|
Qu'on voulût le marier avec
Ga Young, Chul Woo ne pouvait y croire. Mais ce que disait Hiyae
n'était pas sans fondement. Hiyae était attachée
à Ga Young, qui avait un an de plus qu'elle, comme à
une sur aînée. Pour l'une et l'autre, Chul
Woo avait toutes les qualités de l'époux parfait.
Elles ne pouvaient rêver mieux que de devenir l'objet
des attentions du jeune homme. Les malheurs de la famille de
Chul Woo avaient suscité chez elles une vive compassion
et la tournure imprévue des événements
les avaient rapprochées du jeune maître. Elles
avaient pu ainsi réaliser que c'était un jeune
homme comme les autres, accessible. Et bientôt leur compassion
s'était transformée en sentiment amoureux, comme
il est naturel pour des jeunes gens. Chul Woo et Hiyae s'étaient
embrassés pour la première fois, lorsque Chul
Woo s'était réfugié chez les parents de
la jeune fille après avoir reçu les coups de bâton
de Chil Kyu. Il gardait de ce baiser un souvenir ému,
comme d'une brûlure sur la peau. Quant à Ga Young,
elle n'avait cessé depuis le voyage de Pyongyang de sentir
la présence de Chul Woo près d'elle. Elle se remémorait
sans cesse le voyage sans oublier le moindre détail.
- Hiyae, j'ai beaucoup d'affection pour toi, tu le sais ? Et
peut-être, même, de l'amour. Mais, en ce moment,
tout est confus, je n'ai pas la tête à réfléchir.
Ma famille est ruinée ! Comment pourrais-je me soucier
de me marier dans ces conditions ? Il faut reporter cela à
plus tard.
Il essayait d'apaiser ainsi l'émotion qu'il devinait
chez la jeune fille. Attendait-elle que Chul Woo la demande
en mariage ?
- Mais, jeune maître
- Parle ! Que veux-tu dire ?
- Dites-moi... m'aimez-vous plus que Ga Young ?
Il resta muet devant cette question si directe tandis que la
jeune fille insistait et lui disait d'une voix tremblante :
- Moi, je vous aime
C'est ainsi qu'elle lui déclara son amour en prenant
l'initiative contrairement à l'usage qui veut que les
hommes se déclarent les premiers. Elle aurait sans doute
préféré attendre qu'il fasse le premier
pas mais les circonstances l'obligeaient à agir. Ga Young
représentait un obstacle imprévu qu'il fallait
franchir au plus vite. Chul Woo reçut avec émotion
la touchante déclaration. La jeune fille se serra plus
fort dans ses bras Son petit corps était brûlant
de désir et son visage se noyait de larmes.
- Jeune maître, serre-moi, serre-moi plus fort dans tes
bras... et dis-moi que tu m'emmèneras partout où
tu iras.
- Ma chère Hiyae... Tu es sage et aimable mais tu dois
comprendre ma situation... Je ne suis pas en mesure d'aimer
qui que soit... J'ai beaucoup d'affection pour toi... moi aussi,
je t'aime... mais il m'est impossible de me laisser aller à
ce sentiment...
- Quoi qu'il arrive, je ne vous laisserai pas partir sans moi.
Si vous vous installez chez le grand-père de Ga Young,
j'irai, moi aussi m'installer près de vous.
- Non, Hiyae... cela n'a rien à voir avec Ga Young, ce
n'est qu'un refuge... il ne faut pas me suivre. Cela ne pourrait
en rien m'être utile ! Sois patiente ! Je ne t'oublierai
pas, je t'aimerai toujours. De là où je serai,
je veillerai sur toi. Je t'aiderai à réaliser
ton rêve de devenir danseuse.
- Jeune maître... dit-elle enfin en éclatant en
sanglots.
Et elle se serra si étroitement contre lui que sa jupe
se défit et son corsage s'ouvrit, offrant à son
compagnon la tendre chaleur de ses petits seins. Il les couvrit
de baisers en murmurant doucement son nom.
- Jeune maître ! lui répondit-elle et ils glissèrent
tous deux sur le lit de feuilles mortes cédant enfin
à leur passion avec la fougue d'un couple de chevreuils.
Au matin ils descendirent de la colline et rejoignirent le village.
Chul Woo consacra dès lors son temps au soin de ses parents,
avec l'aide de Punyeo et Hiyae. La jeune fille se montrait réservée
mais jetait de temps à autre de longs regards brûlants
à son compagnon qui ne détournait pas son regard.
Ils partageaient ainsi leur secret sans que quiconque le devinât.
Un jour, O Chun Sup, le président du Comité populaire
du village, vint rendre visite à Chul Woo et manifesta
l'intention de confisquer la propriété du notable
Han afin d'y installer le bureau du Comité.
- Ecoute-moi, camarade Chul Woo, qu'attendez-vous pour partir
toi et ta famille ? C'est Tuck Seu qui te conseille de rester
? A quoi joue-t-il ? Moi, je peux fermer les yeux, mais le Parti
lui ne vous laissera pas tranquille. Il faut obéir à
la direction du Parti !
- Quel Parti ? Qu'est ce que c'est le Parti ?
- Comment ? Tu ne le sais donc pas ? Notre parti est le Parti
communiste ; il est dirigé par le grand Kim Il Sung.
C'est un parti de paysans et d'ouvriers qui se bat contre les
capitalistes et les propriétaires fonciers. Nous sommes
engagés dans la Grande Révolution ! Camarade Han
Chul Woo, ne participes-tu donc pas chaque soir à la
réunion politique ? Ou bien dors-tu pendant les débats
? Comment peux-tu être aussi ignorant ?
Chul Woo restait muet. Il avait envie de frapper son interlocuteur
et faisait un grand effort pour garder son calme. Il aurait
voulu tuer le chien qui osait parler de débats politiques
à lui à qui on avait tout volé et qu'on
menaçait d'expulsion.
- Camarade Chul Woo, tu es un homme instruit. Tu as fait des
études, tu fréquentes l'université
Il n'est donc pas utile que je t'explique plus longtemps ce
qu'est la Révolution ! C'est une époque dangereuse
! Crois-moi, si nous te disons de partir, c'est pour ton bien
! Sais-tu ce que dit Jae Kyu à qui veut l'entendre ?
Il dit qu'il va venger son frère
Crois-moi ; il
n'y a pas de temps à perdre, il faut partir, plus personne
ne peut vous protéger. Jae Kyu a beaucoup d'influence
sur le Parti. Et même si le Comité populaire est
attentif à la situation il ne peut contrevenir aux ordres
du Parti. Il doit les exécuter aussitôt. Le cas
de ta famille a fait l'objet d'un traitement spécial,
ce qui vous a évité le pire jusqu'à présent,
mais crois-moi je m'inquiète pour l'avenir
C'est
pour cela je suis venu te voir... Fais attention, en tout cas
!
- Oui... je t'écoute
Tu peux t'en aller. Je quitterai
bientôt ce village.
- Ecoute, camarade Chul Woo, je ne veux pas être désagréable
avec toi. Les gens ici ont été généreux
! Ailleurs, ça s'est passé autrement. Tu sais
que le communisme a décidé d'en finir avec le
capitalisme ? Tu sais ce que ça veut dire ?
O Chun Sup finit par se retirer. Il souhaitait convaincre Chul
Woo de quitter le village mais il ne pouvait le traiter sans
ménagement. Un ordre du Comité central exigeait
la vie sauve pour le meurtrier, Park Dal Sou et O Chun Sup savait
très bien combien ce dernier était lié
à la famille de Chul Woo. Mais il ne comprenait vraiment
pas l'attitude des anciens domestiques du notable Han, Dal Sou
et Tuck Seu. Bien qu'ils eussent enfin une bonne chance de se
venger et de s'emparer des biens du propriétaire qui
les avait exploités si longtemps, ils protégeaient
au contraire la famille de leur ancien maître. Cette attitude
aurait dû faire l'objet d'un rapport au Parti, mais O
Chun Sup ne savait comment s'y prendre.
Sur ces entrefaites se réunit dans la cour du Comité
populaire, c'est-à-dire dans la maison des Han, le tribunal
qui devait juger les propriétaires malfaisants. La cour
était remplie non seulement des habitants du village,
deux cents familles environ, mais aussi de nombreux villageois
des environs. Le procès faisait la part belle à
la foule et c'est pourquoi nombreux étaient ceux qui
voulaient participer à l'événement et fustiger
les " ennemis du peuple ". Comme les responsables
tardaient à se manifester, la foule commença à
s'agiter :
- A quoi bon les juger ? Tuons les tous et étripons leurs
femmes !
- Non, pas si vite ! Qu'on nous montre d'abord comme leurs cuisses
sont rondes et leurs ventres rebondis !
- Si on les laisse vivants, le jour viendra peut-être
où ils nous reprendront les terres et demanderont même
le loyer du temps passé ! Finissons-en, qu'on leur coupe
la tête !
L'ambiance était d'une telle violence que certains s'effrayaient
des injures, des cris et des menaces qui jaillissaient de toute
part. La haine, consécutive à une trop longue
oppression, se levait puissante et, telle un ouragan, balayait
tout sur son passage.
Tuck Seu, un fusil à la main, apparut enfin ouvrant le
chemin à la file des prisonniers. Il était accompagné
d'une escorte d'hommes en armes. Les prisonniers, tous ligotés,
étaient dans un état pitoyable. Agenouillé
parmi eux se tenait Park Dal Sou. Les responsables du tribunal
sortirent ensuite de la partie de la maison qui avait été
aménagée en bureau. Un inconnu prit place sur
le siège du président du tribunal. On entendit
dire qu'il arrivait de Chong Jin. Mais ce qui suscita la stupéfaction
générale fut l'apparition de O Jae Gap dans le
rôle du procureur. C'était un ancien chauffeur
de locomotive qu'on avait dit à la botte de l'occupant
japonais. Il partageait sa vie avec une femme de vingt ans plus
âgée que lui et, de toute évidence, ne connaissait
rien à la loi ! Qu'on l'eût nommé procureur
en étonnait plus d'un
- Qui c'est ce gars là ? N'est-ce pas O Jae Gap ? entendait-on
dire. Il fait un peu moins bouseux qu'avant mais c'est bien
lui ! Il s'est décrassé le visage mais son sourire
montre toujours ses chicots jaunâtres !
Les greffiers s'étaient groupés, assis autour
d'une table, et s'apprêtaient à enregistrer le
déroulement de la procédure. Chacun ayant rejoint
sa place il restait une rangée de confortables fauteuils
qui restait vide et chacun supputait de l'importance des personnages
qu'on semblait attendre quand se présentèrent
enfin les secrétaires départemental, cantonal
et communal du Parti, puis un peu plus tard l'escorte du chef
du poste de la police et trois inconnus dont l'un portait l'uniforme
militaire. Park In Chul, le père de Dal Sou, fixa ses
yeux affaiblis par l'âge sur ce militaire qu'il reconnut
à son étonnement comme l'officier Whang Chil Sung.
A cette nouvelle Talie échangea avec Chul Woo un regard
rassuré : la présence de Whang Chil Sung confirmait
que le Parti avait tout préparé pour sauver la
tête de Dal Sou. Quant à Ga Young et Hiyae, assises
au milieu de la foule, elles tremblaient en serrant nerveusement
leurs mains et jetaient de temps à autre, chacune à
son tour, leurs regards sur Chul Woo.
- Chers camarades du village de Suck Mak, nous allons maintenant
ouvrir la séance du tribunal populaire. Comme vous le
savez déjà, le tribunal populaire est au-dessus
de toutes les lois et de tous les codes. Il rend la justice
du peuple. Je vous demande donc d'écouter attentivement
les réquisitoires du procureur puis de débattre
en patriotes. Nous commencerons par juger l'accusé Um
Chang Sou.
Dès que le président du tribunal eut fini son
discours, le procureur se leva lentement et ouvrit un cahier
où il se mit à lire les noms de ceux qui devaient
être jugés. La foule s'étonna du fait qu'il
réussît à lire, même s'il avait, de
temps en temps, participé à quelque cours du soir
organisé par certains étudiants de l'université
de Chong Jin.
- Je vais donc faire le réquisitoire contre l'accusé,
Um Chang Sou. L'accusé, ici présent, est un ignoble
individu qui ne mérite même pas d'être jugé
par ce tribunal. C'est un sale type qu'on aurait dû exécuter
sur le lieu de son crime. Il ne peut que rendre grâce
à notre grand dirigeant d'être encore en vie. Je
vais maintenant raconter son acte criminel et je crains bien
de me salir la langue. Mais puisque je suis procureur j'accomplirai
mon devoir. Um Chang Sou, ignoble crapule, es-tu digne du nom
d'être humain ou n'es-tu pas plutôt un animal sauvage,
un chien enragé à abattre ? A l'occasion de la
réforme foncière, le camarade Lee, membre du Comité,
est allé demander à l'accusé de faire don
au Parti de la propriété qu'il s'était
constituée grâce à la sueur de ses fermiers,
afin qu'elle puisse être distribuée aux pauvres
paysans. Mais l'accusé a frappé sauvagement d'un
coup de faucille au visage le membre du Comité de la
réforme, l'aveuglant sur le coup. Cet individu ingrat
et méprisable ne mérite pas de vivre. Il n'y a
même pas de loi pour les gens comme lui. Je demande donc
qu'on le pende à la première branche d'arbre et
qu'on le fusille devant tous le monde !
Des murmures se firent entendre dans la salle. La foule excitée
hurlait sa colère.
- A mort ! Qu'on l'étripe ! Pas besoin de fusil pour
ce chien ! entendait-on crier.
- Gardons les fusils pour de meilleurs usages ! Qu'on lui coupe
la tête
Il faut tuer aussi la garce qui couchait
avec lui ! Qu'on les plonge dans une mare et qu'on les fouette
à mort !
Le président du tribunal fit signe à la foule
de se calmer et prit la parole :
- Camarades, vous avez bien compris quel est désormais
le rôle du tribunal populaire. Il n'y a point de loi applicable
aux criminels du genre de celui que nous voyons là. S'il
y en a parmi vous qui sont contre la peine de mort pour Um Chang
Sou, qu'ils parlent !
- Non, à mort ! se mit à crier la foule d'une
seule voix.
- Le tribunal populaire condamne l'accusé, Um Chang Sou,
à la mort
proclama alors le président. Et
on vit apparaître deux hommes chargés chacun d'une
lourde bille de bois. C'étaient les frères Choi,
bûcherons aux muscles formidables. La foule les connaissait
bien. Ils frappèrent l'accusé. Les gens tressaillirent
en voyant le crâne de l'homme exploser et la cervelle
se répandre. L'homme était mort.
- Camarades, dit le président, gardez votre sang froid
et rappelez-vous comment on traite les ennemis du peuple ! Du
calme ! Qu'on emporte le corps et qu'on fasse avancer l'accusé
Song Un Gil.
Les deux bûcherons frappèrent le nouvel accusé
avant même que le procureur ait commencé son réquisitoire.
L'homme se roula par terre en hurlant. Il reçut un nouveau
coup au ventre et se recroquevilla sous la douleur.
- Song Un Gil est accusé d'avoir fait boire du poison
à un membre du Comité de la réforme foncière
qui lui rendait visite. La victime, saisie de douleur au ventre,
est allée aux toilettes, Song l'a suivie puis l'a poussée
dans le trou où il l'a laissée mourir. Au poste
de la police, l'accusé a déclaré pour sa
défense que le défunt était ivre mort,
ce qui aurait causé sa chute et sa mort. L'affaire est
claire, je demande la mort !
- A mort ! Qu'on le lapide !
La foule eut tôt fait de se rendre compte qu'il y avait
un certain nombre d'individus, toujours les mêmes qui
lançaient les injures et s'excitaient avant les autres.
Mais à vrai dire, ces provocateurs, choisis par le Parti
n'avaient pas beaucoup de mal à soulever la haine.
- Le tribunal populaire condamne l'accusé, Song Un Gil,
à la mort ! Qu'on emmène l'accusé et que
le suivant s'avance !
Avant même qu'on ait pu se saisir de l'homme qui gisait
sur le sol, une femme en vêtement de deuil s'approcha
de lui et lui versa un seau d'excréments sur le visage.
C'était la femme de la victime. La puanteur s'exhala
dans toute la salle.
La séance se poursuivit ainsi mêlant coups, injures
et hurlements. L'odeur mêlée du sang et des excréments
saisissait le public à la gorge, renforçant son
excitation. La foule hurlait sans cesse : " A mort ! Tuez-les
tous ! "
Um Guy Pal, le chef des provocateurs choisi par le Parti pour
manipuler la foule, se dressait tout rouge, la bave aux lèvres,
tant il criait, hurlait et agitait les bras en faisant le geste
de trancher le cou de ses mains. Une semaine plus tôt,
il avait été convoqué au bureau départemental
du Parti, en compagnie des frères Choi, pour recevoir
les ordres et les consignes. Leur comportement en effet ne devait
pas procéder de sentiments personnels : ils devaient
accomplir sans faute les consignes que le Parti leur donnaient.
- Que faisais-tu avant la libération
? avait demandé à Um Guy Pal le secrétaire
départemental qui, lui-même, avant de prendre cette
responsabilité, conduisait un attelage de bufs.
La bonne origine de classe favorisait les promotions selon les
critères du Parti qui donnait ses instructions et exigeait
l'obéissance.
- Je commentais les films muets dans un cinéma
On ne me payait pas mais je mangeais les restes du patron et
il me donnait une pièce de temps à autre.
- Tu es capable de parler en public ?
- Evidemment, c'était mon
travail
- Alors, on compte sur toi. On t'expliquera la consigne. Ton
rôle est essentiel.
Rhee Hun Gil, le secrétaire cantonal du Parti s'occupa
de leur donner les instructions. Il était lui-même
un ancien mineur et craignait sans cesse que l'on se moque de
son ignorance.
- Ecoute-moi, camarade Um Guy Pal, le Parti te confie une mission
importante, tu le sais. On va juger bientôt une foule
abjecte de réactionnaires. Ils méritent la mort.
Il faut conduire la foule pour que le tribunal puisse faire
son travail. Tu comprends ?
- Parfaitement, vous pouvez compter sur moi.
- Bien, maintenant écoute-moi. A la fin du procès,
on jugera un homme nommé Park Dal Sou. Il est innocent,
il faut absolument le sauver ! C'est quelqu'un d'important,
plus que cela, c'est un grand homme, ce n'est pas un ennemi
du peuple, c'est un héros !
- Comment ? Qu'est ce que cela veut dire ? Vous venez de me
dire qu'ils étaient tous bons à tuer et soudain
voilà un grand héros du peuple à sauver
? Comment vais-je retourner ma langue aussi rapidement ? Je
vais répéter " A mort ! " pendant tout
le procès et d'un coup je devrai dire exactement le contraire.
..
- Oui, tu sais faire un boniment ? C'était ton métier,
non ?
- Est-ce que je peux au moins savoir pourquoi vous dites que
ce sont tous de sales réactionnaires, tous bons à
tuer ?
- Parce que c'est vrai ! A vrai dire Park Dal Sou a lui aussi
commis un meurtre ! Mais c'est un cas spécial. Ecoute-moi
bien Um Guy Pal et vous aussi, les frères Choi, ce n'est
pas moi qui vous donne un ordre, c'est le Parti, le Comité
central ! D'accord ? Le jour du procès, il y aura des
camarades du Comité central qui assisteront à
la séance. Quant à vous les frères Choi,
je ne dis pas que vous ne devez pas frapper Park Dal Sou, mais
vous le frapperez sans lui faire du mal ! La foule ne doit se
douter de rien ! Il y va de votre vie, compris ?
- Oui, oui, mais...
- Mais quoi ?
- Comment frapper sans faire mal, sans blesser ?
- C'est un ordre du Comité central... A vous de l'exécuter
!
- Un ordre du Comité central, répétèrent
les deux bûcherons, l'air ahuri.
- C'est d'accord, dit alors Um Guy Pal avec impatience, mais
peut-on connaître la raison de ces ordres ?
- Très bien, reprit Rhee Hun Gil. Park Dal Sou a tué
un homme, c'est vrai. Mais il était en situation de légitime
défense. L'autre voulait le tuer. Les villageois en témoigneront.
Mais ce n'est pas cela le plus important. Le plus important,
c'est que le camarade Park Dal Sou a été un partisan
héroïque pendant l'occupation. Il a combattu dans
la résistance au service de Kim Il Sung et de Choi Hyun.
Lui et son père ont plusieurs fois sauvé la vie
de ces deux généraux grâce aux informations
qu'ils leur faisaient parvenir, vous comprenez ? Plus encore,
Park Dal Sou a lui-même poignardé un Japonais,
avant de s'enfuir en Mandchourie. Il est célèbre
le long des côtes de Tuman et d'Yalu. Tout le monde le
connaît. Il a ensuite changé de nom avant de rejoindre
le village de Suck Mak. Ce n'était évidemment
pas facile, sous l'occupation, de tromper longtemps les policiers
japonais. Alors un homme lui est venu en aide, l'un de nos ennemis
d'aujourd'hui, le propriétaire Han est intervenu pour
lui procurer un état-civil en achetant des policiers
japonais et le secrétaire de la mairie. Il leur a fourni
de l'argent, du vin et même des femmes. Puis il a engagé
Park Dal Sou comme contremaître, lui qui ne savait même
pas ce qu'était un sarcloir !
- Mais tout cela est incohérent ! On nous dit sans cesse
que tous les propriétaires sont des collaborateurs réactionnaires
à exterminer d'urgence et il faudrait mettre à
part le cas d'un certain Han ?
- Non, pas tout à fait. Ecoutez-moi bien ! Les propriétaires
sont évidemment nos ennemis, bons à tuer, tous
sans exception
Mais, celui qui a aidé Park a ainsi
manifesté des remords, en découvrant sans doute
son héroïsme dans la lutte contre les Japonais
Rhee Hun Gil, ancien mineur de fond, avait quelque difficulté
à venir à bout d'une telle contradiction.
- En tout cas, poursuivit-il, Park Dal Sou est un homme indispensable
au Parti, soyez donc attentifs aux instructions
c'est
très important.
*
- Faites entrer le dernier accusé, Park Dal Sou
dit le président du tribunal. Park Dal Sou fut alors
conduit ligoté devant le tribunal. Aussitôt on
entendit les cris haineux de la foule de plus en plus excitée
qui hurlait comme une bande de loups affamés, avides
de chair et de sang.
- Qu'on entame le réquisitoire
dit aussitôt
le président d'une voix forte et la salle retrouva le
silence.
Le procureur, ancien ouvrier de la mine, commença alors
son réquisitoire.
- L'accusé, ici présent, a tué à
coups de pierres Chang Chil Kyu, membre du Comité de
la réforme foncière, venu confisquer la propriété
du dénommé Han pour qui l'accusé travaillait.
Il mérite naturellement d'être condamné
à mort. Cependant, des témoins présents
sur le lieu du crime témoignent de l'état de légitime
défense de l'accusé. On affirme par ailleurs que
la victime Chang Chil Kyu cherchait à se venger de l'avortement
que le propriétaire Han aurait imposé à
l'une de ses bonnes
Mais ce Park Dal Sou n'avait aucune
raison de se mêler des affaires des autres. Avec ou sans
préméditation, en légitime défense
ou pas, cela ne change rien à son crime ! Je demande
qu'on le condamne à mort ! C'est bien normal.
? Vous avez entendu le réquisitoire du Procureur contre
l'accusé. Si quelqu'un parmi vous veut ajouter quelque
chose, qu'il prenne la parole ! dit alors le président
du tribunal.
? Le vrai responsable, c'est celui qui a saisi son arme le premier
! cria un homme, quelque part dans la foule. Le camarade Kim
Il Sung nous a appris que la légitime défense
n'est pas un crime !
? Comment peut-on tromper sa femme avec une gamine moins âgée
que sa propre fille ! Qu'on lui coupe la queue ! Si une telle
bête engrossait ta fille, tu le laisserais tranquille,
toi ?
? Comment veux-tu qu'on le coupe ? Il est mort !
? Ce n'est pas un crime de vouloir corriger ce genre de brute
!
? On n'a pas besoin de le condamner, il faudrait même
le récompenser ! Le vrai coupable est déjà
mort, la justice s'est faite toute seule !
Dans la foule, on se mit à rire.
? Silence ! Du calme ! On n'est pas ici pour rire, ce n'est
ni le moment, ni l'endroit ! Pensez à nos camarades du
Comité central qui sont venus nous rejoindre ! Si vous
avez quelque chose à dire, demandez d'abord la parole
! Qui veut la parole ?
? Moi, je demande la parole, dit un homme grand et fort d'une
voix péremptoire. Il s'avança calmement parmi
la foule dont il attirait le regard. C'était Um Guy Pal
qui prit devant l'assistance une posture avantageuse puis déclara:
? À écouter les précieux arguments de votre
réquisitoire, qui tendent à envoyer Park Dal Sou
dans l'autre monde, j'ai été saisi d'un doute.
Approchez-vous ! Venez ici, vous tous, les hommes du Parti à
qui je dois tout mon respect ou bien vous, la dame, là-bas...
Approchez et regardez ceci ! Regardez cette faucille ! Vous
allez me dire quel effet ça produit quand je vous aurais
donné un bon coup sur la tête... Mais pourquoi
vous ne venez pas ? Il n'y aucun volontaire ? On ne fait pas
la Révolution sans y mettre quelque manière, n'est-ce
? Même si on semble parfois surexcité, on garde
son sang froid. On ne prive pas de leur vie ceux qui savent
se montrer humains Non, la vie d'un homme n'est pas celle d'une
mouche. Nous ne condamnons que les coupables ! À ce que
j'ai entendu, Park Dal Sou est un homme qui sait couper les
têtes, mais pas n'importe quelle tête les têtes
des Japonais. Dites-moi alors, dans ce cas, que devons-nous
faire de lui ?
? Camarade, je vous ai donné la parole mais pas le droit
d'interroger l'assistance ! Qui est le président de ce
tribunal, est-ce vous ou moi ? s'écria soudain le président.
Mais la foule réagissait déjà, exaltant
soudainement sa haine contre les Japonais. Les invectives et
malédictions changèrent de cible.
- Il a raison. Qu'on tue tous les Japonais I Jetons-les à
la mer !
Um Guy Pal reprit alors son plaidoyer.
- Nous savons très bien quel genre d'homme était
Chang Chil Kyu. Acteur et partisan de la réforme foncière,
de la Révolution, de la liquidation des propriétaires,
sans doute, mais aussi, et ce n'est pas moins important, un
voyou, une brute qui ne se gênait pas pour violenter des
filles plus jeunes que les siennes ! Vous savez aussi, mieux
que moi, que Park Dal Sou n'était ni un propriétaire,
ni un ennemi de classe. Il n'était qu'un valet de ferme,
exploité jusqu'à ses dernières forces,
comme vous et moi. Le grand dirigeant, Kim Il Sung nous a dit
que le plus important, c'est l'origine de classe de chacun.
Park Dal Sou n'a jamais exploité le peuple. Je ne suis
pas d'accord avec la demande du procureur, ce n'est pas un crime
de couper la tête des Japonais, ce n'est pas un crime
de rendre justice en punissant un homme marié qui ose
toucher une fille qui pourrait être la sienne. Ai-je tort
? Répondez-moi. Le tribunal populaire doit-il condamner
un homme de peuple qui ne le mérite pas ?
- Il a raison ! Le procureur se trompe Park Dal Sou est innocent
!
- Mais c'est quand même un meurtrier, il faut l'envoyer
en prison !
- Comment cela ? Envoyer en prison un homme innocent ?
- Ce n'est pas un crime de tuer des Japonais...
- C'est fou ! On a complètement perdu la tête !
Non, Park Dal Sou ne mérite pas la mort !Au contraire,
il faut lui donner une médaille.
- Un peu de calme s'il vous plaît ! Quelqu'un veut-il
prendre la parole ? intervint le président.
? Oui, moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire.
À l'étonnement général, Chang Jae
Kyu, le frère de Chang Chil Kyu, venait de prendre la
parole.
- Eh oui, camarades, nous sommes tous devenus fous aujourd'hui.!
Mais pas au point de laisser vivre un meurtrier qui...
- Tais-toi ! Silence ! La foule se mit à hurler. Toi,
tu es de la famille, tu n'as pas le droit de dire quoi que ce
soit sur cette affaire !
- Êtes-vous de la famille de la victime ? demanda le président
à Jae Kyu.
- Oui, et alors ?
- Alors, retirez-vous. Votre témoignage n'est pas recevable.
Nous ne sommes pas ici pour laisser s'exprimer une colère
personnelle mais pour un jugement sincère et serein qui
fasse honneur à notre grande République socialiste.
C'est dans cet but que nous tenons ce tribunal populaire où
nous écoutons les avis des uns et des autres. Allez,
regagnez votre place, camarade Chang Jae Kyu. Donc, s'il n'y
a plus rien à ajouter, je demanderai au responsable de
conclure. Pour le cas où les divergences d'opinion seraient
inconciliables, il est prévu de confier la décision
ultime au chef de la Sûreté du village. Je lui
demande maintenant de venir devant nous et de prendre la parole.
Shim Man Sup se leva, s'approcha de la cour et se tourna vers
les personnalités du Parti central et les responsables
en faisant le salut militaire. Il avait un handicap qu'il souhaitait
faire oublier. En effet il avait exercé le métier
d'instituteur pendant l'occupation. En tant que collaborateur
de l'occupant japonais, il aurait dû être rangé
parmi les ennemis de classe.
? Ce qui lui avait permis d'être nommé chef de
la Sûreté du village, c'est que le Parti avait
reconnu à son père le statut de paysan. Mais il
était sans cesse inquiet pour sa position et essayait
de s'attirer la faveur des gens mieux placés que lui.
? J'ai écouté avec beaucoup d'attention toutes
les opinions qui ont été manifestées par
le peuple et j'en tire la conclusion que Park Pal Sou est innocent...
- Bravo, voilà qui est bien dit ! Vous avez absolument
raison. Le tribunal populaire fait un travail de justice, entendit-on
dans la foule.
Seul Jae Kyu s'obstina à protester :
? Innocent ! Comment innocent ? C'est un meurtrier criait-il.
Tais-toi, si tu veux garder une bouche et des dents pour te
nourrir ! Le jugement est rendu, il est innocent !
- Chers camarades du village de Suck Mack, l'accusé Park
Pal Sou est déclaré innocent. Et le tribunal populaire
est clos..., annonça enfin le président.
C'est ainsi que Park Pal Sou fut sauvé à l'issue
d'une longue séance mouvementée de tribunal. La
foule, ayant retrouvé son calme, quitta le bâtiment
par petits groupes, en faisant des commentaires. Talie, Ga Young
et le grand-père retrouvèrent Dal Sou. Son père
l'embrassa, tandis que sa femme et sa fille, lui prenaient chacune
une main, tout en pleurant. Chul Woo et Hiyae étaient
émus eux aussi.
- Alors, camarade, cria un homme, dans le dos de Pal Sou alors
que les agents de la sûreté avaient entrepris de
le libérer de la corde qui ligotait ses bras.
- Ça alors ! C'est toi, Whang Chil Sung ! Pal Sou embrassa
l'homme vêtu de l'uniforme militaire.
- Pal Sou, moi qui croyais que tu étais mort ! Le général
Choi Hyun s'inquiète beaucoup de ton sort. C'est lui
qui m'a envoyé suivre ce tribunal populaire. On n'est
jamais trop prudent avec les tribunaux populaires. En tout cas,
tu as changé ! Nous ne sommes plus des jeunes gens !
Tu sais que ton père est venu jusqu'à Pyongyang
pour te défendre... Pal Sou, je peux t'annoncer une bonne
nouvelle pour bientôt Je n'ai malheureusement pas beaucoup
de temps, il faut que je m'en retourne tout de suite.
- Merci Chil Sung, présente tous mes remerciements au
général. J'espère vous rendre visite pour
vous saluer dès que possible. Fais un bon voyage, à
bientôt !
- Il n'est pas question de remercier, mais on a besoin de toi
pour construire la nation. Il n'y a pas beaucoup de vrais partisans
comme toi qui ont lutté contre le Japon dit Whang Chil
Sung avant de se retirer.
Les membres du Parti venus des alentours observaient avec intérêt
la rencontre des deux hommes. Ils avaient entendu dire que Park
Dal Sou était l'homme de confiance de Choi Hyun lorsque
ce dernier se battait dans la montagne de Paektu, contre les
Japonais. Mais ils ne savaient pas que Dal Sou avait une relation
si étroite avec le général Whang Chil Sung,
le bras droit de Choi Hyun. le héros national légendaire.
La rumeur disait aussi que c'était en réalité
Choi Hyun qui dirigeait dans l'ombre du général
Kim Il Sung. Il commandait la garde qui allait servir de noyau
à l'armée populaire nord-coréenne et l'on
racontait qu'après la libération, lorsque Choi
Hyun était apparu à Pyongyang. il avait répondu
à ceux qui lui demandaient qui il était:
- Qu'on me conduise devant Kim Il Sung et on saura qui je suis
!
L'étonnement que les villageois de Suck Mack éprouvaient
était grand de découvrir que Dal Sou, pauvre valet
de ferme, entretenait une relation amicale avec une personne
si importante du Parti et pourrait bien devenir lui-même
quelqu'un d'important. Kim Il Sung avait besoin de gens, comme
Dal Sou, dévoués à la cause. Il comptait
entièrement sur ceux qui avaient rejoint jadis, pour
une raison ou pour l'autre, les troupes de l'armée de
libération. L'année soviétique au Nord
servait d'appui à son projet politique, mais non à
garantir sa sécurité personnelle.
Dal Sou embrassa enfin sa femme Talie et sa fille Ga Young qui
représentaient tout pour lui. Sa femme qui lui était
chère, sa fille dont il était fier, ces deux femmes
fragiles qui avaient fait un long voyage jusqu'à Pyongyang
dans des conditions difficiles pour lui sauver la vie.
- Ga Young, viens ici, dit le père de Dal Sou, désireux
de donner au couple un moment de solitude.
-Jeune maître Chul Woo, non, camarade Chul Woo, merci,
merci beaucoup... dit enfin Dal Sou en remarquant le jeune homme.
Je n'ai rien fait, Dal Sou, rentrons maintenant, les gens nous
regardent.
- Comment va votre père ? Que le monde a changé
Tuck Seu m'a raconté ce qui s'est passé, il va
mieux ?
Le monde avait changé. La libération du pays avait
été favorisée par la guerre mondiale et
le peuple ne comprenait rien à la transformation du pays.
Il ne savait pas comment on en était arrivé là,
ni ce que serait la suite.
|