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Enfin, Chul Woo et ses compagnons
arrivèrent à Pyongyang qu'ils ne connaissaient
guère. Ils quittèrent, l'air perdu, la gare envahie
par la foule des voyageurs et s'acheminèrent vers le
centre de la ville. Peu à peu la foule se faisait moins
dense. Le vieux père de Dal Sou prit la tête de
la petite troupe car, selon ses dires, il était déjà
venu là plusieurs fois quand il était jeune, par
la rivière, en bateau. Mais le temps avait passé
et il ne reconnut pas la ville qu'il avait visitée dans
sa jeunesse. Pyongyang avait changé. Ce n'était
plus le dédale de chaumières qu'il avait connu.
La seule chose qui n'avait pas changé, pour son désespoir,
c'était le dialecte incompréhensible que parlaient
les passants.
- Si l'on rejoint la rivière, dit-il, on doit y découvrir
une île nommée Yang Gak. C'est là que nous
sommes débarqués à l'époque. Ce
ne doit pas être loin si je ne me trompe pas... Nous voici
près du quai où se trouvait l'embarcadère.
Nous y sommes, dit-il enfin, tout excité par l'évocation
de ses souvenirs. Ca n'a pas changé !
- Vous avez beaucoup voyagé dans votre jeunesse ?
- Bien sûr, j'étais marin !
Chul Woo, Ga Young et Talie rejoignirent le vieil homme au bord
de la rivière qui n'évoquait pour eux rien que
de banal.
- L'île la plus grande, expliqua-t-il, s'appelle le Douno.
C'est là qu'accostent les chalutiers. Et la plus proche,
devant nous, c'est le Yang Gak. La ligne de chemin de fer que
l'on aperçoit sur l'autre bord de la rivière,
c'est la ligne de Kyong Ui qui arrive de Séoul. La gare
de l'autre côté, c'est la gare de la rivière
Daedong. Et le pont, là-bas, c'est le pont de Daedong...
Puis il ajouta enfin :
- Rendons grâce au grand général Kim Il
Sung de nous avoir permis d'arriver sains et saufs jusqu'ici
!
Et devant l'étonnement de ses compagnons, il poursuivit
:
- C'est ainsi qu'il faut s'exprimer dorénavant. Ne l'avez-vous
pas appris à l'école du Parti ? En tous cas, ne
l'oubliez pas quand nous rencontrerons le général
Choi Hyun. Compris Chul Woo ?
- C'est compris !
Chul Woo avait le sentiment étrange de se transformer
au fur et à mesure qu'il pénétrait dans
cette société nouvelle où il régnait
une atmosphère de soupçon. Rendre grâces
au général Kim Il Sung ? Quelle absurdité
et quel ridicule ! Et pourtant tous se conformaient sans sourciller
à ce nouvel usage.
Ils marchèrent jusqu'au centre de la ville à la
recherche du général Choi Hyun. Comment le trouver
? La ville était si grande ! Pourtant le père
de Dal Sou était certain, selon ses informations, de
trouver Choi Hyun à Pyongyang. Les passants qu'ils croisaient
étaient pâles et semblaient las. Dans le train,
ils avaient entendu dire que dans les rues de Pyongyang, on
ramassait de temps à autre les cadavres abandonnés
de ceux qui mouraient de faim.
- Où va-t-on réussir à trouver le général
Choi Hyun ? demanda-t-il à ses compagnons.
- Ne te fais pas de soucis ! Je sais ce que je fais ! répondit
le vieux Park.
Ils décidèrent enfin de se renseigner dans l'un
ou l'autre des bâtiments publics et s'approchèrent
de ce qui ressemblait à une caserne. Des sentinelles
en armes y montaient la garde. Le vieux Park et Chul Woo avancèrent,
laissant Talie et Ga Young en retrait.
- Halte ! Ne bougez plus ! ordonna un soldat tout en levant
son fusil. Les deux hommes obéirent.
- Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ? demanda la sentinelle.
- Nous arrivons de la province Hamgyong ! Je suis de même
village que le général Choi Hyun !
- Vous souhaitez le rencontrer ?
- Oui, nous sommes venus pour le voir.
- Etes-vous de sa famille ? Ou de ses amis ?
- Dites-lui que je suis Park, celui qui passait les armes sur
le fleuve Tuman pendant la guerre contre les Japonais.
- Vous ne me racontez pas d'histoires ?
- Mais non, j'ai encore les bons de réquisition qu'il
m'a donnés
Il m'a dit de venir le voir une fois
la guerre finie.
- Approchez-vous tous les deux et levez les bras en l'air.
Chul Woo pensa qu'ils avaient frappé à la bonne
porte. L'attitude des soldats le poussait à croire que
le général était dans les murs de la caserne.
Choi Hyun était célèbre mais sa renommée
était sans doute plus grande dans sa province et son
village natals, où il avait combattu, que dans la province
de Pyongyang.
Pendant que la sentinelle tenait les deux hommes en joue avec
son fusil, un autre soldat entreprit de les fouiller systématiquement.
Puis ce fut le tour des deux femmes. Quand la vérification
fut terminée le soldat ramena son fusil à lui
et décrocha le téléphone. Après
plusieurs essais infructueux il finit par obtenir la ligne.
- Allô, ici la porte principale. On a des gens venant
de la province de Hamgyong qui souhaitent rencontrer le commandant
Choi, deux hommes et deux femmes
Le vieux s'appelle Park
In Chul, le jeune, Han Chul Woo. Et les femmes
une mère
avec sa fille
La mère s'appelle Talie et sa fille,
Ga Young. Le nom du mari est Park Dal Sou. Ils prétendent
que le commandant Choi le connaît très bien. Oui,
oui, j'attends vos ordres.
Il raccrocha le téléphone et demanda aux visiteurs
de s'éloigner et d'attendre. L'unité qui était
en garnison près de l'île de Yang Gak était
assez modeste, de l'ordre d'une brigade sans doute
Choi
Hyun n'avait encore que peu de pouvoir. Le Comité provisoire
venait de se former et la machine militaire n'était pas
encore officiellement établie. La troupe de Choi Hyun
n'était encore qu'une bande armée attachée
à son chef mais la fondation prochaine de l'armée
populaire lui conférait une importance particulière.
Après un long moment d'attente, le téléphone
se mit à sonner.
- Ici la porte principale ! Oui, à vos ordres ! répondit
le soldat puis il se dirigea vers Chul Woo et ses compagnons.
- Suivez-moi ! camarades, leur dit-il.
Chul Woo observait l'allure misérable du soldat qui marchait
devant eux. Seul le fusil le distinguait de quelque pauvre paysan.
Cela ne semblait pas gêner le vieux Park qui reconnaissait
en lui un de ces modestes partisans avec qui il avait collaboré
pendant la guerre. Le bâtiment qui tenait lieu de caserne
était une espèce d'entrepôt abandonné
par les Japonais en fuite. La vaste cour était envahie
par des baraquements militaires.
- Camarades ! En principe, le commandant Choi ne reçoit
pas de visites personnelles en ce moment. Mais il vous accorde
à titre tout à fait exceptionnel cinq minutes
d'entrevue. Essayez donc d'aller à l'essentiel.
Les partisans rassemblés autour de Choi Hyun constituaient
la garde rapprochée de Kim Il Sung. Au moment où
revenaient sur la scène politique tous les membres de
la fraction Yeonnan et de la fraction russe, Kim Il Sung en
avait absolument besoin, à la fois pour sa sécurité
personnelle et pour constituer la base de ce qui serait bientôt
l'armée populaire.
Le vieux Park commençait à s'impatienter, obligé
qu'il était d'attendre tranquillement assis, lorsqu'il
s'entendit appeler :
- Qui est là ? N'est-ce pas le vieux Park In Chul ?
- Park In Chul en personne ! répondit-il en se levant
vivement sans même savoir qui s'adressait ainsi à
lui.
- Te souviens-tu de moi ? Tu nous guidais sur le fleuve quand
on convoyait des armes
- Whang ! Capitaine Whang !
- Mon vieux Park In Chul ! Quel joie de te voir ici ! Ca fait
longtemps, hein ?
- Ce n'est pas si loin ! Il n'y a pas plus de six mois
- Oui c'est vrai, qu'est-ce qui t'amène ici ? Tu rends
visite au commandant Choi ?
Et se tournant vers Talie, il ajouta :
- Mais voici ta belle-fille, l'épouse de Park Dal Sou,
le virtuose du poignard
L'homme avait une attitude imposante et se déplaçait
en compagnie d'un groupe d'officiers d'ordonnance qui observaient
la scène avec attention. Un soldat vint bientôt
se mettre au garde à vous devant lui.
- Le commandant vous prie d'entrer
- Eh bien, nous allons pénétrer tous ensemble
! Approchez-vous, madame. Et qui est cette jeune fille ? C'est
la fille de Park Dal Sou ? Oui, elle lui ressemble beaucoup
Et ce jeune homme ? Vous êtes ensemble ? Allez, entrez
tous. Il sera content, le commandant Choi. Il parle souvent
de Park Dal Sou... Il y a quelques jours il m'a justement demandé
de retrouver les deux Park. Cela tombe bien
Il entra par la porte que le soldat maintenait ouverte et attendit
que les autres le suivent puis il fit avec vivacité le
salut militaire à l'homme grassouillet qui était
assis dans un fauteuil.
- Officier Whang Chil Sung, à vos ordres mon commandant
! Voici les personnes que vous souhaitiez rencontrer : Park
In Chul, sa belle-fille et sa petite-fille
En fait, ils
sont venus vous voir d'eux-mêmes et j'en profite pour
les faire entrer avec moi.
- Ils ont fait le voyage d'eux-mêmes ?
- Oui, mon commandant.
- Très bien ! Combien de fois nous a-t-il sauvé
la vie, le vieux Park ?
- A d'innombrables occasions !
- Et son fils, Dal Sou, pourquoi n'est-il pas venu ?
- Sa femme nous le dira
- Vous êtes la femme de Park Dal Sou ? demanda Choi Hyun
à Talie qui s'avançait vers lui. Choi Hyun était
encore jeune. Il ne devait pas avoir quarante ans. C'était
un homme assez petit mais qui ne manquait pas d'allure malgré
son embonpoint.
- Pourquoi êtes-vous venue sans lui ? ajouta-t-il.
- Il lui est arrivé une triste mésaventure...
répondit Talie, et c'est pour cela
- Une mésaventure... racontez-moi cela. Approchez-vous
et installez-vous
Pendant tout le temps que dura le récit, le commandant
Choi Yun resta immobile les yeux fermés. Et même
un long moment après, il resta songeur avant de s'adresser
au vieux Park.
- Dal Sou est votre fils, n'est-ce pas ?
- Oui, il a été amené à changer
de nom à cause de la police japonaise mais c'est bien
mon fils...
- Quant à ce jeune homme, dit-il en se tournant vers
Chul Woo, il est bien le fils d'un propriétaire foncier
?
- Oui... répondit Park.
- Pourquoi a-t-on laissé entrer cet homme ? s'écria-t-il
alors en regardant l'officier d'ordonnance. Qu'il sorte immédiatement
! Seuls peuvent rester le partisan et sa famille.
Et il poursuivit :
- Park Dal Sou est sans aucun doute un héros du peuple,
mais pourquoi donc a-t-il pris le parti d'un propriétaire
? L'autre a voulu le frapper avec une faucille ? Il y a des
témoins ?
- Oui, il y en a.
- On ne peut pas abandonner notre grand héros... Je comprends
bien le sens de votre visite. Je ne vais pas le laisser tomber,
vous pouvez compter sur moi. Je vais donner des ordres et on
s'occupera de lui. Vous savez que nous venons de mettre en place
l'administration des provinces de Chosun du Nord et que des
tribunaux populaires ont été créés
dans chaque province. Je vais faire savoir au Comité
populaire de votre province de prendre toutes les mesures nécessaires
à la solution de l'affaire de Park Dal Sou. Je leur dirai
quel grand partisan il a été lors de la guerre
contre les Japonais. De fait j'ai déjà eu l'occasion
d'entretenir le camarade Kim Il Sung de Park In Chul, le père,
ici présent, de notre camarade Dal Sou. Notre Parti Communiste
est attaché à la transmission du flambeau Révolutionnaire
de génération en génération et ne
manquera pas de vous récompenser
Patience ! Camarade,
il faut tenir bon.
- Oui ! Je vais tenir bon
répondit le vieux Park.
- Encore une chose, on s'apprête à décerner
des médailles à ceux qui ont contribué
à la fondation de la nation. Il s'agit d'honorer nos
héros populaires. Camarade Park, vous le méritez
bien. Camarade officier, prenez bonne note des noms de Park
In Chul et de son fils Park Dal Sou ! Nous estimons qu'ils ont
joué un rôle essentiel dans la lutte contre l'envahisseur
japonais et dans la libération du pays. Notre grand chef
bien aimé Kim Il Sung le sait parfaitement
Quant
à Park Dal Sou, je vais m'occuper de lui, je vais parler
au président du Parti et à celui du Comité
populaire. Il faut traiter cette affaire avec sérieux.
Il faut que chacun sache que le Parti est derrière lui.
Aimons le peuple, sachons pardonner les fautes du peuple ! Si,
comme vous le dites, c'est bien la victime qui a pris en premier
son arme, s'il y a des témoins
Eh bien, on ne peut
ignorer l'opinion du Parti dans un tribunal populaire !
L'entretien prit fin sur ces paroles de réconfort. Chul
Woo, qui avait été contraint de quitter le bureau,
attendait dans une salle attenante. Il venait de comprendre
qu'il n'y aurait pas de place pour lui dans la nouvelle société.
Le vieux Park quant à lui se sentait soulagé :
l'entretien avec Choi Hyun lui avait donné la quasi certitude
de sauver son fils. L'officier Whang, manifestait lui aussi
son contentement de voir son commandant de bonne humeur. Originaire
de Wonsan, il se sentait en famille avec les visiteurs. Il les
accompagna jusqu'à la porte.
Chul Woo était plongé dans ses pensées.
L'époque était à la haine ! C'était
selon Lénine, le moteur même de la Révolution.
Pourtant Chul Woo faisait toujours confiance aux familles de
Dal Sou et de Tuck Seu
Ils prirent à nouveau le
train pour rentrer à Chong Jin. En regardant le paysage
de montagnes, Chul Woo s'interrogeait sur le sort de sa famille.
L'attitude de Choi Hyun augurait mal de l'avenir. Que deviendraient
ses parents, ses frères et sa sur ? Ga Young de
son côté reprenait espoir quant à son père
mais s'inquiétait pour Chul Woo. Elle le regardait d'un
air soucieux comme si elle devinait ses pensées et de
temps à autre leurs regards se croisaient.
- Jeune maître, ne vous faites pas trop de soucis, quand
mon père sera relâché, il s'occupera de
vous. Il est membre du Comité de la réforme foncière,
il pourra vous aider vous et votre famille.
- Oui, c'est vrai, je te remercie mais ne t'inquiète
pas pour moi. Et, ne m'appelle plus comme ça. Appelle-moi
camarade Chul Woo, le monde a changé
- Oui, jeune maître !
- Camarade Chul Woo !
- Camarade Chul Woo, ne te fais pas de soucis !
Chul Woo se mit à rire. Il commençait à
s'habituer au nouvel usage. Ne peut-on pas s'habituer à
tout ? Le retour leur prit une semaine et quand ils arrivèrent,
les parents de Chul Woo étaient rétablis. Le Comité
populaire cependant avait confisqué leur maison, sauf
l'annexe occupée par la famille de Dal Sou. Les propriétaires
devaient renoncer dorénavant à tous leurs biens
et s'éloigner d'au moins vingt kilomètres de leur
ancienne résidence. Mais Tuck Seu réussit à
obtenir du Comité une autorisation exceptionnelle pour
la famille Han et à retarder leur expulsion.
Au village de Suck Mak, comme partout dans le Nord, la réforme
foncière fut réalisée en un temps record.
Un mois après la promulgation de la loi le grand changement
était achevé. Et le Parti Communiste de Chosun
du Nord, au pouvoir, put proclamer le commencement d'une ère
nouvelle. Six mois à peine s'étaient écoulés
depuis la libération ! La réforme fut accueillie
avec satisfaction par le peuple, ce qui mit dans l'embarras
le Nouveau Parti Démocratique de Kim Dou Bong qui défendait
les droits des propriétaires fonciers. Ce dernier dut
bientôt renoncer à sa charge et laisser s'accomplir
la fusion de son Parti avec le Parti Communiste de Chosun du
Nord.
La réforme foncière appliquée par le Parti
Communiste de Chosun du Nord était une entreprise hardie.
Elle provoqua une véritable Révolution sociale
mais ne se fit pas sans violences. Expulsions, mauvais traitements,
mises à mort accompagnèrent cette période
troublée qui vit les paysans pauvres s'acharner sur les
anciens propriétaires. L'homme est ainsi fait qu'il a
besoin de posséder
Un soir, à son retour du travail, Tuck Seu rencontra
Chul Woo et l'aborda d'un air impérieux, avec l'assurance
que lui donnaient ses nouvelles responsabilités.
- Ah, camarade Chul Woo, tu es enfin de retour ! As-tu rencontré
le commandant Choi ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Pourra-t-on sauver
Dal Sou ?
- Oui, on l'a rencontré.
- Entre ! Tu vas me raconter cela, dit Tuck Seu qui tutoyait
soudain Chul Woo de façon tout à fait spontanée
Il invita également la famille de Ga Young et le notable
Han à les rejoindre. Chul Woo raconta alors l'entrevue
sans omettre aucun détail. Puis Tuck Seu poussa un long
soupir et prit la parole.
- Dans nos deux villages de Suck Mak et Susung se sont produits
quatorze incidents semblables à celui de Dal Sou. Trois
ont donné lieu à mort d'homme et nombreux sont
les blessés graves. Le Comité régional
a retardé les procès pour traiter tous les cas
ensemble. Maintenant le moment est venu, la réforme est
achevée. L'ordre est donné d'en finir avec les
propriétaires réactionnaires. Le Parti souhaite
que le tribunal populaire juge selon l'opinion de l'assemblée
et que les condamnations soient immédiatement exécutées.
On n'a jamais vu ça ! Même les Japonais s'y prenaient
autrement. Les procès ont déjà eu lieu
dans les autres villages. Les condamnés ont été
fusillés en public
Il s'interrompit pour demander à sa femme un verre d'eau
qu'il but d'un seul trait et reprit :
- Le fait est qu'un ordre du Comité populaire du Parti
central nous est arrivé hier, pressant les Comités
départemental, régional et communal, de sauver
Dal Sou du tribunal populaire !
Il but encore un verre d'eau et s'épongea le front.
- J'ai révélé le secret d'état !
dit-il enfin. Mais comment réussira-t-on à sauver
Dal Sou si le procès a lieu ?
Il avait bien pensé que Choi Hyun prendrait les mesures
nécessaires pour sauver Dal Sou, mais il s'attendait
pas à ce nouveau problème. Il allait falloir s'accommoder
du jugement du peuple !
- Le jugement de tribunal populaire appartient bien entendu
au peuple. Mais il peut y avoir dans l'assistance des opinions
qui emportent la faveur. Il y a des camarades qui soulèvent
l'opinion ! Ce sont les hommes du Parti. Et ce n'est pas tout.
Il y en a même qui apportent leur contribution en appuyant
les premiers. Tout cela correspond à des instructions
données au préalable. Ne vous inquiétez
donc pas ! Nous avons choisi nos hommes.
Tous écoutaient silencieux, abasourdis par de telles
révélations. Le monde était devenu étrange.
Appartenaient-ils à une société de paysans
et d'ouvriers ou bien à une société de
pantins ? Tuck Seu reprit le parole :
- On dit que le Comité central considère le camarade
Dal Sou comme un héros. Par ailleurs, la maison et la
propriété du camarade Han sont confisquées.
L'annexe servira de logement au camarade Dal Sou. J'aurais aimé
pouvoir intervenir à ce propos mais l'ordre est venu
du Comité régional ! Pardonnez-moi donc camarade
notable, dit Tuck Seu en s'adressant à Han.
L'expression était curieuse et absurde. Il fallait que
Han soit notable ou camarade.
- Alors, dès demain, la mère de Ga Young emménagera
dans l'annexe de l'ancienne maison du camarade Han, et la famille
du camarade Han devra quitter ce village. Si vous ne le faites
pas je serai obligé de vous arrêter. On me critique
déjà parce que je protège l'ennemi. Si
vous vous faites arrêter, vous êtes perdus
Alors, camarade Chul Woo, as-tu bien compris ce que je viens
de dire ?
Chul Woo ne répondit pas et l'autre reprit.
- Ne désespère pas, cependant ! Quand Dal Sou
sera sorti, je ne vous oublierai pas. Je ferai tout mon possible
pour vous venir en aide. Mais pour l'instant il faut parer au
plus pressé. Ne te fais pas trop de soucis. Dans le nouveau
monde il n'y aura pas de gens très riches mais il n'y
aura pas non plus de gens qui meurent de faim. L'état
s'occupe de tout. On n'a pas de terre mais on a des fermes collectives.
On travaille la terre avec les autres paysans comme des salariés..
Notre camarade Kim Il Sung ne nous laissera pas mourir de faim
! conclut Tuck Seu.
Ma parole, on lui a lavé le cerveau ! pensa Chul Woo.
Il faut manger à sa faim, c'est sûr, pour mener
une vie digne de ce nom, mais cela ne peut suffire à
remplir une vie !
- A mon avis, le meilleur solution est que le camarade Chul
Woo se cache avec ses parents chez le grand-père de Ga
Young. Il n'y a pas grande différence aujourd'hui entre
la vie d'un homme et celle d'une mouche
- On aimerait quand même savoir ce qui va arriver à
Dal Sou
- Est-ce bien nécessaire ? Il est évident que
Dal Sou sera sauvé puisque le Parti le veut ainsi ! Au
fait, Talie, pense à déménager dès
demain. Il faut obéir au Parti et au Comité populaire.
Quant à toi, camarade Chul Woo, si tu veux vraiment assister
au jugement, fais-toi discret ! Ensuite, il te faudra te rendre
chez le grand-père de Ga Young, compris ?
- Oui, d'accord.
Le lendemain, Talie emménagea avec ses enfants, emportant
seulement quelques meubles et ustensiles indispensables à
la vie quotidienne. Le père de Dal Sou décida
alors de rester avec eux jusqu'au jour du procès en espérant
voir son fils libre.
A l'approche du grand jour, l'agitation gagna le village. Quant
à Tuck Seu, il n'avait même plus le temps de rentrer
chez lui. Il y passait quelques heures, tard dans la nuit. La
question essentielle, pour le Parti, était de bien recruter
les éléments qui devaient noyauter la foule. Il
les fallait de confiance et inconnus ! Ces agitateurs se devaient
d'être éloquents, pugnaces et convaincants. Le
choix de leur leader était plus important que celui du
juge qui en définitive ne prenait aucune décision.
Enfin, il fallait quelqu'un pour conclure tout cela. Ce rôle
était officiellement dévolu au chef du poste de
police. O Chun Sup fut choisi pour animer les débats
et Um Guy Pal, un homme robuste et beau parleur, ferait fonction
d'agitateur. Les frères Choi, qui étaient bûcherons,
furent appelés au rôle de bourreaux.
Chul Woo passait des nuits blanches à l'approche de l'événement.
Le sort de sa famille était lié à celui
de Dal Sou. Un soir qu'il se promenait dans la cour, il vit
quelqu'un avancer vers lui. Mais comme il s'approchait la silhouette
disparut derrière la maison.
- Qui est là ? Personne ne répondit, mais au mouvement
des vêtements il reconnut une femme.
- C'est toi Hiyae ? As-tu du mal à t'endormir ? Viens
par ici. J'ai quelque chose à te dire... chuchota-t-il
dans le noir en faisant quelques pas vers l'ombre.
Il sentit soudain un corps doux et souple tomber dans ses bras.
C'était Hiyae. Chul Woo la serra tendrement puis l'entraîna
en marchant vers un endroit plus sûr, au pied de la colline,
derrière la maison. Il réalisa alors qu'elle était
en larmes.
- Ne pleure pas, je suis là près de toi. Pourquoi
pleures-tu ? Que s'est-il passé ?
Ils s'assirent sur un rocher.
- On veut vous marier avec Ga Young, dit-elle enfin.
- Comment ? Qui dit cela ?
- Cela permettra d'assurer votre survie.
- Qui dit cela ?
- Mon père, le grand père de Ga Young et votre
père. Je les ai entendu parler, cette nuit.
Chul Woo ne sut quoi répondre.
- Ils disaient que Dal Sou, une fois libéré, deviendrait
un héros. Donc, si vous épousez la fille du héros,
vous pourrez vivre enfin sans problèmes.
Chul Woo poussa un long soupir et frissonna malgré lui
en réalisant combien sa propre vie était en danger
tant qu'il resterait dans ce pays.
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