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Chapitre 2

Dal Sou vécut dès lors retiré chez le notable Han, convaincu que toute autre mésaventure conduirait la police à découvrir son passé tumultueux. Il espérait avec impatience le bouleversement du monde que la guerre, à son apogée, allait produire immanquablement. Il supputait vaguement que le Japon ne pourrait résister aux efforts conjugués de l'Amérique et de la Chine et se cantonnait, en attendant la défaite des Nippons, à une prudente expectative.Le jour vint, comme il l'avait prévu, où le Japon dut se rendre, incapable de résister plus longtemps à l'arme atomique. Les affaires du nouveau gouvernement de la Corée paraissaient confuses. On ne vivait plus que de rumeurs mais une chose au moins était certaine : plus personne ne reprocherait désormais à Dal Sou son passé. Après la défaite et le départ des Japonais, il pouvait enfin vivre sans se cacher.

Un jour Tuck Seu pénétra précipitamment dans la ferme et, tout essoufflé, se confia à Dal Sou :
— Chef ! Quel malheur ! Écoute un peu ! Selon les villageois de Susung, on massacre tous les propriétaires. Puis leurs terres sont réparties entre les petites gens, les paysans comme nous…
— En voilà un malheur ! C'est au contraire une très bonne nouvelle ! Pourquoi es-tu si agité ?
— Mais notre maître ! Il n'est pas comme les autres... il est plutôt généreux avec nous, non ?
— Oui, tu as raison. Notre maître est un homme de cœur, c'est vrai.
Tuck Seu vivait dans une petite maison au pied de la colline, à l'orée du village. Il avait toujours refusé de s'installer dans les dépendances de la ferme du maître.
— À vrai dire, nous avons un mode de vie inhabituel.… des habitudes différentes des autres… avait-il expliqué à son maître. De plus, j'ai beaucoup d'enfants à nourrir... je ne serais pas à l'aise chez vous...
— Je connais tes enfants ! Ce n'est pas une raison pour refuser d'habiter avec nous ! Mais si tu tiens vraiment à vivre ailleurs, je te louerai une maison.
C'est ainsi que la famille de Tuck Seu s'était installée dans une maison indépendante. Dal Sou avait deviné quant à lui la raison cachée de cette décision, mais il n'en avait soufflé mot à personne…
Un jour, Chul Woo, le deuxième fils de maître Han rendit visite à la famille de Dal-Sou. Chul Woo, âgé de dix-sept ans, était étudiant à Chong Jin. Il revenait cependant volontiers chez son père, à qui il devait d'ailleurs sa bonne maîtrise de l'écriture et de la culture chinoises.
— Jeune maître ! Quel bonheur de vous recevoir ! mais que nous vaut l'honneur de votre visite ? le salua Talie, la femme de Dal Sou
— Chère Talie, il y a bien longtemps qu'on ne s'est vus… mais vous êtes toujours aussi jeune...
— Ah, jeune maître ! Que dites-vous...
— Tout simplement la vérité ! N'est-ce pas, Dal Sou ?
— Comment donc... vous nous manifestez beaucoup d'indulgence !
— Et votre fille… Où est notre demoiselle Ga Young ?
— Elle est a l'école.
— En quelle classe est-elle maintenant ?
— En dernière année. Elle doit finir bientôt.
— Mais comment ? déjà ! C'est vrai, elle n'a que trois ans de moins que moi...
— Eh oui, jeune maître… Vous la pensiez encore une enfant ?
— Pas tout à fait, mais je la voyais encore petite…
— Ha ! Ha ! Vous vous croyez donc seul à vieillir ?
Dal Sou et sa femme riaient de bon cœur. Ils éprouvaient depuis toujours une grande affection pour le jeune fils de leur maître qui tenait de son père un caractère doux et généreux. Son esprit curieux et ouvert, propre à son jeune âge, suscitait l'amitié de tous et personne ne trouvait rien à lui reprocher. Chul Woo était très lié à Dal Sou et à sa femme qui n'étaient pourtant que les domestiques de sa famille. Il se comportait avec eux sans aucune affectation et, quoique de caractère exigeant, il leur manifestait une attention toute particulière.
Chul Jun, le fils aîné du notable Han, était quant à lui un jeune homme très austère à qui on n'osait qu'à peine adresser la parole. Il avait toujours l'air pensif et semblait sans cesse plongé dans quelque rêverie. Comme tous les jeunes intellectuels coréens de cette époque-là, il avait fait ses études à Tokyo et s'était convaincu que l'unique moyen de libérer son pays de l'occupation japonaise était de participer au mouvement communiste. Il pensait en effet que seul l'appui de l'Internationale communiste permettrait à la Corée de se libérer du joug de l'envahisseur. Un jour enfin, il en était venu à s'exiler en Chine, épuisé par les persécutions acharnées de la police japonaise. La guerre était finie et la pays libéré mais on n'avait aucune nouvelle de lui et Chul Woo portait sur son visage l'ombre triste du souvenir de Chul Jun, son frère aîné.
Punyeo, la femme de Tuck Seu se réjouissait de voir la tendre attention que Chul Woo, le fils du maître portait à Hiyae, sa fille aînée. En effet, en ce temps-là, il était très difficile, pour des domestiques de ferme, d'envoyer leurs enfants au collège. C'était déjà bien s'ils réussissaient à leur faire suivre avec succès l'école primaire. C'est ainsi que, sous l'occupation japonaise, Ga Young, la fille aînée de Dal Sou, et Hiyae, celle de Tuck Seu, étaient entrées à l'école primaire réservée aux enfants coréens. Leurs parents pensaient par ailleurs que les filles n'avaient pas besoin de recevoir beaucoup d'éducation.
Ce n'était pas sans raison que Tuck Seu avait mis en avant le nombre de ses enfants pour demander à habiter une maison indépendante. Les villageois disaient en effet que si les deux domestiques du notable Han avaient des familles nombreuses, c'était parce qu'ils avaient suivi l'exemple de leur maître qui avait lui-même quatre enfants : Chul Jun, l'aîné, puis Chul Woo et Chul Sik, et enfin une fille Chul Hee. Chul Sik fréquentait le lycée et Chul Hee, l'école primaire.
O Chun Sup, le président du Comité populaire communal était une vieille connaissance de Dal Sou. En effet, lors de son retour à Chong Jin, Dal Sou était dépourvu d'état-civil officiel, compte tenu du nouveau nom qu'il avait adopté après sa fuite. Chong Jin, étant un lieu de passage pour la Russie et le Japon, la police japonaise y recensait minutieusement la population. Dal Sou, inquiet de sa situation, s'était caché hâtivement chez le notable Han, au village de Suckmak et avait engagé une procédure d'enregistrement de son état civil, aidé en cela par un parent de O Chun Sup, qui était employé de mairie, et du soutien de monsieur Han qui avait fourni les pots-de-vin nécessaires tout en se portant officiellement garant de lui. Cela lui avait permis d'obtenir une identité officielle d'immigré de Mandchourie. À cette époque, engager une telle procédure était une chose extrêmement difficile, étant donné que les policiers japonais faisaient subir toute sorte de vexations au peuple coréen.
Après la libération, le Comité populaire provisoire du nord organisa dans chaque région l'institution de Comités populaires locaux et O Chun Sup, qui travaillait pendant la journée sur le quai de Chong Jin, fut nommé chef du Comité communal en raison de son origine ouvrière. Un jour il vint chercher Dal Sou chez maître Han.
— Le camarade président O en personne ! Que nous vaut l'honneur de ta visite ?
— Ah ! regardez-moi ce bonhomme... Comment peux-tu ramper ainsi, toi qui es vif comme l'éclair ?
— Camarade président, tu es venu me rendre visite ? Le monde a vraiment changé !
— Tu dis vrai ! Fini le temps des propriétaires et des capitalistes… Voici venu le temps des paysans et des ouvriers…
— Tu dis que notre temps est venu, mais quand s'occupera-t-on vraiment de nous ?
— Dès aujourd'hui !
— Aujourd'hui ?
— Ecoute-moi, Dal Sou. On vient de te nommer membre du Comité de la réforme foncière. Notre Comité l'a décidé hier sur ma recommandation.
— Membre du Comité de la réforme foncière ? Qu'est-ce que c'est que le Comité de la réforme foncière?
— Justement, c'est un travail qui consiste à prendre les terres des propriétaires pour les rendre équitablement aux pauvres paysans qui n'en ont pas à cultiver.
— Mais pourquoi moi ? Je ne peux pas faire une chose pareille. Comment pourrais-je voler la terre de mon maître, lui qui s'est toujours montré généreux avec moi ? Si je suis encore en vie, sais-tu que c'est grâce à lui ?
Maître Han écoutait silencieusement dans le salon voisin la conversation entre O Chun Sup et Dal Sou, tout en fumant avec lenteur sa longue pipe. Au nord du pays, le communisme s'implantait peu à peu et la province de Hamgyong n'échappait pas à la règle. C'était d'ailleurs le pays natal de Kim Chaik, Choi Hyun, et O Jin Woo, proches lieutenants de Kim Il Sung qui, dès la libération, les avait envoyés dans leur région d'origine, à Sung Jin, Hyesan et Buk Chung. Mais ils étaient encore trop jeunes et n'avaient aucun appui dans le pays, comparés aux communistes de la fraction Yeonnan que dirigeait le vétéran Kim Dou Bong et aux communistes nationaux. La politique du Parti Communiste de Kim Il Sung et celle du Nouveau Parti Démocratique de Kim Dou Bong différaient sur de nombreux points. Ces deux factions se revendiquaient bien sûr l'une et l'autre du socialisme mais, contrairement au Parti Communiste, le Nouveau Parti Démocratique ne considérait pas les propriétaires et les capitalistes comme des ennemis à liquider. Au lendemain de la libération le pouvoir du Nouveau Parti Démocratique fut supérieur à celui du Parti Communiste de Kim Il Sung. Mais dès l'année suivante, Kim Dou Bong, satisfait d'être nommé président du Parti Travailliste de Chosun du Nord accepta la fusion des deux Partis. Cette décision fut d'ailleurs la cause décisive de sa défaite. Le pouvoir réel se détacha de Kim Dou Bong au profit de Kim Il Sung qui avait de jeunes hommes à tous les points stratégiques au Nord. Kim Il Sung s'empara du pouvoir et dirigea le Parti Travailliste de Chosun du Nord jusqu'au moment où il fonda le Parti Travailliste de Chosun en alliant le Parti Travailliste de Chosun du Sud et peu de temps après, le 25 juin 1950, la guerre de Corée éclata.
C'était sur ordre du Parti Travailliste de Chosun du Nord que O Chun Sup était devenu président du Comité populaire communal. En principe, les membres des Comités populaires devaient être choisis par un vote de la population, mais en réalité, c'était évidemment le Parti qui donnait les instructions.
— C'est avec les approbations du président du Parti communal, de celui du canton et de celui de la région que tu es devenu membre du Comité de la réforme foncière.
— Camarade président, je n'en suis pas digne ! Demande plutôt à Tuck Seu, qui, lui, a appris à lire.
— Allons, ce n'est pas moi qui décide, cela ne sert à rien de te plaindre, je n'y suis pour rien...
— Mais qui décide, alors ?
— C'est le Parti !
— Le Parti ? C'est qui celui-là ? Je n'ai jamais entendu parler de lui.
— Le Parti n'est pas un homme !
— S'il n'est pas un homme, comment peut-il commander aux hommes ? En tout cas, ce sont des hommes qui fabriquent le Parti, n'est-ce pas ? Alors dis-leur que Tuck Seu est plus compétent que moi.
— Tuck Seu a autre chose à faire... Désormais, les gens riches et ceux qui sont instruits ne servent plus à rien. Le monde a changé. C'est votre tour à vous, les Tuck Seu et les Dal Sou ! Il n'y a rien de plus respectable que votre origine de classe, domestiques de ferme…
— De quoi Tuck Seu va-t-il s'occuper ?
— Tuck Seu a été nommé agent du poste de police de Bun Jou. Ne lui dis rien. Le Parti et le Comité populaire de la commune sont d'accord mais on attend l'approbation du président du Parti régional.
— Ah bon...!
— Donc, viens demain à dix heures chez moi. La maison voisine de la mienne sert de bureau au Comité populaire.
C'est ainsi que les deux domestiques du notable Han se métamorphosèrent inopinément en agents de la Révolution. Après la visite d'O Chun Sup, Dal Sou trouva soudain le temps long et la journée ennuyeuse comme la pluie. Il voulut boire un bol d'alcool de riz, mais la tenancière du débit de boissons se plaignit du manque d'alcool. Il essaya mais en vain de joindre Tuck Seu. Qu'est-ce qu'il peut bien faire en un moment pareil ? pensa-t-il, au moment même où la porte s'ouvrait laissant apparaître le visage de son fils aîné.
— Père ! Il se passe quelque chose de très grave, dit le garçon qui pleurait à chaudes larmes. Aussitôt après, sa fille Ga Young, les habits déchirés, le cou griffé, entra en courant.
— Père! c'est grave, viens vite, rentre à la maison !
— Que se passe-t-il donc ?
— Notre maître et ses fils sont en danger de mort !
— Quoi ? Que racontes-tu ?
— C'est Chil Kyu... il les frappe avec un bâton, leur donne des coups de pied et leur tire les cheveux... Qu'est ce qu'on peut faire! Et Bunye, la servante, elle est peut-être déjà morte !
— Comment ! Chil Kyu… le voyou... il ose ! allons-y !
Dal Sou sentait le sang monter à son visage et une rage meurtrière l'envahit peu à peu. Il régnait depuis quelques jours une tension extrême dans le village en raison des nouvelles qui provenaient des autres villages. Chil Kyu, ancien domestique de maître Han, était un individu paresseux et sournois, un vil personnage qui s'était attaqué autrefois à Bunye, la fidèle servante de la maison, l'avait forcée et engrossée. Les maîtres, qui s'étaient montrés longtemps indulgents envers lui, avaient fini par sévir, congédiant le domestique indélicat. Le scandale était d'autant plus grave que Chil Kyu était marié et le maître Han en personne avait dû conduire la malheureuse servante à la ville pour la confier aux soins d'un médecin japonais qui l'avait fait avorter. Chil Kyu en avait gardé une rancune tenace envers son ancien maître.
En cours de route, Dal Sou rencontra sa femme Talie, qui tenait serrée contre elle son dernier fils.
— Notre maître s'est évanoui, il perd son sang… Les cheveux de Bunye sont brûlés et elle est blessée au ventre, dit-elle, tandis que le petit garçon pleurait, les yeux plein de terreur.
Chil Kyu, une fois congédié, n'avait plus trouvé d'embauche, compte tenu de son comportement. Il vivait depuis dans une chaumière isolée du village, travaillant à la journée. Depuis l'installation du communisme au Nord il se montrait de toute part se vantant et gesticulant, prétendant qu'il allait bientôt occuper une place importante dans la vie du village.
— Sale garce ! hurlait Chil Kyu. Tu as couché avec ce vieillard, et c'est pour cette raison que tu m'as trahi ! Et pfuit ! un beau matin on m'a jeté dehors ! Ou peut-être as-tu couché avec son fils Chul Woo aussi ? Mais c'en est fini aujourd'hui de ce genre d'individus et de leurs beaux visages dessinés au pinceau ! Ennemis du peuple, classe à balayer. Qui donc me reprochera de vous avoir supprimés ? Personne ! Et la petite garce, Chul Hee ? Où est-elle ? J'en ferai mon esclave. Vous allez voir comment je la traite ! Chul Hee ! petite garce! Où es-tu passée ?
Sa voix rude se faisait entendre jusqu'aux champs, mais Chul Hee, la soeur de Chul Woo, avait pris la fuite. Chil Kyu était un homme très robuste et Dal Sou, redoutant sa force, ramassa sur le chemin quelques pierres coupantes de bonne taille et les mit dans sa poche.
— Espèce de crétin ! Que fais-tu là ? Ne crains-tu pas la colère du ciel ?
— Ah.... voilà le camarade Dal Sou ! Viens camarade, le monde est enfin à nous. C'est la Révolution ! Moi, je suis membre du Comité de la réforme foncière et j'ai reçu l'ordre du Parti de faire disparaître les saletés de propriétaires avant de partager la terre entre les pauvres comme nous. Vive la réforme foncière ! Toi aussi, tu es membre du Comité de la réforme foncière, je le sais, c'est le camarade O Chun Sup qui me l'a dit.
— Tais-toi, espèce de salaud ! Ferme-la ! Tu n'es qu'un bourreau, un sale type ! Tu mérites d'être fouetté à mort !
— Hé, mon gars, tu es devenu fou ? Tu es complètement fou ! Toi qui es membre du Comité, comment peux-tu bien avoir un esprit aussi corrompu ? Tu ne connais pas les instructions du Parti communiste ? Nous, les opprimés, avons vécu soumis aux sales propriétaires comme ceux-là, et toi, cela ne te révolte pas ? Il est complètement fou, ce gars-là, ce soit disant membre du Comité ! Tu n'es qu'un sale réactionnaire ! éructa-t-il.
Et il projeta son poing sur le visage de Dal Sou qui tomba en arrière sur le sol de la cour. Le sang se mit à couler de sa bouche.
— Petit salaud, tu vas voir ce que le Parti m'a appris ! Il faut d'abord balayer les individus comme toi, qui ont une nature d'esclave imprimée dans leur cervelle, poursuivit Chil Kyu qui, on ne sait pourquoi, tenait une faucille dans la main et semblait vouloir tuer Dal Sou.
— Ga Young, va chercher Tuck Seu, dépêche-toi ! réussit à crier Dal Sou à sa fille qui entrait à ce moment-là.
— Hum ! Dans cette maison, ce ne sont pas les propriétaires mais les domestiques qui sont les plus réactionnaires, dit Chil Kyu. Méfie-toi, Ga Young, je vais te couper les seins avec cette belle faucille ! Toi aussi tu couches avec le vieux ou avec Chul Woo, peut-être ? Tu vivais bien, tu ne manquais de rien ? C'est pour cela tu as la peau si claire !
— Bête immonde ! hurla soudain Dal Sou qui, à bout de patience, rassembla ses forces, se leva brusquement et jeta vivement une des pierres qu'il avait ramassées.
Dal Sou connaissait bien sa force : poignard ou caillou, il avait assez de puissance dans le bras pour tuer les requins ! Chil Kyu poussa un cri bref et tournant sur lui-même il s'effondra par terre. Il était sans doute déjà mort mais Dal Sou se jeta sur lui pour écraser sauvagement son visage à coups de pied. C'est alors que maître Han, Chul Woo et Chul Sik, reprenant leurs forces réussirent à se lever du sol où ils gisaient. Maître Han, perclus de douleurs se glissa dans sa chambre, tandis que Chul Woo allait laver son corps ensanglanté et que Chul Sik, sans doute moins meurtri que les autres, s'approchait du mort en rampant.
Quant à Bunye, elle n'avait plus d'apparence humaine. Elle gisait à peu près nue, le ventre et les cuisses profondément brûlées par un tisonnier chauffé au rouge. C'était une brave servante, au visage clair et à la nature joyeuse. Personne n'avait jamais rien eu à lui reprocher. Les voisins ameutés par le bruit sortirent de leur maison et se mirent à commenter la scène sanglante.
— Tout cela, à cause de la malheureuse Bunye !
— Chil Kyu a voulu se venger sur la famille de maître Han. Parce qu'il a conduit Bunye à se faire avorter !
— Pauvre Dal Sou, il a tué un homme pour sauver ses maîtres. C'est quand même un brave homme…
— Peut-être Chil Kyu avait-il l'intention de s'emparer des propriétés de maître Han, à la faveur de la réforme foncière...
— Hélas! Que faire maintenant ? Qui va s'occuper des enfants du malheureux Dal Sou ?
— On ne sait pas ce qui va se passer ! C'est quand même Chil Kyu qui l'a agressé le premier...
Enfin, Tuck Seu arriva accompagné de sa femme et de ses enfants.
— Mon Dieu ! chef ! que faut-il faire ? Chil Kyu ! Il l'a bien cherché !
— Je regrette... mais je n'avais pas le choix. Veux-tu poser une natte sur le corps de Chil Kyu. Quant à moi...
— Qu'est ce que tu vas faire?
— Je vais me rendre au poste de police.
— Oui chef, tu as raison. Selon les ordres du général Kim Il Sung, on doit pardonner les crimes de ceux qui se livrent.
— Quelle drôle d'idée ! Ce n'est pas pour qu'on me pardonne que je me livre. J'ai tué un être humain! Je suis un meurtrier, répliqua Dal Sou.
La famille de Chil Kyu arriva bientôt et se porta contre Dal Sou en poussant des cris de fureur, de sorte qu'il fut contraint de s'en aller non sans confier à Tuck Seu :
— Occupe-toi de la famille du maître en mon absence ! On me dit que tu seras bientôt attaché au poste de police… Encore une chose, tu sais où habitent mes parents. J'aimerais qu'on aille les prévenir de ce qui s'est passé. Si tu n'as pas le temps, envoie Ga Young à ta place .
— Oui, j'ai bien compris, compte sur moi. Je m'occuperai de tout cela.
— Il serait bon que tu installes chez toi toute la famille de maître Han. Ils risquent d'être expulsés de chez eux… Alors arrange-toi pour t'installer dans leur maison ! Fais un échange, en quelque sorte. Si tu ne te dépêches pas, on ne sait qui va s'en emparer... as-tu bien compris ? En principe, la famille de notre maître n'a pas le droit de rester dans le village. Ils doivent s'éloigner d'au moins dix lieues. Tu sais, le monde a bel et bien changé ! Et il ne manque pas d'individus du genre de Chil Kyu... Qu'est-ce qu'on apprend à l'école du Parti communiste ? Que la haine est le moteur de l'histoire. C'est ce qu'aurait dit un certain camarade russe, Lénine… Il faut écraser les propriétaires et les capitalistes pour que le germe du véritable communisme puisse éclore... Tout cela est très dangereux pour la famille de notre maître, comprends-tu ? Allez, dépêche-toi…
C'est alors que Punyeo, la femme de Tuck Seu, attira l'attention de son mari.
— Regarde, là-bas ! le jeune maître...
— Mon dieu! Le petit monsieur Chul Woo !
Chul Woo était évanoui dans la cour, près du puits. Tuck Seu le chargea sur son dos, puis il prit Chul Sik, le petit frère de Chul Woo, par la main et il les entraîna vers sa maison.
— Suivez-moi, vous aussi, dit-il à sa femme et à sa fille. Pensons également à emmener Bunye, sinon elle sera en danger de mort : Chil Kyu a encore de la famille ! Son frère Jae Kyu est une brute et leur père ne vaut pas mieux …
On se souvenait dans le village que le père de Chil Kyu avait autrefois molesté un propriétaire qui refusait d'embaucher ses fils. Rien ne faisait reculer les hommes de la famille de Chil Kyu. Ils étaient d'une force sans pareille dans le village, si bien que personne n'osait rivaliser avec eux, sinon ceux qui, comme autrefois Kim Sam Dol, le père de Tuck Seu, ou aujourd'hui Dal Sou, possédaient quelque arme spéciale. Tuck Seu emmena Chul Woo dans sa maison et retourna ensuite chercher maître Han. Désormais, le terme même de maître n'avait plus aucun sens. Une seule chose comptait encore : survivre. Quant à la maison du maître, il fallait la surveiller de près si on voulait éviter que la famille de Chil Kyu s'en emparât. Quand Tuck Seu, après avoir installé chez lui maître Han, revint à la maison du notable, Dal Sou, était déjà parti se rendre au poste. Il vit accourir Jae Kyu, le frère de Chil Kyu qui l'aborda en hurlant.
— Je vais te faire payer, je vais me venger des salauds qui ont tué mon frère !
— Écoute, camarade, Dal Sou est déjà au poste de police. Il est prêt à rendre compte de son acte. Je comprends ta colère, mais retiens-toi !
— Vous êtes tous pareils, tu es son complice ! À quoi bon changer mille fois le monde si les hommes continuent à s'entretuer ?
Quand Chul Woo revint à lui il trouva près de lui Punyeo et Hiyae.
— Jeune maître, comment vous sentez-vous ?
Mais Chul Woo, choqué, restait silencieux.
— Jeune maître, répéta Punyeo… et elle éclata en sanglots.
— Tante Punyeo, ne m'appelle plus jeune maître ! Le monde a changé. Hiyae ! tu es là, toi aussi… Pourquoi n'es tu pas à l'école ? Où sont père et mère ? Et mes frères comment vont-ils ?
— Ils vont mieux. Ils sont à côté, dans une autre chambre.
Hiyae tendit alors à Chul Woo une serviette trempée dans l'eau fraîche. Hiyae se consacra tout entière aux soins du blessé, veillant jour et nuit à son chevet. Un soir, alors que le jeune homme commençait à reprendre ses forces, elle sentit une main se poser doucement sur la sienne. Elle eut un geste de surprise en réalisant que c'était la main de son jeune maître, la main du fils de son ancien maître…
— Hiyae, je te remercie... Tu es très belle, ajouta-t-il.
Comme elle se taisait, il poursuivit :
— Tu ne vas plus l'école à cause de moi ? Ne t'en fais pas, ça va mieux. Il faut que tu y retournes dès demain, lui dit-il en lui caressant doucement la main.
Le monde était en ébullition, le changement des habitudes et la révolution des esprits s'accomplissait dans le sang. Mais aussi troublée que soit une époque, elle ne saurait effacer l'ardeur des passions amoureuses, ni la flamme des jeunes cœurs.
— Quelle matière préfères-tu ?
— La danse...
— Ah, la danse...
Il ouvrit de grands yeux étonnés.
— Hiyae, je te dois beaucoup, dit-il, et les larmes lui montèrent aux yeux. D'une main tremblante, il attira vers lui la main de Hiyae, ému de rencontrer tant de bonté et de candeur à une époque où les êtres humains semblaient devoir se transformer tous en bêtes sauvages.


Chapitre 3