quelque temps… Soyez indulgents… laissez-moi la vie sauve, je vous en supplie.
- Où est le riz ?
- Dans le placard de la chambre. S'il vous plaît…
- Tais-toi ! Tu commences à m'agacer avec tes lamentations, cria Geonchun en le menaçant de le frapper.
Tuck Seu comprit qu'il avait intérêt à garder le blessé en vie, non pas par pitié mais parce que l'homme devait en savoir beaucoup sur les mouvements de troupes dans la région.
- Chef, il n'est pas en mesure de marcher, il va nous encombrer. Il vaut mieux finir avec lui, non ?
- Non, tout au contraire, nous allons l'aider à marcher.
- Je n'ai pas besoin de votre aide, je peux très bien me débrouiller tout seul, dit l'homme qui avait peur.
- Quelle importance pour nous d'être les soldats de l'armée du Sud ou du Nord ou de je ne sais où ! L'essentiel est de survivre, non ? Nous sommes tous d'un seul peuple. Nous sommes Coréens. Beaucoup ont choisi de vivre au Sud mais qu'importe que tu vives au Sud ou au Nord. C'est la même chose, nous avons les mêmes ancêtres. Nous pouvons vivre ensemble en paix. Le peuple ne demande que cela.
- Vous avez absolument raison. On se tire les uns sur les autres mais c'est comme si on s'acharnait à se tirer sur soi-même !
- Bon, allons-y. Moi, je transporte les sacs de riz, et toi Geonchun, occupe-toi de lui. Si jamais il fait des histoires, tue-le.
Ils quittèrent la maison. Le blessé s'efforça de faire preuve de courage mais malgré sa volonté il ne réussit pas à suivre les deux hommes. Tuck Seu fit demi-tour, et s'approcha de lui pour regarder sa blessure.
- Il ne faut pas laisser geler la plaie, sinon on sera obligé d'amputer, dit Tuck Seu avant de charger l'homme sur son dos.
C'est ainsi que les trois hommes prirent le chemin glissant du retour. Hichan attendait avec impatience le retour de Tuck Seu et de ses compagnons. Punyeo quant à elle avait à peine la force de bouger et Hila était toujours couchée. Punyeo saisit une poignée de riz qu'elle se mit à mâchonner puis, s'approchant de sa fille, elle glissa le riz sec dans sa bouche affamée. C'est ainsi qu'ils évitèrent tout juste de mourir de faim. Comme le froid s'aggravait, Tuck Seu voulut connaître l'avis de ses compagnons sur les décisions à prendre. S'adressant au nouveau-venu, il lui demanda tout d'abord son nom.
- Je m'appelle Choi Intae, répondit l'homme qui avait réussi à fixer une attelle sur sa jambe blessée.
- Dis-moi, à ton avis, faut-il que nous partions tout de suite, malgré le froid, ou est-il préférable d'attendre le printemps ?
- Si nous voulons réussir à nous sauver, il nous faut tout d'abord abandonner nos armes…
- Abandonner nos armes, comment cela ? As-tu perdu la tête ? Si jamais il nous arrive le malheur d'être attaqués comment nous défendrons-nous ? riposta Tuck Seu.
- Cet homme nous veut du mal ! Je suis sûr qu'il souhaite nous désarmer dans l'intention de se débarrasser de nous, ajouta Geonchun.
- Explique-toi, camarade ! Pourquoi jeter nos armes ?
- Camarade chef, si nous voulons sortir indemnes de cette montagne perdue, il n'y a que ce moyen. Il faut que nous nous déguisions en paysans. Si jamais l'armée sud-coréenne nous arrête en possession d'armes, on nous traitera comme des ennemis, on ne nous laissera pas tranquilles ! Ils sont partout comme des fourmis. Nous devons jeter nos fusils !
- Si ce que tu dis est vrai, les paysans eux-mêmes seront inquiétés de posséder une fourche ou une faux ?
- Ce n'est pas pareil. Les paysans ont toujours possédé ce genre d'outils dont ils se sont servi le cas échéant pour lutter contre le despotisme ou les envahisseurs étrangers. Mais il n'existe pas de paysans qui possèdent et sachent se servir d'armes de guerre, en tous cas, je n'en ai jamais entendu parler, moi.
- L'idée de me séparer de mon fusil me déplaît mais je crois quand même que notre compagnon a raison ! dit finalement Tuck Seu.
Cette nuit-là, il rassembla les armes et les munitions que possédait la petite troupe et les jeta dans une gorge profonde.
- Chef… lui dit alors Intae.
- Arrête de m'appeler ainsi, maintenant qu'il n'y a plus d'armes, il n'y a plus de chef, dit-il Tuck Seu à Intae.
- Vous avez raison. Je vous appellerai grand frère alors ! Grand frère, il serait bon de s'habiller comme des paysans de la montagne. Nos habits pourraient attirer les soupçons.
- Oui, tu as raison. Tu ne manques pas de bon sens. Mais comment nous procurer des habits de paysans ?
- A vrai dire…
- Quoi encore ? Parle ! s'écria Tuck Seu agacé.
- En vérité, j'ai quitté ma troupe de mon plein gré pour passer au Sud… voilà, j'ai tout dit, avoua enfin, Intae.
- Pourquoi ? Il y a quelqu'un de ta famille là-bas ?
- Mon père et mon grand frère. Ils sont partis avant la guerre. Je n'avais pas de raison de rester ici. J'ai voulu tenter ma chance, quoi.
- Eh bien, nous sommes dans la même situation. Nous cherchons nous aussi à passer au Sud.
- Je m'en doutais un peu. Il n'y a pas de hasard ! Quand nous aurons réussi, nous nous retrouverons au Sud pour évoquer le souvenir de cette sale guerre !
- Il y a eu une autre guerre qui ressemblait à celle-là, il y a très longtemps en 1592. A l'époque, il y avait un roi… intervint alors Geonchun qui écoutait depuis un moment la conversation.
- Comment ? Tu m'as l'air d'en savoir beaucoup, toi ! dit Tuck Seu. Qui était ce roi ? Et quelle est son histoire ?
- Peu importe comment s'appelait le roi…
- Tu ne sais pas comment il s'appelait !
- Si, je le sais mais ce n'est pas l'important. Face à l'envahisseur, ce roi a abandonné le pays…
- Un roi peureux, en voilà une histoire ! dit Tuck Seu avec impatience.
- Il s'appelait Seonjo et il est allé se réfugier à Uijou, en Mandchourie…
- Le roi Seonjo s'est réfugié en Mandchourie… et tu penses que le grand dirigeant Kim Il Sung qui a quitté Pyongyang pourrait y être aussi ?
- Je n'en sais pas plus que vous mais c'est possible, non ? Chaque fois que notre pays est en danger, on fait appel à la Chine pour qu'elle nous donne un coup de main !
- De même que le grand roi Seonjo est allé à Uijou rejoindre les soldats de l'armée impériale, de même, le général Kim Il Sung a couru demander des hommes à Mao Tsé-Toung, c'est évident !
- Je ne sais pas si c'est évident ou non. À l'époque, la dynastie des Lee était vassale de l'empire de Chine. C'est ce que nous a raconté le professeur d'histoire que j'ai rencontré à la mine d'Aosie. Chaque fois qu'il en parlait, il s'étranglait d'indignation à l'idée que l'empereur des Ming se considérait comme le suzerain de la Corée.
- Cela n'a pas changé depuis ? Autrement dit, la Corée du Nord est vassale de la Chine, c'est cela ?
- Oui.
- Et le Sud, alors ? C'est un vassal des Etats-Unis ?
- Je n'en sais rien. Mais quant à Kim Il Sung, aussi grand homme qu'il soit, cela ne l'empêche pas d'aller en Chine demander de l'aide ! Cela n'a pas changé !
- Tu as de la veine d'avoir rencontré ce professeur d'histoire. Qu'est-ce qu'il est devenu, tu le sais ?
- Il a dû être fusillé quand la guerre a éclaté. C'était un réactionnaire pour eux. Nous, nous l'avons échappé belle !
Sur la proposition de Choi Intae, Tuck Seu et Geonchun retournèrent au village abandonné pour se procurer des vêtements et quelques outils. Ils se transformèrent ainsi en paysans réfugiés dans la montagne. Punyeo, qui envisageait l'avenir avec prudence, se montrait parcimonieuse. Elle rationnait la nourriture malgré la faim qui tenaillait chacun et tous maigrissaient à vue d'œil. Ils étaient tellement affaiblis que le moindre effort leur était difficile. Par delà le haut plateau du Kaema parvenait le grondement des canons. Tous étaient attentifs aux bruits des combats qu'ils essayaient d'interpréter. Ils étaient persuadés que la forces armées sud-coréenne et américaine occupaient la région. Un jour Tuck Seu demanda à Geonchun d'aller observer la situation de l'autre côté de la vallée, non loin du village. Geonchun partit en habits de paysan, au retour son excitation était à son comble.
- Grand frère Tuck Seu ! Je n'en crois pas à mes yeux !
- Qu'est-ce qu'il y a ? On dirait que tu as vu le ciel tomber d'un seul coup !
- Pas exactement, mais j'ai vu des soldats sud-coréens avec leurs canons et leurs chars. Ils sont des milliers !
- C'est vrai ? Rassemblons tout de suite nos affaires et descendons les rejoindre. C'est l'occasion que nous attendions depuis si longtemps ! Il faut en profiter. Nous nous ferons passer pour des paysans en fuite. Courage !
Au soir, ils quittèrent la grotte et commencèrent à descendre les pentes glissantes de la vallée. Ils se soutenaient les uns les autres, les hommes aidant les femmes, Hichan donnant la main à Intae qui avait des difficultés à se déplacer. Ils avaient l'apparence de paysans affolés et dépassés par les événements. Ils rejoignirent enfin la foule et se mêlèrent le plus naturellement du monde à la masse des réfugiés qui s'éparpillaient dans le pays.
Tuck Seu exultait de joie triomphante. Il se mêla à la foule pour écouter les bruits qui circulaient tandis que les obus éclataient de tous côtés. On disait que la position des Américains était très critique. Ils s'étaient enfoncés sur le haut plateau du Kaema, à deux milles mètres, avec une température de trente degrés au-dessous de zéro et s'affrontaient aux soldats chinois dont les effectifs illimités s'abattaient sur eux comme les vagues sur la plage.
- Nous sommes enfin arrivés à Hamhung, une zone occupée par l'armée sud-coréenne, dit Tuck Seu à ses compagnons. Nous sommes dorénavant sous le régime du président Lee Seng Man. Il faut dire " Vive le président Lee Seng Man ! " et non " Vive le grand dirigeant Kim Il Sung ! " Ne l'oubliez pas !
- On va essayer, mais ce ne sera pas si facile !
- Alors, entraînons-nous discrètement : " Vive le président Lee Seng Man ! "
- " Vive le président Lee… " C'est comment son nom ? Je suis tellement habitué à dire " Vive le grand dirigeant Kim Il Sung ! "…
- Lee Seng Man ! Lee Seng Man… Lee Seng Man…
- Hichan, fais très attention, d'accord ?
- Ne te fais pas de souci pour moi ! Inquiète-toi plutôt pour Intae et Geonchun.
- Tu peux être tranquille, Hichan, car c'est ma vie qui est en jeu ! lui dit Intae, en riant.
Les réfugiés étaient de plus en plus nombreux, ils marchaient, au bord de l'épuisement, dans le froid et le silence. L'espoir n'était plus qu'un mot pour ceux qui avaient dû abandonner tout ce qu'ils possédaient, et quitter leur maison et leur village. Ils avaient renoncé à tout, même à espérer. Ils étaient seulement conscients d'être encore en vie et luttaient pour survivre. Il leur fallait continuer à marcher, machinalement, pour ne pas mourir. Ils n'avaient ni la possibilité ni l'envie d'envisager un avenir qui leur était d'ailleurs indifférent. Parmi eux, tout comme Tuck Seu et ses compagnons, beaucoup s'efforçaient de répéter " Vive le président Lee Seng Man ! " comme si c'était un mot de passe vers la paix et la liberté.
- Que pourrait-il bien nous arriver encore ? demanda Geonchun soucieux en se tournant vers Tuck Seu.
- N'as-tu pas entendu ce que les gens disent ? Au port d'Hungnam, il y aurait des centaines de bateaux qui attendent les réfugiés pour les emmener au Sud…
Tuck Seu avait confectionné une solide corde avec de vieux vêtements pour s'attacher à sa femme et à son fils. Cela les gênait pour se déplacer mais il pensait ainsi éviter de se perdre dans le tourbillon de la foule. Intae les suivait tant bien que mal en boitant, tandis que Geonchun ne lâchait pas la taille de Hila.
- On devrait surveiller de près le comportement d'Intae, dit Geonchun à Tuck Seu. J'ai peur qu'il ne nous trahisse, nous qui savons qu'il était soldat de l'armée nord-coréenne.
- Tu n'as pas tort. Fais comme bon te semble mais nous n'avons plus d'arme !
- Lui non plus, mais j'ai mon poignard, cela ne fera même pas de bruit !
Tuck Seu ne protesta pas, consentant ainsi au projet de Geonchun. Il était trop près du but pour prendre aucun risque… Comme il se retournait pour s'assurer de la sécurité de sa femme et de son fils, il se rendit compte que ce dernier avait tout entendu de sa conversation avec Geonchun au sujet d'Intae. Hichan lui dit :
- Père, tu sais, Geonchun ne cesse pas de nous surveiller. On ne peut même pas pisser seul…
Tuck Seu prit alors conscience que son fils Hichan - qui connaissait bien Geonchun - avait peur de lui. Ils arrivaient aux abords de Hamhung quand Intae s'éloigna pour satisfaire ses besoins. Geonchun le suivit après avoir confié Hila à Punyeo tandis que la troupe continuait son chemin. Mais Punyeo se sentit soudain tirer en arrière par la corde. Elle se retourna vers Hichan qui criait à tue-tête.
- Oncle Intae ! Attention derrière toi !
- Tais-toi ! lui dit son père qui ne voulait pas se mêler de l'affaire. Nous n'avons pas à nous occuper de cela ! Continuons à marcher !
- Qui va gagner ? demanda Hichan d'un air préoccupé.
Un peu plus tard, alors que la famille de Tuck Seu poursuivait son chemin, une voix parvint de l'arrière.
- Tuck Seu! Attendez-moi un peu !
- Intae ? Ça alors !
Tuck Seu vit avancer parmi la foule Intae qui, appuyé sur son bâton, marchait avec difficulté.
- Tu es seul ! Qu'est devenu Geonchun ?
- Je lui ai donné une bonne leçon ! Je ne sais pas dans quel état il est au juste maintenant, mais il lui faudra un bon moment avant de se remettre !
- Que s'est-il passé ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Il a tenté de me poignarder ! Mais je lui ai donné quelques coups de bâton dont il se souviendra. Il ne sait pas se battre !
- Mais quand-même… on ne peut pas l'abandonner comme ça ! Je vais aller voir, restez ici, surtout ne bougez pas ! dit Tuck Seu en faisant demi tour. Il remonta avec difficulté la foule à contresens et trouva Geonchun couché sur le bord de la route dans un piteux état.
- Hé, Geonchun, lève-toi, sinon tu vas geler sur place !
- C'est la faute de Hichan. Il a crié comme un fou ! Je suis navré, grand frère, dit Geonchun.
Tuck Seu ramena Geonchun jusqu'à ses compagnons et tous recommencèrent à marcher ensemble sans faire de commentaires sur l'incident. Ils pénétrèrent enfin dans Hamhung bondé de réfugiés. Tous espéraient arriver au port de Hungnam y prendre un bateau et partir pour le Sud.
- Quel jour sommes-nous ? demanda Tuck Seu, qui voyait sa famille épuisée de faim et de fatigue.
- On est le 25 novembre. Il faut qu'on arrive à prendre un bateau avant le grand froid, sinon…
Au port de Hungnam, plusieurs porte-avions de la marine américaine étaient à l'ancre. Tuck Seu et ses compagnons patientèrent quelques jours avant de trouver une place sur un bateau pour Pusan. C'est ainsi que pour eux, miraculeusement réchappés au tourbillon de la guerre, commença une nouvelle vie. L'évacuation du port de Hungnam s'acheva le 27 décembre 1950. Grâce à leur maîtrise de la mer, les Américains purent évacuer cent mille militaires, autant de civils et 350 000 tonnes de matériel. ..


Chapitre 20