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Chapitre 3

Hiyae se mit à rougir en voyant Chul Woo lui prendre la main. Elle comprit tout de suite le sens de son geste, mais elle n'osa pas s'y opposer. Elle resta ainsi immobile, debout à son chevet, le visage empourpré par l'émotion.
— Hiyae... dit le jeune homme dont la voix se mit à trembler.
La jeune fille se pencha vers le visage meurtri en lui disant :
- Jeune maître, reposez-vous. Je suis désolée de vous voir ainsi…
Et, soit qu'elle fût portée par un désir irrésistible, soit que le jeune homme l'ait insensiblement attirée à lui, elle sentit son corps basculer contre celui de Chul Woo.
- Non, Hiyae... ne me dis plus cela, je ne suis plus ton maître...
- Mais comment pourrais-je bien vous appeler ?
- Dorénavant, je suis Han Chul Woo, le camarade Han Chul Woo…
En disant ces mots, Chul Woo saisit la jeune fille entre ses bras et la serra contre lui. Il était incapable de cacher plus longtemps les sentiments qui l'agitaient. Mais la présence dans une pièce voisine de Tuck Seu et Punyeo empêcha les deux jeunes gens d'exprimer plus avant leur passion. Le couple de serviteurs se consacrait en effet aux soins de leurs anciens maîtres, toujours alités et craignait que Jae Kyu, fort comme un sanglier, ne se manifeste à nouveau pour venger son frère aîné. Le danger était d'ailleurs le même pour la famille de Dal Sou.
A vrai dire, personne ne faisait attention à ce que répétait Tuck Seu : " Il faut empêcher Jae Kyu de faire encore des bêtises ! " Mais le jour vint pourtant où Jae Kyu entra dans la maison, un bâton à la main, et se précipita dans la chambre où étaient alités le notable Han et sa femme. On entendit tout d'abord un terrible hurlement, c'était le cri de douleur de Han. Puis un autre gémissement atroce suivi d'un hoquet d'agonie, c'était sa femme qui semblait rendre l'âme.
Au moment où Jae Kyu se retournait vers le vieux Han pour achever son crime, Tuck Seu, s'élança dans la chambre, un long poignard à la main. Il le dégaina de son fourreau en se jetant sur l'agresseur qui, surpris, se retourna pour faire face. Les deux hommes s'affrontèrent comme l'avaient fait précédemment Chil Kyu et Dal Sou. C'était une lutte sans merci entre les tenants du passé et les hérauts du changement.
- Salopard ! Je savais bien que tu avais rejoint le camp des traîtres ! hurla Jae Kyu. Tu as cru pouvoir tromper ton monde, mais je ne suis pas dupe, moi, de tes manigances. Je sais parfaitement qui vous êtes, toi et ton père, les minables rejetons d'une famille de bouchers ! Notre grand général Kim Il Sung souhaite qu'on pardonne à ceux qui se rendent volontairement mais il n'y aura pas de clémence pour l'engeance des bouchers !
Tandis que les deux hommes se préparaient à bondir l'un sur l'autre, Chul Woo et Hiyae pénétraient vivement dans la pièce où ils découvraient la vieille dame horriblement blessée, la tête en sang.
- Mère ! s'écria la jeune fille en éclatant en sanglots. Les enfants alertés mêlèrent leurs hurlements aux pleurs et la maison se mit à trembler de ce fracas de terreur. Punyeo, la femme de Tuck Seu, s'était accrochée au bras de son mari et l'exhortait tout en essayant de retenir son geste meurtrier :
- Ecoute-moi ! Si tu veux vraiment tuer quelqu'un avec ton couteau, coupe-moi la tête ! Vas-y ! Vas-y ! Mais ne te mêles pas de l'affaire d'un autre ! As-tu oublié ce que disait ton père ? Ne te bats jamais avec une lame, sinon pour défendre ta vie !
Elle hurlait de toutes ses forces et Jae Kyu profita de ce moment de confusion pour prendre la fuite. Dans la maison où le calme revenait peu à peu, tout le monde s'inquiétait de l'état de la vieille dame qui avait perdu connaissance. Chul Woo se porta à son chevet et fit usage de ses connaissances toute neuves d'étudiant en médecine pour nettoyer et panser les blessures. L'état de Monsieur Han n'était pas beaucoup plus brillant.
Tuck Seu se rendit alors au poste de police où il dut à contrecœur interner Dal Sou qui s'était rendu coupable de meurtre. Tuck Seu, en tant que sous chef du poste, était de fait un agent du Parti Communiste du Nord plus qu'un fonctionnaire de l'Etat. Il n'avait évidemment pas le pouvoir de décider tout seul de quoi que ce soit. Le chef lui-même n'était pas un homme inculte. Il avait été instituteur dans une école primaire japonaise, sous l'occupation, jusqu'au jour où, à la suite d'une incident, on l'avait mis à la porte. On racontait qu'il s'était querellé avec le principal de l'école, un Japonais, et quelle que fût la raison de cette querelle, elle lui avait conféré une auréole de résistant. C'est ainsi qu'il avait été nommé chef du poste de police sur recommandation d'O Chun Sup, puis du président du Comité populaire cantonal qui l'avait lui-même recommandé au Comité supérieur. Les nominations et fonctions étaient établies à l'époque selon l'origine sociale et le passé réel ou supposé des personnes. A ceux qui lui disaient " Camarade O, il y a bon nombre de héros dans votre village ! " O Chun Sup avait coutume de répondre : " Cela signifie simplement qu'il vit à Suck Mak un bon nombre de gens pauvres et opprimés... "
Le chef du poste de police interrogea O Chun Sup et Tuck Seu pour savoir qui était Dal Sou.
- D'où sort-il donc ? demanda-t-il.
- Ce n'est pas n'importe qui, lui répondit-on. Il entretient de bonnes relations avec les commandants Choi Hyun et O Jin Woo. On dit surtout que c'est un homme de confiance de Choi.
- Hum... je vois, c'est sans doute pour cela qu'il a été nommé membre du Comité de la réforme foncière…
- Oui, toute décision le concernant est l'affaire du Parti. On ne peut intervenir ! En tout cas, il faudra bien réfléchir.
- Il a quand même commis un meurtre...
- En ce moment, c'est hélas chose courante. On attendra un peu en faisant semblant de l'ignorer.
Le chef hocha la tête en écoutant Tuck Seu : Dal Sou n'était pas un homme à traiter à la légère ! La nouvelle administration n'était pas encore rodée et les ordres tardaient à parvenir de l'autorité supérieure. En outre, le manque de moyens de communication ne permettait pas de consulter l'avis des autorités avoisinantes. Il leur faudrait prendre tout seuls la décision appropriée.
- Le Parti nous regarde, on ne peut donc pas le libérer ! Mais la victime non plus n'était pas n'importe qui. C'était un camarade, un membre du Comité de la réforme foncière. L'affaire n'est pas simple. Si le procès a lieu, il n'est pas exclu qu'il se conclue sur une condamnation à mort.
- Mais Dal Sou est un homme de confiance de commandant Choi Hyun, répliqua Tuck Seu qui ne savait plus trop quoi dire.
Il espérait pouvoir sauver Dal Sou, non qu'il eût pour lui une amitié particulière mais il lui était reconnaissant des égards qu'il lui avait marqués lorsqu'ils étaient tous deux domestiques chez le notable Han. Dal Sou par ailleurs lui en imposait par son air mystérieux. Il semblait cacher un secret, ce qui lui donnait de l'importance aux yeux de son camarade à qui il ne manquait jamais de dire : " Choi Hyun fera tout pour moi. Je peux compter sur lui en cas de besoin. " De fait Choi Hyun était un homme puissant, comparable à Kim Il-Sung.
Lors de l'enterrement de Chil Kyu on entendit parmi les assistants des cris de colère et quelques appels à venger le meurtre d'un héros du peuple, mais pour l'essentiel la foule qui savait comment s'était déroulée l'altercation était restée silencieuse. Le lendemain, Jae Kyu, le jeune frère de la victime fut nommé membre du Comité de la réforme foncière en remplacement du défunt. Dès lors, il se pavana dans le village, l'air fanfaron, peu affecté semblait-il par la mort de son frère. Il vociférait à toute occasion qu'il fallait en finir avec les propriétaires fonciers et se plaignait auprès de Tuck Seu de la lenteur de l'instruction du crime. Qu'attendait-on pour punir Dal Sou ? Une fois l'instruction achevée le procès devait être mené rondement. La présence du juge et du procureur étaient purement formelles, la décision appartenait de fait au jury nommé par le Parti. C'est pourquoi Jae Kyu avait confiance quant à l'issue du procès.
Talie, la femme de Dal Sou, se présentait souvent au poste, accompagnée de ses trois enfants et parfois même de Chul Woo. Elle se lamentait auprès de Tuck Seu :
- Ecoute-moi, Tuck Seu, sauve mon mari, je t'en supplie! On ne pourra pas survivre sans lui ! Moi et mes enfants, nous n'aurons plus qu'à nous jeter dans la rivière. Qu'on nous laisse au moins marier notre fille Ga Young, sinon, qui s'occupera d'elle ? Qui voudra d'elle pour épouse ?
- Mère, calme-toi ! disait alors la jeune fille. Qu'importe que je me marie ! Mais je ne veux pas voir mon père mourir sans raison. J'ai été témoin de ce qui s'est passé. C'est Chil Kyu qui a voulu frapper père de sa faucille. C'est pour se défendre que père a lancé une pierre. Tous les voisins en sont témoins.
- Oui, c'est juste ! Ca s'est passé comme ça ! approuvaient d'une seule voix les voisins qui se joignaient à leur démarche. Tuck Seu tentait de raisonner et s'adressant à Chul Woo :
- Jeune maître… non, non, camarade Chul Woo, reconduis ces femmes à la maison... Ma situation va devenir impossible !
- Oncle Tuck Seu, je veux bien t'obéir, mais dis-nous que l'on peut compter sur toi ! Sinon elles refuseront de s'en aller, et je resterai avec elles.
- Vous savez bien que cette affaire ne dépend pas de moi ! Je vous promets que je ferai de mon mieux. Essayez d'en parler au chef. Quant à toi, camarade Chul Woo, tu devrais rendre visite au père de Dal Sou pour l'informer de ce qui arrive à son fils.
- Le père de Dal Sou ?
- Dal Sou souhaite que son père soit informé de cette malheureuse affaire. C'est lui le chef de la famille. Fais toi accompagner par sa femme ou par sa fille, qu'elles te montrent où il habite.
Le chef du poste qui assistait silencieux à la scène, immobile derrière son bureau, jeta sur Chul Woo un regard oblique qui semblait vouloir dire : " Ce pauvre type qui se donnait des airs d'étudiant, regarde un peu ce qu'il est devenu !
La femme de Dal Sou, quant à elle, était plongée dans ses pensées. Elle réfléchissait aux dernières paroles de Tuck Seu. Il était bien naturel de faire savoir le malheur de son mari au chef de la famille, quoiqu'il fût désormais vieux et sans force. Elle se souvenait par ailleurs que son beau-père leur avait confié, lors d'une récente dernière visite, qu'il connaissait très bien certains membres du Parti communiste. Il les avait aidés à transporter des armes pour l'armée des résistants pendant l'occupation japonaise. Ces gens dont il parlait occupaient dorénavant des postes tellement importants que Talie avait du mal à y croire. Mais eux aussi avaient connu des périodes difficiles et vécu comme une troupe de bandits. Ils avaient connu la misère et son beau-père avait été leur compagnon des jours difficiles. Son beau-père et son mari avaient été liés à la résistance, tout le monde le savait. Elle pensa encore à son mari qui avait tant fait pour elle. Lui qui avait, sans hésiter, tué un Japonais pour la protéger d'une agression odieuse, puis traversé les fleuves Tuman et Yalu, à la nage, en plein hiver, pour la mettre à l'abri. Elle évoquait en elle-même tous ces moments difficiles de leur vie commune.
La situation de la famille de leur ancien maître n'était pas brillante non plus. Les deux vieillards étaient toujours alités et qui s'occuperait désormais de la famille et des jeunes enfants ? Seul Tuck Seu pouvait les protéger mais jusqu'à quel point ?
- On va aller lui rendre visite, finit-elle par dire.
- C'est bien, répondit Tuck Seu, mais dépêchez-vous ! Bientôt, on ne pourra plus se déplacer sans autorisation. Allez !
- Faut-il vraiment que Chul Woo nous accompagne ?
- Evidemment ! La situation du maître est la plus inquiétante. Si on n'intervient pas à temps, non seulement il perdra sa propriété mais que deviendront les enfants ? Les temps que nous vivons ne sont pas ordinaires. La mort frappe partout et personne ne s'en soucie. Qui va s'intéresser à ce qui se passe dans notre village ?
- Quelle est donc cette époque ? dit Talie.
- On dit que c'est le temps de la Révolution !
- Le temps de la Révolution ? répéta Talie saisie de terreur. En tous cas, prends soin de monsieur Han, je t'en prie.
- Je m'en occupe, ne t'en fais pas. Mon chef me reproche même de loger et de nourrir de fichus réactionnaires. Allez, dépêchez-vous !
- J'ai peur... s'il arrive quelque chose.
Le chef venait de s'absenter. Tuck Seu ajouta.
- Ecoute, je suis toujours au poste de police. Je vais tout faire pour tenir le coup. De toute manière, je ne peux pas démissionner, même si je le voulais. Et n'essaie pas d'entrer en contact avec Dal Sou, on l'a enfermé au sous-sol. N'oublie pas que c'est un meurtrier, tu comprends ? Le père de Dal Sou saura quoi faire. C'est un ami d'enfance des commandants Choi Hyun, et O Jin-Woo.
Talie ne pouvait s'attarder plus longtemps. Il était urgent qu'elle fasse ce qu'on lui demandait. Avant de partir, elle confia les clefs de la maison du notable Han à Punyeo, la femme de Tuck Seu.
- Garde ces clefs, lui dit-elle, et il vaudrait mieux venir habiter chez nous, sinon quelqu'un risque de s'emparer de la maison du maître. Ne voulez-vous pas déménager tout de suite ?
- Talie, je ne crois pas que ce soit possible. Il faut attendre un ordre du Comité populaire. Cette maison n'a pas de propriétaire pour l'instant. En tout cas, je vais la surveiller pendant votre absence. Je m'occuperai aussi de vos deux fils. Allez, il est temps de partir maintenant!
- Prends bien soin de la famille de notre maître...
- Ne t'en fais pas ! Compte sur moi.
- Veille à la nourriture...
- Je prendrai ce qu'il faut dans la maison du maître.
- Il ne reste rien du tout. Les villageois ont tout pris !
Ils s'en allèrent tous trois. Talie était préoccupée de trouver le meilleur moyen de sauver son mari. Ils se rendirent en bus à Chong Jin, la ville où Chul Woo était étudiant. Ils se mirent à errer tous trois dans les rues. Chul Woo avait l'esprit confus, l'effet sans doute des coups qu'il avait reçus et Talie, fatiguée, n'avait plus de force dans les jambes. Elle avançait en somnambule dans cette ville qui lui semblait immense.
Ils montèrent enfin dans le train qui devait leur permettre de poursuivre leur voyage. Talie, tout entière à ses préoccupations, se déplaçait dans un monde irréel. Elle voyageait en compagnie de son jeune maître, Chul Woo, ce qui peu auparavant était tout à fait impensable. Le monde avait changé. Les gens disaient que tous dorénavant seraient égaux, qu'on partagerait les richesses, que tous les enfants iraient à l'école et qu'on s'habillerait de la même façon ! Etait-ce vraiment possible ? Serait-il possible qu'une fille de famille pauvre, comme Ga Young, se marie avec un jeune homme fortuné comme Chul Woo ? On voyait dans le lointain le port et la mer étincelant au soleil. Talie se tourna vers Chul Woo :
- Jeune maître, n'est-ce pas ici que se trouve votre université ? s'enquit-elle.
- C'est juste. On peut l'apercevoir là-bas au pied du mont Chunma.
Ga Young contempla l'endroit indiqué d'un air émerveillé. Depuis le départ, elle n'avait pas osé porté ses regards sur Chul Woo, tant il l'intimidait. Ga Young avait un an de plus que Hiyae mais elle paraissait beaucoup plus mûre. Talie s'adressa à elle :
- Ne te fais pas trop de soucis pour ton père ! Il était en état de légitime défense. Tous les témoins le diront…
Talie observait attentivement l'attitude de sa fille qui rougissait modestement. Le train siffla. A l'époque, le train ne faisait plus qu'un aller-retour chaque jour, car il y avait moins de marchandises et de passagers que pendant l'occupation. A leur arrivée, le soleil se couchait sur la mer à l'horizon. Chul Woo pensa soudainement à Hiyae. Comment avait-il pu tomber amoureux d'elle dans une circonstance aussi critique ? Il fut saisi de désespoir, s'étonnant des relations nouvelles et chaleureuses qu'entretenaient Tuck Seu et Dal Sou, les anciens domestiques de sa maison. Les vieux parents de Dal Sou eurent l'air surpris de leur visite et restèrent immobiles sur le pas de leur porte.
- Comment donc, vous voilà !
- Père, mère ! Vous me reconnaissez ? Je suis la maman de Ga Young.
- Bien sûr, bien sûr... Entrez donc ! Il fait encore froid dehors. Mais où est Dal Sou ?
Revenant de leur surprise, ils invitèrent leurs hôtes à prendre place. Au coin de la pièce, sur une table basse, il y avait deux bols remplis de soupe de poisson. Le vieux Park poussa un long soupir après avoir salué sa belle-fille. Talie remarqua sa mauvaise mine. Peut-être était-il malade ?
- Beau-père, vous vous portez bien ? Mais l'homme ne répondit pas, continuant à pousser des soupirs.
- Il n'a pas mangé de riz depuis des jours, dit sa femme. On n'en trouve nulle part, on ne se nourrit plus que de poissons ! Il faut vendre du poisson pour acheter du riz, mais il n'y a plus de bus pour aller en ville ni au marché. D'ailleurs, plus personne ne veut acheter du poisson, ni vendre du riz. Il y a deux mois que nous avons épuisé le peu de riz que nous avions précieusement conservé ! Si ça continue ainsi on va tous mourir de faim. Il faudrait essayer de rencontrer le général Choi Hyun... ajouta la vieille femme.
Et comme leur principale préoccupation était la situation de Dal Sou, la conversation changea bientôt de sujet. Le lendemain à l'aube, ils quittèrent tous de bonne heure la maison. Selon le père de Dal Sou, Choi Hyun n'occupait pas encore une place importante à Pyongyang mais c'était un homme de confiance du général Kim Il Sung.
- Il n'y a pas que Choi Hyun que je connaisse bien ! Kim Chaik et O Jin Woo sont eux aussi de vieilles connaissances. Si je n'avais pas assuré pour eux, avec mon bateau, le transport des armes, ils n'auraient pas pu combattre les Japonais. Je me souviens ! Leurs partisans étaient dissimulés comme des fourmis dans les bois de pins, au bord de la mer. Jin Woo et Chaik se tenaient cachés dans la montagne. Par rapport à eux deux, Choi Hyun n'est qu'un gamin. Allons les voir ! Ils m'ont déjà proposé un poste mais, ignorant comme je suis, je ne pouvais pas accepter ! Il faut bien connaître des choses pour recevoir un poste, non ?
- Ce sont des amis d'enfance ?
- Oui, on est tous du même pays. Chaik est originaire de Hack Sung, mais il est parti très tôt pour la Chine... Je me souviens qu'on s'amusait ensemble quand on était petits. Jin Woo est né à Buk Chung. Il venait de temps en temps à Chong Jin ou à Na Jin. Mais pour ce qui est de l'ignorance, mon grand rival est sans aucun doute Choi Hyun. Lui est né à Hyesan. Pendant l'occupation japonaise, c'étaient tous des hommes de Kim Il Sung. Ils l'ont rejoint parce qu'ils n'avaient rien à perdre, là où ils étaient nés. Les têtards sont devenus des dragons...
- Croyez-vous qu'ils accepteront de vous recevoir ?
- Evidemment, j'ai tout un paquet de bons de réquisition qu'ils m'ont laissés en gage, pour servir de preuve ! Ils m'ont dit de revenir après la libération, qu'on allait tout me rembourser. Quant à Choi Hyun, Dal Sou le connaît mieux que moi ! Il était impatient de l'incorporer à sa troupe.
- Auront-ils assez de pouvoir pour nous aider ? On dit qu'ils n'ont pas beaucoup de responsabilités…
- C'est vrai... Ils sont trop jeunes encore. Il est vrai que Kim Il Sung lui-même n'a pas plus de trente trois ans... Ils n'ont pas encore une place importante mais ce sont de vrais personnages influents... puisque ce sont les hommes de Kim Il Sung... Les autres ne sont que des marionnettes, même Kim Dou Bong. Ecoutez-moi bien, vous allez voir. En politique, l'important n'est pas le poste, aussi élevé soit-il... C'est une question de pouvoir, réel ou pas. Qu'est-ce que c'est le pouvoir réel ? Il faut appartenir à la fraction qui a le pouvoir réel... Maintenant le vrai pouvoir appartient à qui ? On dirait qu'il appartient à Kim Dou Bong aussi bien qu'à Kim Il Sung, mais cela ne durera pas longtemps ! La fraction de Kim Il Sung va bientôt posséder tous les pouvoirs !
Au fur et à mesure qu'il développait sa pensée, le vieux Park semblait reprendre des forces et son visage anémié par la faim se ranimait peu à peu. Quoiqu'il en soit, il fallait avant tout trouver les moyens de payer le voyage jusqu'à Pyongyang. C'était une somme importante pour leurs modestes budgets. Une fois arrivés à Chong Jin, ils se séparèrent pour essayer de rassembler l'argent nécessaire. Le père de Dal Sou s'installa dans une auberge. La femme de Dal Sou, Talie et leur fille Ga Young retournèrent au village pour rendre compte de leur démarche à Tuck Seu.
- Vous voici de retour ! leur dit Punyeo en les accueillant. Ca s'est bien passé ? Comment se portent les deux vieux ? Entrez, entrez ! Avez-vous de bonnes nouvelles ?
- Il est trop tôt pour répondre. On leur a seulement raconté la situation et je suis revenue pour essayer de rassembler l'argent nécessaire pour aller à Pyong Yang.
- De l'argent ? En ce moment, il ne reste pas plus d'argent que de grains de riz !
Punyeo se montrait soucieuse. La période de soudure avant la nouvelle récolte était chaque année difficile. Il n'y avait plus rien à manger sinon quelques pommes de terre et chaque année voyait son lot de misérables mourir de faim. Le vent qui soufflait alors apportait une odeur étrange, une odeur inexplicable, qui était sans doute celle de la mort.
Les vieux Han, alités, étaient toujours sans connaissance. Les deux fils embrassèrent Talie en sanglotant. Au soir, Tuck Seu avait réussi, avec beaucoup de difficulté, à emprunter cinquante wons, ce qui équivalait à un mois de son salaire. Et encore cela n'avait-il été possible qu'en raison de sa nouvelle fonction de responsable du poste de police.
- Il n'y a pas de changement depuis notre départ ?
- Non, les responsables du Parti semblent reconnaître que Dal Sou n'est pas le seul responsable. Il a d'ailleurs été nommé membre du Comité de la réforme foncière en raison de son origine de classe, ce qui est un bon point pour lui. L'affaire est compliquée et tous hésitent à prendre une décision. La victime aussi a une bonne origine de classe. Le procès aura lieu après la nomination des nouveaux cadres et servira de test à leur comportement. Je pense que la direction régionale cherche à savoir qui se tient derrière Dal Sou, dit Tuck Seu.
Le lendemain matin de bonne heure, au moment où Talie et Ga Young se mettaient en route, Chul Hee et Chul Sik, les enfants Han, les attendaient dans la cour. Ils avaient des larmes aux yeux, de tristesse et d'inquiétude.
- Tante Talie, où est notre frère Chul Woo ? On a besoin de lui pour s'occuper des parents... Ils sont mourants... dit Chul Sik qui, malgré son jeune âge, semblait comprendre tout ce qui se passait, alors que sa petite sœur, Chul Hee, qui ne comprenait rien, pleurait elle aussi.
Hiyae s'était réveillée. Elle avait quant à elle l'âge de bien comprendre la situation et elle songeait également à ce qui s'était passé entre elle et Chul Woo. Elle ne pouvait rien faire d'autre que d'espérer que le voyage porterait ses fruits. Talie et Ga Young prirent enfin le train pour Chong Jin.
Pendant ce temps, Chul Woo s'était rendu chez son oncle. Il n'y avait personne à la maison. Son oncle, Han Jin Gu était un riche commerçant de Chong Jin où il tenait un grand magasin dans le centre de la ville. Il s'était enrichi pendant l'occupation en faisant du commerce avec le Japon. Frère cadet de son père, avait épousé une femme japonaise qui n'habitait d'ailleurs que quelques mois par an à Chong Jin. Elle vivait le reste du temps à Tokyo avec leur fils. Grâce à son épouse japonaise, il pouvait voyager facilement au Japon, ce qui avait facilité son commerce et son enrichissement. La répartition de l'héritage familial avait créé un conflit entre frères. Le père de Chul Woo avait été avantagé en tant qu'aîné de la famille. Il avait hérité de vastes terres. Déçu, le second fils avait quitté le pays natal et commencé à faire du commerce avec le Japon, ce qui lui avait permis de faire fortune. Le troisième fils, Un Gu, s'était lui aussi expatrié, en Chine, à Shanghaï, pour y faire du commerce. A l'époque, il était fréquent que de jeunes Coréens s'expatrient en Chine ou au Japon, soit pour y faire leurs études, soit pour organiser la résistance à l'envahisseur, ce qui n'était pas le cas pour les deux oncles de Chul Woo. Un Gu avait donné de ses nouvelles peu après son départ, mais depuis quelques années on ne savait plus rien de lui. Le frère aîné de Chul Woo avait manifesté son intention de le chercher lorsqu'il était parti pour la Chine, mais lui aussi avait cessé de donner de ses nouvelles. S'étaient-ils rencontrés en Chine ?
Chul Woo attendit le retour de son oncle. Il aurait pu aller le chercher dans son magasin, mais il savait qu'il n'aimait pas être dérangé à son travail et, compte tenu de la situation familiale, Chul Woo ne souhaitait pas le contrarier. Sans doute n'était-il pas au courant des événements survenus au village. Qui aurait bien pu l'en informer ? Toutes sortes de pensées lui traversaient l'esprit tandis que le jour touchait à sa fin en embrasant l'horizon de splendides couleurs. La baie de Chong Jin semblait un vaste tapis doré et le soleil se couchait vers cet endroit justement où se trouvait l'université de Chul Woo.
Comme son oncle ne revenait pas, Chul Woo sortit de la grande maison tristement vide et se mit à errer dans les rues où le vent soufflait l'odeur de la mer. On entendait le bruit des sirènes au loin des bateaux qui rejoignaient le port. Où pouvait demeurer son oncle ? Au port, la foule qui arpentait le quai était moins nombreuse qu'autrefois, pendant l'occupation japonaise. En prenant soin de se dissimuler, Chul Woo décida de s'approcher de la rue où se trouvait le commerce de son oncle. Il était curieux de savoir comment ce dernier traversait la nouvelle situation et comment il réagirait aux nouvelles de sa famille. Il arriva enfin en vue du magasin et se fraya un chemin à travers les passants pour s'approcher de la porte, qui, à son étonnement, était fermée. Il jeta un coup d'œil à l'intérieur puis poussa sur le battant qui s'effondra aussitôt dans un grand vacarme. L'intérieur ténébreux était complètement vide. Ainsi le vent de la révolution avait-il soufflé jusque dans cette maison ! Il s'adressa à un commerçant du voisinage :
- Qu'est devenu le propriétaire de ce magasin ?
- Je n'en sais rien ! répondit l'homme d'un ton sec.
- Que s'est-il passé ?
- Comment le saurais-je ?
- Comment pourriez-vous ne pas le savoir puisque vous êtes voisin ?
- Je ne suis pas au courant, c'est tout !
Chul Woo s'éloigna, peu désireux de susciter une querelle inutile. Si son oncle ne travaillait plus dans son magasin, il devait se trouver quelque part dans la ville. Peut-être ne rentrait-il chez lui que tard dans la nuit ? La tristesse l'envahit. Il s'était enthousiasmé comme beaucoup lors de la libération de son pays mais si sa famille devait disparaître et que lui-même n'avait plus de place dans son propre pays, il n'aurait bientôt plus d'autre choix que de s'expatrier… Roulant ainsi ces tristes pensées, il erra le long du port en proie à de sombres pressentiments. Que faire ? Où aller ? Il se sentit abandonné et décida de retourner à la maison de son oncle. En cours de route il s'arrêta soudain à la vue d'un homme qui se restaurait près d'un marchand ambulant, accroupi près d'une table basse. Il lui sembla reconnaître son oncle et courut vers lui.
- Mon oncle!
Mais l'homme ne répondit pas en raison peut-être du bonnet de fourrure qu'il tenait serré contre ses oreilles. Il essaya encore une fois.
- Oncle, c'est moi, Chul Woo... Que faites-vous ici ?
L'homme au chapeau ne réagit toujours pas mais il se leva, paya sa consommation et s'éloigna lentement. Chul Woo après un moment d'étonnement comprit le manège du vieil homme et lui emboîta le pas. Au coin de la rue, l'homme se retourna et s'adressa à lui :
- Est-ce bien toi, Chul Woo, qu'est-ce qui t'amène jusqu'ici ?
- Je suis venu vous voir...
- C'est une étrange époque, n'est-ce pas ? Il faut être prudent ! Comment va ton père ?
Ils s'assirent sur la plage où le vent froid venu du large soufflait en rafales. Chul Woo raconta à son oncle les malheurs qui étaient survenus au village.
- Un temps terrifiant arrive sur notre terre... Qu'allons-nous faire ? dit le vieil homme.
- Que s'est-il passé, au magasin ? lui demanda son neveu.
- Tu me le demandes vraiment ? J'ai été attaqué et je me suis enfui juste à temps... C'est une terrible époque ! Enfin, j'ai pu quand même sauver un peu d'argent. Je t'en donnerai pour tes parents…
Le neveu ajouta qu'il comptait voyager à Pyongyang pour essayer de sauver Dal Sou.
- C'est une bonne idée ! Dal Sou et son père étaient proches de la résistance. Leurs amis pourront les aider. Allons ! Il faut partir maintenant. Et, puisque tu es encore jeune, si un jour tu en éprouves l'envie ou le besoin, viens me rejoindre au Japon. As-tu mon adresse ?
- Oui, je l'ai.
- Tu viendras ?
- Je ne sais pas encore.
- En tous cas, garde bien l'adresse... Tiens, sauve-toi maintenant avec cet argent ! dit l'oncle en lui tendant une liasse de billets qu'il retira parmi d'autres serrées dans sa ceinture, avant de s'en aller le regard tourné vers la mer.
Chul Woo lui aussi reprit son chemin. Il aurait bien aimé retourner au village pour voir ses parents mais faute de moyen de transport, il passa la nuit dans un misérable hôtel où chaque chambre était occupée pour le moins par cinq ou six voyageurs. Chul Woo se coucha dans un coin, serrant contre lui le sac où il avait caché l'argent de son oncle. Il ferma les yeux et mille pensées lui vinrent alors à l'esprit. Au loin, les sirènes des bateaux se taisaient peu à peu. Pourrait-on vraiment sauver Dal Sou ?
Le lendemain, Chul Woo rejoignit à son auberge le père de Dal Sou. Les deux femmes, Talie et Ga Young y étaient déjà. Ils partirent sans attendre pour la gare de Chong Jin.
- Dépêchons-nous ! répétait le père qui ne songeait qu'à sauver son fils. Lorsqu'ils arrivèrent à la gare, ils furent surpris par la foule. Chul Woo demanda à un homme pour quelle raison il y avait tant de monde.
- Comment savoir ? On dit que bientôt on n'aura plus le droit de se déplacer librement, lui répondit l'homme.
Il leur fallut donc attendre leur tour comme les autres voyageurs. Ils passèrent deux jours entiers dans la salle d'attente. Malgré son âge, le vieux père de Dal Sou supporta bien cette épreuve, de même que Talie. Mais Ga Young se sentit très fatiguée.
- Il vaut mieux que tu retournes à la maison, dit Chul Woo, c'est trop dur pour toi.
- Le commandant Choi connaît bien Ga Young. Elle était toute petite fille à l'époque… Il sera content de la revoir... répondit Talie.
Parfois, Chul Woo confondait Ga Young avec Hiyae qui étaient toutes deux les filles de ses anciens domestiques. Ga Young, contrairement à Hiyae, était une fille calme et réservée.
Deux jours après ils obtinrent quatre billets de train pour Pyongyang ainsi qu'un peu d'espoir… L'essentiel de ceux qui étaient rassemblés dans la gare de Chong Jin étaient des gens qui voulaient passer au Sud. La plupart d'entre eux étaient, comme le notable Han, contraints de quitter leur pays, afin d'éviter de mortels coups de bâton. C'étaient les propriétaires et capitalistes qui étaient en danger de mort… Enfin, le train emmenant Chul Woo et ses compagnons partit, s'arrêtant à chaque gare. En franchissant les cols du mont Chilbo, Chul Woo se souvint y être allé autrefois, guidé par un professeur japonais avec ses camarades de l'université. La montagne y est splendide et s'ouvre sur l'infini de la mer de l'Est. Quand le train arriva en gare de Hamhung, la nuit tombait. Les voyageurs qui attendaient sur le quai étaient plus nombreux encore qu'en gare de Chong Jin. Une foule innombrable s'entassait non seulement dans la gare mais aussi sur la place attenante. Le train était immobile, sifflant de temps à autre et crachant des nuages de vapeur. On apprit qu'il ne circulerait pas la nuit pour éviter les attaques de troupes incontrôlées, japonaises ou autres.
Le train partit le lendemain et s'arrêta dans une petite gare près de Wonsan. En effet, des trains transportant des soldats japonais, arrivaient en masse en provenance de Pyongyang. Comme, la route du Sud n'était pas libre, les Japonais n'avaient pas d'autre choix que de prendre des bateaux au port de Wonsan ou de Chong Jin. Chul Woo et les autres restèrent quatre jours dans la petite gare. Ils manquaient d'eau potable et de sanitaires sans parler de la nourriture. Certains allèrent chercher de l'eau à un ruisseau qui coulait près de la gare. Le voyage se transformait en une terrible épreuve avant même que le but soit atteint. Ga Young épuisée se mit à vomir et Chul Woo dut rassembler ses maigres connaissances d'étudiant en médecine pour s'occuper d'elle.
- N'avale plus rien, lui dit-il, ni eau, ni aliment, tout est pollué ici ! Je vais essayer de trouver de l'eau potable, attends un peu.
Elle fit " oui " de la tête tout en serrant énergiquement les lèvres, pour faire preuve de sa bonne volonté. Un long moment plus tard, Chul Woo finit par revenir avec du sel et une bouilloire. Il fit boire à la jeune fille de l'eau salée en soutenant sa tête de sa main. Ga Young, qui semblait avoir perdu sa timidité, lui sourit. Il la regarda, détaillant son visage pour la première fois, et remarqua la finesse de son cou, puis il la fixa dans les yeux. Elle soutint son regard et ils échangèrent leurs sourires, comme s'ils étaient soudain devenus intimes. La médecine de Chul Woo était sans doute efficace car la jeune fille se sentit bientôt mieux.
- Merci, jeune maître… lui dit-elle.
- Tais-toi, je ne suis plus ton jeune maître, je suis le camarade Chul Woo. Répondit-il. Faisons comme les autres.
- Camarade Chul Woo... camarade Chul Woo... répéta-t-elle doucement en secouant la tête. Le train repartit enfin pour Pyongyang. Tous étaient épuisés de ce voyage sans fin mais ils trouvaient du courage dans la conviction de faire ce qui était nécessaire pour sauver l'honneur de Dal Sou et peut-être, plus encore, pour offrir un avenir à ses enfants. La condamnation du père risquait fort d'obérer gravement leur avenir.


Chapitre 4