Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)


Chapitre 4

Enfin, Chul Woo et ses compagnons arrivèrent à Pyongyang qu'ils ne connaissaient guère. Ils quittèrent, l'air perdu, la gare envahie par la foule des voyageurs et s'acheminèrent vers le centre de la ville. Peu à peu la foule se faisait moins dense. Le vieux père de Dal Sou prit la tête de la petite troupe car, selon ses dires, il était déjà venu là plusieurs fois quand il était jeune, par la rivière, en bateau. Mais le temps avait passé et il ne reconnut pas la ville qu'il avait visitée dans sa jeunesse. Pyongyang avait changé. Ce n'était plus le dédale de chaumières qu'il avait connu. La seule chose qui n'avait pas changé, pour son désespoir, c'était le dialecte incompréhensible que parlaient les passants.
- Si l'on rejoint la rivière, dit-il, on doit y découvrir une île nommée Yang Gak. C'est là que nous sommes débarqués à l'époque. Ce ne doit pas être loin si je ne me trompe pas... Nous voici près du quai où se trouvait l'embarcadère. Nous y sommes, dit-il enfin, tout excité par l'évocation de ses souvenirs. Ca n'a pas changé !
- Vous avez beaucoup voyagé dans votre jeunesse ?
- Bien sûr, j'étais marin !
Chul Woo, Ga Young et Talie rejoignirent le vieil homme au bord de la rivière qui n'évoquait pour eux rien que de banal.
- L'île la plus grande, expliqua-t-il, s'appelle le Douno. C'est là qu'accostent les chalutiers. Et la plus proche, devant nous, c'est le Yang Gak. La ligne de chemin de fer que l'on aperçoit sur l'autre bord de la rivière, c'est la ligne de Kyong Ui qui arrive de Séoul. La gare de l'autre côté, c'est la gare de la rivière Daedong. Et le pont, là-bas, c'est le pont de Daedong...
Puis il ajouta enfin :
- Rendons grâce au grand général Kim Il Sung de nous avoir permis d'arriver sains et saufs jusqu'ici !
Et devant l'étonnement de ses compagnons, il poursuivit :
- C'est ainsi qu'il faut s'exprimer dorénavant. Ne l'avez-vous pas appris à l'école du Parti ? En tous cas, ne l'oubliez pas quand nous rencontrerons le général Choi Hyun. Compris Chul Woo ?
- C'est compris !
Chul Woo avait le sentiment étrange de se transformer au fur et à mesure qu'il pénétrait dans cette société nouvelle où il régnait une atmosphère de soupçon. Rendre grâces au général Kim Il Sung ? Quelle absurdité et quel ridicule ! Et pourtant tous se conformaient sans sourciller à ce nouvel usage.
Ils marchèrent jusqu'au centre de la ville à la recherche du général Choi Hyun. Comment le trouver ? La ville était si grande ! Pourtant le père de Dal Sou était certain, selon ses informations, de trouver Choi Hyun à Pyongyang. Les passants qu'ils croisaient étaient pâles et semblaient las. Dans le train, ils avaient entendu dire que dans les rues de Pyongyang, on ramassait de temps à autre les cadavres abandonnés de ceux qui mouraient de faim.
- Où va-t-on réussir à trouver le général Choi Hyun ? demanda-t-il à ses compagnons.
- Ne te fais pas de soucis ! Je sais ce que je fais ! répondit le vieux Park.
Ils décidèrent enfin de se renseigner dans l'un ou l'autre des bâtiments publics et s'approchèrent de ce qui ressemblait à une caserne. Des sentinelles en armes y montaient la garde. Le vieux Park et Chul Woo avancèrent, laissant Talie et Ga Young en retrait.
- Halte ! Ne bougez plus ! ordonna un soldat tout en levant son fusil. Les deux hommes obéirent.
- Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ? demanda la sentinelle.
- Nous arrivons de la province Hamgyong ! Je suis de même village que le général Choi Hyun !
- Vous souhaitez le rencontrer ?
- Oui, nous sommes venus pour le voir.
- Etes-vous de sa famille ? Ou de ses amis ?
- Dites-lui que je suis Park, celui qui passait les armes sur le fleuve Tuman pendant la guerre contre les Japonais.
- Vous ne me racontez pas d'histoires ?
- Mais non, j'ai encore les bons de réquisition qu'il m'a donnés… Il m'a dit de venir le voir une fois la guerre finie.
- Approchez-vous tous les deux et levez les bras en l'air.
Chul Woo pensa qu'ils avaient frappé à la bonne porte. L'attitude des soldats le poussait à croire que le général était dans les murs de la caserne. Choi Hyun était célèbre mais sa renommée était sans doute plus grande dans sa province et son village natals, où il avait combattu, que dans la province de Pyongyang.
Pendant que la sentinelle tenait les deux hommes en joue avec son fusil, un autre soldat entreprit de les fouiller systématiquement. Puis ce fut le tour des deux femmes. Quand la vérification fut terminée le soldat ramena son fusil à lui et décrocha le téléphone. Après plusieurs essais infructueux il finit par obtenir la ligne.
- Allô, ici la porte principale. On a des gens venant de la province de Hamgyong qui souhaitent rencontrer le commandant Choi, deux hommes et deux femmes… Le vieux s'appelle Park In Chul, le jeune, Han Chul Woo. Et les femmes… une mère avec sa fille… La mère s'appelle Talie et sa fille, Ga Young. Le nom du mari est Park Dal Sou. Ils prétendent que le commandant Choi le connaît très bien. Oui, oui, j'attends vos ordres.
Il raccrocha le téléphone et demanda aux visiteurs de s'éloigner et d'attendre. L'unité qui était en garnison près de l'île de Yang Gak était assez modeste, de l'ordre d'une brigade sans doute… Choi Hyun n'avait encore que peu de pouvoir. Le Comité provisoire venait de se former et la machine militaire n'était pas encore officiellement établie. La troupe de Choi Hyun n'était encore qu'une bande armée attachée à son chef mais la fondation prochaine de l'armée populaire lui conférait une importance particulière. Après un long moment d'attente, le téléphone se mit à sonner.
- Ici la porte principale ! Oui, à vos ordres ! répondit le soldat puis il se dirigea vers Chul Woo et ses compagnons.
- Suivez-moi ! camarades, leur dit-il.
Chul Woo observait l'allure misérable du soldat qui marchait devant eux. Seul le fusil le distinguait de quelque pauvre paysan. Cela ne semblait pas gêner le vieux Park qui reconnaissait en lui un de ces modestes partisans avec qui il avait collaboré pendant la guerre. Le bâtiment qui tenait lieu de caserne était une espèce d'entrepôt abandonné par les Japonais en fuite. La vaste cour était envahie par des baraquements militaires.
- Camarades ! En principe, le commandant Choi ne reçoit pas de visites personnelles en ce moment. Mais il vous accorde à titre tout à fait exceptionnel cinq minutes d'entrevue. Essayez donc d'aller à l'essentiel.
Les partisans rassemblés autour de Choi Hyun constituaient la garde rapprochée de Kim Il Sung. Au moment où revenaient sur la scène politique tous les membres de la fraction Yeonnan et de la fraction russe, Kim Il Sung en avait absolument besoin, à la fois pour sa sécurité personnelle et pour constituer la base de ce qui serait bientôt l'armée populaire.
Le vieux Park commençait à s'impatienter, obligé qu'il était d'attendre tranquillement assis, lorsqu'il s'entendit appeler :
- Qui est là ? N'est-ce pas le vieux Park In Chul ?
- Park In Chul en personne ! répondit-il en se levant vivement sans même savoir qui s'adressait ainsi à lui.
- Te souviens-tu de moi ? Tu nous guidais sur le fleuve quand on convoyait des armes…
- Whang ! Capitaine Whang !
- Mon vieux Park In Chul ! Quel joie de te voir ici ! Ca fait longtemps, hein ?
- Ce n'est pas si loin ! Il n'y a pas plus de six mois…
- Oui c'est vrai, qu'est-ce qui t'amène ici ? Tu rends visite au commandant Choi ?
Et se tournant vers Talie, il ajouta :
- Mais voici ta belle-fille, l'épouse de Park Dal Sou, le virtuose du poignard…
L'homme avait une attitude imposante et se déplaçait en compagnie d'un groupe d'officiers d'ordonnance qui observaient la scène avec attention. Un soldat vint bientôt se mettre au garde à vous devant lui.
- Le commandant vous prie d'entrer…
- Eh bien, nous allons pénétrer tous ensemble ! Approchez-vous, madame. Et qui est cette jeune fille ? C'est la fille de Park Dal Sou ? Oui, elle lui ressemble beaucoup… Et ce jeune homme ? Vous êtes ensemble ? Allez, entrez tous. Il sera content, le commandant Choi. Il parle souvent de Park Dal Sou... Il y a quelques jours il m'a justement demandé de retrouver les deux Park. Cela tombe bien…
Il entra par la porte que le soldat maintenait ouverte et attendit que les autres le suivent puis il fit avec vivacité le salut militaire à l'homme grassouillet qui était assis dans un fauteuil.
- Officier Whang Chil Sung, à vos ordres mon commandant ! Voici les personnes que vous souhaitiez rencontrer : Park In Chul, sa belle-fille et sa petite-fille… En fait, ils sont venus vous voir d'eux-mêmes et j'en profite pour les faire entrer avec moi.
- Ils ont fait le voyage d'eux-mêmes ?
- Oui, mon commandant.
- Très bien ! Combien de fois nous a-t-il sauvé la vie, le vieux Park ?
- A d'innombrables occasions !
- Et son fils, Dal Sou, pourquoi n'est-il pas venu ?
- Sa femme nous le dira…
- Vous êtes la femme de Park Dal Sou ? demanda Choi Hyun à Talie qui s'avançait vers lui. Choi Hyun était encore jeune. Il ne devait pas avoir quarante ans. C'était un homme assez petit mais qui ne manquait pas d'allure malgré son embonpoint.
- Pourquoi êtes-vous venue sans lui ? ajouta-t-il.
- Il lui est arrivé une triste mésaventure... répondit Talie, et c'est pour cela…
- Une mésaventure... racontez-moi cela. Approchez-vous et installez-vous…
Pendant tout le temps que dura le récit, le commandant Choi Yun resta immobile les yeux fermés. Et même un long moment après, il resta songeur avant de s'adresser au vieux Park.
- Dal Sou est votre fils, n'est-ce pas ?
- Oui, il a été amené à changer de nom à cause de la police japonaise mais c'est bien mon fils...
- Quant à ce jeune homme, dit-il en se tournant vers Chul Woo, il est bien le fils d'un propriétaire foncier ?
- Oui... répondit Park.
- Pourquoi a-t-on laissé entrer cet homme ? s'écria-t-il alors en regardant l'officier d'ordonnance. Qu'il sorte immédiatement ! Seuls peuvent rester le partisan et sa famille.
Et il poursuivit :
- Park Dal Sou est sans aucun doute un héros du peuple, mais pourquoi donc a-t-il pris le parti d'un propriétaire ? L'autre a voulu le frapper avec une faucille ? Il y a des témoins ?
- Oui, il y en a.
- On ne peut pas abandonner notre grand héros... Je comprends bien le sens de votre visite. Je ne vais pas le laisser tomber, vous pouvez compter sur moi. Je vais donner des ordres et on s'occupera de lui. Vous savez que nous venons de mettre en place l'administration des provinces de Chosun du Nord et que des tribunaux populaires ont été créés dans chaque province. Je vais faire savoir au Comité populaire de votre province de prendre toutes les mesures nécessaires à la solution de l'affaire de Park Dal Sou. Je leur dirai quel grand partisan il a été lors de la guerre contre les Japonais. De fait j'ai déjà eu l'occasion d'entretenir le camarade Kim Il Sung de Park In Chul, le père, ici présent, de notre camarade Dal Sou. Notre Parti Communiste est attaché à la transmission du flambeau Révolutionnaire de génération en génération et ne manquera pas de vous récompenser… Patience ! Camarade, il faut tenir bon.
- Oui ! Je vais tenir bon… répondit le vieux Park.
- Encore une chose, on s'apprête à décerner des médailles à ceux qui ont contribué à la fondation de la nation. Il s'agit d'honorer nos héros populaires. Camarade Park, vous le méritez bien. Camarade officier, prenez bonne note des noms de Park In Chul et de son fils Park Dal Sou ! Nous estimons qu'ils ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre l'envahisseur japonais et dans la libération du pays. Notre grand chef bien aimé Kim Il Sung le sait parfaitement… Quant à Park Dal Sou, je vais m'occuper de lui, je vais parler au président du Parti et à celui du Comité populaire. Il faut traiter cette affaire avec sérieux. Il faut que chacun sache que le Parti est derrière lui. Aimons le peuple, sachons pardonner les fautes du peuple ! Si, comme vous le dites, c'est bien la victime qui a pris en premier son arme, s'il y a des témoins… Eh bien, on ne peut ignorer l'opinion du Parti dans un tribunal populaire !
L'entretien prit fin sur ces paroles de réconfort. Chul Woo, qui avait été contraint de quitter le bureau, attendait dans une salle attenante. Il venait de comprendre qu'il n'y aurait pas de place pour lui dans la nouvelle société. Le vieux Park quant à lui se sentait soulagé : l'entretien avec Choi Hyun lui avait donné la quasi certitude de sauver son fils. L'officier Whang, manifestait lui aussi son contentement de voir son commandant de bonne humeur. Originaire de Wonsan, il se sentait en famille avec les visiteurs. Il les accompagna jusqu'à la porte.
Chul Woo était plongé dans ses pensées. L'époque était à la haine ! C'était selon Lénine, le moteur même de la Révolution. Pourtant Chul Woo faisait toujours confiance aux familles de Dal Sou et de Tuck Seu… Ils prirent à nouveau le train pour rentrer à Chong Jin. En regardant le paysage de montagnes, Chul Woo s'interrogeait sur le sort de sa famille. L'attitude de Choi Hyun augurait mal de l'avenir. Que deviendraient ses parents, ses frères et sa sœur ? Ga Young de son côté reprenait espoir quant à son père mais s'inquiétait pour Chul Woo. Elle le regardait d'un air soucieux comme si elle devinait ses pensées et de temps à autre leurs regards se croisaient.
- Jeune maître, ne vous faites pas trop de soucis, quand mon père sera relâché, il s'occupera de vous. Il est membre du Comité de la réforme foncière, il pourra vous aider vous et votre famille.
- Oui, c'est vrai, je te remercie mais ne t'inquiète pas pour moi. Et, ne m'appelle plus comme ça. Appelle-moi camarade Chul Woo, le monde a changé…
- Oui, jeune maître !
- Camarade Chul Woo !
- Camarade Chul Woo, ne te fais pas de soucis !
Chul Woo se mit à rire. Il commençait à s'habituer au nouvel usage. Ne peut-on pas s'habituer à tout ? Le retour leur prit une semaine et quand ils arrivèrent, les parents de Chul Woo étaient rétablis. Le Comité populaire cependant avait confisqué leur maison, sauf l'annexe occupée par la famille de Dal Sou. Les propriétaires devaient renoncer dorénavant à tous leurs biens et s'éloigner d'au moins vingt kilomètres de leur ancienne résidence. Mais Tuck Seu réussit à obtenir du Comité une autorisation exceptionnelle pour la famille Han et à retarder leur expulsion.
Au village de Suck Mak, comme partout dans le Nord, la réforme foncière fut réalisée en un temps record. Un mois après la promulgation de la loi le grand changement était achevé. Et le Parti Communiste de Chosun du Nord, au pouvoir, put proclamer le commencement d'une ère nouvelle. Six mois à peine s'étaient écoulés depuis la libération ! La réforme fut accueillie avec satisfaction par le peuple, ce qui mit dans l'embarras le Nouveau Parti Démocratique de Kim Dou Bong qui défendait les droits des propriétaires fonciers. Ce dernier dut bientôt renoncer à sa charge et laisser s'accomplir la fusion de son Parti avec le Parti Communiste de Chosun du Nord.
La réforme foncière appliquée par le Parti Communiste de Chosun du Nord était une entreprise hardie. Elle provoqua une véritable Révolution sociale mais ne se fit pas sans violences. Expulsions, mauvais traitements, mises à mort accompagnèrent cette période troublée qui vit les paysans pauvres s'acharner sur les anciens propriétaires. L'homme est ainsi fait qu'il a besoin de posséder…
Un soir, à son retour du travail, Tuck Seu rencontra Chul Woo et l'aborda d'un air impérieux, avec l'assurance que lui donnaient ses nouvelles responsabilités.
- Ah, camarade Chul Woo, tu es enfin de retour ! As-tu rencontré le commandant Choi ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Pourra-t-on sauver Dal Sou ?
- Oui, on l'a rencontré.
- Entre ! Tu vas me raconter cela, dit Tuck Seu qui tutoyait soudain Chul Woo de façon tout à fait spontanée…
Il invita également la famille de Ga Young et le notable Han à les rejoindre. Chul Woo raconta alors l'entrevue sans omettre aucun détail. Puis Tuck Seu poussa un long soupir et prit la parole.
- Dans nos deux villages de Suck Mak et Susung se sont produits quatorze incidents semblables à celui de Dal Sou. Trois ont donné lieu à mort d'homme et nombreux sont les blessés graves. Le Comité régional a retardé les procès pour traiter tous les cas ensemble. Maintenant le moment est venu, la réforme est achevée. L'ordre est donné d'en finir avec les propriétaires réactionnaires. Le Parti souhaite que le tribunal populaire juge selon l'opinion de l'assemblée et que les condamnations soient immédiatement exécutées. On n'a jamais vu ça ! Même les Japonais s'y prenaient autrement. Les procès ont déjà eu lieu dans les autres villages. Les condamnés ont été fusillés en public…
Il s'interrompit pour demander à sa femme un verre d'eau qu'il but d'un seul trait et reprit :
- Le fait est qu'un ordre du Comité populaire du Parti central nous est arrivé hier, pressant les Comités départemental, régional et communal, de sauver Dal Sou du tribunal populaire !
Il but encore un verre d'eau et s'épongea le front.
- J'ai révélé le secret d'état ! dit-il enfin. Mais comment réussira-t-on à sauver Dal Sou si le procès a lieu ?
Il avait bien pensé que Choi Hyun prendrait les mesures nécessaires pour sauver Dal Sou, mais il s'attendait pas à ce nouveau problème. Il allait falloir s'accommoder du jugement du peuple !
- Le jugement de tribunal populaire appartient bien entendu au peuple. Mais il peut y avoir dans l'assistance des opinions qui emportent la faveur. Il y a des camarades qui soulèvent l'opinion ! Ce sont les hommes du Parti. Et ce n'est pas tout. Il y en a même qui apportent leur contribution en appuyant les premiers. Tout cela correspond à des instructions données au préalable. Ne vous inquiétez donc pas ! Nous avons choisi nos hommes.
Tous écoutaient silencieux, abasourdis par de telles révélations. Le monde était devenu étrange. Appartenaient-ils à une société de paysans et d'ouvriers ou bien à une société de pantins ? Tuck Seu reprit le parole :
- On dit que le Comité central considère le camarade Dal Sou comme un héros. Par ailleurs, la maison et la propriété du camarade Han sont confisquées. L'annexe servira de logement au camarade Dal Sou. J'aurais aimé pouvoir intervenir à ce propos mais l'ordre est venu du Comité régional ! Pardonnez-moi donc camarade notable, dit Tuck Seu en s'adressant à Han.
L'expression était curieuse et absurde. Il fallait que Han soit notable ou camarade.
- Alors, dès demain, la mère de Ga Young emménagera dans l'annexe de l'ancienne maison du camarade Han, et la famille du camarade Han devra quitter ce village. Si vous ne le faites pas je serai obligé de vous arrêter. On me critique déjà parce que je protège l'ennemi. Si vous vous faites arrêter, vous êtes perdus… Alors, camarade Chul Woo, as-tu bien compris ce que je viens de dire ?
Chul Woo ne répondit pas et l'autre reprit.
- Ne désespère pas, cependant ! Quand Dal Sou sera sorti, je ne vous oublierai pas. Je ferai tout mon possible pour vous venir en aide. Mais pour l'instant il faut parer au plus pressé. Ne te fais pas trop de soucis. Dans le nouveau monde il n'y aura pas de gens très riches mais il n'y aura pas non plus de gens qui meurent de faim. L'état s'occupe de tout. On n'a pas de terre mais on a des fermes collectives. On travaille la terre avec les autres paysans comme des salariés.. Notre camarade Kim Il Sung ne nous laissera pas mourir de faim ! conclut Tuck Seu.
Ma parole, on lui a lavé le cerveau ! pensa Chul Woo. Il faut manger à sa faim, c'est sûr, pour mener une vie digne de ce nom, mais cela ne peut suffire à remplir une vie !
- A mon avis, le meilleur solution est que le camarade Chul Woo se cache avec ses parents chez le grand-père de Ga Young. Il n'y a pas grande différence aujourd'hui entre la vie d'un homme et celle d'une mouche…
- On aimerait quand même savoir ce qui va arriver à Dal Sou…
- Est-ce bien nécessaire ? Il est évident que Dal Sou sera sauvé puisque le Parti le veut ainsi ! Au fait, Talie, pense à déménager dès demain. Il faut obéir au Parti et au Comité populaire. Quant à toi, camarade Chul Woo, si tu veux vraiment assister au jugement, fais-toi discret ! Ensuite, il te faudra te rendre chez le grand-père de Ga Young, compris ?
- Oui, d'accord.
Le lendemain, Talie emménagea avec ses enfants, emportant seulement quelques meubles et ustensiles indispensables à la vie quotidienne. Le père de Dal Sou décida alors de rester avec eux jusqu'au jour du procès en espérant voir son fils libre.
A l'approche du grand jour, l'agitation gagna le village. Quant à Tuck Seu, il n'avait même plus le temps de rentrer chez lui. Il y passait quelques heures, tard dans la nuit. La question essentielle, pour le Parti, était de bien recruter les éléments qui devaient noyauter la foule. Il les fallait de confiance et inconnus ! Ces agitateurs se devaient d'être éloquents, pugnaces et convaincants. Le choix de leur leader était plus important que celui du juge qui en définitive ne prenait aucune décision. Enfin, il fallait quelqu'un pour conclure tout cela. Ce rôle était officiellement dévolu au chef du poste de police. O Chun Sup fut choisi pour animer les débats et Um Guy Pal, un homme robuste et beau parleur, ferait fonction d'agitateur. Les frères Choi, qui étaient bûcherons, furent appelés au rôle de bourreaux.
Chul Woo passait des nuits blanches à l'approche de l'événement. Le sort de sa famille était lié à celui de Dal Sou. Un soir qu'il se promenait dans la cour, il vit quelqu'un avancer vers lui. Mais comme il s'approchait la silhouette disparut derrière la maison.
- Qui est là ? Personne ne répondit, mais au mouvement des vêtements il reconnut une femme.
- C'est toi Hiyae ? As-tu du mal à t'endormir ? Viens par ici. J'ai quelque chose à te dire... chuchota-t-il dans le noir en faisant quelques pas vers l'ombre.
Il sentit soudain un corps doux et souple tomber dans ses bras. C'était Hiyae. Chul Woo la serra tendrement puis l'entraîna en marchant vers un endroit plus sûr, au pied de la colline, derrière la maison. Il réalisa alors qu'elle était en larmes.
- Ne pleure pas, je suis là près de toi. Pourquoi pleures-tu ? Que s'est-il passé ?
Ils s'assirent sur un rocher.
- On veut vous marier avec Ga Young, dit-elle enfin.
- Comment ? Qui dit cela ?
- Cela permettra d'assurer votre survie.
- Qui dit cela ?
- Mon père, le grand père de Ga Young et votre père. Je les ai entendu parler, cette nuit.
Chul Woo ne sut quoi répondre.
- Ils disaient que Dal Sou, une fois libéré, deviendrait un héros. Donc, si vous épousez la fille du héros, vous pourrez vivre enfin sans problèmes.
Chul Woo poussa un long soupir et frissonna malgré lui en réalisant combien sa propre vie était en danger tant qu'il resterait dans ce pays.


Chapitre 5