Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 5

Qu'on voulût le marier avec Ga Young, Chul Woo ne pouvait y croire. Mais ce que disait Hiyae n'était pas sans fondement. Hiyae était attachée à Ga Young, qui avait un an de plus qu'elle, comme à une sœur aînée. Pour l'une et l'autre, Chul Woo avait toutes les qualités de l'époux parfait. Elles ne pouvaient rêver mieux que de devenir l'objet des attentions du jeune homme. Les malheurs de la famille de Chul Woo avaient suscité chez elles une vive compassion et la tournure imprévue des événements les avaient rapprochées du jeune maître. Elles avaient pu ainsi réaliser que c'était un jeune homme comme les autres, accessible. Et bientôt leur compassion s'était transformée en sentiment amoureux, comme il est naturel pour des jeunes gens. Chul Woo et Hiyae s'étaient embrassés pour la première fois, lorsque Chul Woo s'était réfugié chez les parents de la jeune fille après avoir reçu les coups de bâton de Chil Kyu. Il gardait de ce baiser un souvenir ému, comme d'une brûlure sur la peau. Quant à Ga Young, elle n'avait cessé depuis le voyage de Pyongyang de sentir la présence de Chul Woo près d'elle. Elle se remémorait sans cesse le voyage sans oublier le moindre détail.
- Hiyae, j'ai beaucoup d'affection pour toi, tu le sais ? Et peut-être, même, de l'amour. Mais, en ce moment, tout est confus, je n'ai pas la tête à réfléchir. Ma famille est ruinée ! Comment pourrais-je me soucier de me marier dans ces conditions ? Il faut reporter cela à plus tard.
Il essayait d'apaiser ainsi l'émotion qu'il devinait chez la jeune fille. Attendait-elle que Chul Woo la demande en mariage ?
- Mais, jeune maître…
- Parle ! Que veux-tu dire ?
- Dites-moi... m'aimez-vous plus que Ga Young ?
Il resta muet devant cette question si directe tandis que la jeune fille insistait et lui disait d'une voix tremblante :
- Moi, je vous aime…
C'est ainsi qu'elle lui déclara son amour en prenant l'initiative contrairement à l'usage qui veut que les hommes se déclarent les premiers. Elle aurait sans doute préféré attendre qu'il fasse le premier pas mais les circonstances l'obligeaient à agir. Ga Young représentait un obstacle imprévu qu'il fallait franchir au plus vite. Chul Woo reçut avec émotion la touchante déclaration. La jeune fille se serra plus fort dans ses bras Son petit corps était brûlant de désir et son visage se noyait de larmes.
- Jeune maître, serre-moi, serre-moi plus fort dans tes bras... et dis-moi que tu m'emmèneras partout où tu iras.
- Ma chère Hiyae... Tu es sage et aimable mais tu dois comprendre ma situation... Je ne suis pas en mesure d'aimer qui que soit... J'ai beaucoup d'affection pour toi... moi aussi, je t'aime... mais il m'est impossible de me laisser aller à ce sentiment...
- Quoi qu'il arrive, je ne vous laisserai pas partir sans moi. Si vous vous installez chez le grand-père de Ga Young, j'irai, moi aussi m'installer près de vous.
- Non, Hiyae... cela n'a rien à voir avec Ga Young, ce n'est qu'un refuge... il ne faut pas me suivre. Cela ne pourrait en rien m'être utile ! Sois patiente ! Je ne t'oublierai pas, je t'aimerai toujours. De là où je serai, je veillerai sur toi. Je t'aiderai à réaliser ton rêve de devenir danseuse.
- Jeune maître... dit-elle enfin en éclatant en sanglots.
Et elle se serra si étroitement contre lui que sa jupe se défit et son corsage s'ouvrit, offrant à son compagnon la tendre chaleur de ses petits seins. Il les couvrit de baisers en murmurant doucement son nom.
- Jeune maître ! lui répondit-elle et ils glissèrent tous deux sur le lit de feuilles mortes cédant enfin à leur passion avec la fougue d'un couple de chevreuils.
Au matin ils descendirent de la colline et rejoignirent le village. Chul Woo consacra dès lors son temps au soin de ses parents, avec l'aide de Punyeo et Hiyae. La jeune fille se montrait réservée mais jetait de temps à autre de longs regards brûlants à son compagnon qui ne détournait pas son regard. Ils partageaient ainsi leur secret sans que quiconque le devinât.
Un jour, O Chun Sup, le président du Comité populaire du village, vint rendre visite à Chul Woo et manifesta l'intention de confisquer la propriété du notable Han afin d'y installer le bureau du Comité.
- Ecoute-moi, camarade Chul Woo, qu'attendez-vous pour partir toi et ta famille ? C'est Tuck Seu qui te conseille de rester ? A quoi joue-t-il ? Moi, je peux fermer les yeux, mais le Parti lui ne vous laissera pas tranquille. Il faut obéir à la direction du Parti !
- Quel Parti ? Qu'est ce que c'est le Parti ?
- Comment ? Tu ne le sais donc pas ? Notre parti est le Parti communiste ; il est dirigé par le grand Kim Il Sung. C'est un parti de paysans et d'ouvriers qui se bat contre les capitalistes et les propriétaires fonciers. Nous sommes engagés dans la Grande Révolution ! Camarade Han Chul Woo, ne participes-tu donc pas chaque soir à la réunion politique ? Ou bien dors-tu pendant les débats ? Comment peux-tu être aussi ignorant ?
Chul Woo restait muet. Il avait envie de frapper son interlocuteur et faisait un grand effort pour garder son calme. Il aurait voulu tuer le chien qui osait parler de débats politiques à lui à qui on avait tout volé et qu'on menaçait d'expulsion.
- Camarade Chul Woo, tu es un homme instruit. Tu as fait des études, tu fréquentes l'université… Il n'est donc pas utile que je t'explique plus longtemps ce qu'est la Révolution ! C'est une époque dangereuse ! Crois-moi, si nous te disons de partir, c'est pour ton bien ! Sais-tu ce que dit Jae Kyu à qui veut l'entendre ? Il dit qu'il va venger son frère… Crois-moi ; il n'y a pas de temps à perdre, il faut partir, plus personne ne peut vous protéger. Jae Kyu a beaucoup d'influence sur le Parti. Et même si le Comité populaire est attentif à la situation il ne peut contrevenir aux ordres du Parti. Il doit les exécuter aussitôt. Le cas de ta famille a fait l'objet d'un traitement spécial, ce qui vous a évité le pire jusqu'à présent, mais crois-moi je m'inquiète pour l'avenir… C'est pour cela je suis venu te voir... Fais attention, en tout cas !
- Oui... je t'écoute… Tu peux t'en aller. Je quitterai bientôt ce village.
- Ecoute, camarade Chul Woo, je ne veux pas être désagréable avec toi. Les gens ici ont été généreux ! Ailleurs, ça s'est passé autrement. Tu sais que le communisme a décidé d'en finir avec le capitalisme ? Tu sais ce que ça veut dire ?
O Chun Sup finit par se retirer. Il souhaitait convaincre Chul Woo de quitter le village mais il ne pouvait le traiter sans ménagement. Un ordre du Comité central exigeait la vie sauve pour le meurtrier, Park Dal Sou et O Chun Sup savait très bien combien ce dernier était lié à la famille de Chul Woo. Mais il ne comprenait vraiment pas l'attitude des anciens domestiques du notable Han, Dal Sou et Tuck Seu. Bien qu'ils eussent enfin une bonne chance de se venger et de s'emparer des biens du propriétaire qui les avait exploités si longtemps, ils protégeaient au contraire la famille de leur ancien maître. Cette attitude aurait dû faire l'objet d'un rapport au Parti, mais O Chun Sup ne savait comment s'y prendre.
Sur ces entrefaites se réunit dans la cour du Comité populaire, c'est-à-dire dans la maison des Han, le tribunal qui devait juger les propriétaires malfaisants. La cour était remplie non seulement des habitants du village, deux cents familles environ, mais aussi de nombreux villageois des environs. Le procès faisait la part belle à la foule et c'est pourquoi nombreux étaient ceux qui voulaient participer à l'événement et fustiger les " ennemis du peuple ". Comme les responsables tardaient à se manifester, la foule commença à s'agiter :
- A quoi bon les juger ? Tuons les tous et étripons leurs femmes !
- Non, pas si vite ! Qu'on nous montre d'abord comme leurs cuisses sont rondes et leurs ventres rebondis !
- Si on les laisse vivants, le jour viendra peut-être où ils nous reprendront les terres et demanderont même le loyer du temps passé ! Finissons-en, qu'on leur coupe la tête !
L'ambiance était d'une telle violence que certains s'effrayaient des injures, des cris et des menaces qui jaillissaient de toute part. La haine, consécutive à une trop longue oppression, se levait puissante et, telle un ouragan, balayait tout sur son passage.
Tuck Seu, un fusil à la main, apparut enfin ouvrant le chemin à la file des prisonniers. Il était accompagné d'une escorte d'hommes en armes. Les prisonniers, tous ligotés, étaient dans un état pitoyable. Agenouillé parmi eux se tenait Park Dal Sou. Les responsables du tribunal sortirent ensuite de la partie de la maison qui avait été aménagée en bureau. Un inconnu prit place sur le siège du président du tribunal. On entendit dire qu'il arrivait de Chong Jin. Mais ce qui suscita la stupéfaction générale fut l'apparition de O Jae Gap dans le rôle du procureur. C'était un ancien chauffeur de locomotive qu'on avait dit à la botte de l'occupant japonais. Il partageait sa vie avec une femme de vingt ans plus âgée que lui et, de toute évidence, ne connaissait rien à la loi ! Qu'on l'eût nommé procureur en étonnait plus d'un…
- Qui c'est ce gars là ? N'est-ce pas O Jae Gap ? entendait-on dire. Il fait un peu moins bouseux qu'avant mais c'est bien lui ! Il s'est décrassé le visage mais son sourire montre toujours ses chicots jaunâtres !
Les greffiers s'étaient groupés, assis autour d'une table, et s'apprêtaient à enregistrer le déroulement de la procédure. Chacun ayant rejoint sa place il restait une rangée de confortables fauteuils qui restait vide et chacun supputait de l'importance des personnages qu'on semblait attendre quand se présentèrent enfin les secrétaires départemental, cantonal et communal du Parti, puis un peu plus tard l'escorte du chef du poste de la police et trois inconnus dont l'un portait l'uniforme militaire. Park In Chul, le père de Dal Sou, fixa ses yeux affaiblis par l'âge sur ce militaire qu'il reconnut à son étonnement comme l'officier Whang Chil Sung. A cette nouvelle Talie échangea avec Chul Woo un regard rassuré : la présence de Whang Chil Sung confirmait que le Parti avait tout préparé pour sauver la tête de Dal Sou. Quant à Ga Young et Hiyae, assises au milieu de la foule, elles tremblaient en serrant nerveusement leurs mains et jetaient de temps à autre, chacune à son tour, leurs regards sur Chul Woo.
- Chers camarades du village de Suck Mak, nous allons maintenant ouvrir la séance du tribunal populaire. Comme vous le savez déjà, le tribunal populaire est au-dessus de toutes les lois et de tous les codes. Il rend la justice du peuple. Je vous demande donc d'écouter attentivement les réquisitoires du procureur puis de débattre en patriotes. Nous commencerons par juger l'accusé Um Chang Sou.
Dès que le président du tribunal eut fini son discours, le procureur se leva lentement et ouvrit un cahier où il se mit à lire les noms de ceux qui devaient être jugés. La foule s'étonna du fait qu'il réussît à lire, même s'il avait, de temps en temps, participé à quelque cours du soir organisé par certains étudiants de l'université de Chong Jin.
- Je vais donc faire le réquisitoire contre l'accusé, Um Chang Sou. L'accusé, ici présent, est un ignoble individu qui ne mérite même pas d'être jugé par ce tribunal. C'est un sale type qu'on aurait dû exécuter sur le lieu de son crime. Il ne peut que rendre grâce à notre grand dirigeant d'être encore en vie. Je vais maintenant raconter son acte criminel et je crains bien de me salir la langue. Mais puisque je suis procureur j'accomplirai mon devoir. Um Chang Sou, ignoble crapule, es-tu digne du nom d'être humain ou n'es-tu pas plutôt un animal sauvage, un chien enragé à abattre ? A l'occasion de la réforme foncière, le camarade Lee, membre du Comité, est allé demander à l'accusé de faire don au Parti de la propriété qu'il s'était constituée grâce à la sueur de ses fermiers, afin qu'elle puisse être distribuée aux pauvres paysans. Mais l'accusé a frappé sauvagement d'un coup de faucille au visage le membre du Comité de la réforme, l'aveuglant sur le coup. Cet individu ingrat et méprisable ne mérite pas de vivre. Il n'y a même pas de loi pour les gens comme lui. Je demande donc qu'on le pende à la première branche d'arbre et qu'on le fusille devant tous le monde !
Des murmures se firent entendre dans la salle. La foule excitée hurlait sa colère.
- A mort ! Qu'on l'étripe ! Pas besoin de fusil pour ce chien ! entendait-on crier.
- Gardons les fusils pour de meilleurs usages ! Qu'on lui coupe la tête… Il faut tuer aussi la garce qui couchait avec lui ! Qu'on les plonge dans une mare et qu'on les fouette à mort !
Le président du tribunal fit signe à la foule de se calmer et prit la parole :
- Camarades, vous avez bien compris quel est désormais le rôle du tribunal populaire. Il n'y a point de loi applicable aux criminels du genre de celui que nous voyons là. S'il y en a parmi vous qui sont contre la peine de mort pour Um Chang Sou, qu'ils parlent !
- Non, à mort ! se mit à crier la foule d'une seule voix.
- Le tribunal populaire condamne l'accusé, Um Chang Sou, à la mort… proclama alors le président. Et on vit apparaître deux hommes chargés chacun d'une lourde bille de bois. C'étaient les frères Choi, bûcherons aux muscles formidables. La foule les connaissait bien. Ils frappèrent l'accusé. Les gens tressaillirent en voyant le crâne de l'homme exploser et la cervelle se répandre. L'homme était mort.
- Camarades, dit le président, gardez votre sang froid et rappelez-vous comment on traite les ennemis du peuple ! Du calme ! Qu'on emporte le corps et qu'on fasse avancer l'accusé Song Un Gil.
Les deux bûcherons frappèrent le nouvel accusé avant même que le procureur ait commencé son réquisitoire. L'homme se roula par terre en hurlant. Il reçut un nouveau coup au ventre et se recroquevilla sous la douleur.
- Song Un Gil est accusé d'avoir fait boire du poison à un membre du Comité de la réforme foncière qui lui rendait visite. La victime, saisie de douleur au ventre, est allée aux toilettes, Song l'a suivie puis l'a poussée dans le trou où il l'a laissée mourir. Au poste de la police, l'accusé a déclaré pour sa défense que le défunt était ivre mort, ce qui aurait causé sa chute et sa mort. L'affaire est claire, je demande la mort !
- A mort ! Qu'on le lapide !
La foule eut tôt fait de se rendre compte qu'il y avait un certain nombre d'individus, toujours les mêmes qui lançaient les injures et s'excitaient avant les autres. Mais à vrai dire, ces provocateurs, choisis par le Parti n'avaient pas beaucoup de mal à soulever la haine.
- Le tribunal populaire condamne l'accusé, Song Un Gil, à la mort ! Qu'on emmène l'accusé et que le suivant s'avance !
Avant même qu'on ait pu se saisir de l'homme qui gisait sur le sol, une femme en vêtement de deuil s'approcha de lui et lui versa un seau d'excréments sur le visage. C'était la femme de la victime. La puanteur s'exhala dans toute la salle.
La séance se poursuivit ainsi mêlant coups, injures et hurlements. L'odeur mêlée du sang et des excréments saisissait le public à la gorge, renforçant son excitation. La foule hurlait sans cesse : " A mort ! Tuez-les tous ! "
Um Guy Pal, le chef des provocateurs choisi par le Parti pour manipuler la foule, se dressait tout rouge, la bave aux lèvres, tant il criait, hurlait et agitait les bras en faisant le geste de trancher le cou de ses mains. Une semaine plus tôt, il avait été convoqué au bureau départemental du Parti, en compagnie des frères Choi, pour recevoir les ordres et les consignes. Leur comportement en effet ne devait pas procéder de sentiments personnels : ils devaient accomplir sans faute les consignes que le Parti leur donnaient.

- Que faisais-tu avant la libération ? avait demandé à Um Guy Pal le secrétaire départemental qui, lui-même, avant de prendre cette responsabilité, conduisait un attelage de bœufs. La bonne origine de classe favorisait les promotions selon les critères du Parti qui donnait ses instructions et exigeait l'obéissance.
- Je commentais les films muets dans un cinéma… On ne me payait pas mais je mangeais les restes du patron et il me donnait une pièce de temps à autre.
- Tu es capable de parler en public ?

- Evidemment, c'était mon travail…
- Alors, on compte sur toi. On t'expliquera la consigne. Ton rôle est essentiel.
Rhee Hun Gil, le secrétaire cantonal du Parti s'occupa de leur donner les instructions. Il était lui-même un ancien mineur et craignait sans cesse que l'on se moque de son ignorance.
- Ecoute-moi, camarade Um Guy Pal, le Parti te confie une mission importante, tu le sais. On va juger bientôt une foule abjecte de réactionnaires. Ils méritent la mort. Il faut conduire la foule pour que le tribunal puisse faire son travail. Tu comprends ?
- Parfaitement, vous pouvez compter sur moi.
- Bien, maintenant écoute-moi. A la fin du procès, on jugera un homme nommé Park Dal Sou. Il est innocent, il faut absolument le sauver ! C'est quelqu'un d'important, plus que cela, c'est un grand homme, ce n'est pas un ennemi du peuple, c'est un héros !
- Comment ? Qu'est ce que cela veut dire ? Vous venez de me dire qu'ils étaient tous bons à tuer et soudain voilà un grand héros du peuple à sauver ? Comment vais-je retourner ma langue aussi rapidement ? Je vais répéter " A mort ! " pendant tout le procès et d'un coup je devrai dire exactement le contraire. ..
- Oui, tu sais faire un boniment ? C'était ton métier, non ?
- Est-ce que je peux au moins savoir pourquoi vous dites que ce sont tous de sales réactionnaires, tous bons à tuer ?
- Parce que c'est vrai ! A vrai dire Park Dal Sou a lui aussi commis un meurtre ! Mais c'est un cas spécial. Ecoute-moi bien Um Guy Pal et vous aussi, les frères Choi, ce n'est pas moi qui vous donne un ordre, c'est le Parti, le Comité central ! D'accord ? Le jour du procès, il y aura des camarades du Comité central qui assisteront à la séance. Quant à vous les frères Choi, je ne dis pas que vous ne devez pas frapper Park Dal Sou, mais vous le frapperez sans lui faire du mal ! La foule ne doit se douter de rien ! Il y va de votre vie, compris ?
- Oui, oui, mais...
- Mais quoi ?
- Comment frapper sans faire mal, sans blesser ?
- C'est un ordre du Comité central... A vous de l'exécuter !
- Un ordre du Comité central, répétèrent les deux bûcherons, l'air ahuri.
- C'est d'accord, dit alors Um Guy Pal avec impatience, mais peut-on connaître la raison de ces ordres ?
- Très bien, reprit Rhee Hun Gil. Park Dal Sou a tué un homme, c'est vrai. Mais il était en situation de légitime défense. L'autre voulait le tuer. Les villageois en témoigneront. Mais ce n'est pas cela le plus important. Le plus important, c'est que le camarade Park Dal Sou a été un partisan héroïque pendant l'occupation. Il a combattu dans la résistance au service de Kim Il Sung et de Choi Hyun. Lui et son père ont plusieurs fois sauvé la vie de ces deux généraux grâce aux informations qu'ils leur faisaient parvenir, vous comprenez ? Plus encore, Park Dal Sou a lui-même poignardé un Japonais, avant de s'enfuir en Mandchourie. Il est célèbre le long des côtes de Tuman et d'Yalu. Tout le monde le connaît. Il a ensuite changé de nom avant de rejoindre le village de Suck Mak. Ce n'était évidemment pas facile, sous l'occupation, de tromper longtemps les policiers japonais. Alors un homme lui est venu en aide, l'un de nos ennemis d'aujourd'hui, le propriétaire Han est intervenu pour lui procurer un état-civil en achetant des policiers japonais et le secrétaire de la mairie. Il leur a fourni de l'argent, du vin et même des femmes. Puis il a engagé Park Dal Sou comme contremaître, lui qui ne savait même pas ce qu'était un sarcloir !
- Mais tout cela est incohérent ! On nous dit sans cesse que tous les propriétaires sont des collaborateurs réactionnaires à exterminer d'urgence et il faudrait mettre à part le cas d'un certain Han ?
- Non, pas tout à fait. Ecoutez-moi bien ! Les propriétaires sont évidemment nos ennemis, bons à tuer, tous sans exception… Mais, celui qui a aidé Park a ainsi manifesté des remords, en découvrant sans doute son héroïsme dans la lutte contre les Japonais…
Rhee Hun Gil, ancien mineur de fond, avait quelque difficulté à venir à bout d'une telle contradiction.
- En tout cas, poursuivit-il, Park Dal Sou est un homme indispensable au Parti, soyez donc attentifs aux instructions… c'est très important.

*


- Faites entrer le dernier accusé, Park Dal Sou… dit le président du tribunal. Park Dal Sou fut alors conduit ligoté devant le tribunal. Aussitôt on entendit les cris haineux de la foule de plus en plus excitée qui hurlait comme une bande de loups affamés, avides de chair et de sang.
- Qu'on entame le réquisitoire… dit aussitôt le président d'une voix forte et la salle retrouva le silence.
Le procureur, ancien ouvrier de la mine, commença alors son réquisitoire.
- L'accusé, ici présent, a tué à coups de pierres Chang Chil Kyu, membre du Comité de la réforme foncière, venu confisquer la propriété du dénommé Han pour qui l'accusé travaillait. Il mérite naturellement d'être condamné à mort. Cependant, des témoins présents sur le lieu du crime témoignent de l'état de légitime défense de l'accusé. On affirme par ailleurs que la victime Chang Chil Kyu cherchait à se venger de l'avortement que le propriétaire Han aurait imposé à l'une de ses bonnes… Mais ce Park Dal Sou n'avait aucune raison de se mêler des affaires des autres. Avec ou sans préméditation, en légitime défense ou pas, cela ne change rien à son crime ! Je demande qu'on le condamne à mort ! C'est bien normal.
? Vous avez entendu le réquisitoire du Procureur contre l'accusé. Si quelqu'un parmi vous veut ajouter quelque chose, qu'il prenne la parole ! dit alors le président du tribunal.
? Le vrai responsable, c'est celui qui a saisi son arme le premier ! cria un homme, quelque part dans la foule. Le camarade Kim Il Sung nous a appris que la légitime défense n'est pas un crime !
? Comment peut-on tromper sa femme avec une gamine moins âgée que sa propre fille ! Qu'on lui coupe la queue ! Si une telle bête engrossait ta fille, tu le laisserais tranquille, toi ?
? Comment veux-tu qu'on le coupe ? Il est mort !
? Ce n'est pas un crime de vouloir corriger ce genre de brute !
? On n'a pas besoin de le condamner, il faudrait même le récompenser ! Le vrai coupable est déjà mort, la justice s'est faite toute seule !
Dans la foule, on se mit à rire.
? Silence ! Du calme ! On n'est pas ici pour rire, ce n'est ni le moment, ni l'endroit ! Pensez à nos camarades du Comité central qui sont venus nous rejoindre ! Si vous avez quelque chose à dire, demandez d'abord la parole ! Qui veut la parole ?
? Moi, je demande la parole, dit un homme grand et fort d'une voix péremptoire. Il s'avança calmement parmi la foule dont il attirait le regard. C'était Um Guy Pal qui prit devant l'assistance une posture avantageuse puis déclara:
? À écouter les précieux arguments de votre réquisitoire, qui tendent à envoyer Park Dal Sou dans l'autre monde, j'ai été saisi d'un doute. Approchez-vous ! Venez ici, vous tous, les hommes du Parti à qui je dois tout mon respect ou bien vous, la dame, là-bas... Approchez et regardez ceci ! Regardez cette faucille ! Vous allez me dire quel effet ça produit quand je vous aurais donné un bon coup sur la tête... Mais pourquoi vous ne venez pas ? Il n'y aucun volontaire ? On ne fait pas la Révolution sans y mettre quelque manière, n'est-ce ? Même si on semble parfois surexcité, on garde son sang froid. On ne prive pas de leur vie ceux qui savent se montrer humains Non, la vie d'un homme n'est pas celle d'une mouche. Nous ne condamnons que les coupables ! À ce que j'ai entendu, Park Dal Sou est un homme qui sait couper les têtes, mais pas n'importe quelle tête les têtes des Japonais. Dites-moi alors, dans ce cas, que devons-nous faire de lui ?
? Camarade, je vous ai donné la parole mais pas le droit d'interroger l'assistance ! Qui est le président de ce tribunal, est-ce vous ou moi ? s'écria soudain le président.
Mais la foule réagissait déjà, exaltant soudainement sa haine contre les Japonais. Les invectives et malédictions changèrent de cible.
- Il a raison. Qu'on tue tous les Japonais I Jetons-les à la mer !
Um Guy Pal reprit alors son plaidoyer.
- Nous savons très bien quel genre d'homme était Chang Chil Kyu. Acteur et partisan de la réforme foncière, de la Révolution, de la liquidation des propriétaires, sans doute, mais aussi, et ce n'est pas moins important, un voyou, une brute qui ne se gênait pas pour violenter des filles plus jeunes que les siennes ! Vous savez aussi, mieux que moi, que Park Dal Sou n'était ni un propriétaire, ni un ennemi de classe. Il n'était qu'un valet de ferme, exploité jusqu'à ses dernières forces, comme vous et moi. Le grand dirigeant, Kim Il Sung nous a dit que le plus important, c'est l'origine de classe de chacun. Park Dal Sou n'a jamais exploité le peuple. Je ne suis pas d'accord avec la demande du procureur, ce n'est pas un crime de couper la tête des Japonais, ce n'est pas un crime de rendre justice en punissant un homme marié qui ose toucher une fille qui pourrait être la sienne. Ai-je tort ? Répondez-moi. Le tribunal populaire doit-il condamner un homme de peuple qui ne le mérite pas ?
- Il a raison ! Le procureur se trompe Park Dal Sou est innocent !
- Mais c'est quand même un meurtrier, il faut l'envoyer en prison !
- Comment cela ? Envoyer en prison un homme innocent ?
- Ce n'est pas un crime de tuer des Japonais...
- C'est fou ! On a complètement perdu la tête ! Non, Park Dal Sou ne mérite pas la mort !Au contraire, il faut lui donner une médaille.
- Un peu de calme s'il vous plaît ! Quelqu'un veut-il prendre la parole ? intervint le président.
? Oui, moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire.
À l'étonnement général, Chang Jae Kyu, le frère de Chang Chil Kyu, venait de prendre la parole.
- Eh oui, camarades, nous sommes tous devenus fous aujourd'hui.! Mais pas au point de laisser vivre un meurtrier qui...
- Tais-toi ! Silence ! La foule se mit à hurler. Toi, tu es de la famille, tu n'as pas le droit de dire quoi que ce soit sur cette affaire !
- Êtes-vous de la famille de la victime ? demanda le président à Jae Kyu.
- Oui, et alors ?
- Alors, retirez-vous. Votre témoignage n'est pas recevable. Nous ne sommes pas ici pour laisser s'exprimer une colère personnelle mais pour un jugement sincère et serein qui fasse honneur à notre grande République socialiste. C'est dans cet but que nous tenons ce tribunal populaire où nous écoutons les avis des uns et des autres. Allez, regagnez votre place, camarade Chang Jae Kyu. Donc, s'il n'y a plus rien à ajouter, je demanderai au responsable de conclure. Pour le cas où les divergences d'opinion seraient inconciliables, il est prévu de confier la décision ultime au chef de la Sûreté du village. Je lui demande maintenant de venir devant nous et de prendre la parole.
Shim Man Sup se leva, s'approcha de la cour et se tourna vers les personnalités du Parti central et les responsables en faisant le salut militaire. Il avait un handicap qu'il souhaitait faire oublier. En effet il avait exercé le métier d'instituteur pendant l'occupation. En tant que collaborateur de l'occupant japonais, il aurait dû être rangé parmi les ennemis de classe.
? Ce qui lui avait permis d'être nommé chef de la Sûreté du village, c'est que le Parti avait reconnu à son père le statut de paysan. Mais il était sans cesse inquiet pour sa position et essayait de s'attirer la faveur des gens mieux placés que lui.
? J'ai écouté avec beaucoup d'attention toutes les opinions qui ont été manifestées par le peuple et j'en tire la conclusion que Park Pal Sou est innocent...
- Bravo, voilà qui est bien dit ! Vous avez absolument raison. Le tribunal populaire fait un travail de justice, entendit-on dans la foule.
Seul Jae Kyu s'obstina à protester :
? Innocent ! Comment innocent ? C'est un meurtrier criait-il. Tais-toi, si tu veux garder une bouche et des dents pour te nourrir ! Le jugement est rendu, il est innocent !
- Chers camarades du village de Suck Mack, l'accusé Park Pal Sou est déclaré innocent. Et le tribunal populaire est clos..., annonça enfin le président.
C'est ainsi que Park Pal Sou fut sauvé à l'issue d'une longue séance mouvementée de tribunal. La foule, ayant retrouvé son calme, quitta le bâtiment par petits groupes, en faisant des commentaires. Talie, Ga Young et le grand-père retrouvèrent Dal Sou. Son père l'embrassa, tandis que sa femme et sa fille, lui prenaient chacune une main, tout en pleurant. Chul Woo et Hiyae étaient émus eux aussi.
- Alors, camarade, cria un homme, dans le dos de Pal Sou alors que les agents de la sûreté avaient entrepris de le libérer de la corde qui ligotait ses bras.
- Ça alors ! C'est toi, Whang Chil Sung ! Pal Sou embrassa l'homme vêtu de l'uniforme militaire.
- Pal Sou, moi qui croyais que tu étais mort ! Le général Choi Hyun s'inquiète beaucoup de ton sort. C'est lui qui m'a envoyé suivre ce tribunal populaire. On n'est jamais trop prudent avec les tribunaux populaires. En tout cas, tu as changé ! Nous ne sommes plus des jeunes gens ! Tu sais que ton père est venu jusqu'à Pyongyang pour te défendre... Pal Sou, je peux t'annoncer une bonne nouvelle pour bientôt Je n'ai malheureusement pas beaucoup de temps, il faut que je m'en retourne tout de suite.
- Merci Chil Sung, présente tous mes remerciements au général. J'espère vous rendre visite pour vous saluer dès que possible. Fais un bon voyage, à bientôt !
- Il n'est pas question de remercier, mais on a besoin de toi pour construire la nation. Il n'y a pas beaucoup de vrais partisans comme toi qui ont lutté contre le Japon dit Whang Chil Sung avant de se retirer.
Les membres du Parti venus des alentours observaient avec intérêt la rencontre des deux hommes. Ils avaient entendu dire que Park Dal Sou était l'homme de confiance de Choi Hyun lorsque ce dernier se battait dans la montagne de Paektu, contre les Japonais. Mais ils ne savaient pas que Dal Sou avait une relation si étroite avec le général Whang Chil Sung, le bras droit de Choi Hyun. le héros national légendaire. La rumeur disait aussi que c'était en réalité Choi Hyun qui dirigeait dans l'ombre du général Kim Il Sung. Il commandait la garde qui allait servir de noyau à l'armée populaire nord-coréenne et l'on racontait qu'après la libération, lorsque Choi Hyun était apparu à Pyongyang. il avait répondu à ceux qui lui demandaient qui il était:
- Qu'on me conduise devant Kim Il Sung et on saura qui je suis !
L'étonnement que les villageois de Suck Mack éprouvaient était grand de découvrir que Dal Sou, pauvre valet de ferme, entretenait une relation amicale avec une personne si importante du Parti et pourrait bien devenir lui-même quelqu'un d'important. Kim Il Sung avait besoin de gens, comme Dal Sou, dévoués à la cause. Il comptait entièrement sur ceux qui avaient rejoint jadis, pour une raison ou pour l'autre, les troupes de l'armée de libération. L'année soviétique au Nord servait d'appui à son projet politique, mais non à garantir sa sécurité personnelle.
Dal Sou embrassa enfin sa femme Talie et sa fille Ga Young qui représentaient tout pour lui. Sa femme qui lui était chère, sa fille dont il était fier, ces deux femmes fragiles qui avaient fait un long voyage jusqu'à Pyongyang dans des conditions difficiles pour lui sauver la vie.
- Ga Young, viens ici, dit le père de Dal Sou, désireux de donner au couple un moment de solitude.
-Jeune maître Chul Woo, non, camarade Chul Woo, merci, merci beaucoup... dit enfin Dal Sou en remarquant le jeune homme.
Je n'ai rien fait, Dal Sou, rentrons maintenant, les gens nous regardent.
- Comment va votre père ? Que le monde a changé Tuck Seu m'a raconté ce qui s'est passé, il va mieux ?
Le monde avait changé. La libération du pays avait été favorisée par la guerre mondiale et le peuple ne comprenait rien à la transformation du pays. Il ne savait pas comment on en était arrivé là, ni ce que serait la suite.


Chapitre 6