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Dal Sou vécut dès
lors retiré chez le notable Han, convaincu que toute
autre mésaventure conduirait la police à découvrir
son passé tumultueux. Il espérait avec impatience
le bouleversement du monde que la guerre, à son apogée,
allait produire immanquablement. Il supputait vaguement que
le Japon ne pourrait résister aux efforts conjugués
de l'Amérique et de la Chine et se cantonnait, en attendant
la défaite des Nippons, à une prudente expectative.Le
jour vint, comme il l'avait prévu, où le Japon
dut se rendre, incapable de résister plus longtemps à
l'arme atomique. Les affaires du nouveau gouvernement de la
Corée paraissaient confuses. On ne vivait plus que de
rumeurs mais une chose au moins était certaine : plus
personne ne reprocherait désormais à Dal Sou son
passé. Après la défaite et le départ
des Japonais, il pouvait enfin vivre sans se cacher.
Un jour Tuck Seu pénétra
précipitamment dans la ferme et, tout essoufflé,
se confia à Dal Sou :
Chef ! Quel malheur ! Écoute un peu ! Selon les
villageois de Susung, on massacre tous les propriétaires.
Puis leurs terres sont réparties entre les petites gens,
les paysans comme nous
En voilà un malheur ! C'est au contraire une très
bonne nouvelle ! Pourquoi es-tu si agité ?
Mais notre maître ! Il n'est pas comme les autres...
il est plutôt généreux avec nous, non ?
Oui, tu as raison. Notre maître est un homme de
cur, c'est vrai.
Tuck Seu vivait dans une petite maison au pied de la colline,
à l'orée du village. Il avait toujours refusé
de s'installer dans les dépendances de la ferme du maître.
À vrai dire, nous avons un mode de vie inhabituel.
des habitudes différentes des autres
avait-il expliqué
à son maître. De plus, j'ai beaucoup d'enfants
à nourrir... je ne serais pas à l'aise chez vous...
Je connais tes enfants ! Ce n'est pas une raison pour
refuser d'habiter avec nous ! Mais si tu tiens vraiment à
vivre ailleurs, je te louerai une maison.
C'est ainsi que la famille de Tuck Seu s'était installée
dans une maison indépendante. Dal Sou avait deviné
quant à lui la raison cachée de cette décision,
mais il n'en avait soufflé mot à personne
Un jour, Chul Woo, le deuxième fils de maître Han
rendit visite à la famille de Dal-Sou. Chul Woo, âgé
de dix-sept ans, était étudiant à Chong
Jin. Il revenait cependant volontiers chez son père,
à qui il devait d'ailleurs sa bonne maîtrise de
l'écriture et de la culture chinoises.
Jeune maître ! Quel bonheur de vous recevoir !
mais que nous vaut l'honneur de votre visite ? le salua Talie,
la femme de Dal Sou
Chère Talie, il y a bien longtemps qu'on ne s'est
vus
mais vous êtes toujours aussi jeune...
Ah, jeune maître ! Que dites-vous...
Tout simplement la vérité ! N'est-ce pas,
Dal Sou ?
Comment donc... vous nous manifestez beaucoup d'indulgence
!
Et votre fille
Où est notre demoiselle Ga
Young ?
Elle est a l'école.
En quelle classe est-elle maintenant ?
En dernière année. Elle doit finir bientôt.
Mais comment ? déjà ! C'est vrai, elle
n'a que trois ans de moins que moi...
Eh oui, jeune maître
Vous la pensiez encore
une enfant ?
Pas tout à fait, mais je la voyais encore petite
Ha ! Ha ! Vous vous croyez donc seul à vieillir
?
Dal Sou et sa femme riaient de bon cur. Ils éprouvaient
depuis toujours une grande affection pour le jeune fils de leur
maître qui tenait de son père un caractère
doux et généreux. Son esprit curieux et ouvert,
propre à son jeune âge, suscitait l'amitié
de tous et personne ne trouvait rien à lui reprocher.
Chul Woo était très lié à Dal Sou
et à sa femme qui n'étaient pourtant que les domestiques
de sa famille. Il se comportait avec eux sans aucune affectation
et, quoique de caractère exigeant, il leur manifestait
une attention toute particulière.
Chul Jun, le fils aîné du notable Han, était
quant à lui un jeune homme très austère
à qui on n'osait qu'à peine adresser la parole.
Il avait toujours l'air pensif et semblait sans cesse plongé
dans quelque rêverie. Comme tous les jeunes intellectuels
coréens de cette époque-là, il avait fait
ses études à Tokyo et s'était convaincu
que l'unique moyen de libérer son pays de l'occupation
japonaise était de participer au mouvement communiste.
Il pensait en effet que seul l'appui de l'Internationale communiste
permettrait à la Corée de se libérer du
joug de l'envahisseur. Un jour enfin, il en était venu
à s'exiler en Chine, épuisé par les persécutions
acharnées de la police japonaise. La guerre était
finie et la pays libéré mais on n'avait aucune
nouvelle de lui et Chul Woo portait sur son visage l'ombre triste
du souvenir de Chul Jun, son frère aîné.
Punyeo, la femme de Tuck Seu se réjouissait de voir la
tendre attention que Chul Woo, le fils du maître portait
à Hiyae, sa fille aînée. En effet, en ce
temps-là, il était très difficile, pour
des domestiques de ferme, d'envoyer leurs enfants au collège.
C'était déjà bien s'ils réussissaient
à leur faire suivre avec succès l'école
primaire. C'est ainsi que, sous l'occupation japonaise, Ga Young,
la fille aînée de Dal Sou, et Hiyae, celle de Tuck
Seu, étaient entrées à l'école primaire
réservée aux enfants coréens. Leurs parents
pensaient par ailleurs que les filles n'avaient pas besoin de
recevoir beaucoup d'éducation.
Ce n'était pas sans raison que Tuck Seu avait mis en
avant le nombre de ses enfants pour demander à habiter
une maison indépendante. Les villageois disaient en effet
que si les deux domestiques du notable Han avaient des familles
nombreuses, c'était parce qu'ils avaient suivi l'exemple
de leur maître qui avait lui-même quatre enfants
: Chul Jun, l'aîné, puis Chul Woo et Chul Sik,
et enfin une fille Chul Hee. Chul Sik fréquentait le
lycée et Chul Hee, l'école primaire.
O Chun Sup, le président du Comité populaire communal
était une vieille connaissance de Dal Sou. En effet,
lors de son retour à Chong Jin, Dal Sou était
dépourvu d'état-civil officiel, compte tenu du
nouveau nom qu'il avait adopté après sa fuite.
Chong Jin, étant un lieu de passage pour la Russie et
le Japon, la police japonaise y recensait minutieusement la
population. Dal Sou, inquiet de sa situation, s'était
caché hâtivement chez le notable Han, au village
de Suckmak et avait engagé une procédure d'enregistrement
de son état civil, aidé en cela par un parent
de O Chun Sup, qui était employé de mairie, et
du soutien de monsieur Han qui avait fourni les pots-de-vin
nécessaires tout en se portant officiellement garant
de lui. Cela lui avait permis d'obtenir une identité
officielle d'immigré de Mandchourie. À cette époque,
engager une telle procédure était une chose extrêmement
difficile, étant donné que les policiers japonais
faisaient subir toute sorte de vexations au peuple coréen.
Après la libération, le Comité populaire
provisoire du nord organisa dans chaque région l'institution
de Comités populaires locaux et O Chun Sup, qui travaillait
pendant la journée sur le quai de Chong Jin, fut nommé
chef du Comité communal en raison de son origine ouvrière.
Un jour il vint chercher Dal Sou chez maître Han.
Le camarade président O en personne ! Que nous
vaut l'honneur de ta visite ?
Ah ! regardez-moi ce bonhomme... Comment peux-tu ramper
ainsi, toi qui es vif comme l'éclair ?
Camarade président, tu es venu me rendre visite
? Le monde a vraiment changé !
Tu dis vrai ! Fini le temps des propriétaires
et des capitalistes
Voici venu le temps des paysans et
des ouvriers
Tu dis que notre temps est venu, mais quand s'occupera-t-on
vraiment de nous ?
Dès aujourd'hui !
Aujourd'hui ?
Ecoute-moi, Dal Sou. On vient de te nommer membre du
Comité de la réforme foncière. Notre Comité
l'a décidé hier sur ma recommandation.
Membre du Comité de la réforme foncière
? Qu'est-ce que c'est que le Comité de la réforme
foncière?
Justement, c'est un travail qui consiste à prendre
les terres des propriétaires pour les rendre équitablement
aux pauvres paysans qui n'en ont pas à cultiver.
Mais pourquoi moi ? Je ne peux pas faire une chose pareille.
Comment pourrais-je voler la terre de mon maître, lui
qui s'est toujours montré généreux avec
moi ? Si je suis encore en vie, sais-tu que c'est grâce
à lui ?
Maître Han écoutait silencieusement dans le salon
voisin la conversation entre O Chun Sup et Dal Sou, tout en
fumant avec lenteur sa longue pipe. Au nord du pays, le communisme
s'implantait peu à peu et la province de Hamgyong n'échappait
pas à la règle. C'était d'ailleurs le pays
natal de Kim Chaik, Choi Hyun, et O Jin Woo, proches lieutenants
de Kim Il Sung qui, dès la libération, les avait
envoyés dans leur région d'origine, à Sung
Jin, Hyesan et Buk Chung. Mais ils étaient encore trop
jeunes et n'avaient aucun appui dans le pays, comparés
aux communistes de la fraction Yeonnan que dirigeait le vétéran
Kim Dou Bong et aux communistes nationaux. La politique du Parti
Communiste de Kim Il Sung et celle du Nouveau Parti Démocratique
de Kim Dou Bong différaient sur de nombreux points. Ces
deux factions se revendiquaient bien sûr l'une et l'autre
du socialisme mais, contrairement au Parti Communiste, le Nouveau
Parti Démocratique ne considérait pas les propriétaires
et les capitalistes comme des ennemis à liquider. Au
lendemain de la libération le pouvoir du Nouveau Parti
Démocratique fut supérieur à celui du Parti
Communiste de Kim Il Sung. Mais dès l'année suivante,
Kim Dou Bong, satisfait d'être nommé président
du Parti Travailliste de Chosun du Nord accepta la fusion des
deux Partis. Cette décision fut d'ailleurs la cause décisive
de sa défaite. Le pouvoir réel se détacha
de Kim Dou Bong au profit de Kim Il Sung qui avait de jeunes
hommes à tous les points stratégiques au Nord.
Kim Il Sung s'empara du pouvoir et dirigea le Parti Travailliste
de Chosun du Nord jusqu'au moment où il fonda le Parti
Travailliste de Chosun en alliant le Parti Travailliste de Chosun
du Sud et peu de temps après, le 25 juin 1950, la guerre
de Corée éclata.
C'était sur ordre du Parti Travailliste de Chosun du
Nord que O Chun Sup était devenu président du
Comité populaire communal. En principe, les membres des
Comités populaires devaient être choisis par un
vote de la population, mais en réalité, c'était
évidemment le Parti qui donnait les instructions.
C'est avec les approbations du président du Parti
communal, de celui du canton et de celui de la région
que tu es devenu membre du Comité de la réforme
foncière.
Camarade président, je n'en suis pas digne ! Demande
plutôt à Tuck Seu, qui, lui, a appris à
lire.
Allons, ce n'est pas moi qui décide, cela ne sert
à rien de te plaindre, je n'y suis pour rien...
Mais qui décide, alors ?
C'est le Parti !
Le Parti ? C'est qui celui-là ? Je n'ai jamais
entendu parler de lui.
Le Parti n'est pas un homme !
S'il n'est pas un homme, comment peut-il commander aux
hommes ? En tout cas, ce sont des hommes qui fabriquent le Parti,
n'est-ce pas ? Alors dis-leur que Tuck Seu est plus compétent
que moi.
Tuck Seu a autre chose à faire... Désormais,
les gens riches et ceux qui sont instruits ne servent plus à
rien. Le monde a changé. C'est votre tour à vous,
les Tuck Seu et les Dal Sou ! Il n'y a rien de plus respectable
que votre origine de classe, domestiques de ferme
De quoi Tuck Seu va-t-il s'occuper ?
Tuck Seu a été nommé agent du poste
de police de Bun Jou. Ne lui dis rien. Le Parti et le Comité
populaire de la commune sont d'accord mais on attend l'approbation
du président du Parti régional.
Ah bon...!
Donc, viens demain à dix heures chez moi. La maison
voisine de la mienne sert de bureau au Comité populaire.
C'est ainsi que les deux domestiques du notable Han se métamorphosèrent
inopinément en agents de la Révolution. Après
la visite d'O Chun Sup, Dal Sou trouva soudain le temps long
et la journée ennuyeuse comme la pluie. Il voulut boire
un bol d'alcool de riz, mais la tenancière du débit
de boissons se plaignit du manque d'alcool. Il essaya mais en
vain de joindre Tuck Seu. Qu'est-ce qu'il peut bien faire en
un moment pareil ? pensa-t-il, au moment même où
la porte s'ouvrait laissant apparaître le visage de son
fils aîné.
Père ! Il se passe quelque chose de très
grave, dit le garçon qui pleurait à chaudes larmes.
Aussitôt après, sa fille Ga Young, les habits déchirés,
le cou griffé, entra en courant.
Père! c'est grave, viens vite, rentre à
la maison !
Que se passe-t-il donc ?
Notre maître et ses fils sont en danger de mort
!
Quoi ? Que racontes-tu ?
C'est Chil Kyu... il les frappe avec un bâton,
leur donne des coups de pied et leur tire les cheveux... Qu'est
ce qu'on peut faire! Et Bunye, la servante, elle est peut-être
déjà morte !
Comment ! Chil Kyu
le voyou... il ose ! allons-y
!
Dal Sou sentait le sang monter à son visage et une rage
meurtrière l'envahit peu à peu. Il régnait
depuis quelques jours une tension extrême dans le village
en raison des nouvelles qui provenaient des autres villages.
Chil Kyu, ancien domestique de maître Han, était
un individu paresseux et sournois, un vil personnage qui s'était
attaqué autrefois à Bunye, la fidèle servante
de la maison, l'avait forcée et engrossée. Les
maîtres, qui s'étaient montrés longtemps
indulgents envers lui, avaient fini par sévir, congédiant
le domestique indélicat. Le scandale était d'autant
plus grave que Chil Kyu était marié et le maître
Han en personne avait dû conduire la malheureuse servante
à la ville pour la confier aux soins d'un médecin
japonais qui l'avait fait avorter. Chil Kyu en avait gardé
une rancune tenace envers son ancien maître.
En cours de route, Dal Sou rencontra sa femme Talie, qui tenait
serrée contre elle son dernier fils.
Notre maître s'est évanoui, il perd son
sang
Les cheveux de Bunye sont brûlés et
elle est blessée au ventre, dit-elle, tandis que le petit
garçon pleurait, les yeux plein de terreur.
Chil Kyu, une fois congédié, n'avait plus trouvé
d'embauche, compte tenu de son comportement. Il vivait depuis
dans une chaumière isolée du village, travaillant
à la journée. Depuis l'installation du communisme
au Nord il se montrait de toute part se vantant et gesticulant,
prétendant qu'il allait bientôt occuper une place
importante dans la vie du village.
Sale garce ! hurlait Chil Kyu. Tu as couché avec
ce vieillard, et c'est pour cette raison que tu m'as trahi !
Et pfuit ! un beau matin on m'a jeté dehors ! Ou peut-être
as-tu couché avec son fils Chul Woo aussi ? Mais c'en
est fini aujourd'hui de ce genre d'individus et de leurs beaux
visages dessinés au pinceau ! Ennemis du peuple, classe
à balayer. Qui donc me reprochera de vous avoir supprimés
? Personne ! Et la petite garce, Chul Hee ? Où est-elle
? J'en ferai mon esclave. Vous allez voir comment je la traite
! Chul Hee ! petite garce! Où es-tu passée ?
Sa voix rude se faisait entendre jusqu'aux champs, mais Chul
Hee, la soeur de Chul Woo, avait pris la fuite. Chil Kyu était
un homme très robuste et Dal Sou, redoutant sa force,
ramassa sur le chemin quelques pierres coupantes de bonne taille
et les mit dans sa poche.
Espèce de crétin ! Que fais-tu là
? Ne crains-tu pas la colère du ciel ?
Ah.... voilà le camarade Dal Sou ! Viens camarade,
le monde est enfin à nous. C'est la Révolution !
Moi, je suis membre du Comité de la réforme foncière
et j'ai reçu l'ordre du Parti de faire disparaître
les saletés de propriétaires avant de partager
la terre entre les pauvres comme nous. Vive la réforme
foncière ! Toi aussi, tu es membre du Comité de
la réforme foncière, je le sais, c'est le camarade
O Chun Sup qui me l'a dit.
Tais-toi, espèce de salaud ! Ferme-la ! Tu n'es
qu'un bourreau, un sale type ! Tu mérites d'être
fouetté à mort !
Hé, mon gars, tu es devenu fou ? Tu es complètement
fou ! Toi qui es membre du Comité, comment peux-tu bien
avoir un esprit aussi corrompu ? Tu ne connais pas les instructions
du Parti communiste ? Nous, les opprimés, avons vécu
soumis aux sales propriétaires comme ceux-là,
et toi, cela ne te révolte pas ? Il est complètement
fou, ce gars-là, ce soit disant membre du Comité
! Tu n'es qu'un sale réactionnaire ! éructa-t-il.
Et il projeta son poing sur le visage de Dal Sou qui tomba en
arrière sur le sol de la cour. Le sang se mit à
couler de sa bouche.
Petit salaud, tu vas voir ce que le Parti m'a appris
! Il faut d'abord balayer les individus comme toi, qui ont une
nature d'esclave imprimée dans leur cervelle, poursuivit
Chil Kyu qui, on ne sait pourquoi, tenait une faucille dans
la main et semblait vouloir tuer Dal Sou.
Ga Young, va chercher Tuck Seu, dépêche-toi
! réussit à crier Dal Sou à sa fille qui
entrait à ce moment-là.
Hum ! Dans cette maison, ce ne sont pas les propriétaires
mais les domestiques qui sont les plus réactionnaires,
dit Chil Kyu. Méfie-toi, Ga Young, je vais te couper
les seins avec cette belle faucille ! Toi aussi tu couches avec
le vieux ou avec Chul Woo, peut-être ? Tu vivais bien,
tu ne manquais de rien ? C'est pour cela tu as la peau si claire
!
Bête immonde ! hurla soudain Dal Sou qui, à
bout de patience, rassembla ses forces, se leva brusquement
et jeta vivement une des pierres qu'il avait ramassées.
Dal Sou connaissait bien sa force : poignard ou caillou, il
avait assez de puissance dans le bras pour tuer les requins
! Chil Kyu poussa un cri bref et tournant sur lui-même
il s'effondra par terre. Il était sans doute déjà
mort mais Dal Sou se jeta sur lui pour écraser sauvagement
son visage à coups de pied. C'est alors que maître
Han, Chul Woo et Chul Sik, reprenant leurs forces réussirent
à se lever du sol où ils gisaient. Maître
Han, perclus de douleurs se glissa dans sa chambre, tandis que
Chul Woo allait laver son corps ensanglanté et que Chul
Sik, sans doute moins meurtri que les autres, s'approchait du
mort en rampant.
Quant à Bunye, elle n'avait plus d'apparence humaine.
Elle gisait à peu près nue, le ventre et les cuisses
profondément brûlées par un tisonnier chauffé
au rouge. C'était une brave servante, au visage clair
et à la nature joyeuse. Personne n'avait jamais rien
eu à lui reprocher. Les voisins ameutés par le
bruit sortirent de leur maison et se mirent à commenter
la scène sanglante.
Tout cela, à cause de la malheureuse Bunye !
Chil Kyu a voulu se venger sur la famille de maître
Han. Parce qu'il a conduit Bunye à se faire avorter !
Pauvre Dal Sou, il a tué un homme pour sauver
ses maîtres. C'est quand même un brave homme
Peut-être Chil Kyu avait-il l'intention de s'emparer
des propriétés de maître Han, à la
faveur de la réforme foncière...
Hélas! Que faire maintenant ? Qui va s'occuper
des enfants du malheureux Dal Sou ?
On ne sait pas ce qui va se passer ! C'est quand même
Chil Kyu qui l'a agressé le premier...
Enfin, Tuck Seu arriva accompagné de sa femme et de ses
enfants.
Mon Dieu ! chef ! que faut-il faire ? Chil Kyu ! Il l'a
bien cherché !
Je regrette... mais je n'avais pas le choix. Veux-tu
poser une natte sur le corps de Chil Kyu. Quant à moi...
Qu'est ce que tu vas faire?
Je vais me rendre au poste de police.
Oui chef, tu as raison. Selon les ordres du général
Kim Il Sung, on doit pardonner les crimes de ceux qui se livrent.
Quelle drôle d'idée ! Ce n'est pas pour
qu'on me pardonne que je me livre. J'ai tué un être
humain! Je suis un meurtrier, répliqua Dal Sou.
La famille de Chil Kyu arriva bientôt et se porta contre
Dal Sou en poussant des cris de fureur, de sorte qu'il fut contraint
de s'en aller non sans confier à Tuck Seu :
Occupe-toi de la famille du maître en mon absence
! On me dit que tu seras bientôt attaché au poste
de police
Encore une chose, tu sais où habitent
mes parents. J'aimerais qu'on aille les prévenir de ce
qui s'est passé. Si tu n'as pas le temps, envoie Ga Young
à ta place .
Oui, j'ai bien compris, compte sur moi. Je m'occuperai
de tout cela.
Il serait bon que tu installes chez toi toute la famille
de maître Han. Ils risquent d'être expulsés
de chez eux
Alors arrange-toi pour t'installer dans leur
maison ! Fais un échange, en quelque sorte. Si tu ne
te dépêches pas, on ne sait qui va s'en emparer...
as-tu bien compris ? En principe, la famille de notre maître
n'a pas le droit de rester dans le village. Ils doivent s'éloigner
d'au moins dix lieues. Tu sais, le monde a bel et bien changé
! Et il ne manque pas d'individus du genre de Chil Kyu... Qu'est-ce
qu'on apprend à l'école du Parti communiste ?
Que la haine est le moteur de l'histoire. C'est ce qu'aurait
dit un certain camarade russe, Lénine
Il faut écraser
les propriétaires et les capitalistes pour que le germe
du véritable communisme puisse éclore... Tout
cela est très dangereux pour la famille de notre maître,
comprends-tu ? Allez, dépêche-toi
C'est alors que Punyeo, la femme de Tuck Seu, attira l'attention
de son mari.
Regarde, là-bas ! le jeune maître...
Mon dieu! Le petit monsieur Chul Woo !
Chul Woo était évanoui dans la cour, près
du puits. Tuck Seu le chargea sur son dos, puis il prit Chul
Sik, le petit frère de Chul Woo, par la main et il les
entraîna vers sa maison.
Suivez-moi, vous aussi, dit-il à sa femme et à
sa fille. Pensons également à emmener Bunye, sinon
elle sera en danger de mort : Chil Kyu a encore de la famille
! Son frère Jae Kyu est une brute et leur père
ne vaut pas mieux
On se souvenait dans le village que le père de Chil Kyu
avait autrefois molesté un propriétaire qui refusait
d'embaucher ses fils. Rien ne faisait reculer les hommes de
la famille de Chil Kyu. Ils étaient d'une force sans
pareille dans le village, si bien que personne n'osait rivaliser
avec eux, sinon ceux qui, comme autrefois Kim Sam Dol, le père
de Tuck Seu, ou aujourd'hui Dal Sou, possédaient quelque
arme spéciale. Tuck Seu emmena Chul Woo dans sa maison
et retourna ensuite chercher maître Han. Désormais,
le terme même de maître n'avait plus aucun sens.
Une seule chose comptait encore : survivre. Quant à la
maison du maître, il fallait la surveiller de près
si on voulait éviter que la famille de Chil Kyu s'en
emparât. Quand Tuck Seu, après avoir installé
chez lui maître Han, revint à la maison du notable,
Dal Sou, était déjà parti se rendre au
poste. Il vit accourir Jae Kyu, le frère de Chil Kyu
qui l'aborda en hurlant.
Je vais te faire payer, je vais me venger des salauds
qui ont tué mon frère !
Écoute, camarade, Dal Sou est déjà
au poste de police. Il est prêt à rendre compte
de son acte. Je comprends ta colère, mais retiens-toi
!
Vous êtes tous pareils, tu es son complice ! À
quoi bon changer mille fois le monde si les hommes continuent
à s'entretuer ?
Quand Chul Woo revint à lui il trouva près de
lui Punyeo et Hiyae.
Jeune maître, comment vous sentez-vous ?
Mais Chul Woo, choqué, restait silencieux.
Jeune maître, répéta Punyeo
et elle éclata en sanglots.
Tante Punyeo, ne m'appelle plus jeune maître !
Le monde a changé. Hiyae ! tu es là, toi aussi
Pourquoi n'es tu pas à l'école ? Où sont
père et mère ? Et mes frères comment vont-ils
?
Ils vont mieux. Ils sont à côté,
dans une autre chambre.
Hiyae tendit alors à Chul Woo une serviette trempée
dans l'eau fraîche. Hiyae se consacra tout entière
aux soins du blessé, veillant jour et nuit à son
chevet. Un soir, alors que le jeune homme commençait
à reprendre ses forces, elle sentit une main se poser
doucement sur la sienne. Elle eut un geste de surprise en réalisant
que c'était la main de son jeune maître, la main
du fils de son ancien maître
Hiyae, je te remercie... Tu es très belle, ajouta-t-il.
Comme elle se taisait, il poursuivit :
Tu ne vas plus l'école à cause de moi ?
Ne t'en fais pas, ça va mieux. Il faut que tu y retournes
dès demain, lui dit-il en lui caressant doucement la
main.
Le monde était en ébullition, le changement des
habitudes et la révolution des esprits s'accomplissait
dans le sang. Mais aussi troublée que soit une époque,
elle ne saurait effacer l'ardeur des passions amoureuses, ni
la flamme des jeunes curs.
Quelle matière préfères-tu ?
La danse...
Ah, la danse...
Il ouvrit de grands yeux étonnés.
Hiyae, je te dois beaucoup, dit-il, et les larmes lui
montèrent aux yeux. D'une main tremblante, il attira
vers lui la main de Hiyae, ému de rencontrer tant de
bonté et de candeur à une époque où
les êtres humains semblaient devoir se transformer tous
en bêtes sauvages.
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